‹ Histoire de l'Ecole d'AlexandrieChapitre 13 sur 31 · L'EMPEREUR JULIEN ; SA VIE ET SON RÈGNE · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR JULIEN ; SA VIE ET SON RÈGNE

Principaux événements de la vie et du règne de Julien. Histoire de son Apostasie. Sa lutte contre les Chrétiens.

En succédant à la popularité de Porphyre ëèt en prenant , pour äinsi diré , de ses mains le gouvernement de l’école, Jamblique n’avait point continué les luttes acharnées de son prédécesseur contre la religion nouvelle. Si Dioclétien n’était point favorable aüx philosophes, on pouvait du moins, sous son régné, attaquer en liberté des novateurs, des séditieux dué ses édits livraient au supplice. Mais la conversion de Gonstarnitin amena, pour le christianisme et pour la philosophie, une ère nouvelle, Les écrits de Por: phyre furent livrés au bûcher ; et l’école, réduite à l'impuissance ; ne fit plus qu'assister au triomphe de ses adversaires. La cause de l’hellénisme semblait définitivement vaincue, La philosophie, toujours sus= pécte aux empereurs, ennérhis nécesséires de l4

berté de penser, étrangère aux idolâtres, dont elle ne semblait d’abord adopter les croyances que pour les détruire ensuite par ses interprétations, haïe du christianisme dont elle méconnaissait l'esprit, dont elle outrageait la morale, ne pouvait plus soutenir l'école d'Alexandrie, qui se rattachait de tous ses efforts à des traditions purement littéraires, dernier appui bientôt emporté par la naissance des lettres chrétiennes, et se resserrait peu à peu, comme si d'elle-même elle se fût retirée du monde à mesure que le monde l’abandonnaïit. Sous les dernières années de Constantin, après la mort de Jamblique, cette grande école, naguère si redoutable, quand elle avait Porphyre à sa tête, avait abdiqué toute espérance, et n’en restait que plus fidèlement attachée aux glorieux souvenirs du passé, semblable à ces derniers Romains, dispersés dans l’empire après l’invasion des barbares, et qui, en mourant, croyaient emporter avec eux la civilisation dans leur tombe. Le christianisme, quoique triomphant, n’était pas sans troubles intérieurs ; il sortait à peine des persécutions de Dioclétien. On voyait, dans les assemblées, des confesseurs dont on avait fait tomber les dents à coups de pierre, d’autres dont un côté avait été rôti sur un gril ardent ; de vieux chrétiens paraissaient, tout couverts de cicatrices , les yeux crevés, la langue arrachée : souvenirs vivants du fléau qui avait passé sur l’Église sans l’ébranler. Tous les yeux étaient encore remplis de ces images, et la religion respirait à peine dans l'attente d’une persécution

nouvelle, lorsque la paix lui fut donnée, et, aussitôt après, l'empire. Mais alors se développa dans son sein cette plaie fatale et presque incurable de l’arianisme, qui remplit le monde de désordres et les consciences de trouble. Arius, prêtre d'Alexandrie, enseignait dans son église, que le Fils est une créature, qu’il a commencé, qu'il aurait pu ne pas être parfait (1). Déposé par saint Alexandre, son évêque, il se retire à Nicomédie et gagne à sa cause Eusèbe, d’autres évêques , et bientôt Constantin lui-même. Le concile œcuménique de Nicée le condamne (235) ; mais il rentre en grâce et fait condamner à son tour saint Athanase, l’une des lumières du concile de Nicée, récemment élevé sur le siége d'Alexandrie, L’épiscopat de saint Athanase, qui dura quarantesix ans, ne fut qu’une longue suite de persécutions. Accusé de viol et d’assassinat, condamné malgré l’évidence, relégué dans les Gaules, rappelé dans Alexandrie par le testament de Constantin, poursuivi de nouveau par les ariens, qui excitent contre lui la haine de l’empereur , chassé, rétabli, chassé une troisième fois, obligé de se cacher dans les tombeaux et parmi les solitaires dont il avait embrassé la règle dans sa jeunesse, il n’en est pas moins, au milieu de ses périls, la ferme colonne de l’Église, et

(1) Saint Épiphane, t. 1, hœær., !, 19, 3. — Saint Jérôme exprime nettement les trois hérésies principales sur le dogme de la Trinité, dans cette phrase : « Ceriè, aut U'ia nomina audiens tres deos esse credidit, et tdolalra cffectus est; aut in tribus vocabulis trinominem credens Deum, in Sabellii hæresim jucurrit; aut edoctus ab drianis, unum esse verum Deum Patrem ; Filium et Spiritum sanctum credidit creaturas. Ædversis Luciferianos. »

l'intégrité de la foi chrétienne semble, pendant un demi-siècle, attachée à sa personne. Il:avait combattu Arius dés le premier jour, par son éloquence, dans le concile de Nicée, par ses écrits, et plus encore, dans le! cours de son épiscopat , par sa fermeté héroïque. Réduit à se cacher au désert, sous le poids d’une condamnation canonique, extorquée, il est vrai, par la violence de l’empereur, il apprend que le pape Libère, exilé pour lui, l’abandonne; qué le grand Osius, le patriarche de l’épiscopat, le président du concile de Nicée, a fléchi ; mais il apprend en même temps l’hé. résie de Macédonius. qui conteste la divinité du Saint-Esprit, et retrouve, pour la combattre, toute cette force que l’arianisme avait éprouvée. La mort de George de Cappadoce rendit saint Athanase à son église, George de Cappadoce, évêque arien d’Alexandrie, le même qui avait renversé les vieilles murailles du Sérapéion , restées debout au milieu de la ville, sans couverture et sans idoles, voulut raser le temple de Mithra ;. mais les païens, sûrs de l’impynité par l’avénement de Julien, massacrèrent l'évêque, et, pareils à des chjens qui s’acharnent à leur proie, vengèrent sur son cadavre le temple de Sérapis détruit et de longues années d’oppression etde souffrances (1). Athanase rentra dans Alexandrie pour lutter contre l’empereur, après avoir terrassé les hérésies. De ce siége d'Alexandrie sur lequel il monte, dit saint Grégoire de Nazianze, c’est l’Église entière qu’il demine. On reconnaît , en effet, dans saint Athanase, à

(1) Amm. Marcell., 1, 22, c. 14.

la haine constante de Julien , le véritable chef de l’église chrétienne.

L'histoire de Julien (1), ses talents, ses vertus et son crime, car c'en est un sans doute, aux yeux mêmes des incrédules, d’avoir tenté de ramener le monde en arrière, sont dans tous les souvenirs. Il était neveu de Constantin ; et lorsqu’à la mort de cet empereur, ses trois fils se partagèrentses dépouilles, il échappa seul, avec son frère Gallus , au massacre de toute sa famille, sacrifiée à l'ambition et à la sé- . curité de Constance. Julien n’avait alors .que six ans; il dut son salut à Marc, évêque d’Aréthuse (2), et vécut obscurément avec son frère au fond d’une province (à), jusqu’à ce que Constance, devenu seul empereur et n’espérant plus de postérité, donna le titre de César à Gallus, « peu de temps ayant de l’assassiner, dit Julien , SAfyo mpôtepoy rüs ogayñc. » Julien raconte lui-même ces premiers temps de sa vie dans son Discours au sénat et au peuple athénien (4) : « Pendant que nous étions relégués dans une campagne au fond de la Cappadoce où personne ne pouvait approcher de nous, on s’occupait à nous représenter Constance comme désolé, comme ayant agi malgré lui. Nous y avons vécu six ans, isolés des vieux serviteurs de la famille, privés de moyens d'étude, et réduits à nos esclaves pour tous compa-

(4) Julien est né, en 331, à Constantinople. Tv Env ratplôx Kwvotav- +ivou xdhv. Lettre 58.

(2) S. Grég. Naz., disc. 3, p. 90.

(8) En Bithypie, et sur la fin, dans la forteresse de Macellum, près de

Césarée.

(4) P. 497 sqq. ; édition Petau.

gnons. Si mon frère contracta quelque rudesse, la faute en est à celui qui nous condamna tyranniquement à une éducation aussi barbare (1). Je pus me sauver par l'étude de la philosophie ; mais lui, couvert de la pourpre, il devint aussitôt un objet de haine et d'envie. Il était peut-être indigne de régner, mais non pas de vivre (2). Toute sa faute fut d’avoir ressenti trop vivement l’injure d’un misérable, que Constance vengea par la mort d’un si proche parent, frère de sa première femme, mari de sa sœur (3)! Pour moi, je fus sept mois traîné de prison en prison (4), et sauvé seulement par la bonté d’Eusébie (5). Et pourquoi cette per sécution? Je ne vis pas mon frère pendant toute cette affaire, et n’eus avec lui qu'un commerce de lettres rares et insignifiantes..... » Gallus avait vingt-cinq .ans lorsque Constance le nomma César, et-lui donna sa sœur Constantina, qu'Ammien Marcelin appelle : Megæra mortalis, humani cruoris avida (6). Le nouveau César eut le gouvernement de l'Orient , et fixa sa résidence à Antioche. Sa cruauté (7), et la faiblesse deson administration obligèrent l’empereur d'envoyer deux commis-

(1) Cf. Libanius, Orat. parent. , et Socrate, 1, 3, c. 1.

(2) Tantüm à temperatis moribus Juliani differens fratris (Gallus), quantüm inter Vespasiani filios fuit Domitianum et Titum. Amm. Marc., |. 14.

(3) P. 501. Tôv aveguèv, rdv Kalsapa, rdv ts dôeApnc ivèpa YEVOHLEVOV, TÜV Ths As Apôns ratépa, oÙ xal aÜTdS TpôTepov Av dvaydpevos Thv dev.

(4) Épë yèp dpnxe udyis nTà pnvov Bhwv ÉAxdoas THôE xxEÎTE, xaÙ roimadmevos Epppoüprov. 1b.-— Cf. mm. Marcell. , 1. 15,c 1,3, 8.

(5) L’impératrice Eusébie fut la constante amie ct Ja protectrice de Julien, qui ne se lasse jainais de faire éclater sa reconnaissance. J'oyez l'éloge d'Eusébie, dans les Ofuvres de Julien, et principalement p. 219, 221, 250 sq.

(6) L. 14, c. 1, (7) CF, Amm. Marc., 1 14,c.1,7.

saires pour réformer les abus; mais Gallus, irrité de cette injure et de l’arrogance des envoyés de l’empereur, les fit massacrer par le peuple d’Antioche. Mandé à Milan, où se tenait Constance, il fut arrêté dès qu'il eut quitté ses États, interrogé dans sa prison, et condamné sans avoir été défendu. 11 ne lui servit de rien de rejeter ses fautes sur sa femme, qui venait de mourir. On le dépouilla ignominieusement des ornements de César, et on lui lia les mains derrière le dos avant de l’exécuter ; c’est ainsi que Constance traita son cousin et son beau-frère (1).

Échappé à ce péril , Julien se retira dans la maison de sa mère , car ses biens paternels étaient devenusla proie de Constance (2). On l’envoya en Grèce comme en exil, eton le rappela presque aussitôt (3). « Quelles larmes je versai quand je me vis appelé à la cour, quels furent mes gémissements , vous le savez, vous en fütes témoins; et que je tendis les bras vers le temple de Minerve, en la priant de sauver en moi son serviteur (4). » Il vécut six mois près de l’empereur , sans obtenir une entrevue (5) ,environné d’espions, soumis à une surveillance sévère, et n'osant même recevoir ses amis, de peur de leur nuire. Enfin, on lui donna le nom et les ornements de César (6),

(1) J’oyez Amm. Marcell., 1. 14, c. 11.

(2: P. 502. — Gallus ct Julien étaient fils de Julius Constantius, frère de Constantin ; mais leur père avait eu Gallus de sa première femme , nommée Galla ; la mère de Julien se nommait Basilina. |

(3) Eloge d'Eusébie, p. 221.

(6) P. 508. — On lui fit en mème temps épouser Hélène, sœur de Constance; il avait a!ors vingt-cinq ans (Amim. Marc. , 1, 15,c.8).

et il reçut l’ordre de partir pour les Gaules, au milieu de l'hiver, avec trois cent soixante saldats. Il n’y allait pas pour commander, mais pour obéir, car on avait écrit aux généraux de se défier de Jui autant que des ennemis (1). Son apostasie avait transpiré, malgré le soin avec lequel il la cachait Les Chrétiens voyaient avec terreur un apostat dans l’héritier de l’Empire , et saint Grégoire semble regretter le salut de Julien échappé aux bourreaux de Con- Stance , axûs awévrx (2). À peine arrivé, il voulut rassembler des troupes; cela dépendait de l’autorité d'un antre. Denuis , vers le commencement du printemps, Constance lui donna le commandement de l’armée. Les barbares s'étaient emparés de quarantecinq grandes villes, et infestaient tout le pays depuis le Rhin jusqu’à l'Océan ; le reste même n’était pas à l'abri de leurs incursions; les Gaulois n’avaient plus de sécurité ; ils manquaient de pâturages pour leurs troupeaux. Julien commença par s’emparer de Cologne , qui n'était guère alors qu’un amas de ruines, puis de Strasbourg, et plusieurs victoires successives livrérent entre ses mains le roi Chnodomar (3). Deux

(1) Et certè illud rumore tenàs ubique jactabatur, qudd Julianus non ievaturys incommoda Galliarum electus esset, sed ut posset per bella deleri sævissima, rudis etiam tm, ut æstimabatur, ac ne sonitum quidem duraturus armorum, Amm. Marceil., I. 16, c. 2.—Cf. Eunape, Max., p. 53 Bss; Socrate, Hist, eccl., 3, p. 137; Sozomène, 1. 5, c. 3; Zonar., Ænn., L 13, c. 10; Zosime, i. 3, 1; Libanius, Oratio parentalis, 17; el enfin Julien, Discours au S. et au P. ath. Où pèv wanep Ev xoupelw œuveAGdvres, dnroxelpouor rèv rwyova, xAaulôa ÔE duprevvüouat, xal synuatibouciv, &ç tôte Üne- Adu6avov, révu yehoïov ocpatuwirnv, p. 277 Bss.

(2; Saint Grég., t. 3, p. 50.

(4) Jul., p. 512sq. — Cf. Amm. Marcell , 1. 16, c. 12, et Libanius, disc. 10, p. 274.

ans après, la Gaule était délivrée, et Julien se voyait à la tête de six cents navires, dont quatre cents construits en six mois. Avec cette flotte , il entre sur le Rhin. Florentius, qui gouvernait la Gaule avant lui, et qu’on lui avait laissé pour préfet du prétoire, avait jusque-là acheté la paix à prix d'argent. Julien repousse cette honte, supprime tous les subsides, passe le fleuve, attaque les barbares sur leur propre territoire, leur prend vingt mille prisonniers , et au bout de quatre ans, leur impose la paix et se fait donner des ôtages (1). En racontant ainsi en peu de mots, et avec modestie, ses campagnes et ses vicioires, Julien ne parle pas de son administration intérieure, des places fortifiées, de la légalité rétablie, des impôts réglés et modérés, des approvisionnements tirés de la Grande-Bretagne, et répandus sur les deux rives du Rhin, au moyen de la flotte qu’il avait créée (2). « Au milieu de ces succès, je fus pour Constance ce qu'aucun César n'avait jamais été pour un empereur ; aussi ne poyvait-il alléguer que des motifs de plainte ridicules. — Il a retenu, disait-il, Luppicinys et trois autres (3); -- c'étaient mes calomniateurs. Je pouvais les condamner, je me bornai à les tenir sous ma main sans leur faire ancun mal (4). » | | On l’entourait de ministres et de lieutenants, moins

(2) Voyez Amm., 1.16,c. 5;1. 18,c. 1; et Mamertin, Panegyr. uet., 1. 44, C. 4.

(3) Cf. Amm. Marc., 1. 17, c. 1, 10, et Î. 48, c. 2.

(4) Discours au S. et au P. ath., p. 515.

occupés à le seconder, qu'à entraver toutes ses mesures, et à les dénoncer à l’empereur. À force d'’instances , il obtint d’avoir auprès de lui Salluste (1) ; à peine le lui eut-on donné, qu’on s’en repentit (2). Il écrivait à Constance: « Tous ces hommes dont vous m'’entourez me sont inconnus , mais je les reçois de votre main comme des amis. Seulement, pour me rassurer, donnez-moi une règle de conduite, afin qu’en la suivant, je sois sûr de vous complaire (3). »

Salluste fut remplacé par Lucien, et Florentius, dont Julien arrêtait les dilapidations, devint son ennemi (4). Ils obtiennent de l’empereur un ordre qui l’éloignait de l’armée et rappelait en même temps ses meilleures troupes, pour le laisser désarmé en face des barbares. Cet ordre, qu’il voulut exécuter , remplit les soldats d’indignation contre Constance. Au lieu de faire leurs préparatifs de départ, ils s’assemblent, ils délibèrent en tumulte, et décident de proclamer Julien empereur. « J’atteste Jupiter, le Soleil, Mars, Minerve et tous les dieux, que jusqu’au soir de ce même jour, je n’eus aucun soupçon de ce qui se passait (5). Vers le coucher du soleil, on me mit au

(1) On a distingué Salluste, ministre de Julien en Gaule, et depuis préfet de la Gaule et consul, et un second Salluste, préfet de l'Orient, que Julien chargea de présider le tribunal devant lequel comparurent les ministres et les favoris de Constance. Cf. L'abbé de la Bletterie, J'ie de Julien, p. 3863. Cette opinion ne paraît pas suffisamment démontrée; dans tous les cas, le Salluste dont il est ici question ne saurait être l’auteur du zept Bev xal xoswou qu’on lui a quelquefois attribué, et qui a été écrit par un disciple de Proclus.

(2) Discours sur le départ de Salluste.

(3) Discours au S. et au P. ath., p. 517.

(4) P. 518 sq.

courant de tout. En même temps mes soldats entourent le palais, et font retentir l’air de leurs cris, tandis qu’étonné et incertain je méditais sur la conduite que j'allais tenir. J'étais dans une salle, à côté des appartements de ma femme qui vivait encore, et j'adorais Jupiter pendant que les clameurs ne faisaient qu'augmenter , le priant de manifester sa volonté par un signe. Les présages furent favorables. Je résistais cependant; mais que pouvais-je, seul contre tous , et contre la volonté déclarée des dieux ? Enfin, vers la troisième heure, je prends un collier que m'offre je ne sais quel soldat, en guise de couronne , et je rentre au palais en gémissant (1). »

Les amis de Constance employèrent le reste de Ja nuit à des manœuvres secrètes, répandant l'argent à pleines mains, et s’efforçant de détacher les soldats de la fidélité qu’ils avaient vouée au nouvel empereur, ou de les tourner contre lui. Les soldats, dont Julien était l’idole, s’indignent de cette trahison, courent au palais, embrassent leur général, le saluent de leurs acclamations, le portent en triomphe, et demandent à grands cris la mort des amis de Constance, qui ne durent leur salut qu’à la modération et à la fermeté de Julien.

Tel est le récit qu’il nous a laissé de son avénement. Ce récit est-il bien sincère? La perfidie de Constance, la trahison de Luppicinus et de Florentius sont avérées; il n’y a rien non plus que

(1) P. 522 sq.

de vraisemblable dans l’espèce de violence faite à Julien par des soldats qu’il avait lui-même disciplinés et aguerris, et qu’on envoyait, sous des * chefs sans talents ni popularité, à l’autre extrémité de l'empire, pour y mourir sur des champs de bataille où les Romains n’avaient guère trouvé, depuis plusieurs règnes, que d’humiliantes défaites. Mais Julien mérite moins de confiance lorsqu'il prétend avoir fait tous ses efforts pour refuser l'empire, ét ne l'avoir accepté qu’en gémissant. Ses craintes, ses hésitations quand on le nomma César, se compreñnent mieux : « J’ai accepté le titre de César, dit-il lui-même dans l’Éloge d’Eusébie, sans l'avoir souhaité et sans trop de plaisir (1), par obéissance aux ordres absolus de l’empereur et aux désirs de Jl'impératrice. Quand à mes habitudes tranquilles et obscures eut succédé Ia majesté de mon nouveau rang, je m’en trouvai tout étonné (2). J'étais comme un homme qui ne veut pas étudier l’art du cocher et qui, tout à coup, forcé de conduire un char, le fait avec fatigue, malgré lui, mais avec succès ét courage (3). » C’est qu’il ne s’agissait alors que d’une autorité empruntée, restreinte; il se voyäit exilé d'Athènes dans la ferveur de ses études, il n'avait point encote goûté le pouvoir; et puis, il avait devant les yeux l'exemple de Gallus. Était-ce bien

(1) Éloge d'Eusébie, p. 226.

(3) En arrivant à Milan, pour y recevoir le titre de César, il écrivit à Eusébie : u Que le ciel vous accorde des héritiers et vous comble de bienfaits. Je vous

supplie de me renvoyer chez moi au plus tôt.» Mais ayant pris les auspices, il connut que l'envoi de ce billet serait fatal à Eusébie, et le suppriré, p. 506.

le pouvoir qu’on lui donnait avec ce titre de César? On jetait la pourpre sur ses épaules, et il restait en réalité dans la dépendance de ses ministres. Cette même pourpre n'avait pas protégé son frère. Quel aliment pour l'ambition de Julien, que ces vains honneurs et cette servitude réelle? Les favoris de Constance auxquels on le livrait, pour ainsi dire , tout garotté, croyaient n’avoir entre les mains qu’un jouet impérial. Mais après ses victoires, après cet exercice heureux et habile du commandement, et quand il s'agissait du pouvoir absolu, son caractère ardent et aventureux dément l’austérité dont il se vante. Julien était ambitieux et ne pouvait pas ne pas l'être. Si jeune, si près du trône, avec une telle passion pour la gloire, enflammé pour une cause à laquelle il donna sa vie, plein d’un juste mépris pour Constance, le bourreau de tous les siens (1), comment aurait-il souhaité l'obscurité et regretté l’École? Tout s’y oppose : sa jeunesse proscrite, son héritage ravi, les sanglantes catastrophes de sa famille , l’état de contrainte où le réduit son apostasie, le caractère soupçonneux et tyrannique de Constance , les vœux, l’attente passionnée des philosophes Alexandrins , ses amis, ses confidents, ses coimplices. Peu de temps avant l'événement il écrit à

LR

(4) Sa haine contre Constance est légitime, et éclate partout dans ses lettres. Cependant lorsque le corps de son ennemi fut apporté à Constantinople, il le suivit jusqu’à l’église des Saints-Apôtres avec toutes les marques d’une profonde douleur (Amm., I. 21, c. 16). Était-ce hypocrisie? À quoi bon? Il est plus probable que Julien obéissait à sa nature vive et mobile. Sa votonté seule était ferme, mais son imagination et sa sensibilité s’allumaient aisément, { y avait en lui beaucoup de l’empereur et beaucoup du poëte.

Oribase le récit d’un songe qui lui présage l’empire (1), c’est que son esprit est plein de cette espérance. Les serments de sa lettre aux Athéniens ne prouvent rien; cette lettre est une apologie ; et qui ne se trompe soi-même sur ses secrets motifs? Julien , dans cette lettre, semble rougir de sa révolte, et les mots qu’il emploie indiquent un sentiment vrai (2). Soit. Il a été combattu; mais en cédant, si cela peut s'appeler céder, il n’a fait que se laisser imposer ce qu’il désirait dans le fond du cœur. Julien eut du moins le mérite d’user avec modération et dignité de sa nouvelle situation : « À partir de ce moment, dit-il, comment me suis-je conduit envers Constance? Dans les lettres que je lui ai écrites jusqu’à ce jour je n’ai pas pris le iitre que les dieux m'ont donné, mais seulement celui de César (3). J'ai obtenu des soldats la promesse que si on nous laissait la Gaule, ils ne chercheraient rien au delà. Que fait-il? Il ameute les barbares contre moi et me suscite des ennemis de tous côtés. Ses lettres aux barbares ainsi que les approvisionnements faits contre moi sont tombés entre mes mains. L’évêque Épictète vient de sa part me promettre la vie, sans ajouter rien de plus. Moi qui sais que ses serments sont écrits sur le sable, et qui, par fidélité à mes amis, ne pouvais abdiquer, je n’en suis que plus affermi. » L'empire était menacé d’une guerre civile, lors-

(1). Lettre 17.

que la mort de Constance laissa Julien sans compétiteur. L’héritier légitime de l'empire était en armes pour s’en emparer, et n’en protesta pas moins qu’il l’acceptait malgré lui (4). Il l'écrit à Maxime (2), à son oncle Julien (3). « Je prends à témoins le soleil, Jupiter et tous les dieux , que je n’ai jamais souhaité de tuer Constance. Je suis venu, parce que les dieux m'y poussaient clairement. Je ne voulais que l’effrayer et le ramener par la crainte. Forcé de combattre , je n’aurais compté que sur la fortune...» Julien arrivait au trône avec une renommée de talents et de vertus que la suite ne démentit pas. La fermeté et la justice de son gouvernement dans les Gaules, son habileté et ses succès comme général, sa vie austère qui sentait plutôt le philosophe que l'empereur (4), la pureté de ses mœurs (5) , la droiture de son jugement, sa magnanimité , son horreur de la délation, son mépris pour les courtisans et la vaine pompe (6), promettaient à l’empire la sécurité au dedans, la gloire au dehors, Simplifier les formes

(1) Éloge d'Eusébie, p. 224.

(2) Lettre 38.

(3) Lettre 15.

(4) Phasianum, et vulvam, et sumen exigi vetuit et inferri, munificis militis vili et fortuito cibo contentus. Hinc contingebat ut noctes ad officia divideret tripartita, quietis, et publicæ rei, et musarum : quod factitässe Alexardrum legimus magnum, sed multà hic fortiùs. Amm. Marcell. , 1, 16.

(5) Primüm ità inviolatà castitate enituit, ut post amissam conjugem, nihil unquam venereum atlingeret. Id , 1. 25, et Cf. 1. 24.—Cf. Mamert, Panegyr. vet., 1.11, C. 13.

(6) Evenerat ut ad demendum imperatoris capillum tonsor venire præceptus, introiret quidam ambitiosè vestitus. Ego, inquit, non rationalem jussi, sed tonsorem acciri. Amm. 1. 22, ef pass. Cf. le Misopogon; Libanius, Or. parent., c. 62; Socrate, 1. 3,c. 1; Mamert., Pan. vet., 1.11, c. 11.

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qu’il croyait à la vertu des symboles et des cérémonies, à cette affinité secrète qui relie ensemble tous les êtres du monde visible et du monde idéal, à ces génies élémentaires que le christianisme lui-même ne proscrivait pas, et qui, dans Porphyre et dans Jamblique, reçoivent presque les mêmes noms el les mêmes attributions que dans les Pères. Au sommet de cette hiérarchie, il plaçait un seul Dieu tout puissant , dont les dieux et les démons n'étaient que les ministres : c’était là toute sa croyance. Jupiter et même Mithra, ses divinités domestiques-(1), lui importaient peu ; il n’adorait sous ces noms que le Dieu éternel et les forces personnifiées de la nature. On le vit offrir des sacrifices au dieu des Juifs, relever son temple abattu, et sans doute si le Dieu des chrétiens n'eût été le Dieu jaloux, il lui eût fait place dans son empire (2). Julien n’était, en un mot, qu'un philosophe de l’école d'Alexandrie, respectueux pour les religions, mais ne voyant dans chacune d’elles qu’une forme particulière de la religion universelle. Il n’était pas exempt de superstitions; au contraire, il alliait à un génie sceptique et indifférent sous plusieurs rapports une crédulité excessive aux prétendus mystères de la théurgie, mais ces démons qu’il évoquait, ces oracles, ces sacrifices, ces mira-

(1) Discours sur le Soleil.

(2) Quelque temps avant son avénement, et lorsque par conséquent son apostasie était déjà consommée, il célébra avec les Chrétiens les fêtes de l’Épiphanie. Feriarum die quam celebrantes mense januario, Christiani Epiphaniam dictitant, progressus in eorum ecclesiam , solemniter numine orato, discessit. Arom, Marc., 1. 21, c. 2, | |

cles, ne l’empêchaient pas de rejeter avec dédain les fables des poëtes. Il était superstitieux et crédule d’une autre facon. Il pratiquait l'indifférence des religions comme cela se pouvait de son temps, en les servant toutes à la fois, mais à condition de les interpréter.

Dans cette indifférence, pourquoi ne pas revenir à la liberté des cultes? Constantin, avant de se convertir, avait permis aux chrétiens d’adorer leur Dieu publiquement et de conserver le rang et le privilége de citoyens (1). Plus tard il mit la croix sur ses enseignes, s’entoura d'évêques, présida des conciles, fit jeter dans les rues ses anciennes idoles et démolir la toiture des temples (2). Julien pouvait restaurer le polythéisme et faire des sacrifices avec Maxime .

(1) Voyez Eusèbe, Hist. ecclés., 1.8, c. 133 1. 9, c. 9. Id., Wie de Constantin, 1.1, c. 16,17; Lactance, Divin, instit., 1. 1; Cæcilius, De mort. persec., c. 25 et 48.

(2) Eusèbe, Hist. eccl. 1. 10, c. 5, et Wie de Constantin, 1. 11, c. 45. — — Zozime,1.2,p. 104. — Socrate, !. 1, c. 17.— Sozomène, 1. 11, c. 4, 5. — Théodoret, 1.5, ce. 21. — Orose, 1. 7, c. 28.— Cf. Libanius; Oraf. pro templis. 1d., Orat. parent., c. 10. — Le code Théodosien, 1. 46, tit. 10, 1. 4, attribue à Constance la loi dont voici le texte : « Placuit omnibus locis atque urbibus universis claudi protinüs templa, et accessu vetitis omnibus licentiam delinquendi perditis abnegari. Volumus etiam cunctos à sacrificiis abstinere. Quèd si quis aliquid fortè hujus modi perpetraverit, gladio sternatur :

facultates etiam perempti fisco decernimus vindicar!l : et similiter adfligi rectores provinciarum, si facinora vindicare neglexerint. » Cette excessive sévérité, et le fait bien constaté qu’il existait des temples païlens sous Constance, et que lui-même pourvut à des dignités sacerdotales (Symmaque, ép. 10, par. 54), ont inspiré des doutes sur l'authenticité de cette loi; mais la barbarie des prescriptions pénales n’est pas une cause de suspicion pour un décret de Constantin, et surtout de Constance ; et d’un autre côté, ii n’est pas surprenant qu’au milieu de tant de troubles, et lorsque les empereurs changeaient eux-mêmes fréquemment de religion ou de secte, leurs lois aient été méconnues , ou rapportées, ou même oubliées. Cette sévérité, qui dénote un gouvernement irrésolu et peu sûr de lui, serait plutôt une preuve de l'authenticité de ce décret,

29h VIE DE L'EMPEREUR JULIEN.

et Libanius sans troubler les chrétiens, sans les traiter comme des ennemis publics. Tel était en effet le sens de ses premiers édits (1). Cette modération ne dura qu’un moment; et Julien, qui d’ailleurs ne cachait pas son aversion pour le christianisme, ne tarda pas à commencer contre lui la guerre qu’il méditait depuis longtemps. Une sorte de fatalité le poussait. Son apostasie consommée, il ne pouvait plus rester neutre entre le christianisme et les faux dieux, c’est-à-dire entre ce passé glorieux, mais caduque, auquel il s’était donné, et cet avenir plein de vérité et de force qu’il avait méconnu, Qu'on y pense : la religion chrétienne avait un caractère, objet de scandale pour les paiens, qui n’en comprirent jamais la nécessité et la grandeur: elle était intolérante. Que de fois, pendant les persécutions, les proconsuls se déclarèrent prêts, pour servir d'exemple, à sacrifier à Jésus-Christ! Les martyrs souriaient de pitié; ils allaient mourir pour leur religion; et les. juges qui n’avaient à la bouche que les mots de religion et de piété envers les dieux , ne savaient mêtne pas que l’essence d'une religion est d’exclurs à jamais toutes les autres. La philosophie tolérante et éclectique des Alexandrins pouvait appeler à elle et

(1) À Artabius, Lettre 7. « Je ne veux pas que l'on tue ou que l’on poursulve les Galiléens contre le droit et la justice. »— Lettre 42. « On pourrait les contraindre sans injustice, mais nous permettons à tous de s’infecter de ce mal. Notre principe est qu’il faut instruire les insensés et non les punir.» — Lettre 43. «Telle a été ma clémence envers les Galiléens, que j'ai défendu de les violenter, de les traîner au temple, et de les contraindre à quoi que ce fût contre leur volonté. » — Letire 52; « Point d’injustice envers les Chrétiens; ils sont plus dignes de pitié que de baïne. »

accueillir tous les cultes; mais le christianisme ne pouvait faire alliance avec un autre dieu, sans périr.

Le nom d’athées que Julien donne eux chrétiens et qu’Athanase lui rendait avec indignation, a, dans sa bouche, un sens profond. Ils sont athées , selon Julien, parce qu'ils refusent de respecter et de reconpaître les religions de tous les peuples, et qu'ils se mettent par là en opposition directe avec le sentiment religieux tel que le comprenaiïent ceux même d’entre les païens qui n’admettaient pas le polythéisme, ou ne l’admettaient qu’en le transformant. Pour lui, qui admet tous les dieux, les chrétiens sont des athées en les méprisant tous. Qu'importe que les dieux ne soient aux yeux de Julien que les ministres d'un Dieu suprême, seul parfait, seul créateur ? Qu'importe même qu'il partage au fond le mépris des chrétiens pour l’histoire de ces dieux telle que la rapportent les théologiens et les prêtres? La gloire, et en même temps la sagesse de la philosophie est à ses yeux de nous avoir accoutumés à adorer le même Dieu éternel sous tant de noms et par tant . de cultes différents, à révérer dans les démons et les demi-dieux ses enfants , ses ministres et ses messagers ; à conserver avec un pieux respect les formes consacrées par les prêtres, parce que les lois et les mœurs semblent attachées à ces antiques traditions, et qu’en les respectant c’est au génie même de la patrie que l’on rend hommage. Au lieu de voir dans le Dieu des chrétiens l’image de ce Dieu universel des Platon et des Aristote, d'autant plus distincte et

plus parfaite, que les formes trompeuses de la mythologie sont bannies avec plus de rigueur, il ne veut y voir que le dieu particulier d’un seul peuple, c’est-à-dire, la proscription du culte universel au profit d’un culte particulier et restreint. Cette même adoration d’un seul Dieu, cette même horreur des dieux étrangers que l’on reprochaït aux chrétiens, avait, depuis des siècles, rendu la nation juive odieuse au reste du monde.

L'idée d'une religion révélée était tellement contraire à l'essence du paganisme, qu'après le triomphe de la religion chrétienne, les esprits les plus éclairés parmi les païens se refusaient encore à l’admettre. On avait beau leur dire que Dieu lui-même avait parlé, qu'il avait énoncé les vérités nécessaires au salut, et prescrit la manière dont il voulait être adoré; cette révélation alléguée comme un fait positif, matériel, dont on citait la date et les témoins, se confondait toujours dans leur esprit avec ces révélations confuses, incomplètes, obscures, qu'ils attribuaient à leurs théologiens, et considéraient comme des extases mystiques ou des éclairs de génie. Selon les chrétiens, les prophètes parlaient en quelque sorte la parole même de Dieu et n'étaient que les organes de la pensée divine; mais les païens s’obstinaient à n’entendre par là qu’une sorte de grâce illuminante, qui rapprochaïit les prophètes de la divinité, sans toutefois que l’homme disparüt complétement, en sorte que dans la doctrine ainsi annnncé, il pouvait y avoir un fond divin,

mais caché et comme enseveli sous ce que le prophète y avait mis de lui-même. Pour l'incarnation de Jésus-Christ, elle n'avait non plus rien de nouveau suivant eux. Si Jésus-Christ n'était que le fils de Dieu , il n’était qu'un Dieu inférieur, ux demidieu , un démon; à ce point de vue, ils pouvaient le prendre pour un révélateur et l'accepter parmi les divinités , mais non le préférer à toutes les autres. Si Jésus-Christ était Dieu lui-même, c’est-à-dire Sete èxi réor, cette doctrine, aux yeux des païens, se confondait immédiatement avec les théories alexandrines sur le Aéyos, et nous voyons en effet qu’Amélius' ne l’entendait pas autrement (1). Que résultait-il d’un pareil dogme contre leurs hiérarchies divines ? Évidemment rien, puisqu’eux-mêmes distinguaient avec soin la trinité suprême de tous les yéo Onmoupyot et de la multitude des dieux inférieurs. L'identification de Dieu avec l’homme en Jésus-Christ, fort délicate à exposer pour les croyants eux-mêmes, puisqu'elle constitue dans l’église une doctrine surnaturelle, avait d’ailleurs trop d’analogies apparentes avec l'opinion des Alexandrins sur l’origine et la destinée du A6y0c, dans chacun de nous, pour qu’il leur fût possible de ne pas prendre le change. S'ils n'avaient eu jusque-là que des doctrines purement philosophiques, s'ils n’avaient jarhais envisagé la vérité que comme une conquête de la science, ils auraient compris sur-le-champ de quoi on leur parlait, en introduisant ainsi tout à coup une vérité donnée à

(1) Voyez ci-dessus, 1. 3, c. 3, p. 72.

l’homme par un miracle au lieu d’être achetée par de longues méditations et ravie en quelque sorte-par l'usage naturel de ses facultés; mais cette autre source bâtarde, qui n’était pas la révélation, telle que lé comprenaient les chrétiens, et qui était quelque . chose de plus que la raison, portait le trouble dans leurs esprits et engendrait toute cette confusion. Comment une révélation de plus était-elle un argument contre là possibilité des révélations et par conséquent contre la légitimité des révélations antérieures ? Ils se trompaient sans doute; il n’y avait de commun, tout au plus, que les mots, entre ces extases, ces inspirations poétiques et la révélation formelle, explicite , précise que l’on alléguait contre ‘eux ; mais voilà précisément ce qu’ils ne pouvaient concevoir. .

Si la religion chrétienne avait été enseignée à Platon, serait-il trop téméraire de croire qu’il en aurait aisément conçu l'esprit et le caractère? L'unité de Dieu pour lui était entière, et il faisait à grand’peine aux dogmes mythologiques la grâce de les citer, non sans mépris, après avoir déroulé ses prandes et sublimes pensées sur l’Essence et le dxpuoupyoc Mais l’éclectisme des Alexandrins les éloignait de toute facon de cette doctrine sévère, dont la simplicité fait la force. Pour avoir tant travaillé à concilier le polythéisme avec l'unité de Dieu, ils ne reconnaissaient plus le dogme de l’unité de Dieu quand il . se présentait accompagné de la négation du polythéisme. Ils jugeaient le christianisme du point de

vue païen où ils s'étaient placés. Ils l’auraient mieux jugé et mieux compris s'ils étaient restés purement et simplement philosophes. Cette idée si naturelle que l’unité de Dieu entraîne l’unité du culte ne leur venait même pas. Cela n'était pas assez savant, assez compliqué pour eux. Rien de simple ne leur allait. Lorsque l’illustre péripatéticien Thémistius plaidait la cause des catholiques devant l’empereur Valens, dont le zèle pour l’arianisme était plus fatal à la religion que ne l’avaient été, un peu auparavant, les tentatives réactionnaires de Julien : « Vous ne devez pas vous étonner , lui disait-il, de trouver, chez les chrétiens, plusieurs sectes différentes, puisqu'il y en a, dans les écoles grecques, plus de trois cents. Chacun envisage la vérité par quelque endroit, et il a plu à Dieu de confondre ainsi notre orgueil et de se rendre plus vénérable en cachant à nos yeux ses mystères (1). » Dieu se réjouit de cette variété de temples et de cérémonies, comme un général qui voit diverses milices manœuvrer avec ensemble sous ses yeux. Symmaque plaidait aussi, dans les mêmes termes , la cause des faux dieux sous Théodose. « Ce pe sont, disait-il, que des différences de rites. Chacun a le sien. Dieu donne aux villes naissantes leurs divinités protectrices comme une âme à chacun de nous (2).» L'unité de Dieu n'en est pas altérée} et ces divinités plus familières, qui diminuent, pour la

(4) Cf. M. Vict. Le Clerc, Biogr. univ., art. Thémistius.

(2) Suus cuique môs, suus cuique ritus est. Varios custodes urbibus cunctis

mens divina distribuit. Ut animæ nascentibus, jtà populis fatales genii dividuntur. Symm., i. 10 des Zettres, lett. 64. ;

pensée, l’abîme qui est entre Dieu et nous, donnent aux traditions un caractère sacré, et font de l’amour de la patrie, une des formes de la piété envers les dieux.

Telles sont les idées dont Julien avait été pénétré. Il eût été digne d’un philosophe de comprendre le vrai caractère d’une religion révélée, nécessairement exclusive, et surtout de rejeter les formes du polythéisme après avoir proclamé , comme on l’avait fait depuis longtemps , l’unité absolue de Dieu ; mais devait-on attendre d’un Alexandrin, tout imbu des principes de l’éclectisme et de cette vaine théorie de la religion universelle, qu’il reconnüût à un culte le droit d'être intolérant? Et Julien, qui venait après Jamblique , et se croyait, comme lui, environné de dieux et de démons, pouvait-il abandonner cette forme nouvelle du panthéisme Alexandrin, qui n’avait fait que diviniser les émanations inférieures, et qui croyait sauver assez l’unité de Dieu par la loi des émanations? L'empereur, sans être véritablement païen, faisait cause commune avec les adorateurs d’idoles pour combattre ce qu'ils appelaient l’athéisme chrétien. Sans en pénétrer la cause, ils voyaient bien, païens et philosophes, que le christianisme n'adopterait jamais leurs faux dieux, et qu’il n’y avait pas de paix avec cet ennemi. Lui-même n’en voulait pas. Il disait sous les persécutions : nous remplissons vos places et vos rues; nous ne vous laissons que vos temples. Mais le lendemain de sa victoire , il avait détruit tous les temples.

Julien voyait la force du christianisme, et n’en était que plus ardent à l’attaquer. Jaloux de son autorité comme tout souverain absolu, cette organisation formidable de l’église chrétienne lui faisait ombrage. Il avait vu Constance, irrité de la fermeté d’un concile, s’emporter jusqu’à tirer l’épée contre des prêtres et des vieillards, sans rien obtenir. Il connaissait le courage des chrétiens, leurs lumières, leur inviolable attachement à la foi et à la hiérarchie ecclésiastique , leurs richesses et leur pouvoir nouvellement acquis (4), leur nombre toujours croissant qui déjà couvrait l'empire. Pour arracher saint Athapase de son siége épiscopal , il avait fallu des légions. George, l’évêque arien, était plus puissant dans Alexandrie, sous le règne de Julien, que Julien luimême. Il faisait sous un prince païen, la guerre aux idoles , et à défaut de l’empereur impuissant, ce fut le peuple qui vengea Mithra et Sérapis dont il avait renversé les temples. Enfin, n’était-ce rien que ces disputes théologiques des Ariens, des Valentiniens, des Donatistes et de tant d’autres pour lesquels le sang coulait sur tous les points de l’empire? Julien ne jugeait que les faits, et ne voyait que son temps. Plein de fermeté et de courage, esprit brillant et éclairé , politique habile , il n’avait pas cette héroïque intelligence qui va droit aux principes éternels, et s'y attache au milieu des révolutions. Il était trop de son siècle pour le connaitre et. pour le juger;

(1) Foy. Gibbon, Histoire de la décadence de l'Empire romain, t. IV, p. 137, sqq.

il s'est dévoué avec résolution et courage à ce vieux monde qui n’en pouvait plus, et ce qui était vivant alors , ce qui avait la jeunesse, la force et l'avenir, il l’a proscrit.

Enfin, si les évêques n'avaient pas traité Constantin comme un catéchumène ordinaire, s'ils l’avaient admis avant son baptême aux cérémonies les plus sacrées, s’ils avaient souffert qu'il présidât les conciles, il n’en était pas moins évident, qu'aux égards dus au chef de l'empire, se mêlait la résolution inébranlable de soustraire à son autorité le gou- *vernement spirituel de l'Église, de régler sans son concours tout ce qui touchait la foi et même la discipline intérieure, et de ne traiter l’empereur, pour la participation des sacrements, que comme un simple laïque. Cette église , quise glorifiait avec raison de la fermeté avec laquelle elle avait instruit, et au besoin réprimandé un empereur qui l’avait comblée de bienfaits (1), faisait assez paraître par cette conduite, qu’elle se regardait comme une puissance séparée, et tout à fait indépendante d’une autorité que chaque chrétien s’empressait d’ailleurs de reconnaître individuellement dans l’ordre civil et purement temporel, La religion païenne, au contraire, dont l'institution était en grande partie politique, avait toujours été comme un instrument entre les mains de l'aristocratie sous la république, et la dignité de souverain pontife avait été réunie dès l'origine à la couronne impériale. Cette union du pouvoir

(1) Cf. Théodoret, 1. 5, c. 18.

religieux et temporel consacraît les droits de l’empereur , rendait son autorité vénérable aux peuples, et supprimait, en détruisant toute occasion de lutte, l'un des plus grands dangers qui puissent menacer la sécurité de l'État (1).

C'est donc comme empereur en.même temps que comme philosophe, que Julien s’est tourné contre le christianisme. Il ne l’a rejeté ni pour le dogme de l’unité de Dieu, qu’il admet lui-même (2), ni pour sa morale qu'il connaît et qu'il admire (3); mais il a craint cette puissance capable de dominer la puissance impériale, cet esprit d’envahissement et de propagande, suite nécessaire et à certains égards légitime de l'intolérance religieuse, ces ardentes querelles qui introduisaient dans le monde des causes de guerre jusqu'alors inconnues, et divisaient les hommes par les doctrines, comme ils l’étaient autrefois par les intérêts, les lois et les mœurs. Après avoir subi dans sa jeunesse cet esclavage de la pensée, qui nous oblige de refouler en nous-mêmes nos convictions les plus chères, et de cacher comme un crime les adorations que nous rendons à notre Dieu, il respirait enfin, en saisissant le pouvoir absolu, et quand ia liberté ne dépendit plus que de lui, illa donna à tous les cultes, hormis à celui-là seul qui proscrivait tous les autres (4).

(2) Cf. Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XV, p. 38, sqq.

(2) Foy. ci-après, 1. 4, c. 2.

(3) Lettre 49, à Arsace.

(6) C’est à tort qu'Amm. Marcel. a prétendu que Juflen ne se déclara ouvertement contre le christianisme qu'à Constantinople, après son ayénement,

80h VIE DE L'EMPEREUR JULIEN.

Enfin , pour achever de nous rendre compte de l’état des esprits à cette époque , et des sentiments que Julien trouvait autour de lui eten lui-même, comprenons bien que cette exclusion des dieux étrangers n’alarmait pas seulement la piété des païens et l’indépendance des philosophes. Le paganisme avait une double origine et un double caractère , et répondait sous chacune desesfaces, à un besoin différent de l'esprit et du cœur bumain. Né longtemps avant l’histoire, de cette nécessité où nous sommes de rattacher notre être et nos espérances à une nature supérieure, il reposait avant tout sur une théogonie confuse, souvent altérée par la fantaisie des poëtes, mais dont les traits principaux se retrouvaient partout, sous des noms et des symboles divers, comme les formes constantes de la pensée impriment à toutes les langues un fond d’afinité et d’analogie. Plus tard, chaque nation s’était emparée de ces solutious indécises , et peu à peu les avait accommodées à son génie et à ses besoins. Les dieux eurent bientôt deux noms, et pour ainsi dire deux formes ; sous l’une, ils tenaient leur rang dans Ja théogonie générale ; sous l’autre, ils appartenaient à la ville qui les avait choisis, ils en étaient le génie tutélaire, ou plutôt le Dieu n’était que la ville ellemême, la patrie personnifiée et divinisée. Aïnsi venaient se fondre dans un même culte, avec le respect que l’on doit aux dieux, l’orgueil national exalté par Julien lui-même, dans sa lettre aux Athéniens, déclare qu’il a offert publiquement des hécatombes. Cette longue dissimulation (elle dura près de dix ans)

devait Jui peser; et ses victoires dans la Gaule la rendaient moins nécessaire à sa sûreté, |

une image sensible, et tout cet ensemble de sentiments chers et sacrés qui nous attachent au sol et constituent dans le cœur de l’homme une religion véritable. Lorsque le progrès de la philosophie eut fait triompher le dogme de l’unité de Dieu et chassé le polythéisme de tous les esprits éclairés, on respecta dans ces idoles grossières le symbole de la patrie et l'image présente de la protection divine. Les Alexandrins surtout, qui connaissaient à fond la nature humaine et l’histoire de l'humanité, constataient dans le passé, ressentaient en eux-mêmes le pouvoir des longues et vénérables traditions; et ils ne comprenaient de progrès pour la pensée qu’à condition de concilier les découvertes nouvelles avec les croyances antiques, et l'essor indépendant du génie philosophique avec la foi soumise -et confiante. Comme ils reliaient toute chose en métaphysique par une proportion continue qui embrassait toute la série des êtres, ils voulaient que l'humanité se développât dans l'histoire sans secousses , sans révolutions; c’est par là que, malgré leur incrédulité très-réelle, ils tenaient encore aux vieilles formes de la religion païenne, à ces dieux consacrés par une longue adoration, et qu'ils ne séparaient dans leur fidélité, ni des grands poëtes qui les avaient chantés, ni de la langue , ni des arts immortalisés par tant de chefsd'œuvre, ni des doctrines philosophiques fondées sur les mythes, et conformes , suivant eux, à la sagesse des oracles, ni des lois, aussi anciennes que les traditions religieuses sur lesquelles elles s'appuient, ni Il. 20

des mœurs enfantées et sanctionnéss par ps traditions, ni de la Grèee enfin, patrie eemmune de tous les hommes éclairés, mère et protectrice de la civilisation du æmonde, Dès l'apparition du christianisme, ceux qui purent présager sa force, tremblèérent pour l'hellénisme tout entier ; et les premiers chrétiens, qui se glorifiaient de rompre avse ia sagesse du siècle, et d'abandonner toutes ehoses pour Jésus . crucifié, ne leur parurent pas moins impies en méprisant Homère et les lettres, que quand ils foulafent aux pieds les idoles et se détournaient des temples avec horreur, | | Mais lorsque les chrétiens, qui pendant les premiers siècles ne sortaient des catacombes où s'accomplissaient leurs mystères, que pour mourir sur les places publiques dans d’affreux supplices, eurent reçu de Constantin la liberté, quand les églises s'élevèrent partout, comme par enchantement, à eôté des temples, quand, à la voix de l’empereur nouvellement converti, les temples furent arrachés au culte des idoles, surmontés de la croix, et consacrés à Jésus-Christ, ou dévastés, privés de leurs honneurs et de leurs cérémonies, et laissés dans les villes, sans portes, sans toitures, et sans idoles, comme des monuments de la victoire du christianisme, quand les livres de Porphyre eurent été livrés aux flammes , et son rom dévoué à l’exécration publique, et que les Alexandrins n’osérent plus qu’en tremblant, offrir aux dieux des hommages clandestins, leur indignation et leur haine s’accrurent encore de leur fmpuissance, et

Vik DE L'EMPRREUR JULIEN. 307

forcés qu'ils étaient de se taire sur le christianisme dans leur enseignement public et dans leurs ecrits, ils n’en furent que plus attachés à leurs superstitions , et plus ardemment dévoués à la cause de l’hellénisme, C'est alors, c’est à ce moment que Julien, à peine adolescent, conduit de Constantinople (1) à Nicomédie, et ensuite à Athènes, y connut ces 0pprimés d'hier, tont frémissants sous le joug, et présentant à sa jeune imagination, les arts et le passé glorieux de la Grèce, dont ils se disaient les derniers soutiens, poursuivis et opprimés ayec eux,

Tel est le jugement que portaient sur le christianisme et sur les besoins de leur temps, non-sulement Julien et les sophistes dont il était le protecteur et l’adepte, mais tous les esprits éclairés qui avaient résisté à la révolution chrétienne , et n’attendaient que de la philosophie et des lettres le salut de leur vieux monde épuisé et croulant. Comment s'était accomplie cette intime alliance, cette communauté d'idées et de sentiments entre l’école de Jamblique et Je neveu de Constantin, héritier de l'empire, élevé par des chrétiens sous l'autorité de Constance? Chrétien fervent pendant ses. premières années {2), et même revêtu dans l’église de la charge de lecteur , il avait eu cependant pour précepteur , outre l'évêque Eusèbe, de Nicomédie, l'eunuque Mardonius (3), dont la

(1) Il avait appris à Constantinople la grammaire sous Nicoclès, et la rhétorique sous Eubolius.

(2) Cf. Loitre à Salluste sur de Soleil. et Lettre aux Alexandrins ; lettre 17, à Libaaius. Cf. Socrate, 1. 8, €. 4.

(3) Âpa noeire nai cabvope Üuév pode Toù mudlayeryod, mel Éœnx dy yéve

foi était chancelante, et qui plus tard l’imita dans son apostasie. On a remarqué depuis que, dans le cours de son éducation, il prenaït volontiers pour sujet de déclamation la défense du paganisme, sous prétexte qu’il exercerait mieux son esprit en défendant la cause la plus faible, À peine entré dans les écoles païennes, il subit l’ascendant de cette parole brillante et de cette dialectique souple et irrésistible, aiguisée à l’école de Platon et de Porphyre, qui s’armant de tout et même de lacalomnie , mettait en pièces les dogmes du christianisme, et présentait le triomphe de la religion nouvelle comme la ruine de la civilisation et des mœurs. Julien apprit de ces premiers maîtres, l'éloquence, et en même temps les principaux dogmes de Platon et d’Aristoie, et plus tard, de Maxime d’Éphèse, l'astrologie, les horoscopes, et toutes les superstitions de l’art divinatoire vers lesquelles il se sentait depuis longtemps entraîné. Ces' connaissances étranges, acquises dans l'ombre d'une école éprouvée par la persécution, et qui lui prodiguait les exhortations et les louanges , ouvrirent à cet esprit ardent et enthousiaste comme un monde nouveau, dans lequel il se jeta avec la double ferveur d'un néophyte et d'un admirateur passionné de la philosophie et des lettres. Tous les efforts des sophistes n’eurent d'autre but, à partir de cet instant, que de s'assurer une telle conquête. On flattait l'ambition taura Éheye; Pdp6apos và toc Beobc xat Beds, ZxÜnc pèv rd yévos, épuivuuos 6ù ToU Æéplnv dvanelsavros ènt tv ÉAÀdÔG otpateusat, xal Tù ToAUTPÜAÀNTOY

Apyoc. Toüto 6 xpù unv@y pèv elxoor Tposxuvoüpevoy Üvoua, vuvt à xpopepde pevov aut” détxpatos xai dvelbous, ebvouyoc Ay. Misopog., p. 80.

. de Julien; cette ambition naissante était désormais

tout leur avenir. L’âme du jeune prince était tourmentée entre sa piété première et les nouveaux dieux qu’on lui offrait. Autour de lui, tout respirait une espérance pleine d’ardeur et d’anxiété, un zèle sans bornes pour sa conservation, et un inexprimable effroi que l’empereur ne vint à découvrir toutes ces manœuvres, et ne se portât contre la philosophie aux dernières extrémités. Julien parle de ces moments pleins de troubles intérieurs, et de périls au dehors dans un fragment qui nous est resté : «Je t'exposerais, dit-il, mes inquiétudes et mes agitations , et te raconterais les instances de mes amis et leurs terreurs, lorsque je commençais parmi vous à étudier vos doctrines ; mais tu sais tout cela aussi bien que moi (4). »

Eunape nous a conservé le récit des premières relations de Julien avec l’école (2). Les eunuques dont il était entouré, avaient pour mission principale de le maintenir fermement dans la foi chrétienne; mais en même temps l'empereur favorisait son goût pour les lettres, aimant mieux le voir enfoncé dans les livres que préoccupé de l’ordre des successions à l’empire et des droits qu’il tenait de son pére. Julien ne tarda pas à égaler et à surpasser même ses précepteurs, et on lui permit alors de fréquenter les écoles. S'il faut en croire Eunape, on ne mit aucune entrave à cette liberté qu’on lui laissait; et il put désormais,

(2) Eun., Max:

grâce à cette tolérance et aux immenses reévetius qüi lui permettaient de déployer uün faste. vräirneht royal; se rendre partout où l’appelait son érdeür pour la philosophie et les lettres. C’est ainsi qu'il se rendit à Pergame , où Édésius, malade, et patvenu au terme d’une longue vieillesse , rassemblait autour de lui les Maxime, les Ghrysänthe , les Priscus, les Eusèbe de Myndes. Ce fabte royal, cette liberté presque entiëre atiestent assez que cé voyage à Pergame dut avoir lieu äprès l'élévation de Gallus, ét lorsque l’impératrice Eusébie avait déjà fait rendre à Julien une partie de son patrimoinë. Julien, à peine adolesceht, mäis déjà mûr pouf la pensée (1), n'eut pas plus tôt en tendu Édésius, qu’il conçut un ardent désir de s’at: tacher à lui, et de puiser à cette soûrce intarissable tous les trésors de la sagesse humaine et divine. Il lui envoya dans cë but des présents magnifiques, mais Édésius les refsa, et ne pouvant, dahs l’état d’affaiblissement où il se trouvait, diriger par luimême celui qu’il äppelle le fils aimable dè la 6ägesse (2), il le renvoie à ses enfants, c’est-à-dire, à ses disciples. Makime était alors à Éphèse, et Priscus en Gtèce; Julien se donna à Eusèbe et à Chrysanthe. Eunape taconte des merveilles de l’éloquence d’Eursèbe, de son éfudition, dé l’art ävec lequel il employait toutes les réssourtes de la dialéctique, et malgré tant d’éloges, il le sacrifie À Maxime sans hé:

(1) Ô xat èv petpaxt npes6üTns tou avé. Eun, », Max.

(2) ZÙ &, el mt xat Goav Bobher, téxvov oopluc Emfparov® TotaTa yap soÙù Tà

che Yuync lvôdApara xatapavdve- mpès Tobs mobs matôac mopeubelk évrar yynclous, Exeïdev PÜnv Eppopou coplas érdons xal palmpärtwv. #8.

VIE DE L'EMPEREUR JOULIEN. ol

siter : Eusbbe , en l'absence de Maxirhe, brillé cornme une étoile, Maxime est comme un soleil par lequel tout l'éclat d’Eusèbe est effacé. C’est que la raisoù d’Eusèbe résiste aux prestiges ét aux metveilles dont Maxime aime à s’entourér, et qu’il he voit dans ceë évocations, dans ces apparitions, que des artifices indignes d’un sage (1). Il s'efforce de prémunir Julien contre la théurgie ; mais les merveilles qu'il raconte avec dédain, ne font äu contraite qu’enflainmiet là curiosité du prince, et le dégoûter de lecons si prudentes (2). Encouragé dans son atioür du mérveilleui par Chrÿsanthe, qui, sur toüiés ces questions, n’avait qu’une âme avec Maxime (8), Julien se rend à Éphése, ayant trouvé ce qu’il cherchait, et bien décidé à voir le fond de tous ces mystères. Maxime et Chrysanthe suflirent à peine à répondre à l’activité de cet enfant qui devait hériter de l’empire , et qui loubliait parmi eux. Julien commenca dès lors à adorer secrètement les dieux (4), et à détester le

(4) ASS thv afobnoiv drariomt payyaveïar xal yontebouom, Gauparoroiwv Epya, xaù npds Dre euvas Éuvépers rapamadvTuv xal peunvdtuv. Eun., Ha.

(2) Quelques historiens (voyez le tard. Gerdit, Considérations sur ‘Jubien r Apostat, n. 39) ont supposé, non sans quelque vraisemblante, que l’incrédutité d’Eusèbe était calculée, et que les sophistes jouaient cétte comédie pour trriter encore ta curivsité de Julien. Le discours d'Eustbe, dans Eunapé, est un récit détaillé des merveilles opérées par Maxime. Eusèbe ne les nié pas: il déclare seulement qu’elles sont indignes d’occupet un philosophe. Voilà un témoignage irrécasable, et qui devait d’autänt plus conivalntte Jülieh que éet Eusèbe , ennemi de la théurgte, la méprisait sans la contester. Gibboh adopté cette opinion. M. Cousin, Î. 1., ne s’y est pas arrêté. Il est ceNain dans tous les cas que la bonne foi d'Etnape ‘ést complète.

(3) Év & 6 Xpuodvios dubuyoé Mabliup và mept Berarudy euvtoutét. 6.

(4) Occultè Mereurto supplicäbat : utque ommes nallo impediente ad sut fa: voreri fliceret, adhærere cultut thristfand figebat, à quo Jai pNdert vcèultè désciverai, atout péttiipibas paucts, äruspistimes aupartisque iñtemtus,

christianisme (1). Un de ses familiers , à la fois son confident et son complice, l’aidait à accomplir lés rites de sa nouvelle religion. Il remplissait en public tous les devoirs d’un chrétien; mais déjà il s'était fait initier au culte d’Éleusis par l’hiérophante de Mythra (2). Les liaisons qu’il forma vers cette époque furent durables, et exercèrent leur influence sur toute sa carrière. L’hiérophante de Mithra , dont Eunape tait le nom par un scrupule religieux (3) , devint son guide et son ami. Plus tard, lorsqu'il prit la résolution de se délivrer de la tyrannie de Constance, il l’appela près de lui dans les Gaules, et ce fut, avec Oribaze (4) et Évémère, l’unique confident de ses desseins contre la religion (5). À peine se fut-il dé-

et cæteris quæ deorum semper fecere cultores. Amm. Marcell, 1.-1. Cf. le passage déjà cité du discours aux Athéniens, ci-dessus, p, 303.

(1) A%ôn Oë Éorw Toù oxdrous Exelvou, p. 247, Disc. à Salluste sur le soleil. Cf. la lettre aux Alexandrins, déjà citée. «Croyez-en un homme, etc.» I appelle ailleurs le christianisme une maladie, Lettre 17, à Libanius.

(2) Eunape ne mentionne pas l'initiation de Julien, quoiqu'il insiste sur la familiarité de ce prince avec l’hiérophante. F’oyez, sur ce passage d'Euuape et le culte de Mithra, l’articie déjà cité de M. Cousin, Fragm. hist., p. 246, et l'édition de M. Boissonnade , p. 298, p. 300 sq.; Wyttenbach, p. 183 sq.

= (3) Toù Ô lepopvrou xar” Exeivov rdv ypdvov Boriç Av Tobvoua, où por Bépuc Méyev: ètéher yap rdv Tauta ypapovra, xal el EouoATtOaç Aye. Eun., 1. 1.

(4) Oribaze, né à Pergame et élevé à Athènes, et le disciple le plus illustre du médecin Zénon, que Julien envoya plus tard à Alexandrie, fut le confident et l’ami de Julien; c’est à lui que Julien écrivit le récit d’un rêve qui lui présageait l’empire (Julien à Oribaze, lettre 17. Pet., p. 132); c’est de lui qu’il parle dans sa lettre aux Athéniens (Pet. , p. 509) comme ayant été l’un des deux confidents de son apostasie. Eunape, qui a écrit la biographie d’Oribaze , nous apprend qu’après la mort de Julien il fut exilé chez les barbares, et s'y rendit si célèbre par ses guérisous miraculeuses que les empereurs le rappelèrent et lui rendirent sa fortune. « Il vit encore au moment où j'écris, dit Eunape, et fasse le ciel qu’il vive longtemps. » Eun. Bss., p. 105.

(5) Tèv lepopévrnv petuxahécag èx vhs ÉAXddos, xal obv Exelvp tva püvou vréprua Gampaképevos, nt TAv xafalpeoiv hyépôn ris Kwvoravrtvou Tupavyidoc:

claré , qu'il ne cessa de donner à tous ces fauteurs de son apostasie secrète, les marques de l’amitié la plus tendre et d’une confiance sans limite. Il écrit à Libanius aussitôt après avoir été proclamé Auguste dans les Gaules : « Nous adorons les dieux publiquement; l'armée a de la piété; nous immolons des bœufs sans mystère. Nous avons offert beaucoup d’hécatombes en actions de grâces (1). » Libanius, dont il n’avait pas entendu les leçons (2), n’en était pas moins l’un de ses maîtres les plus chers; il se nourrissait de ses écrits, et s’eflorçait d’imiter sa manière et son style (3). Ses lettres à Libanius, à Maxime, à Prohérésius, à Aristomène, respirent l'enthousiasme le plus outré pour leur science et leur génie. Il appelle Libanius, mon frère , adsAgë rofewérare (4), il le comble d’éloges sur ses ouvrages (5); il écrit à Maxime : N’oublie pas qu’en ton absence, je ne vis que quand je puis lire tes lettres (6) ; et ailleurs : « L’aigle, pour reconnaître ses petits , les enlève dans les airs , et les abandonne à leur vigueur native. Imite-le ; si mes écrits te vont, ils sont mûrs pour la postérité (7). » Mais c’est surtout pour Jamblique qu’il est prodigue de flatteries et de louanges (8). «11 m’est permis, dit-il,

tauva 6 ouvééecuv Op6daios Ex rad Iepydpou, «ai mic tv Ex Ans, Av Apptxh,v xahoüot Puuaior, xatk To maétpuov ths YAwTENs, EUvuepos. Eun. Bss.

(4) Lettre 38.

(2) Ô & (louhav.) où porté pèv map” ëuè, x... À. Libanius, Orat. parent., vol. 4, p. 526. | + (3) Fabric., bibl. gr., Harles., t. 7, p. 721.

(4) Lettre 3, p. 117.

(5) Lettre 11. c

(6) Lettres 15, 44.

(7) Lettre 16. |

(8) 1 s’agit ici, non du dévin Jamblique, maître d'Édésius et de Théodore,

1h vié DE L'ÉMPEREUR JULIEN.

de vous admirer, car on peut édmirer une statué sans rien connaître à l'att du slatuaire (1j. » Une autre fois, il lui écrit pour le reinercier de quelque critique amicale que Jamblique lui avait adressée par Sopater : « Dès que j’ai vu Sopater, votre envoyé, j'ai couru à lui, je l’ai embrassé, et le plaïsir d’avoit de vos lettres m'a fait pleuret de joie... J'aime mieux pécher par omissioh en rie vous écrivant pas assez, qu’en: accablant de lettrés ün si gränd homme... Vous qui avez été établi pour sauver l’hellénisme, ratée roû FX Arurxod tthpr x&DeGTT, c'est ä vous de im’encourager, dé mé soüttriir, de mie pousser. Une lettre de Jamblique vaut à mes yeui tout l'or de la Lÿdie (2). Toute cette correspondance est précieuse pour l'histoire. Chadue ligne y dévoile l'enthousiasme de Jülleri pouf ses maîtres, et son dévouement sans borties aux doctrines qu'il a embrassées. Il'écrit à Libahius : « Atrivé à Batna... , j'aiétéreçu par un amibien cher, que pourtant je Ybÿals pour la première fois, Sopater , autrefois le compagnon de Jamblique. C'est üh crinie à mes yeux de ne pas aimer tout ce qui touche dé tels hommes. Mais pour aimer Sopater, j'avais uné raison plus grande encore, Sopater à reçu souvent mon oncle et mon cousin: et vivement sollicité par eux d’abandonner le culte des dieux, il a eu assez de vertu et de courage pour ne pas tember dans cette maladie,

mais d’un autre Jamblique, du même pays et de la même famili. @f. Fabric., Biol. gr., Harl., t. 5, p. 760. Brucker, t. 2, p. 268.

(1) Lettre 34. |

(2) Lettre 40. GT. à1.

vis DE L'EMPEREUR JULIEN. $15

ox ékfeôn 7% »6ow (1). » Lorsqu'il veut persuader à Basile de se fixer prés de lui, «nous vivons ici comme amis, lui dit-il. Oh s’y reprend, on s'y occupë d’affaires ; on jouit d’une liberté aimable et décente ; je travaille pour le bonheur de tous (2).» Dans ses Lettres, dans ses Discours , Julien ne parle jamais dé la Grèce qu’avec transports: c’est sa patrie véri-+ table ; là sont ses dieux, ses modèles, ses maîtres, tout son cœur (à). Si on l'envoie eh Grèce commé en exil, cet exil le comble de joie (4); si on le rap pelle à la cour, il ne part qu'en gémissant (5): sä première démarche est pour refuser les honneurs, et redemander son cher exil (6). L’hellénisme est le nom que lui-rnême donne à sa cause; ce nonmi dit tout : l'hellénisme est en effet la vraie religion de Julien. Lorsqu'il se révolte contre Constance, Ce n’est pas au monde entier, c’est au centre de la civilisation, à cette patrie commune des esprits éclairés, c’est au sénat et au peuple d'Athènes qu’il adresse sa justification (7).

Nous le voyohs entouré, dés ke prémiet moment, de l’hiérophante de Mithra, d'Oribare ; d'Évémière. I envoié l’hiérophante en Grèce, comblé dé pré-

(4) Lettre 27. | |

(2, Lettre 12.

(8) Eloge d'Eusébie ; p. 221.

(4) « Quand je fus renvoyé en Grèce, ce que tout le monde regardait comme ün éxil, n’ai-jé pas au contraire célébré mon retour comme une fête, béni la foftane et regârdé ce changement comme l'événement le plus heureux ? p. 478.

(5) Discours au sénat et au peuple athén.

47} Kit hpbc rouvobe +05 névtuv ÉA Av mots ypdpto. Désvours ad à Sn. et au Peuple athén.

sents, chargé de l’autorité impériale, pour relever et protéger les temples, nommer des pontifes, ranimer partout le culte des dieux. Il trouvait Thémistius placé par Constance dans le sénat, il le fit préfet de Constantinople. Il se hâte d'appeler près de lui Chrysanthe et Maxime, Ses lettres portent à la fois l'enthousiasme et l'inquiétude dans les écoles d’Émèse et de Pergame. Maxime et Chrÿsanthe se réunissent, délibèrent, interrogent les dieux. Les présages sont menaçants. Il faut rester, dit Chrysanthe, et même il faut nous cacher. Est-ce là , répond son ami, la doctrine qu’on nous a enseignée dès l’enfance? Devons-nous perdre courage aux premiers signes défavorables? Et n'est-il pas d’un homme prudent et ferme, d’épuiser toutes les évocations, et de forcer les dieux à seconder nos desseins? Chrysanthe persista dans sa première résolution. Ni les conseils et les prières de Maxime, ni les instances de Julien qui lui écrivit une seconde fois, ne purent l’ébranler. Il reçut, ainsi que Mélite, sa femme, le souverain pontificat de la Lydie (1), et vit partir son ami, comme en triomphe , au milieu des acclamations de tout un peuple. Priscus ne tarda pas à se rendre aussi près de l’empereur; mais il conserva à la cour du souverain toute l’austérité de ses mœurs. Maxime au contraire, enflé de son crédit et de sa puissance, admis près de Julien nuit et jour, appelé à tous ses conseils, prit, à l’insu de l’empereur, des habi-

. (1) Sur les souverains pontifes, voyez Godefroy, Code de Théodose , t. 8, p. 483. .

tudes d'élégance et de mollesse , et devint superbe et difficile.

C'était un spectacle nouveau pour un peuple accoutumé au faste des empereurs de l'Orient, de voir des sophistes et des rhéteurs prendre auprès de Julien la place des courtisans, et Julien lui-même, vêtu côÔmme eux, plus simple dans ses mœurs, plus négligé dans ses habits que ces nouveaux venus, tourner en dérision le luxe et la mollesse de ses devanciers (1). Cette vie austère avait été un de ses secrets pour aller au cœur des vétérans, lorsqu’en arrivant dans les Gaules, et tout nouveau dans le métier des armes, il avait partagé la nourriture des soldats, porté leurs vêtements, couché sur la dure au milieu d'eux. Un général n’a pas besoin de prestige, la renommée de son courage et de son génie lui suffit, toute sa majesté est dans la victoire. Mais sur le trône, il faut l’appareil de la puissance. Il faut qu’on puisse oublier un peu l’homme dans le souverain. Cet éclat dont le souverain S’environne ne pèse pas à l’orgueil des sujets; tout au contraire, il le met à l'aise en éloïgnant la comparaison. C’est ce que Julien ne sut jamais comprendre, dans son ardeur de réformesetde gloire. Cet entourage de philosophes, l'amitié et même la déférence que leur témoignait

(1) On sait que Julien ayant demandé un barbier, le barbier de la cour entra couvert de splendides vêtements, et que Julien dit en riant : J’ai demandé un barbier et non pas un sénateur. Il fit main basse sur l’innombrable domesticité du palais. Saint Grégoire de Nazianze (1 disc. contre Julien) affecte de ne voir dans ces réformes qu’une persécution mal déguisée contre des amis de Constance , trop dévoués à la religion chrétienne. |

l'empereur, son mépris pour la représentation exté+ rieure (1), la simplicité peut-être affectée de ses manières, ses longs discours, souvent éloquents, toujours spirituels, mais plus convenables à un rhéteur qu’à un prince, ont trouvé un censeur dans Ammien Marcellin lui-même, et ce n’est pas sans une sorte d’indignation qu’il nous représente l’empereur descendant de son tribunal, et quittant l'assemblée surprise pour courir au-devant de Maxime dont on lui annonçait la venue (2).

On ne peut pas dire que la place de Julien eût été plutôt dans une académie que sur un trône , puisqu'il fut grand général et grand empereur ; mais le caractère du philosophe, de l’homme lettré, ou comme on disait alors, du sophiste, dominait en lui tous les autres, Cet amour de l'étude qu'il avait manifesté dès l’enfance, s'était accru avec l’âge. Envoyé dans les Gaules, comme en exil, avec le titre de César, qui devait être et ne fut pas un vain titre, il se console, parce qu’'Eusébie, sa bienfaitrice, lui donne une bibliothèque. Général, il emporte ses livres au camp, «pour sa nourriture, » dit-il; et l’on voit, par l'érudition , souvent puérile et superflue, répandue dans ses écrits, qu’il s’en nourrissajit en effet, Il faisait trois parts de ses nuits; l’ung était consacrée au repos; il donnait les deux autres aux affaires et

(1) Poyez dans le Wisopogon ce qu’il dit lui-même à propos de sa barbe. Ses paroles ne sont pas d’un stoïcien , mais d’un cynique.

(2) Amm. Marc., 1. 22, c. 7. Julien eut quelquefois à se plaindre de la tiédeur ou de la prudence de ses amis, qui prévoyaient sa défaite et songeaient au lendemain. Foyez lettre 62, lettre 65,

aux muses (4). Ce général qui a vaincu les Allemands, pacifié la Gaule, réparé des villes, organisé l’administratian de vastes provinces, déjoué les intrigues de ses propres minisires, ligués contre lui avec Constanee; cet empereur qui a diminué les impôts, réformé les lois et la justice, créé une armée et porté la guerre jusqu’en Perse; qui, en arrivant au trôae, sans regarder le danger, s’est mis à l’œuvre pour arracher le monde au christianismé déjà toutpuissant ,. et relever partout les autels abolis et méprisés des faux dieux ; lorsqu’à trente-deux ans, il mourait sur le champ de bataille, après tant de grandes entreprises accomplies ou tentées, laissait à la postérité des ouvrages confus, bizarres, tout chargés de mauvais goût et de digressions inutiles, mais aussi d’une originalité et d’une verve incomparables, d’un style souple, vif, pénétrant, acéré dans l'ironie, énergique dans la plainte, fermé et précis dans le cemmandement, témoignages certains de profondes connaissances philosophiques, d'une érudition presque universelle et d’une vigueur de pensée capable , à elle seule, d’immortaliser son em, Que cette longue fascination, à laquelle concoururent l'amour des lettres, la philosophie, le malheur et /a cause vainewe, si puissante sur de telles âmes, que les désordres senglants de l'arianisme , et la société troublée jusque dans son fond

* (4) Amm. Marcell., 1. 16. Cf. Lettre de Julien à Ecdicius, préfet d'Égypte (letire 0). «HA er est qui aiment les chevaux, les oiseaux, la chasse; moi j’aime les livres ; il est absurde de laisser de telles richesses à des avaricigux qui n'ont jamais assez d'or... »

par ces luttes étranges et nouvelles, que surtout cet amour ardent de la Grèce, sa véritable patrie, comme il aime à l’appeler, protégent sa mémoire et la défendent contre les exagérations d’une colère légitime. Ni la gloire, ni le génie ne peuvent justifier un prince d’avoir tenté d'arrêter le monde et un philolosophe d’avoir été persécuteur et intolérant. Crime ou malheur, son erreur est de celles qué l’histoire ne pardonne pas.

Maintenant que nous avons décrit les sentiments de Julien et fait l’histoire de son apostasie, il nous reste à raconter cette lutte célèbre qu’il commença en philosophe et finit en persécuteur.

Tout sophiste qu’il était, Julien ne devait pas jouer sur le trône le personnage de Claude. Il garda dans son rôle d’empereur les passions et les convictions d’un sophiste ; mais il avait cette habileté pratique, cette fermeté de vue et de cœur sans laquelle le pouvoir souverain n'est qu’un hochet dans les mains d’un homme. Lorsqu'il reçut le titre de César et le gouvernement des Gaules, son apostasie était consommée, mais secrète. Dans ce haut rang, qui le rapprochaït de la toute-puissance impériale , il concoit sans doute l’espoir d’une réaction contre le christianisme; son projet et son ambition mürissent ensemble; mais, en politique profond, il cache tout au fond de son cœur, et ne s’épanche que dans le sein d'amis éprouvés, unis à lui par la conformité de leurs opinions et de leurs vœux, et dont il est devenu tout à coup l’unique, mais solide espérance.

Eofin la mort de Constance ne laïsse plus d’obstacles entre lui et ses projets: que fait-il? Il se déclare sans doute (1); mais au premier moment il ne par!e que de tolérance (2). Philosophe, il ne peut persécuter sans renoncer ouvertement à l'essence même de la philosophie ; chrétien apostat , il a vu de près les courages qu'il faudrait affronter, il s’est agenouillé dans les églises à côté des martyrs; il sait pour qui a coulé, en définitive, le sang versé à flots dans les persécutions (3). Il compte en quelque sorte avec sa haine , et il comprend que pour l’assouvir, il faut la régler. Julien d’ailleurs a un sentiment profond et une intelligence claire de la justice. I la connaît et il l'aime. Dans ses écrits ilen parle comme un sage ; dans les actes de sa vie privée et publique, un point seul excepté, il ne s’en écarte jamais. À ses yeux le christianisme est hien réellement une impiété, non parce qu’il attäque les idoles, mais parce qu'il menace la philosophie, les lettres et les traditions; il combat pour ce qu'il croit juste et vrai contre ce qui lui paraît dangereux et criminel; il use de son pouvoir dans l'intérêt de ses convictions. La tolérance qu’il proclame d’abord n’est point cette indifférence du pouvoir temporel telle que nous la concevons aujourd'hui, et qui consiste à garder la paix publique en protégeant tous les cultes sans en préfé-

(1) Ubi verd , abolitis quæ verebatur, adesse sibi liberum tempus faciendi quæ vellet, advertit, pectoris patefecit arcana : et planè absolutis decretis aperiri templa, arisque hostias admoveri, et reparari deorum statuit cultum. Anmm. Marcell., 1. 22.

(2) FVoyez ci-dessus, p 294.

(3) Cf. Saint Jean Chrysostôme, Orat. in Juvent. et Maximin. Mart.

ll, 21

“rer aucun. Une longue expérience des luttes de lä hiérarchie ecclésiastique avec le pouvoir civil , nous a appris que l’état, s’il ne peut être athée sans folie, ne peut cesser d’être laïque sans devenir oppressif : rien n'était plus éloigné qu'une telle distinction de l’éclectisme alexandrin, et, si je puis le dire, de léclectisme païen. La tolérance de dulien implique donc le retour de l’état aux formes du paganisme , et ne laisse aux chrétiens que cette liberté douteuse, qui sans aller jusqu’à l’oppression, détermine une inégalité dans les droits, et place le pouvoir lui-même sur une pente où il ne peut s’arrêter (4).

Pour gagner des prosélytes à ses dieux, il réserve toutes ses faveurs pour les apostats qui l’imitent, oti pour les païens qui, comme Sopater, sont demeurés fermes dans Îeurs croyances. Son armée des Gaules, fidèle en tout à son”’empereur, abandonne à la fois Constance et le christianisme. Avec les légions d’O: rient Julien recourt à la ruse. Aux fêtes solennelles, tandis qu’assis sur son trône il recevait, selon la coutume, les hommages des soldats et leur distribuait des récompenses, on plaçait auprès de lui un autel sur lequel chaque soldat jetait un grain d’encens avant de recevoir un don de la main de l'empereur. La présence du général, l’appât du gain, l'exemple, la crainte, cette apostasie déguisée, et

(1) Un empereur doit honorer les dieux par lui-méme et ne pas se reposer sur un autre d’une fonction si importante. Discours 1, Æloge de Constance, p. 125. — Julien se fit nommer souverain pontife aussitôt après son avénemeut; mais en cela il ne fit que se conformer à un usage constamment suivi depuis Auguste,

dont plusieurs ne comprenaient pas la portée, favorisérent la manœuvre de Julien, et accrurent le nombre des idolâtres (4). Thémistius pouvait dire, sous le règne suivant : «Misérables jouets des caprices de nos maîtres, c’est leur pourpre, ce n’est pas Dieu que nous adorons, et nous acceptons un nouveau culte avec un nouveau règne (2). » Tandis que Julien renonce à convertir les chrétiens par la force et recourt à ces honteux artifices, il s'occupe d'empêcher les progrès du christianisme. Son plan est babile, si son but est coupable. Pour frapper l’esprit du peuple, il restaure les temples, rétablit les sacerdoces et les cérémonies, recommande partout à ses prêtres la dignité, la modestie, toutes les vertus qu’il admire lui-même dans les prêtres chrétiens ; il fonde des hôpitaux, distribue des aumônes, et s'attache à laver le paganisme des terribles accusations dont toutes les églises retentissent contre lui (8). Aucun culte n’est oublié dans ses largesses, Les Juifs, qu’il doit mépriser avec toute la terre, sont par lui affranchis de tributs (4); il oublie ce

(1) Libanius, Orat. parent, c. 81, 82.

(2) Voyez dans la Biogr. univ., l’art, de M. Le Clerc sur Thémistius.

(3) «Jetons les yeux sur tous les moyens par lesquels la nouvelle impiété, Tv d&fedrnta,-s’est établie; la générosité envers les étrangers , le soin d’honorer les sépultures , et de feindre une vie pieuse..….. Contrains tous les prêtres de la Galatie à être honnêtes. Lettre 49, à Arsace.

(4) Foyez la lettre de Julien aux Juifs (lettre 25. Il abolit le tribut odieux qüe les Juifs payaient à son frère Constance: Ce n’est pas à lui qu’il fallait attribuer cette vexation, mais à ses conseillers, que Julien a jetés et perdus dans des basses-fosses, afin qu’il ne reste même pas un souvenir de leur mort, Il pense qu’on prie mieux quand on est libre de soucis: « Priez pour moi le plus grand des dieux et le ônproupyds qui m'a donné la couronne, » Il se prepose de réparer et d’'habiter Jérusalem, où il ira avec eux rendre à Dieu des actions de grâces.

82h VIÈ DE L'EMPEREUR SULIEN.

que leur culte a de commun avec le christianisme pour ne voir en eux que des ennemis des chrétiens (1). Les temples et les biens qui en dépendaient avaient été saisis par Constantin et ses fils et réunis au domaine impérial , ou distribués au clergé; Julien fit restituer les richesses provenant de cette source ; et de telles restitutions , exigées à la rigueur après une longue possession, troublèrent l’état des fortunes dans tout l’empire et donnèrent lieu à des condamnations vraiment tyranniques. L'empereur obligeait ceux qui avaient détruit des temples de les relever à leurs frais (2). En même temps qu’il vient en aide aux faux dieux , il défend aux chrétiens de faire des prosélytes (3). Baptiser un adulte devient un crime. La prédication de l’Évangile est interdite, parce qu’on ne peut annoncer l’Évangile sans prêcher le mépris des idoles, et le mépris des idoles est ce que Julien appelle l’athéisme. En représailles des livres brülés de Porphyre, on jette aux flammes les livres chrétiens que l’on parvient à saisir (4). On n’ôte plus

(1) Le rétablissement du temple de Jérusalem, commencé par Julien et interrompu par un miracle, est un fait clairement attesté; maïs les prodiges étaient crus et racontés, à cette époque, par les chrétiens et par les païens avec une telle crédulité qu’on ne peut attribuer à de tels faits aucune sorte d'importance. Consultez les explications que propose Gibbon, I. 1., p. 418, et la note de M. Guizot.

(2) A cette occasion, Marc, évêque d’Aréthuse, souffrit le martyre. Julien. sauvé par lui vingt-six ans auparavant, lui fit grâce de la vie et non du supplice. |

(3) Lettre 6, à Ecdicius.

(4 Vous me rendrez ie service personnel de chercher tous les livres de Georges ; il en avait de philosophie, de rhétorique, un grand nombre renfermant les dogmes de ces impies Galiléens. Je voudrais détruire ces derniers sans exposer les autres à périr. Le bibliothécaire de Geôrges vous aidera :

aux chrétiens, comme autrefois, les droits et le rang de citoyens; mais, sans les exclure tout à fait, l'empereur a soin d’ordonver qu’on leur préfère toujours les hommes pieux (1). Les voilà, par ce seul mot, en dehors des fonctions publiques ; et que) magistrat peut ignorer, dans l'étendue de l'empire, qu'un chrétien est l'ennemi de l’empereur? Julien leur dispute jusqu’à leur nom. Dans ses ouvrages comme dans ses édits, il affecte de les appeler toujours Galiléens; et l’on croit que le nom de chrétiens fut supprimé par une loi (2). Est-ce une faiblesse inspirée par la haine? Est-ce l’espoir de troubler dans les esprits l’image de l’Église universelle et d’interrompre sur ce point la tradition ? Constantin, tour à tour arien et orthodoxe, avait banni l’un après l’autre Arius et saint Athanase; Constance, dévoué à l’arianisme, avait envoyé en exil les évêques orthodoxes. Julien rappelle les bannis, et active ainsi le feu des disputes théologiques. Il se vante, dans ses lettres, comme d’un bienfait, d’avoir rappelé les exilés(3); mais son intention n’est pas douteuse, et cette clémence prétendue ne trompe personne (4).

s’il sert bien, la liberté; s’il montre du mauvais vouloir, la question.» Zettre 9, à Ecdicius. Cf. lettre 56, à Porphyre.

(1) Je ne veux pas que l’on tue ou que l’on poursuive les Galiléens contre le droit et la justice; cependant il leur faut toujours préférer les hommes pieux, les honnêtes gens. Lettre 7, à Artabius.

(2) Saint Jean Chrysostôme , discours sur saint Babylas. — Saint Grégoire de Nazianze, discours 1 sur Julien.

(3) Lettre 52, aux Bostriens.

(4) Ubi verd abolitis quæ verebatur, adesse sibi liberum tempus faciendi quæ vellet, advertit, pectoris patefecit arcana; et planè absolutis decretis, aperiri templa, arisque hostias admoveri, et reparari deorum statuit cultum. Utque

Les empereurs chrétiens avaient enrichi les évéques (1); ils avaient donné à plusieurs d'entre eux une autorité civile (2). Telle était, par exemple, la puissance de saint Athanase qu'après l’avoir fait condamner par un concile, l'empereur Constance se vit contraint de le faire surprendre à minuit dans l’église de saint Théonas, pendant les cérémonies du culte, par le préfet Syrianus à la tête de cinq mille soldats , et telle fut ensuite l’autorité de Georges , l'évêque arien qui l’avait remplacé, que tant qu’il vécut et malgré l’édit qui rappelait les exilés, saint Athanase ne put rentrer dans Alexandrie. C’est ce même Georges qui, dans eette ville encore à demi paienne, avait pu renverser des temples et chasser un gouverneur que Julien se fit une gloire de rétablir (3) ; il

dispositorum roboraret effectum, dissidentes christianorum antistiles cum plebe discissâ in palatium intromissos monebat, ut civilibus discordiis consopitis, quisque nullg vetante suæ religioni serviret intrepidus. Qupgd agehat ided obstinatè, ut dissensiones augente licentià, non timeret unanimantem posteà plebem. Amm. Marcell., 1, 22, c. 5.

(1) L'édit de Milan pccgrdait aux églises le droit de posséder : ad jys carporis éorum, id est, ecclesiarum, non hominum singulorum pertinentia. De marie nersecut,, c. kB. Habgat unusquisque liceniiam sanctiss}ma catholieæ (ecclesiæ) venerabilique concilio, decedens bonorum quod optayit relinquere. Cad. Théad., 1. 16,t, 2,1. 4. — Cf. Eusèbe, Hist. eecl., 1. 10, c. 6; Fie de Const., 1. h, c. 28.

(2) Leurs jugements devaient être mis à exécution par les magistrats civils. Le droit d’asile des sanctuaires fut transféré aux églises (Cod. Théodos., 1. 9, t 14,1. 4);les évêques ne purent être jugés que par leurs pairs, ef saint Athanase lui-même ne fut exilé qu'après avoir été déclaré coupable par un concile. L’exrommunication, qui s’étendait quelquefois à toute une famille, atteignait jusqu'aux gouyerneurs de province et les réduisait, en présence de leurs évêques, à la condition de suppliants (saint Basile, ép. 47. — Synésius, ép. 58). Il faut tenir compte aussi du droit d’assembler des synodes, qui s'exerçait périodiquement.—Catervis antistitum, jumentis publicis ultrà citrôque discurrentibus, per synodos quas appellant, dum ritum omnem ad suum trahere conantur, rei vehiculariæ concideret nervos. Amm. Marcell., 1. 21, c. 16.

(3) Lettre 45, à Zénon, médecin. «.…. Si la faction de Georges t’a fait

avait des soldats à ses ordres, et ressemblait plutôt à un prince qu'à un évêque (1). Lorsque Paul, évêque de Constantinople, fut envoyé en exil, le maître de la cavalerie Hermogène, qui voulut exécuter la seritence, fut massacré par le peuple, son palais réduit en cendres ; plus de trois mille hommes périrent dans cette émeute (2). I] fallut recourir à la ruse et attirer l'évêque dans un piége. L’histoire est remplie de ces exemples qui prouvent l'attachement des peuples à leurs évêques et la faiblesse du pouvoir civil. Julien s’occupa de détruire cette autorité usurpée, de diminuer ces richesses, qui à elles seules étaient une puissance. Mais déjà sa haine l'emporte; À la fermeté succède la colère; les difficultés de la lutte, l’enivrement du pouvoir, les instances de sa petite cour de philosophes, triomphent dans son âme du sentiment de la justice; à l’iniquité des confiscations, il joint d’odieuses railleries. S'il dépouille les chrétiens, c’est, dit-il, pour les aider à obéir à un précépte de leur loi, qui commande la pauvreté et le détachement (3). Il chasse

sortir d'Alexandrie, tu en es sorti par une injustice; |’y faire rentrer n’est qu’une juste réparation. Retourne donc à Alexandris et rentre dans tes honneurs ; et que ce soit pour moi une double gloire d’avoir rendu Alexandrie à Zénon et Zénon aux Alexandrins. »

(1) «.….… Quels étaient les crimes de Georges? Vous répondrez qu’il a ex- … fité Constance contre vous ; qu’il a condyjt une armée gans Ja ville saprée,

qu'il a rayagé le temple et triomphé avec cruauté de vatrg résistance, » Letfrg 10, au peuple d’Alexandrie.

L) Amwm. Marcell., 1. 44, c. 10.

(3) « Les Galiléens, qui appartiennent à L'église arienne , gorgés de richesses, se sont jetés sur les Valentiniens et se sont portés, dang Édesse, à des excès qui ne fussent pas arrivés dans une ville bien policée, Cela nous à engagé à leur venir en aide pour l’accomplissement d’un précepte admirable de leur

les chrétiens des écoles publiques commeindignes (1); il leur défend d'enseigner les lettres même dans les écoles chrétiennes (2). Il s’écrie qu'Homère et Hésiode sont des théologiens en même temps que des poëtes, et il renvoie dédaigneusement les chrétiens à Mathieu et à Luc (3). Il ne se souvient plus de ses propres paroles sur les vaines fantaisies des poëtes (4), ni de son mépris pour les généalogies divines (5), ni de l’infamie de ces dieux de la fable, que luimême a raillés, tout paien qu’il se prétend (6). Non content de tourner Jésus-Christ en dérision dans ses ouvrages (7), il ne garde pas plus de mesure dans les lettres qu'il écrit comme empereur (8). Il sait la puissance de saint Athanase dans l'Église, et c’est lui surtout qu’il poursuit ; il emploie contre lui la force et la ruse, ce qui montre bien que l’Église n’était pas désarmée ; après avoir échoué contre Georges, il ne craint pas, pour obtenir l’expulsion de saint Athanase,

loi, et nous avons fait distribuer à nos soldats l’argent de l’église d’Édesse et placé ses autres richesses dans notre trésor ; nous les avons ainsi rendus pauvres , et dignes du royaume des cieux qu'ils attendent. Lettre 43, à Ecebolus.

(1) C’est ainsi que Musonius, rhéteur athénien, disciple et ami de Prohérésius, fut interdit comme suspect de christianisme : Éôdxet y&p elvat x puotiavé. Eun., Prohér., ad calc.

(2) Illud autem erat inclemens, obruendum perpetuo silentio, qudd arcebat docere magistros rhetoricos et grammaticos ritûs christiani. Amm. Marccll., 1. 25.

(3) Lettre !2.

(4) Discours 1, à Constance ; et Cf., p. 255 : Âmiota xal rnap4ôoËa romrtixs Moüonc dfüpuata ; et p. 257 : AAÂX Tù pèv Tov roumtTov xalpetv Èdowpev Épet vée Te perà tou Beiou roAd xal dvbpwmivov,

(5) td.

(6) Les Césars.

(7) Le Misopogon.

(8) Lettre 51, aux Alexandrins.

de descendre à des menaces (1) et d'imposer une amende au gouverneur del’Égypte (2). Dans ses lettres aux Alexandrins il appelle saint Athanase un intrigant, un scélérat , à peine digne du nom d'homme (3). Cet intrigant , dit-il, a osé, sous mon règne , baptiser des dames grecques d’une naissance illustre (4). «Si vous vous obstinez dans celte superstition et à croire la doctrine de ces habiles intrigants, ravoüpyuy &fpumuy (5), au moins ne regrettez pas Athanase. N’avezvous pas ses disciples, si vous ne pouvez vous passer de leurs discours? Plût à Dieu qu'il n’y eût d'autre docteur de ces impiétés qu’Athanase ! Choisissez qui vous voudrez, vous trouverez une foule de gens aussi capables que lui d’expliquer les Écritures, +4 r&v Jpag@v Gdxox)ixy (6). » Julien n’était pas le premier empereur qui appelât sur saint Athanase l’indigna-

(1) Édit aux Alexandrins (lettre 26. «Il était juste qu'un homme expulsé par tant d’édits attendit un ordre impérial pour retourner dans ses foyers et ne vint pas se jouer impudemment de l’autorité des lois... J'apprends qu'’Athanase, avec son audace ordinaire, a repris son trône épiscopal, comme ils l’appellent , au grand scandale du peuple d'Alexandrie. »

(2) Lettre 6, à Ecdicius , préfet d'Égypte. Quoique vous ne m'écriviez rien sur tout le reste, vous deviez au moins m'écrire au sujet de cet ennemi des dieux, Athanase. Ne connaissiez-vous pas depuis longtemps mes volontés à cet égard? Je prends les dieux à témoins que sl , avant les kalendes de décembre cet ennemi des dieux , 6 Oeoïç éypèc, n’est pas chassé de la ville et même de toute l'Égypte, la cohorte que vous commandez sera frappée d’une amende de cent livres d’or. Vous savez combien je suis lent à condamner, et combien plus encore je suis lent à pardonner. Il m'est très-pénible de voir, par ses efforts, tous nos dieux méprisés. Rien ne me sera plus agréable que d'apprendre que ” vous avez chassé de l'Égypte ce scélerat , vdv'uapèv, qui a osé sous mon règne baptiser des dames grecques appartenant à d’illustres familles. »

(3) Lettre 51, aux Alexandrins.

(h) Lettre 6, à Ecdicins.

(5) Lettre 51, aux Alexandrins.

(6) Saint Athanase , t, 1, p. 694.

tion de Dieu et des hommes (1). Avant d’être l’ennemi le plus redoutable de la réaction païenne, il avait été, sous Constantin et sous Constance, la colonne de l'orthodoxie. Sa gloire était qu’on ne pût attaquer l'intégrité de la foi chrétienne sans persécuter Athanase. Dans cette église de Saint-Théonas, où des légions étaient menées contre lui, il avait attendu la mort sans sourciller, et s'était retiré le dernier de son clergé au milieu du sang et du tumulte. Pendant six ans, caché parmi les moines de saint Antoine et de saint Pacôme, ïil avait échappé à toutes les recherches. Des légions, des armées entières parcouraient l'Égypte dans tous les sens, fouillaient les monastères, portant avec elles les instruments de torture ; les moines auxquels on demandait sa retraite présentaient Îeur gorge. De cet asile impénétrable, il éclairait toute l’Église par ses écrits qui se syccédajent avec rapidité et rendaient jnutiles les décrets des empereurs en faveur de l'arianisme. Julien sentait qu’il ne briserait pas ce courage que Constantin et Constance avaient éprouvé avant lui, et sa haïne contre saint Athanase et contre les chrétiens, dont il était la force et l'exemple, ne faisait que s’en aceroître. Enfin , après avoir résisté longtemps aux supplications de ses amis, Julien consent, comme malgré lui , à donner des juges aux chrétiens (2). 1 déclare qu’il a rappelé les évé-

(1) Tribuni, præfecti, comites, exercitus quague, Ad perrestigendum eum moventur edictis imperialibus. Rufin. , 1. I, c. 46.

(2) Lettre 23, à Hermogène, préfet d'Égypte. « J'aurais voulu laisser tous

ques exilés, non dans leurs églises, mais dans leur patrie (4). Est-ce donc une intervention dans les disputes théologiques, et Julién veut-il, à l'exemple de Constance , préférer les ariens aux orthodoxes? Non, c'est que la persécution est enfin commencée, et que Julien a perdu toute mesure. On ne forçait pas les chrétiens à sacrifier, mais on donnait le choix à tous ceux qui occupaient des charges publiques, entre la destitution et l'apostasie. On ne les condamnait pas, comme du temps des précédentes persécutions , sur leur profession de foi; mais on recherchait tous ceux qui, sous les empereurs chrétiens avaient ruiné un autel, abattu un temple, et on les poursuivait comme sacriléges (2). C’est une persécution déguisée, si l’on veut, et elle n’en est

que plus odieuse. Saint Augustin le démontre par

des raisons invincibles. «Que deviendra, dit-il, la persécution de Julien, qu’ils ne mettent pas entre les dix? Dira-t-on qu'il d'a point persécuté l’Église, lui qui défendit aux chrétiens d’apprendre ou d'enseigner les lettres humaines; sous qui Valentinien , qui fut depuis empereur , perdit la charge qu’il avait dans l’armée pour avoir confessé la foi chrétienne, pour ne rien dire de ce qu'il avait commencé de faire à Antioche, s’il n’eût été effrayé par la constance admirable d’un jeune homme qui chanta tout le jour des psaumes au milieu des ces gens en repos, mais puisqu'il y à tant d'accusateurg, qu'on Jeur donne des juges. »

(1) Édit aux Alex. Lettre 26.

(2) Saint Jean Chrysostôme, discours sur Juv. et Maxim. mart., par. 1.

plus cruels tourments, parmi les ongles de fer et les chevalets (1)? » De nouveau les prétoires et le forum se remplissent de chrétiens tourmentés, condamnés aux bêtes. Le feu prend au temple d’Apollon à Antioche, pendant que les chrétiens exhument, par : l'ordre de l’empereur, le corps de saint Babylas, qu’ils y avaient enterré sous le règne de Gallus : aussitôt les chrétiens crient au miracle et Julien au crime (2). Gaza, Ascalon, Césarée et Héliopolis sont ensanglantées par les représailles des. paiens, sans que l’empereur daigne punir. Les cuisiniers percent de leurs broches, les femmes de leurs quenouilles les cadavres que l’on porte par les rues : Julien se tait, ou s’il lui échappe quelque invective contre cette frénésie, il se laisse attendrir par les païens qui l'entourent (3). L'Église semble courir audevant de la persécution ; elle-même excite Julien et le provoque. Elle sent que son ennemi est perdu, si la prudence l’abandonne. Les chrétiens ne peuvent sans indignation se voir ravir les richesses et la puissance qu’ils avaient reçues de Constantin ; tout empiétement sur leurs priviléges, même temporels,, est à leurs yeux un sacrilége. À Césarée, ils renversent le temple de la Fortune, à Pessinunte ils détruisent l’autel de Cybèle, presque sous les yeux de l’empereur. Si l’un d’eux est condamné dans l’ordre ordinaire de la justice, ils n’hésitent pas à le déclarer

(1) Saint Aug., Cité de Dieu, 1. 18, c. 51.—Cf. Saint Aug. , sur le Ps. 124. (2) Amm. Marcell., 1. 22, c. 13. — Cf. le Misopogon. (3) Saint Grégoire de Nazianze, disc. 8.

innocent: si la condamnation est fondée sur le mépris des idoles; ils en font un martyr et lui rendent publiquement les honneurs dus à un saint. Julien, qui se voit désobéi et bravé, et qui a peut-être le pressentiment de sa défaite, se laisse entraîner à des suggestions funestes. L'histoire de ces derniers moments de règne est pleine d’horreurs et ne nous présente plus que des assassinats nocturnes, des flots chargés de cadavres, les temps de Néron tout prêts de renaître, les persécutions de Dioclétien effacées par la persécution nouvelle. Toute cette philantropie des premiers mois, cet esprit de justice, cette ardeur pour le bien, cette modération, cette clémence tombèrent devant la fermeté et, pour tout dire , devant les outrages des chrétiens ; et Julien se laissa d'autant plus entraîner par sa vieille haine que ses convictions étaient sincères, et qu’en combattant le christianisme, il croyait de bonne foi combattre pour l'humanité.

La réaction qui suivit la mort Julien sans intervalle, a sans doute chargé sa mémoire de crimes qu'il n’a pas commis. Les chrétiens, qui n'avaient pas tremblé devant sa puissance, qui lavaient raillé, injurié sur le trône, mort ne l’épargnérent pas. Ils épuisèrent contre lui les invectives et les anathèmes , d'autant plus irrités qu'il avait été plus habile, et que ce titre d’apostat le leur rendait doublement odieux. Ce sont eux qui ont fait l’histoire.

Il ne faut pas voir dans la guerre que Julien a faite au christianisme, la lutte d’une doctrine philo-

é6k VIE DE L'EMPEREUR JULIEN.

sophique contre une autre. Julien défend l’unité de Dieu , la spiritualité et limmortalité de l’âme; il professe en morale ces grandes doctrines platoniciennes , égalées, mais non surpassées par le christianisme (1). La différence entre les Alexandrins et les chrétiens n’a jamais roulé sur le fond des vérités métaphysiques et morales ; et ces dogmes obscurs de l'émanation et de la fatalité, à côté desquels se placent toujours d’ailleurs l'incompréhensibilité de Dieu et la Providence, ne se retrouvent même plus dans Julien qui admet, sans restriction, la Providence de Dieu et la séparation de Dieu et du monde, La doctrine même de la révélation n’est pas nouvelle pour un Alexandrin, qui place l’extase au-dessus de la science et qui compte parmi les raisons de croire l'antiquité d’une doctrine et l’autorité des oracles. Qu’'y a-t-il donc entre Julien et le christianisme? Une seule différence , dont tout le reste dépend. La vieille lutte de l’esprit exclusif et de l'esprit libéral , représentée dès l’origine de la pensée par la religion et la philosophie, avait été poussée à ses derniers résultats par le développement extrême de la liberté dans une école éclectique, et de l'intolérance dans une religion fondée sur un symbole, et qui, pour la première fois dans le monde, avait prononcé cette sentence : hors de mon église, point de salut. D'un côté l'esprit de conciliation et de liberté, de l’autre, l'esprit de domination intellectuelle et d'exclusion; il n’y a que cela d’engagé dans la guerre

Ui) Poyei aprés, L k, © 2

que Julien a entreprise. Il peut avoir pensé autrement; mais dans la vérité, l’opposition entre lui et les chrétiens n’est que là.

À ce point de vue, Julien a raison. S'il n'avait défendu que cette cause de la philosophie et de la liberté, s'il l'avait aimée uniquement, s’il l'avait bien comprise, Julien, dans ce grand duel, ne serait pas le vaincu. Quand on s’est identifié à une cause, on ne peut être vaincu qu'avec elle.

Mais Julien a-t-il bien compris son rôle? N’a-t-il pas cédé plutôt à des sentiments qu’à des convictions ? A-t-il connu son temps? A-t-il connu la philosophie? A-t-il connu la religion?

Julien s’est trompé sur tous les points. A-t-il connu son temps, lui qui s’est passionné dé bonne foi pour les Maxime, les Chrysanthe, et tous ces débris d’une école désormais épuisée, sans méthode, sans direction, sans idées, égarée par la superstition, pliant sous le faix d’une érudition désordonnée, et pour comble de malheur vouée au culte d’un passé qu’elle ne comprend plus? Voilà l'idéal qu'il a rêvé, voilà les instigateurs et les guides de ses réformes ! C’est pour conformer le monde aux mœurs et aux croyances de cette poignée de sophistes, qu’il a déclaré la guerre aux chrétiens, c’est-à-dire, d’un seul Coup, à plus de la moitié de ses sujets!

La philosophie? Est-ce bien pour elle qu’il combat? Il paraît philosophe dans l’austérité de sa vie, dans sa justice inflexible, dans son amour exalté pour les lettres, et dans cet exercice modéré de sa toute-puis-

sance qui signala les commencements de son règne. Ses premiers décrets ne parlent que de liberté; mais quand la persécution est allumée, quand il contraint ses soldats à sacrifier aux dieux, quand lui-même, dans les temples, entouré d’une foule curieuse de fermes et d'enfants, porte le bois pour les sacrifices, attise le feu, plonge le couteau dans les entrailles de la victime, les interroge d’un œil avide, et fait dépendre le salut de l'empire de ces cérémonies ridicules ; dans ce persécuteur , dans ce tyran, dans cet initié, peut-on reconnaître un philosophe? Est-ce là Julien le Stoïcien, Julien le Platonicién? Non, c’est le disciple d’Édésius et de Maxime, troublé par la superstition et la colère. Ainsi cette liberté promise avec tant d'éclat est étouffée dans les supplices ; cette philosophie revendiquée et triomphante n’est qu’un amas de superstitions imbéciles.

Et peut-on dire qu’il ait connu la religion chrétienne? Le christianisme, pour lui, c’est Constance, c’est sa famille égorgée, son frère Gallus assassiné dans ses liens au fond d’une prison ; c’est la proscription de la philosophie et des lettres, c’est la guerre déclarée à tout le passé, à ses doctrines, à ses croyances. Il ne veut voir ni la pureté du dogme, ni la sagesse et la pro- . fondeur de la morale, ni cette force invincible, et qui alors n’était que là, d’une unité qui ne peut se

rompre sans tout entraîner. Julien a bien compris que la société périssait, mais il n’a pas vu de quel mal. Il a accusé l’esprit nouveau de cette décadence; il a cru sauver le monde en le ramenant en arrière.

C'était se tromper deux fois. Les défenseurs que le dix-huitième siècle a donnés à Julien ont eu tort de le compter parmiles leurs, parce qu'ils ont combattu le même ennemi: car ils ont combattu cet ennemi quand il retenait le monde en arrière, et Julien quand il le poussait en avant.

L’apostasie de Julien a décidé de sa destinée ; il avait en lui tout ce qui fait les héros; et si sa mémoire est restée définitivement vaincue, c’est qu’il a mis au service de l'erreur, ses talents, ses lumières, et pour être justes envers un grand homme coupable et dévoyé, ses vertus.

aa8 DOCTRINE DE JULIEN.

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