‹ Histoire de l'Ecole d'AlexandrieChapitre 17 sur 31 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Principaux événements de Ja vie de Proclus. Son caractère, ses vertus, ses miracles. 11 distingue la philosophie et l’extase. Sa méthode.

Il nous suffira d’esquisser en peu de mots la biographie de Proclus avant de montrer le nouvel aspect que prit, sous son influence, l’école de Plotin . transportée d'Alexandrie à Athènes. Marinus nous a laissé uve Vie de Proclus, ou plutôt un panégyrique dans lequel, au lieu de s’astreindre à suivre l’ordre des événements , il parcourt la série des vertus divines et humaines, pour montrer que rien n'a manqué à la sagesse accomplie de son maître. Avec ce secours, qu’il est aisé de contrôler par d’autres témoignages, on connaît à peu près, de la vie de Proclus, tout ce qu’il est utile d’en connaître.

Proclus est né à Byzance (1), en 412 : on conclut cette date de son thème de nativité, qui nous est parvenu, et de sa mort arrivée en 485; Proclus est mort âgé de 75 années lunaires (2). Sa mère se nommait Marcella, son père était un Lycien de Xanthe,

(1) Marinus, Vie de Proclus, c. 6.

(2) Cf, Brucker, t, IT, p. 320.

noble et riche; et quoique Proclus fût né à Byzance, on lui donne souvent le surnom de Lycien, à cause de la patrie de ses parents, et parce qu’il fut de bonne heure ramené à Xanthe, qu’il considérait comme sa véritable patrie. Dès les premiers temps de sa vie, des prodiges annoncèrent ses brillantes destinées ; la déesse de Byzance, qui présida à sa naissance et ne cessa de veiller sur lui, lui apparut plu: sieurs fois pendant sa jeunesse et l’exhorta à l’étude de la philosophie (2). Dans une maladie qu’il fit à Xanthe, Apollon lui apparut sous la figure d’un beau jeune homme, le toucha et le guérit (3). Proclus étudia d'abord en Lycie chez un grammairien , puis il se rendit à Alexandrie, où le rhéteur, Léonas, charmé de son mérite, en fit son disciple de prédilection. En même temps, il entendait le grammairien Orion , et s’appliquait à la langue latine (h). Les lettres et l’éloquence lui suffisaient alors, et il commençait à s’y distinguer, lorsque des affaires ayant appelé Léonas à Byzance, Proclus l'y suivit dans la crainte d'interrompre ses lecons, et ce fut là, dit Marinus, que la déesse se fit voir à lui de nouveau, et lui fit prendre la résolution de se rendre à Athènes pour se donner à la philosophie (5). Proclus retourna cependant à Alexandrie, mais il abandonna les rhéteurs, et prit pour maîtres le péripatéticien Olympio-

(1) Marin. , 1. 1.

(2) Marin. , 66.

(3) Zb., c. 7.

(5) Z6., ce. 9.

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dore, et le mathématicien Héron. Il ne tarda point à jeter le plus vif éclat dans cette nouvelle carrière, ét comme à l’école de Léonas il avait été plutôt un mattre qu’un disciple, Olympiodore et Héron letraitèrent sur-le-champ comme un ami, et le premier voulut même lui donner sa fille. Olympiodore n’eut bientôt plus rien à lui apprendre; malgré la profondeur de ses lecons et leur obscurité, Proclus les comprenait à l'instant, les retenait tout entières, et au sortir de l'auditoire les reproduisait, en les commentant, à ses compagnons d'études (1). La philosophie d'Olympiodore s’appuyait principalement sur Aristote, sans être exempte cependant de cet éclectisme, qui se retrouve aux premiers siècles de notre ère dans toutes les écoles, et elle tendait par conséquent à concilier les doctrines péripatéticiennes avec Platon et Pythagore. Proclus dévora dès lors les écrits d’Aristote. Porté par tous ses instincts vers une philosophie plus poétique et plus ambitieuse, ilavait pourtant, comme Plotin, sous ces élans mystiques, assez de pénétration et de rigueur, pour n'être point effrayé des habitudes sévères de la pensée d’Aristote. Dans son vol le plus haut, et lorsqu'il semble se livrer tout entier au mysticisme, on sent encore le métaphysicien, et même le logicien sous le poëte. Enfin, dit Marinus, les dieux l’amènent à Platon , c’est-à-dire dans Athènes (2). Dans ce voyage, des présages heureux l’accompagnent. Recu au Pyrée

(1) Zb.

VI DE PHOCLUS. 887

par le théteur Nicolaüs, il s’artête fatigué avant d'entrer dans la ville , et le lieu où il se repose est un temple élevé à Socrate ; il boit de l’eau d’une source consacrée à Socrate, Quand il arrive, on était sur lé point de fermer les portes : « J'allais fertner si tu n'étais venu ,» dit le poftier ; et Maririus he manque pas de voir uñë prédiction dans ces paroles, Si Proclus n’était venu, l’école d'Alexandrie était éteinte (1).

Proclus ge rendit sans délai chez Syrianus, qu’il trouva en compagnié de Lacharés, à la fois rhéteur et philosophe, et déjà, dans-cette première entrevue, il donna des marques de piété qui charmèrent ces deux maîtres de la jeunesse d'Athènes (2). Syrianus se chargea de le mener lui-même à Plütarque; et tel fut l'effet produit sur ce vieillard par l’ardeur et le génie de Proclus, qui n'avait pas encore ses vihgt ans, que tout cassé qu’il était, il voulut pour lui se remettre à enseigner; ils commentèrent ensemble le xepi quyñç et le Phédon, et Plutarque, voulant exciter l'ambition de Proclus, l’engagea à rédiger ces commentaires, et lui dit : « La postérité les connaîtra sous votre nom.» Déjà vers cette époque, Proclus avait embrassé l’abstinence pythagoricienne; les jeûnes, les veilles, un travail opiniâtre lui avaient ravi la vigueur de la jeunesse ; Plutarque et Syrianus s’anissaient pour l'arrêter, pour le modérer ; maïs il leur dit: «Que mon corps me mène jusqu'où je veux aller, et puis qu’il meure (3). » |

(1) 16., ce. 40.

(3) Zb., c. 12,

Plutarque vécut encore deux ans après la venue de Proclus, et le recommanda en mourant à Syrianus, son successeur. Syrianus ne voyait pas seulement en lui un disciple, mais le maître futur, et la plus solide espérance de l’école. Il le reçut dans sa maison, et dès ce moment ne le quitta plus. Alors se forma entre eux cette amitié touchante, dans laquelle Syrianus apporta tant de dévouement, et à laquelle Proclus se livra avec une telle simplicité de cœur, que loin de se prévaloir de la supériorité de son génie, il ne se présenta plus ensuite que comme le disciple de Syrianus, lui rapportant la plupart de ses doctrines , et conservant pour sa mémoire le tendre souvenir d’un fils qui pleure son bienfaiteur et son père. | Syrianus, en prenant la direction des études de Proclus, lui fit d’abord relire tout Aristote ; nouvelle preuve, si toute l’histoire et tous les écrits de l’école ne le démontraient d’ailleurs surabondamment, que le mysticisme des Alexandrins n’est pas un mysticisme d'inspiration, et qu’il ne se produit jamais chez eux qu’à la suite de la philosophie proprement dite. Plotin mettait d'abord en avant la dialectique, puis l’extase : c'était le caractère commun de toute cette famille de penseurs, qui reçut de lui l’impulsion, de considérer ainsi la philosophie et.la raison comme le début nécessaire, et de mettre la sagesse et l’êéwa: au-dessus de la philosophie, Aristote , avec ses principes sévères, ses classifications rigoureuses, sa logique puissante, devait leur être et leur fut en

effet un auxiliaire pour la dialectique. comme la dialectique en était un pour l’extase. En moins de deux ans, Proclus parcourut de nouveau avec Syrianus, tout ce qu'il avait déjà étudié sous Olympiodore, la logique , la morale, la politique, la physique et la théologie d’Aristote. Mais ici l’éclectisme changeait de nature. Au lieu d’un péripatéticien qui s’efforçait de concilier avec les idées d’Aristote les doctrines de Platon et surtout de Pythagoré, Proclus trouvait dans Syrianus un véritable platonicien, pour lequel Aristote n’était plus que le degré le plus humble de la science, grand en lui-même, profitable aux lecteurs, mais défectueux, incomplet, et volontairement exilé, par son opposition à la théorie des idées, dans le monde des faits et de la sensation. Tandis qu'Olympiodore élargissait la pensée d'Aristote pour la rendre analogue aux dogmes Platoniciens , Syrianus au contraire l’interprétait sévérement, littéralement, opposant sans cesse, aux négations d’Aristote, la philosophie plus complète et plus haute de Platon. Enfin, après avoir encore retenu son disciple dans ces régions inférieures, comme pour exciter par ces retards l’ardeur qui le portait vers l'idéal, il lui ouvre le sanctuaire , c’est-à-dire Platon, et Proclus a trouvé sa patrie (1). Il s’abreuve à cette source d’une inspiration vraiment divine, et lorsqu'il a traversé avec Platon le monde des idées, comme avec ÂAristote, celui de la matière et des sens, Syrianus lui découvre les plus profonds mystères de la théurgie, et lui

(1) Zb., c. 13.

donne le caractère d'initié et de pontife. C’est alors qu’Asclépigénie, fille de Plutarque, versée dans la connaissance des oracles chaldéens et de la théurgie, instruisit Proclus dans tous ces mystères, et qu’il commença Jui-même à méditer les Oracles et les poëmeg orphiques (1). Le commentaire sur le Timé, si rempli d'érudition, qù toute la philosophie antique et toute celle de l’école respire, où sont traitées avec tant de profondeur et d'éclat toutes les questions de la nature de Dieu, de l’origine du monde, de l'avenir de l'humanité, ce commentaire qui est à lui seul tout Proclus, et qui nous rendrait toute l’école si le reste venait À périr, était écrit à vingt-huit ans.

À la mort de Syrianus, il recueillit son héritage philosophique, et devint à son tour le chef de l’école d'Athènes. Il reçut probablement alors ce surngm de guccesseur , duédoyas, qui est demeuré attaché à son nom. Peut-être se désigna-t-il ainsi lui-même, pour exprimer d'un seul mot le caractère de cette philesophie éclectique , savante, qui, loin d’aspirer à l’ariginalité, se glorifie de reproduire , en les conciliant, en les dévelappant, les philosophies antérieures, et de venir à son rang dans l’histoire comme une çonséquence naturelle et légitime du passé, et non comme une doctrine nouvelle, sans aïeux et sans traditions.

Dès ce moment, san histoire n’offre plus d'autre événement qu’un exil volontaire, auquel il se cpndamna pour échapper aux piéges de ses ennemis,

et donner le temps à la tempête qu'ils avaient soulevée contre lui, de s’apaiser. Cet exil dura une année, qu'il passa en Asie, occupé de l’étude des anciens rites, puis il revint dans Athènes et reprit la direction de-l’école (1).

Tout entier à la philosophie ; il ne se mêlait pas directement de politique, mais il donnait des conseils, quand il allait aux assemblées ; il sollicitait des récompenses pour ceux qui en étaient dignes, il blâmait sévèrement ceux qui négligeaient leurs devoirs (2). Ce rôle presque public ne dépassait pas les droits et les devoirs d’un philosophe illustre, placé à la tête d’une école puissante , régulière, organisée. Athènes ne vivait plus que par ses écoles; et les maîtres qui faisaient sa gloire et son influence, qui d’ailleurs disposaient de cette nombreuse jeunesse accourue de tous les points de l’empire, étaient nécessairement les premiers citoyens. Ne voyons-nous pas dans Eunape tout le peuple assemblé avec le proconsul pour assister à une lutte entre deux rhéteurs (3)? Et ne dit-il pas de Julien de Cappadoce, qu’il régnait dans Athènes, pour faire entendre qu'il était Je chef de l’école la plus illustre (4)? Proclus ne s’était pas marié (5); il usait sobrement des plaisirs de l'amour (6). À l'exemple de Plotin, surchargé de tutelles, ilregardait les fils orphelins de ses amis comme

(1) 2, ce. 15. | (2) Zb., c. 16.

(3) Eun., Prohérésius.

(4) Eun., Julien.

(5) Marinus, Vie de Proclus, c. 17. eo (6) 4b., c. 20.

sa propre famille (4). Ambitieux, mais seulement de gloire, porté à la colère, mais accoutumé à se vaincre (2), tempérant, plein de courage et de prudence (3), il resta maître de lui-même jusqu’à la fin, dans sa dernière maladie ; et sur son lit de souffrance, il se faisait chanter des hymnes, qu’il apprenait par cœur, reprenant ses amis quand ils se trompaient, et leur donnant jusqu’au bout, l'exemple de la fermeté et de Ja piété (4). Il observa toute sa vie, et depuis sa jeunesse, l’abstinence pythagorique, et ne mangea jamais de viande que sur d’instantes prières, et seulement pour y goûter. Prêtre de toutes les religions, comme il se qualifie lui-même, il ne les admettait pas toutes afin de n’en admettre aucune, comme ceux qui ne prennent des religions différentes que ce qu’elles ont de commun; au contraire, il embrassa toutes les croyances de chacune, en les interprétant, il est vrai, et se soumit sans hésiter à toutes les prescriptions, à toutes les pratiques. Aux jeûnes établis par la religion grecque, il ajoutait tous ceux qu’ordonnent les Chaldéens et les Égyptiens (5). Tous les mois il se rendait à la mer, pour y accomplir les purifications commandées par les oracles (6). Il avait contracté une amitié pythagoricienne avec le neveu de Plutarque (7). Ils s’exhortaient l’un l’autre (1) Z6., c. 17; (2) Zb., c. 16.

(8) Zb., c. 21.

(4) Ib., c. 20.

à la sagesse, et s’excitaient à bien faire par leurs discours etleurs exemples. L’éloquence de Proclus était surtout persuasive. Un jour que Rufinus vint assister à sa leçon, il adora Proclus comme un Dieu, et voulut, mais en vain, lui faire accepter de riches présents (1).

Marinus essaya de le déterminer à commenter Orphée, mais il lui répondit que Syrianus lui était apparu en songe, et le lui avait défendu avec menaces (2) ; il s’occupait cependant d’annoter les commentaires de Syrianus , quand la mort le surprit. Il avait passé cinq ans à faire une bonne collection des Oracles et des commentaires sur les Oracles. Il composait en même temps des tétrades sur les oracles chaldéens, et Plutarque lui annonça dans un songe que le nombre de ses années serait égal à celui des tétrades qu’il avait faites. Proclus compta qu’il en avait fait soixante-dix (3). Cette prédiction ne laisse pas d’embarrasser le biographe, parce que Proclus vécut 75 ans; mais, dit-il, ces cinq dernières années doivent être retranchées de sa vie, car bien qu’il fit encore des discours et des hymnes , illes passa dans un état d’affaiblissement presque complet, et disait luimême qu’il n’avait vécu que 70 ans.

Cette longue vie fut remplie tout entière par l’étude , la pratique de l’enseignement et la production de nombreux ouvrages. Proclus avait embrassé l’ordre entier des connaissances humaines : l’astronomie, la

(2) Ib., c. 27.

(3) Ib., c. 26.

9394 VIE DE PROCÇLUS.

musique, la géométrie, la politique, rien ne lui était étranger. En philosophie, il connaissait à fond toutes les écoles, en religion, toutes les sectes. La théurgie n’avait pas pour lui de secrets. Son éloquence, grave et inspirée, servie encore par la beauté de sa personne, rappelait la manière et les triomphes de Plotin. Il excellait dans la poésie, Tel était, parmi tant d’occupations, son zèle pour l'enseignement, qu'il faisait parfois jusqu’à cinq leçons dans la même journée (1).

Parmi les ouvrages de Proclus qui nous sont parvenus, les plus importants sont les Éléments de T héologie , la Théologie selon Platon, le commentaire sur le Timée, et le commentaire sur le Parménide.

Sa méthode est celle de Plotin; mais elle est dans Platin plus libre, plus hardie ; dans Proclus, plus régulière et plus savante, Chacun d’eux reste dans son san rôle, et la différence qui les sépare est précisément celle que l’on doit attendre, entre celui qui fonde une école, et celui qui la termine.

Comme dans Plotin, comme dans tous les Alexandrins , il y a deux hommes dans Proclus, le philosophe et l’illuminé, le platonicien et le mystique. Il ne conclut pas sa doctrine par les mêmes moyens dont il se sert pour la fonder, La méthode avec laquelle il commence ne le conduit pas jusqu’au bout de ses spéculations, et si les procédés du mysticisme pouvaient encore s'appeler des méthodes, on dirait que Proclus a employé deux méthodes.

Quelle est la méthode de Proclus dans la philo-

(1) Zb., c. 23.

VIE DE PROGLUS. 9395 sophie proprement dite, c'est-à-dire, dans cetta partie de ses recherches où il n’aspire pas à dépasser la portée de la raison humaine? C’est la dia- lectique, méthode nécessaire de tout platonicien. Maïs les Alexandrins ne sont pas seulement disciples de Platon, ils le sant aussi d’Arisiate ; Aristote, il est vrai, n'est pour eux qu'un génie d’un ordre inférieur , incapable de suivre Platon jusqu'au haut, et volontairement confiné dans les régions moyennes de la philosophie , au delà de laquelle il ne voit rien ; mais tout en le subordonnant ainsi à Platon, ils ne méconnaissent pas la profondeur de ses vues sur la nature du monde, sur les facultés de l'esprit, sur Ja logique. Le trait saillant de la doctrine d'Ammonius Saccas , le fondateur de l’école, est précisément la conciliation qu’il a tentée entre Platon et Aristote ; et depuis, toute l’école, en restant avant tout platanicienne, a étudié Aristote au second rang, et s’est efforcée , comme Ammonius, de montrer que la doctrine des péripatéticiens, identique dang tout ce qu’elle affirme avec celle de Platon, n’en diffère qu’en ce qu’elle contient d’étroit ef de négatif. Dans cet éclectisme où Platon domine, quelques Alexandrins ont étudié Aristate avec plus de profit et de respect que les autres; de ce nombre sont Plotin, Porphyre et Proclus. Si Proclus puise surtout dans le Thétete, le Sophiste et le Parménide, il apprend d’Aristote à donner une forme régulière et systématique, à des principes que Platon se borne presque toujaurs à développer par des exemples, au lieu de les exprimer

en préceptes généraux. Si pour démontrer les idées, il recourt, comme ferait un pur platonicien, à la réminiscence (1), il profite de l'analyse des éléments de la pensée, que la philosophie doit à Aristote, pour établir que toute démonstration repose en définitive sur des axiomes , et par conséquent sur des principes qui ne se démontrent pas, car si les principes eux-mêmes se démontraient , toute démonstration deviendrait impossible et tournerait dans un cercle vicieux (1). Or, ces principes nécessaires de tout raisonnement , ce sont les idées. Voilà donc une transformation évidente de la doctrine de Platon et de celle d’Aristote ; et cette transformation a pour but de les rapprocher l’un de l’autre : c’est le véritable éclectisme , tel que l’entendaient les Alexandrins , élevé à sa plus haute puissance. En effet, dans la stricte réalité du système de Platon, les idées ne sont point des axiomes, mais seulement des êtres; et dans le système d’Aristote, les principes, ou du moins , les principes de la pensée ne sont pas des êtres, mais seulement des axiomes, c’est-à-dire les formes nécessaires, soit de l’entendement, soit de J’intelligibilité. Donner à ces formes suprêmes dans lesquelles la science résout tout être et toute pensée, le caractère d’une réalité concrète, ou comme aurait dit Platon, le +0 ywpiotoy lv, c’est identifier le système des catégories avec la théorie des idées. Donner à ces êtres éternels, nécessaires, immuables, que la réminiscence. nous fait entrevoir , et que la dia-

(1) Comm. Parm., t. VI, p. 66.

lectique nous fait connaître, cette vertu logique , Si l'on peut s'exprimer ainsi, par laquelle nos conceptions adventices, isolées, éphémères, indifférentes les unes aux autres , s’enchaînent et acquièrent de la durée et de l’intelligibilité en se rattachant à une notion d’un autre ordre qui les gouverne et les coordonne, c’est fondre en une seule méthode la doctrine des analytiques et la dialectique de Platon, et tel est le grand art de Proclus.

Tous les Alexandrins sont éclectiques, mais Proclus l’est encore plus que tous les autres. Il est le plus érudit, ou l’un des plus érudits; il est aussi l’un des esprits les plus systématiques de l’école; enfin, il a au plus haut degré l’intelligence de ses méthodes, et ce que les autres font par entraînement, il le fait par réflexion et par conviction. Sans contredit, Proclus est avant tout platonicien ; mais qu’en résultet-il? L'esprit de l’éclectisme n’est pas de n’appartenir à aucune école, mais bien plutôt de n’en exclure aucune. Entre tant de doctrines appelées pour servir à la philosophie alexandrine, comment juger, comment choisir, si nulle école ne domine? Platon est le vrai; mais Proclus avec son érudition universelle, agrandit le cadre de ce système, et y fait entrer, à force de subtilité, et quelquefois à force de génie, toutes les idées de l'Orient et de la Grèce. C’est ainsi qu’il est tout à la fois, comme au reste toute l’école d'Alexandrie, éclectique et platonicien , et ce serait une erreur de penser qu'un de ces titres est exclu par l’autre. Ajoutons cependant, et cela même n'est

398 VIE DE PROCLÜS.

pas ure contradiction dans Proclus, qu'il fie s’astreint päs scrupuleusement à suivre toujours la pensée d'autrui, ét qu'il a sur quelques points soutenu des opinions qui lui appartenaient en propre (4). Quoîque l’éclectisme ait été en général fort mal compris par Îles Alexandrins, à cause surtout de l'adrés do& qu'ils admettaient en même temps, il ne faut pas s’étoninér de trouver chez tn éclectique; de l'originalité et de l’indépendance. L’éclectisme est de soi si peu contraire à la liberté, qu’on péüt dire avec pleine raison qu’il est la liberté elle-même.

On a beaucoup vanté les divisions régulières et compliquées, introduites par Proclusdans fa méthode dialectique. Ce luxe de méthode est-il bien nécessairé? A-t-il surtout la puissance et la fécondité qu'on lui attribue? Les Analytiques sont un des grands motiuments dé la science humaine; tnais pourquoi? C'ést qu’elles présentént Panalyse la plus complète, la plus profonde, des procédés du raisonnement, et que jamais dans aucun ordre de nos Connaissances, les faits n’ont été généralisés et soumis & des règles avec une telle précision et une telle infaillibilité. Quant à l'utilité pratique de Ia méthode de raisonnement contenue dans la Logique d’ Aristote, elle est grande, sans doute; mais qu'ot ÿ prenne garde, ce n’est pas par la complexité de cette nréthode, mais tout au contraire par sa simplicité. En thèse générale, il n’y a de méthodes utiles, applicables, que les méthodes de simplification. Le but d’une méthode

(1) Marin., c. 23.

n’est-il pas de diminuér ou de détruire la disproportion qui est entre nouûs et l’objet de notre étude? Aristote par exemple, parcourt toutes les sortes de raison- nements; rien ne lui échappe, aucuné forme, aucune ellipse; mais pourquoi fait-il cette revue? Précisé-

ment pour nous apprendre à reconnaître sous tant d’aspects divers la forme unique du raisonnement, sa forme nécessaire, celle qui tient à la nature même de notre esprit. C’est par elle que nous jugeons toutes les autres, c’est pour elle que toute la logique est faite. Il en est de même des règles, elles reposent toutes sur une règle fondamentale, qui n’est ellemême que l'expression abstraite des conditions nécessaires de notre faculté de penser. Quand le moyen âge eut divisé encore les espèces du raisonnement, et multiplié les règles, quand il eut perverti le sens de la méthode au point de diviser pour diviser, au lieu de diviser pour réunir et simplifier, dans ce dédale de règles, l'esprit se perdit et se troubla. Une sorte de mécanique fut substituée à la force vivante et libre de notre esprit ; l’art de penser devint quelque chose d’analogue à l'algèbre, On put avoir raison, et le prouver, sans savoir pourquoi. Tout l'effort de lesprit se borna à suivre, ou plutôt à subir des formules. Ces logiciens du moyen âge, armés de leurs distinctions, de leurs formules, de leurs règles, ressemblaient aux paladins tout bardés de fer, et couverts contre les eoups de lennemi de si lourdes cuirasses, que c'était déjà beaucoup de pouvoir les porter, et de se mouvoir encore sous ce

h00 VIE DE PROCLUS.

fardeau. Lorsque Bacon fit la guerre à tout cet attirail, Ôta cette enveloppe, et retrouva l’homme pardessous , lui-même voulut aussi, à ces règles qu’il rejetait, substituer une méthode. Avec quel génie il y parvint, tout le monde le sait, et les progrès des sciences naturelles le prouvent; mais qui voudrait accepter et suivre les prescriptions qu’il établit pour ces tables d'absence et de présence, avec lesquelles il serait à la vérité difficile de rien omettre, mais plus difiicile encore de rien trouver? Ce n’est pas là la méthode, c’est un reste de cette pédagogie à laquelle il venait d'échapper, en même temps que Descartes, et qui pendant si longtemps avait mis l'esprit humain en tutelle. Platon lui-même, pour remonter au delà de Proclus, était sans doute en possession d’une méthode admirable; mais il faut juger la dialectique en grand, dans ses effets généraux. Ne s’abaisse-t-elle pas, si l’on veut être impartial, et ne se point payer de chimères, lorsque dans le Sophiste, si fort vanté par Proclus , elle suit tant de détours, pose tant de questions oiseuses ou puériles, et n’arrive à définir le pêcheur au hameçon qu’à travers toute une armée de divisions? Que Proclus se vante donc d’avoir encore raffiné cette méthode, cela convient en effet à un Alexandrin, car dans ce chaos de doctrines amassées de toutes parts avec une érudition inépuisable, leur grande affaire est de discipliner, de régler, de classer toutes les idées, et aussi d’épuiser tous les sujets. Mais si Platon avait suivi la dialectique perfectionnée de

VIE DE PROCLUS. hO1

Proclus, ou même s’il s’était toujours enfermé dans cet étroit sentier du Sophiste, Platon ne serait pas Platon. Et quoique Proclus accuse Aristote d’avoir dénaturé la méthode, au lieu de la simplifier, lorsqu’il a réduit toutes les questions logiques à deux, l'expérience, le sens commun, et sans contredit, Platon lui-même , si on le prenait pour juge, donneraient raison à Aristote. | Proclus, pour mieux éclaircir cette méthode, a donné un grand nombre d’exemples ; mais il nous suflira d'en indiquer en quelques mots l'esprit et le caractère. Supposons qu'il s'agisse de déterminer la nature de l’âme, on posera d’abord cette hypothèse : l’âme existe. Puis on se demandera quelles conséquences en résultent pour elle-même, quelles conséquences n'en résultent pas, et enfin quelles conséquences tout à la fois en résultent et n’en résultent pas. On se posera ensuite les mêmes questions sur les conséquences qui résultent ou ne résultent pas de l'existence de l’âme relativement au corps. Et même on distinguera les conséquences de l'existence de l’âme, relativement au corps considéré en lui-même, et ces mêmes conséquences relativement au corps considéré par rapport à l’âme. Cela fait, on changera d’hypothèse, on supposera que l'âme n'existe pas; et dans ce point de vue nouveau, on parcourra la même série de divisions et de questions. Ce n'est pas là, à coup sûr, la dialectique perfectionnée , c’est la dialectique dégénérée. La méthode de Platon subit, dans le commentaire du ul. 26

402 MIE DE PROCEUS.

Parménide, la-même transformation que la méthode d’Aristote dans les logiques-du moyen âge (1).

Les développements qui vont suivre sur la doctrine de Proclus, que nous considérons surtout dans ses rapports avec Plotin,, montreront le caractère de son mysticisme, plus restreint, plus circonspect .que celui -de Plotin, et dans lequel nous vérifierons cette loi générale de l’histoire, qu’à mesure que le zèle pour Ja théurgie augmente, le mysticisme véritable décroît. Proclus possède à fond la mythologie. Les oracles et les Orphiques lui sont aussi familiers que Platon (2). Il n’est sorte d’évocation ‘qui ne Jui soit connue ; on trouve partout dans l’histoire de sa vie des apparitions, des prédictions (3). Au moyen d’une sphère constellée, il faisait, à son gré, venter ou pleuvoir. Il délivral’Attique d’une chaleur insupportable ; il arrêta un tremblement de terre (4). En un mot, il ne se distingue pas sous cerapport, des derniers re- présentants de l’école d'Alexandrie, qu'il laisse si loin derrière Jui-par l'étendue et la vigueur de:la pensée. Un seul point mérite d’être signalé, parce qu'il lui est propre, c'est la distinction profonde qu'il “établit entre le mythe et la science proprement dite. Jusqu'à lui, on s'était dans l’école préoccupé surtout des analogies entre ces deux formes de la pensée religieuse ; c'est Ja gloire de Proclus d’avoir montré combien elles différent. Les abus qu'avait engendrés . (1) Comm. ‘Parim., t'V, p. 251-829.

(2) Marin., ce. 26, 27, 98.

(3) Marinus, ec. 9, c. 26.

dans l’école cette confusion perpétuelle des mythes et des philosophèmes, lui avait ouvert les yeux, et tout en convenant que la même vérité était au ‘fond des uns et des autres, il voulait que ces deux expressions, que ces deux langues d’un dogme unique, restassent toujours distinctes et séparées (1). Que serait-il résulté de ce principe fécond, si Proclus, au lieu de clore la philosophie néoplatonicienne, avait eu derrière lui une longue suite de disciples? Qu’en eût-il tiré luimême, s’il en avait senti toute la portée et qu'il l’eût appliqué à la rigueur? Se serait-il encore appelé l’hiérophante du monde? Entre une doctrine qui prend la philosophie pour la religion universelle comme le faisait certainement Proclus, et cette autre théorie qu'il a seulement entrevue, et qui tout en.conservant l'identité du fond entre le mythe:et la philosophie, les distingue complétement, absolument, quant à l’autorité et quant à la forme, il y a tout .un-abîme (2).

(1) Théol. selon Platon, 1. 1, c. 29 sq.

(2) Consultez, sur ce qui fait l'objet de ce chapitre:et desquatre chapitres suivants, la thèse de M. Berger, intitulée : -Pracius, emposition de sa doctrine. Paris, 1840.

hOf PRINCIPES DÉ LA THÉOLOGIÉ DE PROCLUS.

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