CHAPITRE V
Vie de Jamblique dans Eunape. Ses miracles. Crédulité d’Ennape et ses scrupules. Entrevue d’Alypins et de Jamblique. Philosophie de Jamblique. 11 admet trois dieux. Triplicité du second dieu et du troisième ; septénaire. Dieux intermédiaires; leur hiérarchie, leur nombre. Psychologie ; Jamblique abaisse l’âme humaine , et lui refuse le don de l’extase, afin de montrer plus fortement la nécessité de la théurgie. Traité sur les mystères. Cet écrit n’est pas de Jamblique , mais d'an disciple de Jambliqué. 1] commence par établir nettement l’innéité de l’idée de Dieu en nous. Cette idée est le fond même de notre raison. L'incompréhensibilité de Dieu n'exclut pas la doctrine de la Providence. Action de Dieu sur le monde par la Providence et par la grâce, et du monde sur Dieu par le culte et par la prière. L'intervention de Dieu dans les choses humaines n’altère pas son immutabilité. Division des esprits en quatre classes. Démons malfaisants. Appatitions. Mavrixh. Nécessité d’un culte matériel. Le seul moyen de connaître Dieu et de l’honorer comme il veut l'être , est la théurgie.
Nous avons vu l’école se modifier profondément en passant de Plotin à Porphyre. Au lieu de ceite grande métaphysique de Plotin, pleine de nouveauté et de hardiesse, ardente, emportée, étrangère au monde, la nouvelle philosophie est tempérée, régulière, pratique même, autant que le comporte la nature du mysticisme. Porphyre est éclairé, disert, abondant, plutôt érudit que savant, plutôt zélé qu’enthousiaste, partagé entre la fidélité qu’il croit devoir
à son maître et le besoin impérieux de discipliner sa pensée et de régler sa vie, épris en toutes choses de la régularité et de l’ordre, et cherchant pour son école ce que Plotin avait dédaigné, la popularité et l'influence. Après lui la scène change encore. Deux points avaient marqué sa carrière : sa lutte contre le christianisme, son effort pour substituer la philosophie, religion universelle, aux religions positives. Il fut vaincu deux fois, avec son école par le triomphe du christianisme, et dans son école même, par l’invasion de la théologie et de tout cet amas de superstitions qu’il avait voulu repousser.
La chimère des Alexandrins était d’unir le caractère de pontife à celui de philosophe, et de fonder à la fois leur doctrine sur les traditions vénérables du passé , et sur le principe de libre examen. Il est sage, il est légitime sans doute, d’accepter le passé de l’humanité, mais à condition de le donner à juger à notre raison , et c’est une tâche que l’abaissement des esprits rendait désormais impossible. Porphyre luimême y a succombé ; cet esprit d’une nature si ferme et si pénétrante, entrainé par la contagion du mysticisme, n’aboutit qu’à des alternatives de doute et de crédulité. Au milieu de ses erreurs, il est pourtant dans l’histoire comme le dernier défenseur de la philosophie et du sens commun. Après lui, le principe de l’existence du surnaturel est admis sans réserve ; on discute encore sur un miracle; mais aurcune voix ne s'élève plus pour contester la possibilité des miracles,
Dejà depuis plusieurs siècles se manifestait de toutes parts une opposition constante entre cet amour du merveilleux, cet instinct de crédulité superstitieuse, aussi naturel aux sociétés vieillies qu'aux premiers âges des peuples, et cette sagacité philosophique , qui échappe au pouvoir de l’imagination par l'habitude de rechercher les causes, et de fixer avec précision la valeur des idées. On ne croyait pour ainsi dire qu’à demi aux apparitions , aux prodiges ; on se sentait à la fois attiré et retenu; on voulait croire et on ne l’osait. Les platoniciens surtout étaient combattus entre l’unité de Dieu et le polythéisme, entre les religions et la science, entre la Grèce, idéale et poétique, mais toujours sage et mesurée, et ce vaste Orient tout nouvellement ouvert à l’actitivité de leur esprit, vieux monde immobile, rempli d’enchantements et de mystères. Dans ces rhéteurs du second et du troisième siècle qui remontent jusqu’à Pythagore pour donner un maître à leur pensée, une règle à leur vie, dans ces païens idolâtres qui, sous le coup de la loi, bravent l’autorité des empereurs pour évoquer des génies et accomplir des cérémonies magiques, on retrouve les disciples de Platon et de Socrate, les commentateurs érudits et pénétrants d’Aristote, rompus aux mille artifices et aux subtilités de la dialectique, armés des méthodes les plus infaillibles pour la critique et la discussion, éclairés des plus vives lumières sur les plus hauts problèmes métaphysiques, nourris de la lecture d’Homère et des grands poëtes, dignes enfin de vivre
sous Périclès, et d’entendre la parole inspirée de Platon. Ils vivent dans le passé et dans le présent, et leur esprit pense et ressent à la fois tout ce qu’il faut pour secouer les préjugés, tout ce qu’il faut pour les subir.
La vie de Jamblique et sa doctrine démontrent également que, de son temps, la superstition l’a définitivement emporté sur la philosophie. Il n’ose plus résister, comme Porphyre, à l’entrainement général. Il est plus de son temps, parce qu’il est un moins grand homme ; et c’est précisément cette faiblesse de son caractère et de son esprit qui lui donne tant de prise sur ses contemporains, et l’élève dans leur pensée au-dessus de Porphyre et de Plotin peut-être.
Jamblique était de Chalcis en Célésyrie (4), d’une origine illustre et d’une famille riche et puissante. Anatolius fut son premier maître de philosophie , et c’est par lui qu’il connut Porphyre. On s’est demandé quel était cet Anatolius, dont Eunape ne dit point autre chose, sinon qu'il était r@v xata [opqüpuwv Ta dettepx œepouévuv. Faut-il entendre par ces mots qu’Anatolius fut le successeur direct et immédiat de Porphyre? C’est ce qu’il semble difficile d’admettre; et quand il serait vrai que Porphyre, irrité des tendances de Jamblique vers la théurgie, se fût donné Anatolius pour successeur, ne savons-nous pas que Jamblique était devenu, du vivant même de son
(1) Suidas, s. v. Iéu6Ayoc. Xahxidoç ns Zuplac, puAdoopnc, ualntis Iopœuplou vob prAogdpou, tou IlAwtivou dxoustob, yeyovüx xatk Toùs xpdvous
Kiwyotayriyou voù Bacihéuxs: Eypate B6Ma qudonpa Sépopa.
maitre, l’oracle de l'écale d'Alexandrie? Tv vera IlopqÜosoy dsÜrepa gepouéyuv, ne signifie pas nécessairement le successeur de Porphyre; et l’on peut aussi bien entendre par là celui, ou l’un de ceux qui, sous l’autorité de Porphyre , partageaient avec lui la direction de l’école. Cette explication fait disparaître l’embarras qu’on éprouve à compter pour le successeur direct de Porphyre un philosophe dont Eunape perle une seule fois, avec une sorte de dédain , et qui n’a pas laissé d’autre trace dans l’histoire (1). Rendtorf a publié, dans Ja Bibliothèque grecque, un fragment d’un traité sur les Sympathies et les Antipathies, attribué à un Anatolius; mais rien ne prouve qu'il s'agisse de celui-ci (2). Pourquoi cet Anatolius n’aurait-il pas été pour Porphyre ce que Porphyre lui-même et Amélius ayaient été pour Plotin, qu’ils soulageaient et remplaçaient même au besoin dans son enseignement (3)? Ne semble-t-il pas qu'Eunape fait allusion à des rapports de ce genre, quand il dit que Jamblique connut d’ahord Anatolius, et fut présenté à Porphyre par Anatolius qu'il ne tarda pas à surpasser (4) ?
« Ses écrits, dit encore Eunape, sans être obscurs ou incorrecits, ne sont pas remplis de grâce et
(1) Eunap., Zambl. Init. — On a confondu à tort cet Anatolius avec un piilosophe du même nom, qui, après avoir enseigné le péripatétisme dans Alexandrie, vers la fia qu troisième siècle, se convertit à la fai sbgétienge, at devint évêque de Laodicée.
(2 On oroit que c'est à ce même Anatoilus que Porphyre avait dédié ses Questions sur Homère.
(3) Voyez ci-dessus, 1 3, c. 3.
(8) Eun., L 1,
d'agrément comme ceux de Porphyre; ils n’en ont pas la lucidité, la pureté; mais comme Piaton le dit de Xénocrate , Jamblique n’avait pas sacrifié aux grâces ; aussi, loin d'attirer et d’attacher le lecteur, il le fatigue et le repousse (1).» Malgré cette aridité, les disciples accoururent en foule pour entendre ses leçons, Sopater de Syrie, Édésius, Eustathe de Cappadoce , le Grec Théodore (2), Euphrasius , et beaucoup d’autres, ensi grand nombre qu'’ilest étonnant qu'un seul homme ait pu leur suffire à tous. Jamblique se donnait entièrement à ses disciples ; ils s’asseyaient à sa table frugale et digne de la simpliplicité des anciens sages; ils le suivaient partout et ne se lassaient point de l’interroger. Jamblique les éclairait par ses lecons, les édifiait par ses exemples, et ne dédaignait pas de recourir à l’imposture, et de feindre un pouvoir surnaturel. Eunape nous a conservé le récit de toutes ces merveilles ; et sa crédulité, ses hésitations, peignent également bien le trouble qui régnait dans les esprits. Tantôt c’est un bruit qui se répand parmi les disciples que le maître, en faisant sa prière, a été ravi à dix coudées audessus de la terre. On demande à Jamblique ce qu'il en faut croire, il sourit, contre sa coutume , et fait une réponse évasive. Une autre fois. en se promenant avec ses amis, il s’arrête tout à coup en donnant des marques de dégoût : « Quittons ce chemin, dit-il, un convoi va passer ici.» Parmi ceux qui
(1) Cf. M. Cousin, 1. 1., p. 230. | (2) Théodore d’Asiné? Foyez ci-après, 1. 3, c. 6.
l’'accompagnaiïent, dit Eunape, les uns, par honte, p’osérent le quitter ; d’autres voulurent en avoir le cœur net, et poursuivirent le même chemin, où le convoi ne tarda pas à se montrer : mais, ajoute l’historien, on peut supposer qu’il avait de meilleurs yeux ou l’odorat plus fin que ses disciples (4). Ce récit rappelle trait pour trait un passage de Philostrate, où après avoir raconté qu'Apollonius de Tyane ressuscite une morte, il ajoute, comme un scrupule qui se fait jour dans son esprit, que peut-être elle n’était qu'endormie d’un sommeil léthargique, et que la pluie qu’il faisait put la ranimer (2). On dirait une raillerie; mais non, tout est dit sérieusement, le miracle, le doute, l’explication puérile. Cependant quelques-uns des disciples persistaient dans leur incrédulité et demandaient une épreuve plus décisive. Je ne puis faire naître l’occasion, disait Jamblique. Voici comment elle se présenta. Toute l’École s’était rendue aux bains de Gadara, en Syrie ; Jamblique demande aux habitants le nom des deux sources les plus petites et les plus pures; elles se nommaïent Éros et Antéros. Il n’eut qu’à toucher l’eau de la main en murmurant quelques paroles; aussitôt on en vit sortir deux beaux enfants qui l’entourèrent de leurs bras, comme s’il eût été leur père. Ce miracle ferma la bouche aux plus incrédules, et personne désormais n’osa révoquer en doute le commerce de Jamblique avec les dieux. «On
(1) Eun. , Jaml.
(2) Vie d’Apollonius de Tyane.
jl. 13
racontait de lui bien d'autres merveilles, ajoute Eunape; mais bizarres et invraisemblables, et je craindrais de les raconter, car les dieux défendent de mêler des fables et des récits mensongers à une histoire consciencieuse et véridique. J’éprouverais même quelque scrupule à rapporter ces exemples s'ils ne venaient de témoins oculaires, et cependant ni Édésius, ni ses amis n’osèrent prendre sur eux de les mettre dans leurs ouvrages, »
Tout s’écroulait alors, la société civile avec les religions et les mœurs. Le christianisme ‘seul était grand et puissant; mais la transformation qu’il opérait, encore inachevée, laissait en suspens ces dangereux problèmes qui ne s’agitent que dans les révolutions. Jamblique et ses disciples, tout entiers à la philosophie et à la théurgie, ne sortaient guère de ces nuages pour étudier ce qui se passait auprès d’eux ; et si l’on commençait dans d’autres écoles à rechercher l’origine et les titres de la souveraineté, de la propriété, à mettre en question les fondements de l’ordre social, tout cela effleurait à peine leur pensée, absorbés qu’ils étaient par leurs pratiques mystérieuses et leurs efforts pour entrer en commerce direct avec les dieux. Il faut voir, dans Eunapé, le récit de l’entrevue de Jamblique avec Alypius , l’étonnement de Jamblique. à qui l'on demande l’origine de la propriété; son dédain , son embarras dans le premier moment, puis ses réflexions sur ce sujet tout nouveau pour lui, et l'enthousiasme qui s'empare de lui à mesure-qu’il comprend de quoi il
DOCTRINS DE JAMBLIQUE, 195
s'agit. Alypius (un de ces grands hommes d’Eunape. que la postérité ne connaît plus) rencontre Jamblique , entourés l’un et l’autre de la foule de leurs disciples, et lui demande, sans préambule, s’il est vrai que «le riche est injuste ou fils d’un injuste. » Tout cela m'est étranger, répond Jamblique au milieu de l'attente empressée de l’auditoire , et je ne connais point d'autre richesse que la vertu. Sur ce propos il rompt l’assemblée et se retire; mais plus tard il réfléchit sur la question d’Alypius, et les profondeurs qu'il y découvrit lui inspirèrent tant d’admiration, qu’'Alypius étant mort, ilse fit son historien ou plutôt, dit Eunape, son panégyriste.
Cette entrevue avec Alypius eut lieu dans Alexandrie, Suivant toutes les vraisemblances, c’est là que Jamblique passa sa vie, ou tout au moins dans l’Asie- Mineure. Eunape, Suidas et tous les anciens sont muets à cet égard , et ne nous disent ni la date de sa naissance , ni celle de sa mort. Il vécut, selon Suidas, sous le règne-de Constantin. Cette époque est bien celle où le placent en effet ses relations avec Porphyre, et tout ce que nous savons des circonstances de sa vie,
La destruction ou la perte de la plupart des ouvrages de Jamblique, nous réduit à des conjectures sur sa doctrine, et nous devons d'autant plus le regretter qu'il est acquis par des témoignages importants que sa philosophie différait essentiellement de celle de Porphyre. Jamblique ne gardait point de mesure à l’égard de son maître. Tantôt il l’ac-
cuse de s'être également écarté de Platon et de la vérité, tantôt il lui reproche des superstitions indignes d’un philosophe : O3: œuÜdoogns à rpüno: oùros the Sewpiac, AÂX Papéapruñc ahatovtiac uearo: (1). Toute l'histoire de Porphyre, toute sa philosophie est pleine de l'influence du christianisme. Du temps de Porphyre, les philosophes craignent de se voir débordés par la religion, mais la lutte est encore possible. Porphyre mesura cette tâche, il l’entreprit avec courage; il y dépensa la moitié de sa force et de sa vie. Après lui, tout est consommé : les chrétiens n’ont plus seulement, comme ils s’en vantaient, la majorité; ils ont la force. Les philosophes persécutés, mettent en commun leurs regrets et leur douleur ; les liens qui les unissent se resserrent à mesure que leur nombre diminue et que l’avenir s’assombrit; le jour viendra où Hiéroclès et Julien retrouveront les armes de Porphyre; mais, sous l'empire de Constantin , Jamblique, forcé au silence, ne peut que témoigner son dédaæin en termes équivoques, et fuir, dans sa doctrine, tout ce qui rappelle, même de loin, les impostures des barbares, ahatovetxc BapOapuñ:.
La théodicée de Jamblique repose , comme celle de Plotin et de Porphyre, sur le principe de la multiplicité des hypostases dans l’unité de la nature divine; inais les efforts qu’il tente pour échapper aux inconvénients de ce système, le conduisent à l’exagérer encore et à multiplier les termes de cette division d’un être
(1) Pr., Comm. Tim., p. 49.— Cf. , 5b., p. 94.
simple. On se rappelle que cette théorie de la trinité est née dans l’école d'Alexandrie de l'opposition vivement sentie entre le dieu absolu, immobile, de la dialectique , et la mobilité nécessaire du Ampuoupydc. Plotin et Porphyre, ne pouvant ni donner le mouvement au dieu absolu, ou l’immobilité au dieu créateur, ni admettre plusieurs dieux, supposent un dieu qui, sans sortir de lui-même, se transforme éternellement en une essence d’un ordre inférieur, et se rend ainsi par une sorte de diminution de lui-même, capable de produire le multiple. Mais en même temps, pour que cette unité, formée de deux termes, soit vraiment une unité, ils introduisent un intermédiaire entre l’Absolu et le Smmoupyocs, par la vertu duquel leur opposition soit détruite ; car il est de la nature de la proportion de réunir les deux termes extrêmes en un tout par l’efficace du terme moyen, et du rapport qu’il constitue. Mais cette hypothèse, conforme à l'esprit des théories numériques de l’école pythagoricienne, ne fait guère que transporter dans la nature de Dieu la contradiction qui existe entre les deux méthodes; et pour pe pas parler de cette identité de l'être en Dieu malgré sa division en trois hypostases, il est impossible que ces hypostases moins parfaites, ajoutées en Dieu à l’unité absolue, ne paraissent pas un abaissement et comme une dégradation de la perfection divine. On a beau faire intervenir le voÿe pour séparer l'unité du Ommousyos en même temps qu'il les unit; l'esprit se sent étonné de cette chute
-et découvre autant d’abîimes entre les diverses hypostases d’un dieu unique, qu'entre ce dieu et Île monde.
C'est en effet en Dieu que la dialectique et l'expé- -rience, l'unité et le multiple se concilient; mais -cette conciliation ne doit pas être effectuée au prix d’une contradiction évidente, et la trinité hypostatique n’est qu’une contradiction. Cette difficulté frappe Jamblique ; seulement, au lieu d'abandonner la trinité, il ne songe qu’à multiplier les intermédiaires entre l'unité pure et le drguoupyoc; erreur manifeste, et même grossière ; car les deux extrêmes restant les mêmes, qu'importe un seul moyen terme ou une série proportionnelle? Le rapport est le même de quelque façon qu’on l’exprime; mais il sembla à Jamblique qu’en multipliant les hypostases et en diminuant par conséquent la distance de l’une à l’autre. le vide qui existe entre le dieu de la pensée et le dieu du monde se trouverait comblé; et ce fut aussi après lui la chimère de la plupart des Alexandrins. Voici donc la nature divine telle qu’il la conçut ; il mettail au premier rang l’unité absolue enveloppant dans son sein les monades premières qu’il appelle monades universelles, pour exprimer qu’elles ne souffrent aucune division ni aucune diminution de leur unité et de leur simplicité. Il disait de cette première hypostase (1), ou plutôt de ce premier (1) Tps yèe Peobc elvat roûtouc xal napà Tois nubxyopelo duvoumévous: 0! toù pèv évèc pnot, xat thc movéôac bAus Ev ÉauTp nepréyovtos, td émhobv xat
dôraperov, xal d'yafoeuôèc, xal évov ëv Éautih xal suvnveuevev, xx Toauta vroplopata tn Ünepoyns rapadddxaar vou pésoU, xal Thv cuprA pv auv-
Dieu, car l'unité qui enveloppe les monades n’est pas une hypostase unique, dans la précision sévère du langage théologique des Alexandrins, il disait de ce premier dieu qu'il est simple, indivisible, excellent, immuable, qu’il possède, en un mot, tous les attributs qui conviennent à la plénitude de la perfection. Au second dieu, qui servait d’intermédiaire entre les deux autres, et complétait la triple unité du divin, il attribuait la puissance féconde qui engendre les dieux inférieurs, la vertu conciliatrice qui fonde l’unité des hypostases divines, la plénitude de la force, la source de la vie divine, le principe de toute efficace, la cause première de tout bien. Au troisième dieu qui était selon lui le producteur du monde, il donnait la vertu génératrice qui enfante les émanations; il en faisait la première force vitale dont toutes les autres n'étaient que des applications ou des dérivés. Jusque-là cette théologie reproduit assez exactement celle de Plotin, l'unité, l'intelligence et l’âme ou le dxuoupyoc ; mais pour Plotin, ce sont trois hypostases , et pour Jamblique trois dieux dont chacun, pris à part, constitue une multiplicité hypostatique. Le premier dieu , cette unité qui enveloppe les monades, porte
dyovTog Tv ToLoUTUV, TÙ YOVILOY TV Bewv, xa Tè SUVAYOYÈV TWV TpUOv, A rd chs Évepyelas dronAnpurimèv, xal td tic belas Cons yevuntimdv, xa vù rpotèv ravrl, xal td dyaloupyèv xéAoTa dslypata Aéyouos. Tou 8 tpirou xal Onpoupyobvros Tù Aa Tac yov{pLous rpoddouc, xal Tac Tév altlwy BAwv rouoers xal ouv- OYù< TAç TE dpwptapévas BAus tols eldeorv altias xat Tüc TPOTOUTA TäTa Ônptoupvhs, al Tù box Toûtous Texppia x Aota dvañlôdoxougr" TAv HÈv lau6hlyerov Reodoylav and roûtwv &Erov xplveuv, énola tic èort ept tou Ênpoupyoù Tüv GAUWV, Procl., Comm: Tim., p. 94.
aussi, dans la langue de Jamblique, le nom de triades intelligibles, r4s vonras rpuéèx<. Quelles sont ces triades ? Consistent-elles dans la trinité même de Plotin prise intellectuellement dans sa perfection absolue, isolée de tout mouvement, et supérieure à cette même trinité, lorsqu'elle se reproduit à un degré inférieur dans le monde de la pluralité, et que, dans cette transformation et pour ainsi dire dans ce second exemplaire d’une même existence, elle possède déjà moins de perfection et de simplicité et par cela même plus de fécondité et de vie? Nous voyons du moins, comme pour confirmer cette hypothèse, que le second dieu n’est déjà plus intelligible, c’est-à-dire perceptible par la pensée pure, mais seulement rationnel, c’est-àdire concevable par la raison discursive ; et qu’au lieu d’enfermer, comme le premier dieu, les monades parfaites ou idées absolues, ou nombres premiers, il enferme les grands dieux, c'est-à-dire ces mêmes idées transformées pour la première fois et possédant désormais la fécondité créatrice.
Ce premier et ce second dieu, dont le premier contient des triades intelligibles, et le second, les trois triades des dieux intellectuels, constituent le premier septénaire (4). Pourquoi le nombre sept? On le comprendrait aisément par l’influence du pythagorisme; mais il n’est pas facile d'expliquer comment
(1) Tept Où tn Ev Tia Toù Ads ônptoupylas ypépev, pet Ts vontèç Teti- Oac, xal Taç Tüov vontwv Bewv tpeis teidônc Èv tn vos É66ou4 Thv Tolenv Tois rpdypasiv rovépiet Tip Onproupyp Tébtv. 16.
les trois triades du second dieu et les triades intelligibles du premier constituent le septénaire. Jamblique a-t-il considéré cette trinité de triades, comme. une simple trinité? ou le premier dieu serait-il en même temps la tétractys ? Il y a des exemples d’une tétrade ainsi introduite dans les premiers principes; et indépendamment de la tétractys pythagoricienne, on peut tirer un argument de la théologie de Proclus, qui compose le modèle intelligible du monde, des quatre Idées suprêmes, ou Unités, és (1), dans lesquelles tous les genres de l'être se trouvent éminemment contenus (2).
Le septénaire, formé par le premier et le second dieu, n’est qu'intellectuel, »0c0:, et non intelligible, vorros, quoiqu'il comprenne le premier intelligible, parce que le second dieu contient déjà les premières forces , et par là imprime à la totalité des deux natures hypostatiques , quand on les considère ensemble, un caractère d’infériorité. Le dieu organisateur ou plutôt producteur ne vient qu'après le septénaire composé des hypostases du premier et du second dieu, et par conséquent il occupe le troisième rang. Jamblique appelle son premier dieu l’Absolu ; c'est, dit-il, le Jupiter du P#hédre ; il appelle le second, le premier terme de la triade intelligible ou de Saturne ; c’est le Jupiter du Gorgias; enfin son troi-
(1) Pr., Comm. Tim., p. 280. Théologie selon Platon, 1. 3, c. 19. Voyez ci-après, 1. 5, c. 3.
(2) Nontéx uèv yap elolv idéar rod rnc Enutoupylas, térrupes lôéwv Lovdôes , raderst 0 xal etc Tôv Énproupyèv h elätxn Tabte, xal Ecrit pla Tüwv èv aütp po- VA0uv 6 roy (fév Ékos dpôud. Proclus, Comm. T'im., p. 98.
sième dieu est le Jupiter créateur et organisateur du Cratyle. Il parle aussi d’un quatrième Jupiter cédeste, mais alors sans doute il descend dans le monde visible (1).
Le troisième dieu de Jamblique est en même tenips le créateur et tout le monde intelligible, Il est le monde intelligible par participation et non par es: sence, puisque le second dieu lui-même n’est que vosode. « Nous appelons monde intelligible, dit Jamblique, la première cause, le principe de tout æœ qui est, les modèles intelligibles du monde, et enfin toutes les causes de tout ce qui existe dans la nature des choses; tout cela pris ensemble et ramené à l'unité est dans le Smowy, et est le àpuovpy0; lui-même (2).» L’éternel ouvrier qui produit le monde possède donc en soi son modèle. Jamblique en ce point s’écarte de Plotin et de Porphyre et se rapproche de Proclus; mais en donnant la qualité de Srysoupyos à l'âme et non à l'intelligence, il s’écarte au contraire de la route que Proclus doit suivre, et se rapproche de Plotin et de Porphyre. Le monde intelligible est dans l’âme divine: mais dans l'intelligence divine sont les idées dont le monde intelligible n’est lui-même que la copie ; et ces idées supérieures se rapportent elles-mêmes comme à leurs
1) ÀAXdoc 6 Onproupyds Zede, dc ë KparÜkwp yéyparrar, xat &À AO É Tpurx this Kpovias rpuéôoc, ds èv l'opylg Aéextar, xat &Xkoc 6 dmdAutos, x Ev TP Palôpy rapadédocar, xal A À OS à obpavios. Procl., Comm. Tim., p. 297,
(2) Aéyer youv Èv vois dnouviuaotv, obtuw Tv Évrws aitiav xal Tv yiy”0pévev dpyhv, xal tà VONT Toù xdgpou rapalelyuara xakobev vontèv dou,
où bouc aitlas rpounépyerv tilépela, tév v +n pÜücer Réivrwve taura rave vov Enroûpevos. Bebc Enpuoupydsèv évt sUX ASS de” éaurèv Eyes Pr. 1. 1
types, aux monades de l’absolu qui sont par excellence les natures intelligibles.
Proclus, en rapportant cette dernière opinion théologique, ajoute ce qui suit : Si Jamblique a voulu dire que tout est dans chaque dieu, et différemment dans chacun, selon la différence de leur nature, il n’a rien dit que de vrai et d’incontestable; mais si par cette identité du monde intelligible avec le Gréateur il faut entendre que le Créateur remplit tout l'intervalle entre l’unité absolue et ce monde, rien de plus faux qu’une telle doctrine (1). On voit par ces paroles que Proclus lui-même n’était pas fixé sur les distinctions établies par Jamblique dans Îà nature du divin, et que toute cette philosophie était pleine d’équivoque et d’obscurité pour ceux mêmes qui pouvaient l’étudier dans les livres de Jamblique.
La théorie des émanations (2), l'éternité du monde (3), la distinction entre ce qui est éternel et ce qui dure sans commencement ni fin (4), le con-
tours des véoc Onvroupyoi, pour achever l'œuvre du A:-
povpyès Suprême (5), que ce dnmwoupyo: soit l’intelli-
(1) Tadta & Aéyuv, el uèv couto onpalvet, Già mov Aeyopévev, be mal dv ti ênpoupyp révra ëott Ünpioupyixüs, xat Tù Êv aûTd xat 6 vonrès xÜSUOS, ÉaUTE re xal Opyet suppovioer Aéyovrt® — Tévra yap Èv Znvèç peydhou Tù Où Gwpart xectrar,—xal Znvèc 0’ Evl yaotepl cÜbpa nepüxer, nat Oo torauta ,—xal oÛÈÈv Gaupasrdv Exagtov slvar tv eéov td Täv, &XAXov GÈ EAAOÇ" TÜv pÈv Ônptoupytxux, rdv GE auvoyixis" Tèv BE drpentix, tv GE vpentaxe rdv 0 SA US at Thv Lô1dmnta Tv Delay el Ô bre nav Td petaëd mAdrog Tob te xdauou xal toù Évès, 6 nproupyds Éott, Touro Hôn droplac &rov, x. T. À, p. 94.
(2) Pr., Comm. Tim., p. 94, p. 98.
(3) 1b., p. 71, sq. 85, 89.
gence divine ou l’âme divine, ce sont autant de points qui paraissent n'avoir pas été controversés dans l’école ; mais il n’en est pas de même de la nature des véot druroupyoi et du mode de leur intervention. Pour la plupart des Alexandrins, les dieux sont les idées mêmes, ou les universaux, considérés dans leur action efficace sur la nature des choses, et pour Jamblique, lorsqu'il parle des différentes classes des dieux, ces classes correspondent à celles des idées (1) ; ainsi, les dieux que comprend dans son sein le second dieu, sont les idées les plus élevées après les monades universelles. L'action de ces grands dieux sur le monde n’est pas, à proprement parler, l’action créatrice, puisque le Smtoupyo; ne vient qu'au troisième rang, el par conséquent après eux ; mais quoique la qualite et la fonction de ämtoupyo: n'appartiennent qu'au troisième dieu, le second est déjà ro rñc évepyelas éromarpetuxdy, To This elec Ceoñc yesvnrueov, To npoïoy ravrt (2). Son action n’est pas immédiate, mais il agit; s’il n’est pas la cause directe de la Suoupyt, il en est, en quelque façon , la cause éminente. La même relation qui existe entre le second dieu et le Sougyos doit être établie entre les grands dieux que le second dieu renferme en son sein, et les dieux d’un ordre inférieur, et cependant universels, qui se rapportent au àmroupy6c. Les uns sont les créateurs par excellence, et
(1) Aéyer yap (Iubay.). « Ode mept Beov Mulaydpa tp Mvnuépye..…… tèv dpupé oùslav dtôtov elvar pèv dpydv, Tpopaleotétas ti navrdc opavé xal Yi, xa Täç petaëb œÜaros Et GE xal Belwv, xal Bew, xat Gauudvuwv Gtapové pt- Qav, x. r. À. Wie de Pyth., Kiessl., p. 306.
(2) Pr., Comm. Tim., p 94.
les autres ne créent que de seconde maïn, et, pour ainsi dire, à la suite (1).
Ainsi, par cette action supérieure du second dieu qui domine celle du troisième et la dirige, cette pluralité de causes n’ôte rien à l’harmonie du monde; et cette autre division qui, dans chacun de ces dieux, place de nombreuses divinités inférieures, permet à Jamblique d'admettre une infinité de forces créatrices diverses, et de les absorber en même temps dans une force plus parfaite, qui les contient et les fonde, qui tout à la fois s’en distingue et se confond avec elles. S'il n’y avait d’autre cause que le second dieu , le monde serait trop rapproché du premicr; le troisième dieu est donc nécessaire; mais si le second dieu et le troisième, qui n’est en quelque sorte que l'expansion du second, agissaient seuls et sans le concours des véor énptoupyai, le monde ne participerait que de l’unité, ou du moins la multiplicité serait purement numérique, et sans variété de lois et de formes (2). Dans le système de Jamblique, les véo nmrovgyot Sont au second et surtout au troisième dieu, ce que les astres, dans le système d’Aristote, sont au moteur mobile (3).
Proclus combat cette pluralité de Sruroupyor. Le sentiment de Jamblique lui paraît inconciliable avec l'unité du monde. Il n'importe que Jamblique reconnaisse l’unité du monde ; le +0 «evo en peut con-
(1) ÂAvahoyet yap Tois rorntixoïc xoopuxn5 ÉvavTuigeu xal rpwroupyois aitlot, ox à Kpuriaç Tois rpogeyéar, xal deurepoupyoic. Pr., Comm. T'im., p. 29,
(3) Cf. Arist. , Met., 1, 12.
tenir un nombre infini, en sorte que s’il y a plusieurs ouvriers, il peut y avoir plusieurs mondes; ce qui est absurde en soi, dit-il, et contraire à toute la philosophie de Platon (1). Cette argumentation n’est que spécieuse, Les véu dnwoupyoi de Jamblique ne sont pas égaux entre eux; ils n’ont pas, chacun, la puissance de créer un monde, mais seulement une classe des êtres qui composent un monde; ils ne sont pas indépendants les uns des autres, et enfin ils se ramènent tous à l’unité du troisième dieu, dont ils ne sont guère que les vertus. Ainsi pour ne prendre que les premières monades, ou les idées les plus élevées qui se divisent ensuite en idées plus nombreuses à mesure qu’on descend les degrés de l’émanation universelle ; l’idée première (ou monade qui a pour forme la monadicité) est cause de l’unité et de l'harmonie ; la monade qui a pour forme la dualité, au monade-dyade, est cause de la diffusion et de la différence, xpoddou rai diuxpéseus ; la triade, rie émerper qñs tou noocAovruy; la tétrade est le ravæpuévioy üvro: Le nombre neuf, composé de trois fois trois, est une nouvelle unité, êy véov (ivveés), etc. (2).
Si le nombre des Sxuousyoi et la différence de leurs efficaces explique la variété des espèces sensibles, il reste encore à rendre compte de la multiplicité des individus dans la même espèce. La réponse de Porphyre, que l’idée ou le dieu donne la forme spéti-
(1) Comm. Tim., p. 121.
(2) 16., p. 206 et 214. Toute cette théorie paraît admirable à Procius. Oùrux Gauuasrhv oûsav, dit-il à plusieurs reprises.
fique commune , et que la matière constitue la multiplicité numérique, quoique conforme à la manière dont Aristote interprétait la théorie des idées {1), ne satisfaisait pas Jamblique, qui objectait le soleil et lk lune, uniques dans leur espèce. Il fallait, selon lui, recourir à la nature même des Sruoupyot, dont les uns participent de la nature du même, et n'engendrent que l'unité, les autres de la nature du divers, et donnent naissance à la pluralité (2).
Cette opposition de l’un et du multiple, du même et du divers, se rencontre dans toute la nature, quelque haut que l’on remonte dans l'échelle des êtres, Il n’y a que le premier en soi, qui étant l'unité par essence, exclut toute multiplicité. Le second est un, parce qu'il tient son être de l'unité absolue; et en même temps, parce qu'il n’est pas cette unité ellemême , il participe du divers. Dans toute la suite des émanations, dans toute la série du rp6od, il y a guerre entre ces deux principes. De la supériorité de l'unité sur la dyade provient l’ordre qui règne dans le monde, et des efforts constants de la dyade pour s'opposer à l'action de son contraire, viennent ces alternatives d'être et de non être, de fin et de commencement qui constituent la vie et la durée du monde sensible. Le monde est donc comme une république composée de plusieurs classes, ou comme deux. états ennemis, dont le plus généreux et le plus noble triomphe sans cesse des attaques de l’autre,
(1) Mét, , 1. 1 et 12.
(2) Pr. LL, p. 134.
sans y pouvoir mettre un terme (1). De là cette expression de Jamblique, romrmot zou; évarringewz (2).
Il donnait pour caractère à la nature divine prise en général, d'agir et de ne point pâtir. C’est ainsi qu'il explique la lance et le bouclier de Minerve; le bouclier la protége contre toute affection venant du dehors: la lance est le signe du pouvoir qu’elle exerce sur le monde. Le pâtir, en effet, est une marque de faiblesse, c’est une imperfection qui provient dans un être de ce qu’il tient du néant ; c’est par là que les autres forces peuvent prévaloir sur la sienne et lui imposer une modification. Agir, au contraire, c’est non-seulement se posséder soi-même , se garantir de toute atteinte et rendre effective et actuelle toute la virtualité contenue dans la définition de son être propre; c’est de plus exercer un empire, s’approprier, en les domptant, des natures étrangères, et ramener à soi des puissances inférieures comme à la source de leur activité et à la cause de leur être. Ty ro Seioy xai dpdv 4pñ rai un nécyxew, dit Jamblique (3).
L'activité peut être le signe ou du moins la condition de la divinité, sans qu’il en résulte aucune contradiction avec les principes essentiels de la philosophie alexandrine , car toute activité n’est pas expansion ; et les Alexandrins pouvaient dire comme nous que l'identité actuelle de l'être et du possible, qui
(1) Zb., p. 24.
(2) Zb., p. 29.
est l’entéléchie par excellence, et dont la forme extérieure est l’action, constitue la divinité. Nous verrons ce même principe de l’excellence de la puissance active repris et développé par Proclus, qui en a fait par les graves conséquences qu’il en a tirées, l'un des traits principaux de sa philosophie (1). Jamblique n’en avait pas vu toute la portée; et cependant, ce qui montre bien qu’il regardait ia puissance comme un des attributs essentiels du divin, c’est qu’il insistait sur l'énergie de la puissanice créatrice, et ne donnait d’autres limites à son action directe que la limite même de l'être. La loi du développement des forces est, selon lui, que cedéveloppement ne s’arrête jamais de lui-même, et va à l’infini, s’il n’est arrêté et neutralisé par l’action d’une force contraire (2).
On peut se demander jusqu'où s'étend cette expression de Jamblique , +0 Ssioy. Il ne réserve pas ce nom aux trois grands dieux, aux dieux éternels, qui, dépendant tous du premier, unis entre eux par tous les liens de la génération et de l’amour, et surtout par la communion de la substance divine, représentent sans doute, sous d’autres noms, la trinité hypostatique de Plotin, et ne constituent pas une doctrine polythéiste; il appelle également du nom de dieux les premières monades intelligibles, les premiers et seconds dmmovupyot, l'âme du monde,
(4) Voyez ci-dessous, livre 5, c. 3 et 4.
(2) Ô & Beios ldu6duyoc où Gtaxpiver à ÜdmAdrepa dnd Toy xotAotépuy Tÿ æheloyt petaôdoer. Ildvra yap Æypr tic ÜAnc xéverot. Adyua yép ëemv, dm’ où äv tt &phetar évepyeiv, ph raüeoar Xypt Tov Eydétwv, x. +. À, Olympiodore, Comm. sur le T°" Alcibiade, Cr., p. 110 sq.
Hi. 14
les astres, qui sont des dieux visibles pour tous les anciens et pour lui, les esprits qui habitent les astres ou sont emportés ayec eux dans leurs évolutions comme des courtisans qui entourent un roi, les puissances d’un ordre inférieur qui président aux lois de la nature , aux éléments, aux saisons, et celles enfin qui ont reçu le gouvernement des choses humaines, et que la Providence emploie à l’accomplissement de ses desseins, comme un monarque assigne des provinces aux grands de son empire. Il distingue avec soin les dieux, les démons, les demi-dieux qu héros (1); et nous savons, par le témoignage unanime des Alexandrins et des Pères, que dans Ja science des démons et des dieux, et dans l’art de les évoquer, il surpassait à la fois ses devanciers et se successeurs.
Distinguer les dieux universels et les dieux particuliers, et parmi ceux-ci des dieyx, des demi-dieux de diverses espèces, c’est ca que Parphyre avait déjà fait; et le désir de rappracher leur doctrine de la mythologie, portait tous les Alexandrins à reconnaître l’existence de ces divinités visibles et invisibles qu’ils identifigient ensuite avec les idées au les nombres pythagoriques, paur concilier le caractère philosaphique gt le caractère religieux de leur système. Mais Jamblique faisait mieux que de décrire toute la
(1) Dans la Vie de Pythagore, et ailleurs, lorsqu'il énumère ces distinctions, il les présente toujours en termes qui impliquent une adhésion sans réserve : er. gr. : Kai xafghou vobs pèv Beobs tov Sauovev , éxelvouc GE rov
Apbéwv, Tods fps & Tov avôporuv. Vie de Pyth., Kiess., 1p. 80. — Cf., p. 68 : OÙ & Tov vhv csAvnv xarorxoüyreov Batudvov va, ef péss.
hiérarchie céleste: il savait jusqu’au nombre des dieux contenus dans chaque espèce, jusqu'aux lois suivant lesquelles ces espèces s'engendraient les unes des autres. Ainsi, dans le ciel il plaçait un nombre déterminé de dieux, qui d’abord, en vertu de l’eficace de la dyade, en produisaient le double, et ensuite le triple en vertu de la iriade, puis le quintuple, puis en vertu du septénaire, le septuple ; doctrine féconde, qui devait mettre à l’aise la mythologie: il Je fallait : Varron n'avait-jl pas compté les dieux par milliers (4)? Sur quoi cependant pouvait se fonder Jamblique pour établir cette généalagie ? On ne peut même attendre qu'il allègye une de ges raisons mystérieuses et bizarres dont se payent les écoles de philosophie dans les temps de décadence complète, Aussi ne fait-il aucun effort à cet égard ; et ces théories spnt sans doute de celles dont il disait dans la Vie de Pythagore qu’on ne peut les connaître que par la révélation ou la théurgie (2). La nature des démons, disait-il, et en général de tous les êtres qui sont au-dessus de nous ne se révèle qu'à grand’peine à ceux qui n'ont pas accompli les purifications (à).
(1) Kai dnd rüv obpanüv 8 popov mpderol mue ele rhv yéveaiv BidraËts TA ctkouévn, x pnoiy Ô Delos ldu6). And pv yèp Toy efxoat xal Évèç Dyepévwv yevéoBar dbo xal vetrapéxovra xa0” Éxdornv ororyslou AnEiv yepovias Bev ysveououpydv" dub d vibv BE want tpuéxovra Éexabapyiov 80 xat É66ouHroyTx rpoe An - Aubévas xat &Xhque DygUTus obs, Alle: uv Gmaalous Toy oÙpavluv, fuvause ‘& dnokerrouévous, x. Tr. À. Pr., 1. 1,, p. 299,
(2) AD ka Tspt TV AVE V ‘enoubdouar: uôvn yàp abrn Épunvela th repl rov Becv Gavolac ëatt. Wie de P,, Kjessi. 290.
(8) Hpérrov pèv oÛv Bnréov, xal d Beïos léuBuyds pnoiv, Br tas pèv Ürdo - Eee Toy Oarudvov xal Duc Tv xpeutTovov fuiv Bewpraat yaheruTatév Ectt vois
à tehéuc Exxexadapuévors Tèv nc Yuyns vobv. Éœou ye xat Luync oualav xœrdciy où Ed oy ravri. Puosl., Gamm. laid. , Bss., p. 84. — Cf. 1b,, p. 88.
Plus la philosophie de Jamblique s’écarte des méthodes scientifiques, et tend à s’absorber dans la théurgie, plus les principes de métaphysique doivent lui être à charge. Voilà en effetle monde peuplé de dieux , de demi-dieux, de héros ; des relations supposées entre eux ét nous ; une efficace directe attribuée aux prières , aux cérémonies théurgiques : comment soutenir avec tout cela l’unité immuable des lois de la Providence, et ce que Plotin appelle aussi quelquefois l’inflexible justice des dieux? À mesure que l’école donnait plus d'importance à la théurgie, cette difficulté devenait pour elle la difficulté capitale. Nous verrons que dans cet embarras, forcés de conserver la nécessité qui plane sur tout le système , et de rendre possibles et efficaces le culte, la prière , les évocations, les Alexandrins furent conduits à une théorie fort analogue à celle de Malebranche sur la grâce; le traité sur les Mystères en renferme des traces évidentes (1). Cependant il n’y a rien de pareil, quoiqu'il n’y ait non plus rien de contraire dans les fragments et les écrits plus authentiquement attribués à Jamblique. D’une part, il conserve l’immuta bilité de la volonté divine, conséquence nécessaire du principe de l’unité absolue; il va même jusqu’à montrer l’enchaînement successif des causes qui gouvernent infailliblement la production des êtres et des - . phénomènes ; il appelle ce déterminisme de son vrai nom, la fatalité, l’étuæpuéyn (2) ; mais en même temps,
(1) Voyez ci-après, p. 233.
(2) Hévra pèv rà dura Tip Évt Éoriv dvrs...., Ka On rourov rèv Adyov xal ré
non content de cette fatalité qui dépend uniquement de la perfection de Dieu, il semble reconnaître dans le monde une imperfection naturelle, quelque chose que la toute-puissance divine ne peut vaincre, et il appelle encore ce quelque chose, L'éiuappm, OU quelquefois la nature, œuax (1). À mesure que la génération s’éloigne de Dieu , elle participe davantage du néant et du multiple, et par une conséquence nécessaire, le déterminisme diminue, la force aveugle s'accroît. [1 en’ résulte du mal, ou, ce qui est aussi du mal aux yeux de Jamblique, des accidents sans rapports nécessaires avec les lois de la nature. C’est là que les dieux portent remède (2) ; ils adoucissent par leurs dons les rudes arrêts du destin , diaxooueiter » eluapuévr voig éyañoix. Leur action, loin d’intervertir l’ordre éternel , leæonfirme, le favorise , l'empêche de se vicier à la longue , et de s’écarter de la droite voie. Ainsi par la volonté des dieux sont sauvées les lois bienfaisantes de la Providence, la liberté de l'âme et tous les biens qui découlent pour nous de la protection des dieux , et de l'exercice de la
REP? Tv puoty alrubv, roAvedY Évrwv xx rohvpeplotuiv, npTAmÉVwV TE drè mAeudvwy dev, dnè puäc BAnç aitluc Td nAN0oc Exxpépatar, xatà piav D aûv- Éearv névra Très AAAAG suurAéxerar, xal elç Ev dvhxer Td nepiextixwTaTov The aitiac xpdrac à aûvbesuos Tüv TAerdvuv airuov..…… Mixv oÙv véfiv, néouc réfetc épLoë mepthaGousav èv abc, Thv eluapuévnv dpopuotéov. Ex rnç lau6Alyou rpèc Maxeddv:ov ëmiotoAnc, Stob., Heer., p. 184.
(1) Tns 0 elpapuévns à oùola aûuTaod Éotiv Èv Th Üget Uaiv D Aéyow Th 2x Wpiotov ait{av tou xdsuou, xat dywploruxs repiéyousav Tac Oh atlas The YEvéoeux, x Te À. Ex thç mods Ewratpov ëmaroAñc Stob., Heer. , p. 186.
(2) Aeïofar yap ua Enioratelas Toraurns, ÿ xatè pnôèv avralperv déwbsopev touattnv ÔÀ elvar Tv Und tou Delou yivouévnv” elmep Eoct vd Beiov rououtov, dEtce elveu ts ToU sûuravros dpyns. Vie de P., p. 174.
liberté (1). Nos âmes elles-mêrnes concourent à l’action de la Providence, les plus parfaites en s’y associant, d’autres, d'une beauté moins accomplie, en servant d'instrurhents à la volonté des dieux (9. Jamblique s'était beaucoup occupé de psychologie. Stobée nous a conservé un grand nombre de fragments empruntés à divers chapitres de son trarté sur l'Ame, Nous en contiaissonhs ainsi les titres et les dtvisiotis pfincipales. L'un de ces éhapitres était consacré aux facultés de l'âme, un autre à ses opérations , rept duvduetv, moi y (3); ün autre roulait sur la quantité dé PME, rept uerpoù Guyfs (A), ut autre sur la différence de la chute des ârnes, rep dabopäe xxDédoù ré duyér (5), un autre sur Îa mort (6). Jamblique, dont l’érudition était imnrense, avait rassemblé sur chaque question, les opiniohs de ses devanciérs; et comme ces résumés historiques
(1) OÙ Oeot thv eluappévnv duvéyovses, à ravrèc Eravophoü ven: à 8” àravop- Buors abrwv rorè pèv EAdttwotv xax@v, motè Ô rapauublav, évidre Où xat dvaipearv dmepydberar dp” où 8 Gtaxooueicur À eluaæpuévn vois dyafotc, taxostouuévn 6 oUy dnopalvétar nüde rpèc Thv éTaxtov pÜorv The yevéseux. Obxouv Ett AN ov owberar À Renpopévn Où Ts Toumbtns Éravophwseux , xal Td TapaTrpÉTov adrnç péver xatà Tv dtpertov twv Dewv ayaldrnta suveyduevov, Gide oÙx Ègrat Ünophetv els Tv Etaxtov rAnpuéherav. Tobütwy ÔE oÙtux Eydvrwv, té ve dyaoerdès tns Tpovolas, T6 te dutebobarov thc duyns, xal Tévra tà xd AITE Otaawd- Vecar, tÿ BouAY rov Beov auvurdpyovra. lau6À. Ex the Ted Iouéviov Euro nc. Stob., Heer., p. 80.
(2) Éduse dE adrès rayrdhwç Aéyov, btt èv étépors pnoiv à ITAdTwv, btt at pèv teheuotépar Yuyal suvemcporedouor rà thèe ro ep ka suvdotxoUotv. at dE àre- Réotepar dç Épyavov Elo: xal oÙtux ppnrar aûtais à Bed Tpôs Tù Évrauba. OÙ uoôvov ÔÈ vais drehegtépaitc, AN Éotiv Ote xal tais xaxaie, olov povEUgt TpÜc TÙ 8Genv délav Godvar tobs dpelhovtas. Olymp. Comm. Alc., Cr., p. 60.
(3) Cf. Stob., Heer., p. 886.
retitraient dans le plan de Stobéé, il en a rempli sa collection. C'est ainsi que nous sont parvenus urie foule de détails qui sans cela auraient été perdus pour l’histoire. Malheureusement, Stobée n’a extrait de ce livre qué des fragments historiques, et l'on peut à peine en tirer quelques inductions sur les opiniois propres à Jämblique lui-même. Quelle était far éxérhple Sa façon de penser sur ee gfaänd problème des rapports de l'âme individüelle avec l'âme universelle, au sujet duquel noüs avons vu Plotin, Porphiÿre, Amiélius divisés? Quoiqté sbri opirrion particulière ne se fasse pas jour dans le tréslong morceau qui nous reste de lui sur cette queéstion, on peut néanmoins soutenir hardiment qu'il pensait avec Îles Stoïciens ; Plotin et Ainélius, que toutes les âmes ont uné seule Et mêrnè substanñee. Après ävoir érnis leur opinion et celle de Porphyre, qui tout en confondant les substantes, distingue les opétations (1}, il ajoute que, suivatft üné &otf6 théorie, «qui n’est pas miéprisable, » lés opérations diffbrent selon le genre et l'espèce dés hinies : parfaites dans les âmes universelles, pures et imrhatériélles dans les âmies divinés, efficaces das les démons, grandes dans les héros, ellés sont périssebles et mortelles dans les animaux et les hommes (2). Il résulie de cetie théôrie « plüs exacte que les autres, ajoute-t-il, ure distinc-
(4) Voyez ci-dessus, 1. 3, c. 4,1. IT, p. 150. (2) Tévouro 8 xal SA AN Odéa oùx and6KAnTos, À rat YÉvVn Ro Elôn rhov Quydv, SARA pèv Tè rov Bhuv ravted, EAXA 8 tov Belov buyév dypavrz ka Ua,
tion importante; c'est que les actions des âmes universelles et des âmes divines appartiennent à la nature de l’âme, c’est-à-dire, viennent de son fond et l’affectent tout entière; tandis que les actions des âmes individuelles demeurent étrangères à sa substance (1).
Sur les questions ordinaires de psychologie , la doctrine de Jamblique diffère peu de celle de Platon; nos âmes, destinées à l’immortalité (2), ne naissent pas avec nos corps ; elles y tombent, selon le mythe du Phèdre , pour avoir perdu leurs aïles en quittant une vie meilleure. Sans fin ni commencement, comme tout ce qui a la force et la valeur d’un principe, elles n’en sont pas moins engendrées, parce que l'éternité est le propre de Dieuet ne se communique pas. Les chars qui portent les âmes avant qu'elles tombent sur la terre ne sont pas empruntés à la substance des corps célestes, ils sont composés d’éther, youury éxoyroc düvaur , et suivent la route de l’astre auquel ils sont attachés (3). Lorsque le créateur produit les âmes dès l’origine du monde, il
Étepa 8 tà vov Gauuoviwv Gpagchpia, va à Tov hpoixév peydha, th dE Tov èv toi Guioiç xat roiç dvfpurrotc Ovnroelln, xat Tà ŒAXX baattux Épya Gtapoupévn. lé p6. TEpt Toy Épyov ts uyns. Stob., Heer., p. 886.
(1) Où d’ dapahéarepov toütuwv rararrépevot, xat mpodôous rpwtas, «a Ôeu- Tépar, xal virus oùouwv tnc duyns Ousyupldpevor rpoywpeiy els Td Tps, ofouc &v œuç Belin xati tobs xatvéx pEv, dnralotux 0 avrihauGavougévouc tv ÀAdyov, Tà pèv Tov Buwv duyov xat Belwv, xat dÜAwWY Evnpyfuata Epoustv oùvor Tävruwe Ôrou xal els oÙalav amoteheutav: tà À Tüv pepuoTov, xal xpatoupLévewv ëv évlelôer, xal Gtuipoupévwov nepl Toic cwpaotv, DOS cUyxwproounv EU elvat Tau0” &nep èvepyouot. Zb., p. 888.
(2) Pr. Comm. T'im., p. 311.— Cf, Wie de Pyth., KiessL , 173.
les sème dans le ciel et les distribue aux différents astres; elles sont égales alors, et cette égalité primitive absout la justice de Dieu, car c’est là, selon Jamblique, la première naissance des âmes. Lorsqu'ensuite elles tombent dans un corps terrestre, elles sont déjà inégales par l’usage qu’elles ont fait de leurs facultés d'aimer et de comprendre (1); mais ce n’est pas là la vraie naissance : ce n’est plus que l'union de l’âme et du corps, comme ce que nous. appelons la mort en est la séparation (2).
Fidèle à cette théorie de l’inégalité des âmes en cette vie, Jamblique ne goûtait pas l’opinion de
Théodore et de Porphyre, qui laissent subsister en
nous un principe qui pense sans cesse et demeure inaccessible aux passions. C’est là, dit-il, une perfection plus qu'humaiïne , c’est le terme de nos espérances que nous sommes loin d'atteindre ici-bas. Sans doute il y a en nous une faculté qui est la pensée humaine par excellence, mais elle n’est pas l’absolu de la pensée, car elle serait identique avec la pensée de Dieu; cette faculté supérieure a reçu le pouvoir de dompter les passions, mais elle ne leur est pas inaccessible, puisque le mal moral existe ; il ne faut pas expliquer la nature humaine de manière à rendre impossible le péché et l'erreur (3). Ainsi,
(1) Cf. Stobée, Heer., p. 912.
(2) Comm. Tim., p. 324.
(3) T{ yap Td duapravov Ev Apiv, Ütav tnç dAoylac xivnodons Tpèc axdAaITov cavtraglav èmbpépuev ; &p? oÙyt Tpoulpear; xal Tüoç OÙY aÜtn ; ATX Yap TAU— Tnv Gapépopev Tov pavrashévrv rponmeric: el Ôù À Tpouiperwk ÉUApTAVEL, HU
DRE, Rs. RS TT | | +
tandis que la théurgie fait des progrès dans l’école, lé véritable élan du mysticisme décroît : Plotin accordait dès cette vie l’identifitation de la substanee hümdine avec l'ébsola; Porpliyfe fetendit dans l’ettase la conscience de la pérsonñalité, et Jamblique marque da Sceau de la faiblesse hurnaïne jusqu'à cette faculté supérieure par laquelle s’établit àùn tomrmefce entfe lé divin et nous. À mesure que l’École attend davahtage des évocations et des mystères ; elle sent diminuer sa foi dans la puissance de la pensée et dans les ferventes aspirations de Famouf.
Jamblique déclare hauteïnerit, dans là J/fe de Pythagore (4); qu'il est difficile de savoif eomment plaire à Dieu, à moins que Dieu lui-même rie lé ré vèle ou que lon n’äit recouts aux arts thétirgiqüés ; À due téyyne Selxce mopitrtar (2). Du reste il recommandait de vaincre les passions (8), d’éviter les grands mouvémienits de l'âme (4), et en féréral, sein le ptécépte platonicien, dé tendre vers Diëéü et de l’imiter par ses actes (5).
Ee traité sur fes Mystères est la réfütation de da lettre de Porphyre à Añéboñ. Une tradition qui remonte jusqu’à Proclüs attribue ‘cet ouvrage à ZJaïn-
dvaudprencoc À duyh s tt SE ro nmobv eddaluove AV ane Anbsv Lémiv, € À Pr.,1.1., p.341.
(1) J'ie de P., p. 138; Kiess. , p. 290.
(2) Cf. 16., 93; Kiess., p. 202.
(3) 1b., 228, 153, 78, 205 ; Kiess., 448, 320, 168, 46, Cf. #6., p. 68, 407: Kiéts., #42, #36.
(4) 16., 196; Kiess. , p. 402
(5) 16., 86, sd. ; Kiess., p. 186.
DOCTRINE DE JAMBHQUE. 249 bliqué; il est plus probable qu'on le doit à quelqu'un de se$ disciples (4), mais dans tous les cas il a dû être écrit dans son école et pour ainsi dire sous ses yeux. L'hypothèse même qui le donne à Jamblique n’est pas sans vraisemblarice : on y retrouve son style à la fois correct et dépourvu d’élégance ; Porphyre y est traité avec dédain et même avet uné sorte d’animosité sourde: On a démandé pourquoi Jämblique aurait répondu à une lettre qüi ne lui.était pas adressée directement : mauvaise objection ; comment ñe pas voir que dans cette lettre, Porphyre pense d'autant plus à Jamblique , qu'il le tite moins? « Cette lettre, dit l’auteur des Mystères est envoyée à Anébon, mion disciplé; mais j’ai tout lieu de penser qu’elle s'adresse à moi (2). » Pourquoi Perphgre a-t-il pris ce détour? C'est qu’il he veut pas écrire directement à son disciple devenu 5on adversaire et son adversaire heureux. Quand le faux Abanimon serait en éffet le maître d’Anébor, tl n’en résulterait rieh de positif, puisque Jambtique avaitune école, du vivant même de Porphyre ; et d’ailleurs si l'auteur dés Mystères a caché son nom, ne peut-il pas alléguer une citeonstänée tmaginaire pour mettre ei scène son pérsoñnage ? Une meilléure objection se tire de la gravité de Jamblique, pe tompatible avec cette sorte de déguisement d’ailleurs inutile (3), et d’une différence de doctrine au sujet de la divi-
(1) Cf. Meiners , Comment. Soc. reg. Gotting. , vol. #; p. 58 sq. (2) Iep\ Muor. , Sect. 1, c. 1.
(3) Cf, Eun., Iéu6à.
nité des idoles, que Jamblique reconnaît (1) et que l’auteur des Mystères condamne en termes très-explicites (2). On peut choisir entre deux hypothèses qui l’une et l'autre assignent la même époque à cet ouvrage, et en font le. complément nécessaire de ce que nous connaissons de la philosophie de Jamblique. | La. philosophie qu’il contient s'accorde avec tout ce que nous venons d'exposer ; la multiplicité des dieux suprêmes, les puissances élémentaires que renferme chacun d'eux, le dernier rang assigné à la force créatrice (3), le monde sans cesse agité par deux. principes contraires (4), l’inégalité des âmes expliquée par l'hypothèse d’une vie antérieure (5), le dogme de la Providence divine établi sur les mêmes principes et défendu, quoique plus complétement ,. par des raisons analogues (6). Enfin cet ouvrage se conclut par une apologie de l'amitié qui sent le pythagoricien, et rappelle plusieurs passages de la vie de Pythagore (7). : __ La théologie des Égyptiens, telle qu’elle est exposée par Abammon dans la huitième partie de son traité, diffère certainement en beaucoup de points des doctrines de Jamblique et inême de toute l’École ; mais l’auteur répond à une demande contenue dans
(1) Cf. Les extraits du livre rept àyaAuatuv dans Photius, Cod. 215. (2) FPoyez ci-après, p. 239.
(3) Hept Muornp., Sect, 2, c. 19. EN (4) Sect. 4, c. 9. ES ee (5) Sect. 4, c. 4.
(6) Sect. 4, c. 5, sqq.
(7) #4 calc. Cf. Wie de Pythagore, pass.
la lettre de Porphyre : il déploie son érudition à propos des livres d'Hermès, qui avait, dit-il, composé cent livres sur les dieux empyrées, cent sur les dieux éthéréens, et mille sur les dieux célestes (1). Il n’adopte pas pour lui-même toute cette théologie. Malgré son admiration pour la sagesse des Égyptiens il met les Chaldéens bien au-dessus (2). D'ailleurs, ce qu’il dit de la théologie d’Hermès peut à la rigueur se concilier avec les principes de l’École ; c’est toujours l'Unité ineffable au-dessus de l’Être, pooias at apyr rñc ovoixe (3), l'intelligence qui s’engendre elle-même du sein de l’unité immobile , et devient la source des idées et de l’Être (4). Seulement, le dogme de la Trinité, et l’action du Srwmupyo: ne s’y trouvent pas clairement déterminés, et on ne les aperçoit pas davantage dans les détails qu’il donne ensuite sur Emeth, le premier des dieux célestes, sur Eicton , la première intelligence, supérieure encore à Emeth, sur les noms divers de l'intelligence que les Égyptiens appellent Amon, quand ils considèrent son efficace, Ptha (le Vulcain des Grecs) quand ils r’adorent en elle que le dieu suprême de l’art, Osiris, etc. (5). Quelques mots confus sur la production de la matière et son organisation peuvent conduire
(4) Sect. 8, c. 2.
(2) Cf, Sect. 3, ec. 20, sq.
(3) Sect. 8, c. 2. |
(h) 11 faut remarquer cette expression éaurèv ë£éhaute, qui indique un nouvel effort pour conserver intacte l’immobilité du producteur dans l'acte même de la génération. C'est là le grand caractère de ce traité. Foyez ci-dessous, la doctrine de la grâce, p. 231,
(5) Sect. 8, ec. 3.
à penser qu’il distingue, à peu près de la même façon que Porphyre, le Soupe; et le Père (1), et qu’il * attribue ces deux fonctions à deux hypostases diverses (2).
Au milieu de superstitions assez grossières, le traité sur les Mystères renferme des traits d'une philosophie élevée; i] montre que toute troublée par les visions de la théurgie, l’école de Jamblique se sentait encore, dans cet affaiblissement, de son origine platonicienne, et dans tous les cas il appartient à l’histoire. |
Dès le début, l’auteur expose une doctrine sur l’origine de l’idée de Dieu, qui prouve que le résultat le plus clair et le plus profond du mysticisme de Plotin n'avait pas été perdu pour ses successeurs. Nous ne connaissons pas les dieux par le raisonnement, dit-il; nous les connaissons par cela seul que nous pensons ; c'est une idée que notre esprit possède dans sop fond ; il est de notre esspace de la posséder (3). Les dieux ici, g’est Dieu lui-même, ou plutôt c’est l'absolu, quelle que sait sa forme. Plotin, fidèle à Ja tradition platonicienne, démélait dans le premier acte de notre pensée, ge je ne sais quai de supérieur et de divin, ce priaéipe de la pensée, étranger à la pensée même, qui seul dans cette fluctuation perpétuelle des phénomènes et des êtres,
(1) Voyez ci-dessus, p. 120
(2) Sect. 8, c. 3, ad calc.
(3) Zuvurdpyet yèp Auiv adtÿ d' oûalq.h Rep} eov Éugurnc yvanu, aplseux te Ton Éott xpeltruv xal mpompésen, Adyou te xal dnpdelfeuxg mpouTdp{Et Sect. 1, c. 3.
DOCTRINE DE JAMBLIQUE. 228 donne à notre intelligence la nourriture solide ét substantielle qu’elle demande : vision obscure, mais infaillible, que cet apnétit de l’être qui tourmente les âmes philosophiques nous pousse sans cesse à vérifier, à approfondir; puissance mystérieuse qui grandit et semble s'éloigner de nous à mesure qu’on fait effort pour s’en rapprocher, qui n'est que l'être, au premier coup d'œil, et qui devient l'infini, qui semble faite poyr donner à notre raison toute l8 force et tout l'être dont elle est capable, et qui, per sa grandeur, la troukle, l’aceable, l'anéantit; principe à la fois nécessaire et impossible qui fonde et détruit la pensée, sans lequel aucun être ne peut être, et qui par son jnfinité exclut à jamais taus les êtres. La génie de Platon sanda ces profondeurs sans s'y perdre; trop puissant pour s'arrêter en chemin, trop mesuré pour se jeter dans le mysticisme, trop calme et en même temps trop amoureux pour le doute. Son âme se reposait dans les nables et sereines doctrines de le république ei des Jois, où sans chercher à se rendre compte de Dieu lui-même, sans apprafondir l'essence de sa perfection , il se hornait à décrire les effets de sa toute-puissance qui découlent vers nous, la sagesse, la justice, la bonté, et, en un mot, la Providence, Mais sa penséa egitait d'auires probigmes dans le Phédre, dans le Parménids, dans le Timée, lorsque, non content de trouver dans toute idée intelligible, la trace présente de l'absolu, et d'affirmer que taut être et toute vie découlent du sein de Pieu comme d'une source éternelle, il s'ef-
99h DOCTRINE DE JAMBLIQUE.
forçait d'appliquer les lois de la raison humaine à celui par qui la raison existe, d'imposer les conditions du possible. à celui sans lequel il n’y a pas de possible , de renfermer dans une définition, d’exprimer par des mots celui qui n’est le premier d'aucune série, ni le genre d'aucune espèce, ni l’analogue d'aucun être; de concilier enfin avec la multiplicité l'absolu de l'être, éternelle négation du multiple. Faire à la raison sa part, accepter pour vrai ce qu’elle démontre, y fonder son espérance, en faire à jamais l'étoile de sa vie; livrer le reste à cette activité dévorante de la curiosité humaine, à cette ardeur qui ne s'éteint pas par la possession de la vérité quand il reste encore d’autres vérités à découvrir ou à chercher; trouver dans la sécurité de ces croyances permises , l'équilibre de ses facultés, la loi de son développement, et dans ces méditations sans issue, mais sans trouble, sur les derniers mystères que Dieu luimême s’est réservés, un noble usage de sa puissance intellectuelle, la joie toujours nouvelle d’habiter avec Dieu, de se.sentir près lui, l’occasion toujours présente de se pénétrer de sa grandeur, cela se pouvait pour Platon, mais pour Plotin cela ne se pouvait plus. Tout ce monde des idées avait été exploré; on avait porté la lumière sur tous les degrés de l'idéal, on avait monté et descendu et remonté encore cette échelle de la dialectique qui du plus humble intelligible s'élève insensiblement jusqu’à Dieu. Platon était entré dans ce monde de l’idéal comme un initiateur ; Plotin s'y trouvait tout porté à sa suite, et
le franchissant d’un seul bond, c’est à Dieu seul qu’il s'attacha. Porté sur-le-champ, du premier coup, au bord de l'abîme, il en prit le vertige et se perdit dans le mysticisme. Une fois qu'il eut rêvé l’identi-
fitation de son âme avec la nature divine, il vécut,
pour ainsi dire, d’une double vie , tantôt oubliant le multiple et lui-même dans l’enivrement de l’être absolu, tantôt jetant sur ces abîmes un pont imaginaire,
et croyant tout expliquer par cette éternelle alterna-
tive d'expansion et de concentration qui, selon lui, constitue à la fois Dieu , le monde, leur différence et leur unité. Il subit les fatales conséquences du mysticisme, mais il en recueillit les nobles fruits : l’amour, l'enthousiasme, la foi héroïque, le mépris souverain de tout ce qui passe et un sentiment vif et puissant de l’ineffable unité de Dieu et de son éternelle solitude. Tombée d'aussi haut, lorsqu’en perdant Plotin elle eut perdu sa lumière, l’école garda du moins cette doctrine de l’unité absolue, ce grand Dieu étranger à toutes nos faiblesses, ineffable, inaccessible à nos facultés bornées, et que nous ne connaîtrions jamais s’il ne se communiquait lui-même, Il est d’une philosophie étroite de penser que le principe par essence est de la nature des autres principes, et que la pure raison, celle qui dans son énergie native connaît et possède Dieu directement, parce que directement elle en émane, partage la nature de cetté raison discursive, est soumise aux mêmes lois, au même principe de contradiction. Cette prétendue exaltation de la raison, par laquelle on s'efforce de I, 15
2% DOGYRINR DB JAMBLIQUE,
lui donner prise sur tout ce qu’elle perçoit, n'ahoutit, comme le sensualisme, qu'à l'explication du fait par le fait, et la nécessité est son dernier mot. Non, tout cet orgueil se confond lui-même, et la raison gst puissante, parce qu'elle n’a de prise sur Dieu ni pour le démontrer ni pour le décrire. C’est sa faiblesse qui est toute sa force. 5i la raison démontre Dieu, si elle l'explique, la raison elle-même est à jamais inexplicable; et ces prétendns principes doni tout l'être ast emprunté, ne reposant plus sur une notion supérieure à eux-mêmes, s'évanouissent, Il faut donc dire avec les successeurs de Plotin : « Notre pensée possède dans son fond la pensée de l’absolu: la pensée de l’absolu fonde toutes nôs pensées et n'en résulte pas; ce n’est que par elle qu’une lumière brille dans notre esprit; elle donne ét ne reçoit point; elle éclaire tout at rien ne l’éclaire; elle est au-des-+ aus de la raison, et pourtant elle est la raison ellemême (4), »
Il y a uue différence entre savoir que l’homme est fini et décrire les attributs de ceita nature imparfaite; comprendre même ce que c’est que l’imperfection dans un être imparfait, ce n’est pas approfondir la nature et les attributs de cet être que l’im perfection limite sans le constituer, De même, nous savons que Dieu est et qu’il est infini, et nous pou vons déterminer en une certaine mesure la matnro de l’infinité, sans pour cela comprendra les attributs
(1) Énet oùdt Adyov nept Peüv äveu deüv Aakeiv Buvarè 1% T M 56h y ë, 18, Cf, Bert, +; €. 8,
DOUYRINH DH JAMBLIOUK, 2979
infints de Dièu. Plos nous faisons de progrès dans la compréhension de l'infinité, at plus nous apprenons à dire que cet être, à qui l’infinité appartient, nous est incompréhensible,
Il ne se peut qu'un même esprit ‘connaisse aveé évidence que la perfection absolue existe, et qu'il ne sache pas du môme coup que tout-ce qui est perfoction dans un être 18 rapproche de Dion, que tout cé qui est manque et privation l'en éloigne. De ià vette tendance à donner à Dieu tout ce qui semble une perfection dans la créature ; tendance légitime , puisque tout être est éminemment contenu dans le sein de Diou, mais contre laquelle il faut se tenir en garde si elle doit avoir pour résultat de faire Dieu à notre image,
Par l’idée que nous avons de Dieu , Dieu est infini et incompréhensible; par les preuves que nous avons de la Providencæ, Dieu est bon, intelligent, puis: sant. Ce n’est pas que nous arrivions par cette vois détournée à comprendre Dieu ; mais par les effets de sa puissance, nous voyons qu'il n°y à rien en lui qui ressemble à la négation de l’intslligence, de la bonté, de la puissance. Nous’ lui donnons ces attributs, parce qu'ils expriment ce-que nous connaissons de plus parfait après lui, avec cette réserve qu’il ne les possède pas sous la forme que nous connaissons, [l les possède éminemment, absolument. Parler ainsi, c'est insister sur la perfection de Dieu, ee n’est point la décrire. Nous n’en décrivons que les effets.
Ce qui nous sépare des Alexandrins, c’est le mot et
non Ja chose. Nous donnons l'être, l'intelligence, la puissance à Dieu; mais cet être, cette intelligence, cette puissance ne sont pas univoques avec les nôtres. Ils disent que Dieu est au-dessus de l’être, de l’intelligence et de la puissance ; mais ils avouent qu'il en est la source. L’axiome : Nul ne donne ce qu'il n’a pas, ne s'applique ni aux Alexandrins, ni à nous. Si Dieu, en restant lui-même, donnait sa propre substance et son intelligence et sa puissance, il donnerait ce qu'il n’a pas. C’est parce qu'il n’est pas, du moins dans le sens précis et rigoureux, ce qu'il nous fait être, c’est parce que notre être, notre pensée, notre force diffèrent de lui en nature, comme en degré, c’est pour cela que la création est possible.
On peut donc, en un sens, savoir ce que Dieu est, et en un sens on ne le sait pas. C'est par l’être absolu que nous pouvons aflirmer l'être relatif; mais c’est par la connaissance de l'être que nous sommes, que nous pouvons balbutier quelques mots sur la nature de l’être absolu. Lui seul est l’intelligible , le positif, le réel; notre sphère est bien au-dessous. Relégués dans le temps et dans l’espace, notre sort est de voir Dieu au-dessus de nous, de le connaître, de l’admirer, de l’aimer, et de ne point le comprendre (4).
Mais cette vertu que fait sortir de soi une puissance inconnue, nous en connaissons les effets. Ce qu'est, dans son fond, la puissance créatrice,
(1) Foyez ci-dessus, livre 3, ch. I. J’oyez aussi la Préface du premier volume, et le chapitre V du second livre, p. 868 sqq.
DOCTRINE DE JAMBLIQUE. 299 nous l’ignorerons toujours; mais que Dieu agit sur le monde pour le tirer du néant, et le maintenir dans l'être, qu’il emploie à ses fins les moyens les plus simples, et des moyens toujours analogues, nous le savons. Sans pénétrer sa nature, qui est trop loin de nous, nous voyons sa lumière dans notre esprit. nous sentons sa grâce dans notre cœur. Dans cet empire du monde, où le monarque seul se dérobe à nos regards, nous retrouvons à chaque pas la trace de sa sagesse et de sa puissance. Nous adorons un dieu ineffable, et nous étudions les signes éclatants de sa Providence; où est la contradiction?
Après avoir placé son dieu si haut que notre raison ne saurait l’atteindre , l’auteur des Mystères conserve donc le droit de décrire l’action divine et d'établir, sur les traces de Plotin, que le monde est organisé et gouverné de telle sorte qu'on est forcé de reconnaître qu'une puissance sans limites, une intelligence accomplie, une bonté parfaite président à ses destinées. Le monde renferme du mal; c’est qu'il n’est pas la perfection même, et que, dans une hiérarchie, le mal marque les degrés, et, pour ainsi dire, la série décroissante de l’être. Le mal ne vient pas des dieux, il vient des démons malfaisants dont la nature est toute dans le mensonge et l'injustice (1). Il vient de notre ignorance, de l’abus que nous faisons des dons que nous avons reçus (2). N’accusons point les dieux, n’aecusons que notre ignorance et
(4) Sect. h, C Te (2) Seet. &, c. 10, c. 12.
280 DOGTRINE DH JAMBLIQUE.
notre légèreté qui nous portent à juger un événe: ment sans en considérer la suité (1)4 Qu’y at-il entré la justice de Dieu et la nôtre ; entre Ce coin du temps et de l’espace, et l’ordre universel que les dieux con-+ termplent (2)? Notre espri s8 trouble pour un méchant favorisé, pour un juste malheureux ; mais leg dieux connaissent nôs vies antérieures et ne nous jugent jamais sur un seul jour (8), Gest une mau: vaise mesure pour peser les actions des dieux que da considérer ce que nous sommes (4).
Si l’on peut admettre la providence divine sans déroger à la doctrine de l’incompréhensibilité abso: lue de Dieu, il n’en reste pas moins à conciliet la multiplicité et la variété des voies par lesquelles s'exerce la Providence, avet la simplicité, l’immuta: bilité de la source d’où elle émane. C’est la question même des rapports de l’Un avec le multiple ou de l’étermité avec le temps et l’espace, La philosophie de Plotin s'était eonsumée en efforts pour résoudre cette difficulté; Abammon, ou plutôt Jamblique, s'attache à un problème voisin de celuià, et dont la solution l’intéresse d'autant plus qu'au lien de ré= | (4) Sect; Lt. 6,78,
{25 P CANTAE ‘
(4) Séct, 4, é: 21, Béèt, 8, &. 16: — CF. Büssuet, ÉVévulions #tt Mystères, septième semabre , deuxième élévation. Considérons la justice héi maine, nous y vefrons une image de cette justicé de Dieu (dans le péché oridel}: Ut pére dégradé pen SA nôblèbue et BôUr lul ét pouf bes enfähes; But: tout pour ceux qui sont à naître ; ils perdent en lui tous leurs biens, larsqu'il mérité dé tes pérdte. O1 est bañhl et ékelü de la Sôcfété de ses citoyens, et comme du sein maternel de sa terre natale , ils sont bannis avec lui à jamais.
Pleurons, malheureux enfants d’un père juenent proscaits af bannis éternellement autant que justement de la cité sainte...
DOCYAINE DE SAMDLIQUE. 391 düire, comme Plotin, le corirdérée que nous avons volontairement avec Diëu à la méditation et à l'amour, il se dispôsé à établir la nécebsité d’un eulte extérieur et des opérutions de la théurgle, Si Dieu est immuäblé, pourquoi le prier? Si ba Justice ne peut être fléchie, quel est le sens dés expiations? S’H n’est pas au pouvoir dé la créature de réagir sur soti atiteur, à quoi bon élever des tetñples? Quelle est la force d’une cérémonie etla valeur d’uné évocation ? Telle est l’inmensité de l’ablme qui notis sépare de Bieu, qu'on ne peut exalter la prandeur de l'infini sans qué tout rapport dé lui à nous et de nous à luf semble deveriit impossible.
La réponse de Jamblique est solide. Les dieux n’ont point de passions; îls ne sont ni charmés par xos prières, ni apaisés fur nos sacrifices. La colère des dieux est une expression figurée qui signifie seulement que noùs somunies placés, par notre faute, dans l'impossibilité de jouir de leurs bienfaits, comme on dit que le soleil 8e Cache Gt s6 dérobé à nos veux quand l'interposition d'un 6orps nous prive de sa chalèur &t dé sa lumière (4), Les sacrifices he sont que la réprésentation symbolique des mystères, instittiés pour faire participer nos corps au culte que nous dévons à Dieu, pour rendre pltis présenté et plus vive l’idée des perfections divines et pour nous donner, par l’usage de paroles et de cérémonies consacftes, le pouvoir de vaincre
(1) Sect. 1, c. 13.
les passions et de nous rapprocher de Dieu (4). Ni le premier des dieux, ni le chœur céleste qui l’entoure ne peuvent souffrir de violence (2). Quand les dieux nous font des grâces, ils le font de leur propre mouvement ; nos prières nous mettent seulement en état de les recevoir. Comment dire que les prières, qui délivrent des passions celui qui prie, en supposent dans ceux qui sont priés (3)? Quand les dieux cèdent en apparence à nos invocations, la divinité ne descend pas, c'est notre âme qui s'élève (4). Si quelquefois les dieux semblent obéir à la voix du prêtre, ce n’est pas que l’homme agisse sur les dieux; ce sont les dieux qui agissent sur eux-mêmes: les cérémonies sacramentelles opèrent leur effet par ellesmêmes sans notre concours. L'observance des cérémonies mystérieuses, accomplies selon le rite sacré, et la puissance ineffable des symboles que les dieux seuls comprennent, en détruisant les différences qui séparent les espèces, opèrent des rapprochements auxquels le prêtre est étranger. Il n’est que le dépositaire d’une force dont il n’a pas l'intelligence , et l'organe d’un plus grand dieu (5). Quand il menace les dieux, ce n’est pas l’homme qui parle, c'est le ministre d’un dieu supérieur, ou plutôt c'est ce dieu lui-même par la voix de son ministre (6). Ainsi, Dieu reste immuable, supérieur au
(4) Sect. 4, c. 21.
(2) Sect. 1, c. 14, et Sect. 3, c. 48. .
(3) Sect. 1, c. 12.
(k) Ibid. Cf. Sect. 2, c. 11, Sect. 4, ©. 1.
(5) Sect. 2, c. 11.
(6) Sect. 4, c. 1,2 et 3; Sect. 6, c. 6; Sect. 5, c. 7.
temps et au mouvement, inflexible dans sa justice, constant dans ses desseins, à la fois généreux et inexorable. De son sein, en même temps que l'être et la vie, découlent à grands flots tous les trésors de la grâce; tout homme est appelé à les recueillir, pourvu que par ses vertus, il ait fait de son esprit et de son cœur un vase digne de les recevoir, ou que, par une expiation accomplie suivant l’ordre des dieux ou de leurs prêtres, il se soit purgé de ses souillures (1). La volonté des dieux ne s’accommode pas à celle du prêtre, c’est le prêtre qui, par l’efficace du sacrifice se rend conforme à la volonté des dieux (2). Dans cette conciliation de la doctrine de la grâce avec l’immutabilité divine, le prêtre égyptien est le précurseur de Malebranche (3).
Voilà toute la partie vraiment philosophique du Traité des Mystères. Le reste ne contient plus que le polythéisme et la théurgie. L'auteur fait cependant quelques efforts pour échapper aux objections les plus redoutables de Porphyre. Il nie formellement que les dieux soient unis à des corps (4). S'il y a des
(1) H 8° oÙre Ev th rouaer roy xdopov, oÙte èv Th rpovolg the yevédeux , oÙte éy tn nept advice avrela xabéhxecu more ele rè peréyovru® dAXX metaôlôwor pèv aäor tov dyalwv, xal raparAtarx mpèç éauriv rà Bha dnepydherur, dpedet ve cà GtoixobuEva dphdvex, péver 8 roù päX AO Ep” ÉauTNS, TOSOUTP UEAÀOY Tic olxelas tehedentoc renAñpurar. Kat aÜtn pèv où ylvetat tüv pete yovrov, à dè petahaybävovtra, Vox Éœutnc drepydhetat, xal oéber pÈèv adTa HavTewX, péver 0 ëv éaurn tehela, xal auAAau6dve pv adrè ua ëv éaurT, Un? oÙdevds ye uév xelvwv oûte xpareïta, oÙte nepiéyeta pétnv oÙv À TouaÜtn Ürdvoux rapevoy' Et TO dvôpumoux, obre yap peplletar à Bedc rap robe Ginpnuévouc Tpérouc tas pavtelas, AV dueplotus Gravtac xavepydherar, x. t. À. Sect. 3, c. 17.
(2) Sect. 5, c. 3 et 9.
(3) Voyez le Traité de la INature et de la Grâce,
(h) Sect. 1, c. 6.
234 DOCTRINH DE SAMBLIQUE.
dieux visibles , tels que le soleil et la luhé, leurs corps né font pas partie de leur esseñcé, ils n’en al: tèrent pas l’immuable beauté ; ils suiveñt d'eux: mêmes les dieux auxquels ils sont joints, ét quoique formés d’une substance corporelle, ils imiteht en quelque sorte par leur beauté, par léur simplicité, par leur mouvement toujouts régulier, l’essencé incorporellé des dieux (1); La répartition faité par Porphyre des esprits supérieurs entre le ciel, la terre et les eaux est traitée de chimère et d’absurdité (2). Quand uñ dieu est particulièrement honoré dans une ville, cela ne sighifie point qu’il y réside , Ou que paï caprice il accorde à cette-villé uñé protection spéciale ; à mbins qu’il n’en Boit des dieux comme du soleil, qui #& rend visiblé à une cértainé place; et de là étend partout 8es rayons (8).
Les esprits se divisent en quatre classes principales : les dieux, les démons, les héros où demi. dieux , et les âmes (4): Pour cônnaîtré les propriétés des démons et des demi-dieux , qui sünt lés espèces intermédiaires , il suffit de connattre celles des dieux et des âmes (5). Les dieux sont excellents et parfaits ; les âmes plus imparfaites, et à beaucoup d'égards défectueuses: La puissante des dieux n’a pas de limite ,elles’exerce instantanément et d’une façon toujours uniforme: celle des démons ést restreinte et
(2) Séct. 1,
DOCTRINE DE JAMBLIQUE, 289 m'arrive pés à son but du premier coup : l’une engendré ses effets et se gouverne sans sortir d'elles même, sans perdre soh immutabilité; l'autre s’applique à son produit, s’en occupe et s’y unit en quel: que sorte, Les dieux ont une force souveraine et iocompréhensiblé , ils jouissent de la continuellé présence du dieu absolu, ils sont analogues à l’harmohie univérselle, ils participent de la beauté intele ligible (1). Ils sont tous bienveillants, Les dieux malfaisants dont parle Porphyre sont des démons et non pas des dieux (2). Ge sont les ennemis des dieux, et l’auteur des Mystères les appelle des œyruféor (3). Nous négligeons d’énumérer après lui les différentes classes de dieux intelligibles ou visibles (4), l’ordre ” de génération des démons, des héros et des âmes (5). Il ne détermine pas avec préeision à quelle classe appartient le nom d’anÿe, cependant il déclare que par la bienveillance des dieux une âme peut s'élever au rang supériéur et devenir angélique (6) ; ilsemble dofic-que les anges ne se distinguent point des héros et. des demi-dieux. I est plus explicite sut les évocations et leurs éffets, Porphyre avait demandé à quel signe, dans une apparition, on peut distinguer entre euxun Dieu, un ânge, ua ercliange, un démon, une principauté, une âme, Abammon répond avec l'assurance
(1) Sect. 1, c. 7.
(2) Sect. 1, c. 18.
(3) Sect. 3, c. 31.
(4) Sect. 4, c. 19 et 20. Si
(5) Sect. 2, c. 1. ua ee Los (6) Sect. 2, c. 2.
d'un prophète à qui toutes ces divinités sont familières. Les apparences des dieux sont simples, et cette simplicité décroît avec le rang de l’esprit évoqué. L'aspect des dieux est salutaire, celui des archanges est à la fois doux et terrible, les démons et les archontes sont redoutables (4). La beauté de l’apparition., sa netteté, sa grandeur diffèrent aussi selon sa dignité. Quand c’est un Dieu qui descend, il semble que la terre ne pourra le contenir (2). Chaque espèce a ses dons qu’elle communique aux initiés : les dieux donnent la vertu, la santé du corps et de l'esprit ; les démons, au contraire, des maladies d’esprit et de corps; les héros exaltent le courage; les archontes ont les mains pleines des richesses de la terre ; les âmes excitent à la génération (3). Les dieux apparaissent entourés d'anges, et les démons vengeurs, environnés de tout l’appareil des supplices dont ils sont les ministres (4).
Au-dessous de ces quatre classes d’esprits excellents , il place les mauvais démons, qu’il appelle des imposteurs et les conseillers du crime. Ce ne sont pas là des dieux, dit-il, mais le contraire des dieux, selon le langage des Chaldéens, oùc dn xaœi xahoëow dv tféovc. Il ne manque pas d'admettre la théorie de la possession des méchants par ces démons impurs (5), de même qu'il reconnaît l'existence d’un démon par-
(4) Sect. 2, c. 3.
(3) Sect. 2, c. 5 et 6.
(4) Sect. 2, c. 7 sqq. Sect. 5, c. 24.
(5) Sect. 8, c. 21.
EE
ticulier pour chacun de nous (4). Cette dernière théorie est développée dans le livre des Mystères, avec un soin extrême, et elle y devient l’occasion d’une distinction peu importante aujourd'hui, même au point de vue historique, entre l'astrologie et la théurgie (2).
Vient ensuite la divination. La divination n'est point une découverte des hommes, c’est un présent des dieux ; elle n’a pas d’autre origine (3). Porphyre a eu le tort de confondre les songes que les dieux nous envoient ayec le sommeil naturel (4). Pendant le songe sacré, notre âme, séparée du corps et vivant de sa propre vie, voit les intelligibles, et par eux elle connaît l’avenir ; car les intelligibles sont les causes primordiales de tous les événements (5). La divination, par le moyen des talismans , est obscure, douteuse, clandestine, et due à de mauvaises pratiques(6); il convient cependant que du froment, des cailloux, des morceaux de bois peuvent être doués d’une vertu divinatrice; non pas que la vertu de Dieu les traverse ou y séjourne, ce sont là des métaphores empruntées à la matière, et la divination n’a rien de corporel; mais Dieu, qui pour nous anime et vivifie la matière, éveille une intelligence et fait luire ses
(1) Sect. 9, e. 41, 2, 6, 7, 8
(3) Sect. 3, c. 1, et sect, 5, c. 25.
(4) Sect. 3, c. 2. Cf. Sect. 3 c. 23.
(5) Seet. 8, c. 3.
(6) Sect. 3, c. 13. On se rappelle la condamnation de Théodore èt des philosophes qu lui avaient prédit l'empire. 7 oyez ci-après, }, 4, o. 2.
(7) Sectes Je Ce 14.
288 DOCTRINR DE JAMBLIOUR:
clartés où il lui plaît. Il prend un idiot ponr soi prephète. Il fait voir aux hommes que celui qui a fait les lois de la nature est au-dessus d'elles (4).
À quels signes peut-on reconnaître les vrais prophètes inspirés de Dieu? Ils vivent en Dieu, pour lui, par lui. Ils oublient ou perdent l'usage de leurs sens; ils ne sentent pas le feù dont on les brüle, ni les coups du couteau ou de la hache. Ils merchent sur l’eau; ils traversent les flammes. Ils ne vivent plus de la vie de l’homme, ni de celle de l’animal (2). Ils ne sont plus que l'instrument du Dieu dont ils sont possédés (3). Leur bouche, en prononçant l'avenir, n’obéit pas à leur-propre impulsion, mais à celle du Dieu (4). Au moment de l'inspiration, une gerbe de feu descend du ciel (5). On entend des concerts; le prophôte est transfiguré, sa taille grandit, il est emporté dans les airs (6), On se rappelle le récit d’Eunape dans la vie de Jamblique, et ces ferventes prières qui le ravissaient à dix coudées au-dessus du soi (7).
Éclairé peut-être par son indignation contre son disciple , et saisissant le vrai caractère de ce mysticisme grossier, sans élan ni enthousiasme, né de la superstition dans des temps d’abaissement moral, Porphyre avait prononcé cette dure sentence : Tout cet
(1) Sect. 3, c. 17. | (2) Sect. 8, c. 4
(8) Ib., c. 7.
(6) Sert Fo De D (7) Voyez ci-dessus, p. 192.
.DOOTRINE DR JAMBLIQUE. ab
illuminisme n’est que surexcitation de la sensibilité, affection maladive. Quoi donc, répond le prophète, upe âme saine et bien réglée ne verra pas l'avenir, une âme malade et troublée en recevra la révélation (4)? Il n’antend pas que Porphyre lui crie : Ce malade ne voit que des chimères. Vous soumetter vos prophètes, disait Porphyre, à des jeûnes, à des fumigations, à des cérémonies mystiques qui les affaiblissont et les étonnent ; vous les choisissez jeunes et simples d'esprit. Mais, répond l’auteur des Mystères, plus leur raison est faible, plus la présence du Dieu est manifeste (2). En même temps il réfute la magie (à), et l'influence de ces causes naturelles et mystérieuses (A), qu'Apulée au contraire regarde, dans son Æpologie, comme le véritable objet des sciences occultes (5).
Enfin l’auteur des Mystères, en cela d'accord avec Porphyre, rejette le culte des idoles. Il s'élève contre cette démence d’un homme qui se construit une idole selon son caprice, et adore ensuite cette apparence insensible; la variété des formes que la fantaisie des sculpteurs à données aux idoles, devrait avertir les plus ignorants. Celui qui les adore ne se fera jamais une justé idée de la nature des dieux (6). Ce langage ne doit point nous surprendre. En prenant au pa-
f4) Sect. 3, c. 24.
(a) Zh.,e. 87.
(5) Apalée, Apologie, édition Panekouke, L 4, pe 67: 099. (6) Sect, 3, c. 20 sq. .
2h10 DOCTRINE DE JAMBLIQUE.
ganisme les noms et l’histoire de ses dieux, les philosophes n'avaient point épousé les grossières superstitions des prêtres, leurs ennemis naturels. Ils rougissaient de ces idoles et des infamies qu'entrainait leur culte. Plotin, Porphyre, Jamblique, ne tiennent point un autre langage (1). Il eût été trop facile de les confondre, s'ils avaient poussé jusque-là leur respect de la tradition. Les Pères sont remplis d’invectives contre le culte des idoles; les Alexandrins, n’ayant rien à répondre, sont les premiers à proscrire ces dieux de pierre et de bois qu'on leur objectait tous les jours, avec la même injustice et le même succès. D'ailleurs, cette personnification brutale de leurs symboles révoltait ces esprits élevés et subtils, qui jusque dans les pratiques de la théurgie . apportaient leur amour de l'idéal -et leur mépris de la matière, Ajoutons néanmoins que l’auteur des Mystères conserve les cérémonies en proscrivant les idoles, et que, par une contradiction étrange qui montre bien qu'on ne peut pas soutenir en vain une mauvaise cause, il descend jusqu'à l'apologie de Priape et de Vénus, et attribue un caractère sacré au culte même du Phallus (2).
A plus forte raison, la proscription des idoles ne l'empêche pas de soutenir la légitimité et la nécessité
(1) Jamblique admettait cependant, et c'est la principale différence qu’on puisse signaler entre sa doctrine et celle des Mystères, que certaines idoles tombées du ciel, ou même fabriquées de main d'homme, et consacrées par des cérémonies prescrites, étaient divines et pouvaient être justement adorées. Phot., cod. 215. Porphyre, dans ia lettre à Anébon, faisait allusion à cette opinion Ge Jamblique. Foyez Hepl. pucr., Sect. 3, c. 50, nil
(2) Sect. 1, c. 11.
DOCTRINE DE JAMBLIQUE. 2h1
des sacrifices; et si, parmi les raisons qu'il apporte, il en est de puériles, quelques-unes ont cependant un caractère élevé, lorsque, par exemple, il nous rappelle à notre condition d’esprits enchaînés dans des corps, et qui devons, dans nos rapports avec les dieux, nous souvenir de notre misère (1), ou quand il veut que tout ce que nous sommes honore également les dieux, notre esprit qui leur doit sa lumière, notre corps qui leur doit sa nourriture (2).
Porphyre avait demandé ironiquement s’il n’y a pas quelqu’autre moyen que la théurgie d’arriver au bonheur parfait. Non, répond le prêtre; et par cette négation formelle, il détermine avec la dernière rigueur le caractère nouveau que l'école a revêtu; non, si le bonheur est d’habiter avec les dieux, et si la puissance des dieux repose sur leurs prêtres, il n’y a point d'autre chemin que la théurgie pour arriver au bonheur (3). Elle seule nous fait connaître les dieux , le monde et nous-mêmes; elle seule nous ouvre l’avenir , elle seule nous sépare du multiple et nous unit au divin (4). Elle enlève notre âme à ce monde de misère, et la transporte dans le sein du créateur, ëy 60 T© Onpuovpyx® eo, dans le sein du Verbe éternel, péve r® aidis A6yw (5).
Ainsi, à partir de Jamblique, l'École abandonne
(2) Sect. 5, c. 15 et 20.
(3) Sect. 10, c. 1.
(4) Ib., c. 3.
(5) Sect. 10, c. 6.