IL
äh ÉTAT DES QUESTIONS APRÈS PLOTIN.
Dieu même ? L'action n’était-elle pas finie et limitée
comme son principe ? etau contraire la résistance du
dieu auquel elle aboutissait, infinie ? Une résistance
infinie ne saurait être vaincue par une action finie,
Dieu ne pouvait donc ni connaître le monde, ni
agir sur Jui, ni subir upe réaction partie de si bas.
Le culte, la prière, les éyocations si chers aux
Alexandrins , ef jusqu'à un certain point la morale elle-même, semblaient par là compromis en même temps que la Providence. Les deux tendances principales de l’école, l’une en métaphysique, vers la constatation de plus en plus nette et déterminée de l'unité immobile de Dieu, l’autre en morale, vers les pratiques d’un çulte extérieur et l’illuminisme, se trouvaient ainsi en opposition directe ; et des effprts de l’école pour concilier sa métaphysique et ses instincts religieux, devaient naître des recherches sur la nature de l’action divine, sur ses rapports dans l’ordre physique avec les lois établies, dans l'ordre moral avec la volonté, enfin sur l'efficacité du culte et des cérémanies ; aussi voyons-nous les premiers disciples de Flotin découvrir par avance la théorie des causes ogcasionnelles, et tout le système développé plus tard par le P. Malebranche dans san Traité de la nature et de la grâçe (1).
I était d’ailleurs nature] qu'une école mystique, fondée par y esprit tel que Plotin, et qui, dès l’origine, enseignait, avec le respect des jraditions et 14 nécessité d'un culte extérieur, le mépris du monde,
(1) Foyez ci-après, 1, 3, c. 5.
et des plaisirs qué le monde peut donner, il était naturel qu’une pareille école en vint promptement à chercher des règles d’une vie plus parfaite et d'un culte plus épuré, et à relever, ou à recommencer le célèbre institut pythagorique, dont Apollonius de Tyane, deux siècles auparavant, s'était déclaré le continuateur. 11 était dans les conditions de ce siècle, relâché dans les mœurs et dans les doctrines, que les âmes d'élite s’éprissent de la vie austère et recueillie ; ettandis que le christianisme organisait dans l'Égypte ses légions de moines qui plus tard couvrirent le monde, Porphyre écrivait son traité de l'Abstinence, et l’auteur des Mystéres réduisait en préceptes pratiques les dactrines métaphysiques et morales de l'école. Cette tendance vers la vie spirituelle apportait dans les études des Alexandrins un élément nouvgau, la connaissance du cœur hymain, et toute eette partie de la psychologie qui nous éclaire sur l'origine et la valeur de nos sentiments et nous mon-
ire comment on peut les discipliner ou les dompter,
Les mystiques, dont la première erreur est une erreur psychologique, qui entraîne une ignorance complète de la nature de la raison et de ses procédés réguliers, abendent presque toujours en observations ingénieuses et fécandes sur ee qu’il y a en nous de plus individuel et de plus intime , la sensibilité. C'est là un fait dont il est aisé de se rendre compte. Ils ont beau transformer leur imagination en intuition, et leurs modifications affectives en ravissements et en extases, la sensibilité n’en reste pas moins ce qu'elle est, et c'est
elle qu'ils étudient en croyant étudier autre chose. * Tandis qu’ils croient échapper, non-seulement à eux-mêmes, mais au monde, au temps et à l’espace, c'est avec eux-mêmes qu'ils vivent, c’est en euxmêmes qu'ils voient tous les spectacles dont ils s’enivrent, et l'historien qui vient derrière eux, comme le philosophe chargé par Platon de juger et d'interpréter les poëêtes, recueille au milieu de tous ces délires, des traits d’une psychologie profonde. |
Le mysticisme alexandrin a duré des siècles ; il a donc dégénéré. En effet, moins d’un demi-siècle après Plotin, il était déjà devenu l’illuminisme : triste et nécessaire dégradation de cette philosophie brillante, qui ne peut, au début, supporter le joug salutaire de la raison et de la discipline, et que la superstition finit toujours par courber à son niveau. Comment le mysticisme pourrait-il durer, et se propager, sans cette transformation ? Tout erroné qu'il est, il suppose dans une âme qui s’y livre toute seule, sans être soutenue par des pratiques, et par des croyances acceptées, une force d'imagination, une chaleur de cœur, et en quelque sorte, une verve d'enthousiasme qui ne sont pas des dons vulgaires. Le mysticisme se propage vite, comme tout ce qui parle à la sensibilité et à l'imagination ; il se lasse et s’affaisse promptement, comme tout ce qui n'étant pas appuyé sur la raison, manque de stabilité et d’éternité. La raison, qui fait la force desesprits du premier ordre et leur permet d'aller en avant, avec sécurité, est aussi la
sauvegarde des esprits inférieurs dans les régions moyennes qu'ils habitent, et si elle ne leur donne pas l'initiative qui leur manque, elle les soutient du moins avecses règles, ses méthodes et ce bon sens pratique, que tout homme puise dans l’établissement de la société, pourvu qu’il ne se livre pas , en dehors des sentiers frayés, au délire de l'imagination et de la sensibilité; mais quand une âme abandonne ce guide austère, et se jette dans les champs de l’extase, où toutest libre et sans frein, parce que tout est sans universalité, dans ce désert, dans cette solitude que lui crée surle-champ l'absence d’une règle, il lui faut quelque objet factice de son enthousiasme , qui l'empêche de sentir trop vite son néant , et de revenir à la communion de l’humanité., en rentrant dans les véritables conditions de la pensée. Aussi voit-on constamment les symboles et les rites apparaître dans une école mystique à mesure que la force s’en retire. Comme le mysticisme n’est qu’une affection violente d'une sensibilité exaltée , et qu’on n’y trouve par conséquent que ce qu’on y peut mettre de ses propres entrailles, il n’y a que les grands poëtes qui soient de grands mystiques, hardis, révélateurs, inspirés. Ceux qu'ils passionnent et qu’ils entraînent, n’ont plus que le délire , et manquent d'originalité et de poésie. Il leur faut un maître qui donne un corps à leurs rêves, une nourriture à leur ardeur déréglée. Quand les Alexandrins ne sentirent plus croître ces divines ailes du Phèdre qui dispensent de tout le reste; quand ils ne surent plus évoquer Dieu dans leur âme , ils furent
chercher des espérances; des émotions et des mystères dans les temples. Aussitôt la théurgie remplaça la philosophie; l’histoire, l’histoire crédule et superstitieuse , prit la place des spéculations originales; et le génie philosophique, au lieu de marcher librement, par des constructions hardies ; à la conquête de la vérité, s’épuisa dans de stériles efforts pour interpréter symboliquement la mythologie, et transformer en penseurs, ces poëtes enfants, qui répondaient à la curiosité naissante de l'esprit humain , par des fables où riantes ou terribles, et des flots d’étincelante poésie.
Après Plotin, la lutte contre le christianisme fait seule vivre l’école : étrange élément de suecès que la défense obstinée de l'erreur ; mais enfin l’aneien monde ne pouvait pas périr sans combattre, et la lutte soutenue avec dévouement et courage devait rehausser même les vaincus aux yeux de l'histoire: Du reste, on se combattait sans se mêler. Les philo: sophes ne faisaient que peu d'emprunts à leurs ennemis , et si quelques dogmes chrétiens s’infiltraient dans le platonisme, c'était, en quelque sorte à l'insu des chefs de la secte, et grâce à l’analogie des doctrines. L'Église, après le concile.de Nicée, était trop fortement constituée en hiérarchie et en doctrine, pour rien prendre à des ennemis décriés et abattus ; avant le concile, que leur auraïit-elle pris? Le dogme de la Trinité, que tant de défenseurs et tant d’ennemis de la foi chrétienne ont voulu trouver tout entier dans Plotin et ses successeurs, ne s’y trouve
ÉTAT DES QUESTIONS Après SLoriN: 39 pas, où %’il ÿ est, c’est sûus une folie télleïñent éloignée de la doctrine chrétienne, qu’üh filé peut détnéler d'autre âhialogié etitré l’utié ét l’autre duë cette triplicité rattiétiée à l’utiité. Or; Œueliüe opinibti qüe l’on adopté d’ailleuré sur lés câräctérés parti: culiérs du dogmie dé la Trinité avant lé syribole dé Nitéé, te peü sé rencontre éVideinhiërit dans les üu: vrages dés Pères dès lé préthier siètle üü thristianisnie, bien dvañt l'Enséibtiement dé Plolin et d'Ammonius: ët cette troyaticé qui fembtité dalis l'Orlérit ét dahs la Jüdée à l’ahtiquité la plus Haute; d’aüitait pu Etré ëmprüntée Hi par l'Églisé à l’école d’Alexandfië, ni pat l’écolé d’Alexbnidrié à l'Église; puisque l’uhé ét l’autre 18 tréuivaiënit dans leuts tra: ditions. L’ititérêt d6 la lütte Est donc pas dans ces étiprünts, imagitiés après cbup pdr l’espfit de parti du l’ignorahce, tiais dans éétté tivilisätion, déjà détruite sut là surface de là tette ; cütisérvéé intacte dañs les écolés, ét uppbséé bdns ces$E pat 1Es philuz sophës à l’itiflüenté dühiitianté dü christiänistie. La polérnique contre la religion naissärité coummiëéhce à Porblÿre; üfi d’én trhuVé hullë tracé dans Plütini; ni dans $es tofidistiples de l’école d'Ainüniü8 Étenñius, Lohëin, Otigèné.
Le débüt de l'écolé 4väit été trés-brillatit : 16 dé: clin fut rapide; Plotiri; & la fois rationalité ét tiystique, s'était fhhintetiti Häns les plus haütés régioné spéculatives: Porpliyté, doux ét nôble esprit ; Adèle à la tradition tétuië, floürri dans là eultufé tes lettres, Bleiri de sèle ët d’érudition, rächétait paf
h0 ÉTAT DES QUESTIONS APRÈS PLOTIN.
l'élégance du style et la netteté des vues, ce qui lui manquait de force et de profondeur; mais Jamblique, son disciple et bientôt son rival, à qui ses défauts et non ses mérites donnérent, dans l’école même, la victoire sur Porphyre, Jamblique est un esprit de décadence , que les dogmes mystérieux attirent plus que la science, qui préfère les traditions sacerdotales au libre examen, qui recoit sans critique les dogmes les moins acceptables, pourvu qu’ils rebhaussent en lui, aux yeux de la secte, la qualité de pontife et de suprême initiateur qu’il s’arroge ; savant, mais d’une érudition plus étendue que sûre ; amoureux de la vérité, mais profondément troublé par les superstitions qui le débordent ; esprit sincère qu’un incurable aveuglement transforme en imposteur de bonne foi; subtil, ingénieux et même profond, quand ses vues systématiques le laissent à lui-même, mais succombant sous le poids des traditions qu’il veut recueillir et concilier, et, malgré son origine, plus semblable à un prophète de l'Orient qu’à un disciple de Plotin et de Porphyre. Des expositions synthétiques, où la philosophie est réduite à des formules, comme s’il était possible de la séparer de ses preuves, des commentaires sur les écrits des anciens et sur des ouvrages apocryphes acceptés sans contrôle, des énumérations de dieux et de démons présentées avec autorité, sans preuves ni vraisemblance, les doctrines numériques de Pythagore et de l’Inde, remises en honneur, sans interprétation, sans intelligence, et fournissant des sym-
boles au lieu d'idées, des mystères au lieu de doctrines : voilà ce que produit l’école après Jamblique, et ce que ne peuvent sauver ni le fond des théories platoniciennes, qui se retrouvent sous ces amas de superstitions et de puérilités, ni quelques commentaires où des explications ingénieuses et d'heureux rapprochements ne dissimulent point la pauvreté des idées et la. faiblesse radicale du dogme. Proclus seul est un philosophe original, auquel il n’a manqué que de venir trois siècles plus tôt, ou douze siècles plus tard, pour être Plotin ou Descartes ; mais Proclus n’appartient plus à l’école d'Alexandrie, il est le génie de l’école d'Athènes, fille et rivale de la première.
Toute l’école d'Alexandrie est donc, pour ainsi dire, concentrée dans Plotin. Là est la force, là est toute la doctrine : le reste n’a de valeur que comme un écho affaibli et défiguré de la pensée de Plotin. C’est cette pensée du chef de l’école que nous allons suivre maintenant dans les phases diverses qu'elle subit, en passant de Plotin à Porphyre, et de Porphyre aux Jamblique, aux Édésius et aux Maxime.
h2 : CONDISCIPLES PE PLOTIN: