CHAPITRE PREMIER
Rapports de l’École d’Athènes et de l’École d'Alexandrie. Séjour de Chrysanthe à Athènes. Influence. de Syrianus sur les opinions de Proclus.
Nous avons presque achevé l’histoire de l’école d'Alexandrie, car ce qui importe à l'histoire d’une grande école de philosophie, c’est le développement de la pensée qui la constitue, et les écrivains obscurs qui, à partir du cinquième siécle, enseignent encore le platonisme dans Alexandrie, ne font que reproduire sans originalité ni éclat les doctrines de l’école déjà défigurées et affaiblies par Édésius, Chrysanthe et Maxime. Au moment où les successeurs directs de Jamblique, vaincus avec Julien, s’effacent et disparaissent en quelque sorte de l’histoire, l’école
d'Athènes relève un moment les destinées de l’éclec- Il. 94
tisme. Pendant cette courte période, qui, de la mort de Julien, s'étend jusqu’à la fermeture des écoles sous le consulat de Décius (1), c'est Athènes qui remplace Alexandrie et Pergame.
Rechercher les origines de l’école d'Athènes en remontant jusqu'à Longin, indiquer ses rapports avec les Alexandrins, rassembler tout cé qui nous reste sur Plutarque, sa famille et ses disciples, reconstruire la doctrine de Syrianus et marquer avec précision le rang qu'il occupe parmi les commentateurs d’Aristote, développer dans toute son étendue et dans toute sa profondeur le vaste système de Proclus, retrouver dans ses œuvres, avec la philosophie de Platon à laquelle il se rattache, l’ordre entier des spéculations de Plotin, de Porphyre, de Jamblique, de Théodore; faire ressortir les liens puissants par lesquels il enchaîne toutes ces doctrines si compliquées, si subtiles et à quelques égards si diverses, pour en faire une magnifique et régulière encyclopédie; dans cette philosophie où se trouve résumé et contenu tout le travail de ses devanciers, montrer encore la trace du génie original de Proclus qui s’approprie toutes les spéculations de l’école en les transformant ; s'arrêter après lui au dernier représentant de la secte, au savant et ingénieux Olympiodore, à Salluste, le seul des éclectiques dont la pensée ait été nette et le style concis, à Damascius , le dernier de tous et non pas le moins habile; raconter enfin les derniers moments de la philosophie païenne, et en
(1) En 529. :
PLUTARQUE ET SYRJAAUS, 474 quelque sorte les funérailles de cette grande école, çe serait la matière d’une Jongue et magnifique histoire, sans laquelle le dernier mot ne saurait être dit ni sue l'antiquité grecque, ni sur le système philosophique fondé par Plotin et dont l’école d'Athènes hérita, Nous reprendrops ailleurs cette matière, et nous retrouyerpns ainsi, dans Syrianys, dans Proclus, sous yne forme plus savante et plus régulière, les doctrines dont nous avons raconté l’enfantemgnt et suiyi les progrès. Nous ne prenops ici l'école d'A: thènes que dans ses caractères les plus généraux, et laissant de côté son histoire intérieure, ses iravaux sur la mythologie, ses commentaires, nous esquisserons à grands traits Ja philosophie de Proglus, dans l'unique but de montrer la dernière transformation que la doctrine de Plotin pouvait subir.
Les rapports de l’école d'Athènes avec l’écalg d’Alexandrie sont nombreux et éyidents; l'exposition sommaire des doctrines de Proglus fera ressortir Jes différences qui les séparent. De Plotin à Proglus la . filiation est interrompue. La chaîne sacrée se suit depuis Plotin jusqu'à Maxime par Porphyre, Jamblique, Sapater gt Édésius; mais quel avait été le maître de Plutarque, dont Syrignus et ensuite Proclus furent les successeurs, l’histoire pe nous le dit pass et rien n’ayiorise à penser que Plutarque ait éf£é le disciple ou de Jamblique ou de quelque autre platonicien d'Alexandrie. Pour relier plus directement les deux écoles néoplataniciepnes, pn a supposé que Chrysanthe, s'étant retiré dans la Grèce après la chute de
Julien, était venu à Athènes et y avait enseigné la doctrine qu’il tenait de Maxime. Cette supposition, comme nous le verrons tout à l'heure, est à peu près gratuite, et quand nous saurions avec certitude que Chrysanthe a professé quelque temps à Athènes, on ne pourrait rattacher à cet enseignement affaibli et dégénéré la tradition de l’école d'Athènes d’un ordre évidemment plus élevé. Si l’école d'Alexandrie avait eu ainsi, dans la personne de Chrysanthe, un représentant direct à Athènes, ne le saurions-nous pas? Eunape, qui s'étend avec tant de complaisance sur tout ce qui se rapporte à son maître, aurgit-il omis une circonstance si capitale? Et pour que Plutarque ait pu sans sortir d'Athènes connaître la philosophie éclectique, est-il nécessaire d’y amener un disciple de Maxime, et de supposer que déchu du pontificat par la mort de Julien, au lieu de se tenir caché dans les temples et d’y chercher l'obscurité et l’oubli, il'ait enseigné publiquement la doctrine qu'on venait de proscrire? Athènes ne manquaït pas d'écoles de philosophie où Plutarque a pu se former. Depuis. plusieurs siècles aucune dés grandes écoles n'avait cessé d’y être représentée. Longin n’y avait pas fait école, puisque les traces de ses successeurs ne se retrouvent pas dans les siècles qui ont suivi; maïs si le platonisme y avait jeté moins d'éclat qu'ailleurs, peut-on dire qu’il en ait été absent tout à fait? Il faut se rappeler ce qu'était Athènes, la ville littéraire par excellence. Son éclat, comme centre littéraire et philosophique, avait commencé longtemps avant Alexan-
drie, avant Pergame, et survécut longtemps à leur décadence. Adrien y avait fondé des chaires publiques, non-seulement de littérature, mais de philosophie. Le nom d’Athènes et l'antique réputation de ses écoles avait toujours fait refluer vers elle les esprits avides de s’instruire. Du temps de Julien comme du temps de Cicéron, comme du temps de Porphyre, Athènes restait la capitale du monde littéraire. Les anciens auteurs nous ont conservé de curieux détails sur ce petit monde d’écoliers et de sophistes, sur ces révolutions de sectes et de partis qui n'étaient pas toujours pacifiques, sur le traitement des maîtres (1), la forme des concours (2), la réception des élèves (3), et les heures même destinées aux divers enseignements (4). Cette organisation rappelle, avec moins de régularité peut-être et de magnificence royale, mais avec plus de vie et de puissance véritable, le Musée et les institutions littéraires d'Alexandrie sous les Ptolémées.
L'école d'Alexandrie avait eu trois phases principales : Plotin l'avait constituée comme une forte école de métaphysique, à la fois rationaliste et mystique; Porphyre, Amélius, Théodore se rattachent à cette impulsion et la continuent sans l’altérer ; Jamblique marque la seconde période; avec lui la théurgie remplace l’extase; la science des évocations, la démonologie, les mystères commencent à
(1) Cf. Philostrate, Pies des Soph., 1. 2, c. 2, et l'Eunuque de Lucien,
(2) Eunape, Prohérésius.
(3) Saint Grég. Naz., S. Basil.
(4) Eunape, Chrysanthe.
87h PLUTARQUE ËT SYRIANUS.
prendre la place des spéctilations métaphy$iqües ! l'école fevêét de plus ei plüs le taractère sacerdotäl. À Jaiblique se rattäthent étroitement Sopatèr, Édésius, Chtysantlie, Maxime ét inême Sosipaträ, Ant: tiihüs et tous ces sophistes d'Étinape qui ressemblent plutôt à des initiés qu’à des philosophes, et chez lesquels l'inspiration véritable s'éteint et disbaräit à fésure qué la supérstition s’accroît. Enfin l’école d'Aletatidtie, humiliéé pat les triomphies du Ehris: tianisfne, rédüite au silence et à l’obsctirité, säné pbürtéëé, sans trédit, sans influence, prerid {out à coup par lävétiemetit dé Julien une attitude nouvelle, ét s'effôréé d’ethployer Île pouvoir souvérain düht ut dë sés adeptes est revêiui à l'extinction du Ehristianiisme ët aù triomphe dë la philosophie. Cette intet: ventiün active de l'école dans la politique et les affaires, he lui rend un instant d’éclät que bout la péidré présqüe aussitôt. Jülién mort, que reëté-t:fl? Édésius l’a précédé, Maxime poursuivi pat là haité publique expie par là pérsécutioñ sa coufté pfospérité! Priscus, Chrÿsänthé s’effacent volontäirernént él cachent iéürs régréts dans la solitude (1). Thétniétius est d'uñé autre école; Prohérésius est uit lettré plutôt qui ün philosophie ; Éühape : n rest qu un : biographie, säns là coprendrée. Dans cèt afaiblissement, daäné celle défaillance dè l'école d'Alexandrie, l'école de Phüutarque et de Syriarius reste Sans rivale.
On ne sait presque rien de Plutarque, sinon qu’il
(1) Cf, ci-dessus, 1. 3, c. 6.
PLUTARQUE ET SYRIANUS. 875 tut lé ritaître dé Syriahbs (1}, et mtièthé, peñdanit les deux detnières années dé sa vie, celui de Prociüs (3). On l’appelle Plüutärque fils de Nestorius, pour Îe distinguèr de Plutarque de Chéronée; ses disciplès ët ses éonteriiporains l'appelaient, dans le même but, lé grand Plutärqüe (3). Il était né dans Athènes , et il y mourut en 133 ou 134, parvenu à une extrème vieillesse. Il ehseignait, Comme la plupart des éclectiques, l'accord de Platoi et d'Arisiôte, et si lon eï juge par les récits éitravagants que Daimascius (Hi) nous a laissés sur son fils Hiérius (5) et sa fille Asclépigétile (6), il n’était étranger à aucunè des superstitions théurgiques dont l’école néoplatonicienne était infectée. Il eut un grand nombre de disciples, et Synésius les désigne par soh non, Tourapyelor, Comme on ä coutuiie de le faire pour Plotin, Porphyré et Jamblique (7). Su son lit de mort, il rècommanda Proclus à Syrianus qüi lui succédait. Protlüs n'avait pas encote vingt ans ; mais dans tel enfant ettéhué de jeùnes et de travaux, Plutarque et Syrianus avaient dévitié la future lumiére de l'école (8).
Shidas, qui nous à dohné l'ordre de succession éntre les tüältres de l'école d’Athénés, Plutarqué, (1) Suidas, 7. Plutarque.
(2) Marin., Vie de Pr., ©. 12. oo | (3) Id. ib., èt Damascius, Vie d'Psidore, Phot.; Cod. 242.
(4) Suidas, VF. Domninus.
(5) Il avait, dit Damascius, la tête de la grosseur et de la forme d’un pois chiche , etc. | |
(6) Asclépigénie abandonnée par {es médecins, fût guérie par Jés prières de son mari. Marinus, 1.1, c. 29.
(7) Ep. A7.
(8) Marin., Î. J,, c. 12.
Syrianus, Proclus, Marinus (1), ne nous dit pas quel était le maitre de Plutarque, et ce renseignement ne se trouve nulle part. On est réduit aux conjectures sur un point si important, d’où dépendent les liens de filiation entre l’école d'Athènes et celle d'Alexandrie. L'opinion de Priscien qui représente Plutarque comme un disciple de Jamblique (2) ne résiste pas à l’examen. Jamblique est mort avant Constantin, puisque Sopater brille à la cour de Constantin après la mort de Jamblique (8); la mort de Constantin lui-même est de 337, et celle de Plutarque de 433, de sorte qu’en lui accordant même un siècle de vie, il n'aurait pu entendre Jamblique; et il resterait encore à savoir s’il est possible d’attribuer une aussi longue vieillesse à un homme qui mourut, pour ainsi dire, en enseignant la philosophie. Si Jamblique est le maître de Plutarque, c'est sans doute comme Numénius l'était d’Amélius et de Théodore, qui avaient puisé ses principes dans ses livres et n'avaient point entendu ses leçons. L'opinion de Brucker (4), que le maître de Plutarque est Chrysanthe, ne nous semble pas plus exacte, mais elle offre du moins, il faut l'avouer, plus de vraisemblance. Chrysanthe en effet dut habiter Athènes, puisque Eunape nous apprend qu'ils y vécurent ensemble dans l'intimité (5). Il est
(1) 7, Syrianus.
(2) Cf. Fabric., Bibl. gr., t. II, p. 370.
(3) FV'oyesz ci-dessus, 1. 3, c. 6.
(4) Hist. crit, phil.,t, II, p. 313.
(5) Eun., Chrys.