CHAPITRE IL
ÉRENNIUS. — ORIGÈNE. — LONGIN:
Distinction des deux Origènes. Du livre d'Origèné ; Bet Vos Hotntne 6 Baodeic. Vie de Longin. Son enseignement avait-il pour objet la philosophie , ou les lettres, ou la philosophie et les lettres ? Ses rapports dvec Zénobie. Su mort. Ses nuvrages. Lë traité du Sublime doit-il lui être attribué? Philosophie de Longin.
Plotin n’était pas seulement le plus illustre disciple d'Ammonius. Parmi ceux qui avaient fréquetité avec lui les lecons de ce premier fondateur de l’éclec: tisme ; aucun autre n'avait eu au mênie degré cette vertu de propagation, qui établit ou maintient les traditions d’une école. L'histoire ne nous ä presque rien appris d’'Ammonius, sinon qu'il avait entrepris de concilier Platon et Aristote , et que le nrystieisme était le caractère général de sa philosophie. C’est de lui que Plotin apprit à rougir de son eorps et à eacher, par une sorte de pudeur, le lieu et l’époque de sa naissance. La résolution qu’il avait prise de ne point écrire, résolution dont Porphyre eut tant de peine à triompher, montre encore mieux son dédain pour la gloire que le monde donne et pour le monde lui-même. Plus fidèle encore à la vie intérieure , dévoué à la philosophie pour la posséder et non pour
conbietuptes pk PLOÏN: LE
k répandre, Ammonius n'avait rien ldissé que Îles germes de sa doctririé déposés dalis l’Ame de Plotir ; et pour imiter Pinistitut pythagôfiqué, où là loi du silence avertissait les philosophes dé Gbhsérver etitre eux le dépôt de la doctritie ; et de fé pds la profaner er la livrant au vulgäire, léb principaut disciplés d’Ammonius, Plotin, Érénnius èt Origène; &’oblitérént à ne pas révéler Îles lerotis qu’ils ävaielit retues {1}. frénnius matiqua lé premier & 8h prulé: Origëhe le suivit, mais Plotin tie les irité que bedtitéup flus tard. Qué devint cet Érennius? Qüélle fut là Uéstinée de son livre? Quel eri fut le sujet? Toute l’an: tiquité se tait, et nous devons toncluté de ce silénce universel, qu'il n’y avait là ni talént, fi inifluence (2). Origène est fiieux connu (3): Por: phyre noûus d conservé les titres dé $És deux üùvrages (4), et la preuve dé l’éstimie et de l'amitié que Plotin avait pour lui. Un jduf tu'il était venu à la lecon de Plotin, celui-ti rougit Et voulut $e lever, et corhme Origètie le pressait de tuhtitier : Non; dit-il, je né sdurais parler devaht un auditéuf qui sait d'avance tüuut ce que je pourrais diré (5): Oh serait
(1j Porph., #’ie de Plotin, c. 3. |
19) Cet Érennius në doit bds étré confond avec Érennids Philon, Érennus Sévérus , et ün autre philosophe de ce non, qui a coînmilité Aristoté d'après Damascius et d’autres platoniciens. J'oyez Creutzer, Annot. ad pag. lil Blot: dit, auct Porph:
(3) Qpuyévnv Tdv To Miurcivp Tnç adrnc uetasyévtex marôtlae, Procl., in Plat. theol. 11, 4, p. 90. Cf. Hierocl., ap. Photium, cod. 214, p. 173 a Bekkeri, et cod. 251, p. 460 bd. Maktota Ôt vois aplotou Tov aûti (Auuwv.) Suyyeyovétwv Iurt{vw xal Qpryéver xa vois Éric dn” ATV:
(4) EL (5) 16., c. 14.
hh CONDISCIPLES DE PLOTIN.
porté à conclure de ce récit que l’enseignement de Plotin n’était qu’une reproduction fidèle de celui d’Ammonius, si l’assertion de Porphyre (1), ceque nous connaissons des ouvrages d’Origène et de Lon gin, et la lecture même des Ennéades n’assuraient les droits ‘de Plotin au titre de penseur original.
On a quelquefois confondu cet Origèneavec Origène le chrétien, quoique les preuves abondent pour les distinguer. Origène le chrétien avait quitté Alexandrie pour n’y plus rentrer lorsque Plotin y vint fréquenter l’école d'Ammonius ; Origène, le condisciple de Plotin, n’est donc pas l’Origène chrétien. Porphyre, en citant un ouvrâge d'Origène, ajoute qu’il fut composé sous Galien, tandis que la mort d’Origènele chrétien avait précédé celle des empereurs Galluset Volusien (2). Enfin l’Origène chrétien est auteur d’un nombre considérable d'ouvrages , tandis que le condisciple de Plotin n’en avait composé que trois.
Porphyre, dans la Wie de Plotin, après avoir dit qu’Érennius manqua le premier à la parole donnée, et qu'Origène le suivit, ajoute : « Qu'’au surplus, Origène n’écrivit point autre chose que son livre sur les démons, et sous l’empereur Galien une dissertation pour prouver qu'il n'y a point d'autre créateur que le roi, » Éypobe dë oùdèy, mAnñy vo TEDI TOY dauovoy oÙyypaupa rat Em l'œluivou, te uôvos moutnc 6 PBaarAeüc (ô). Il semble résulter de ces expressions que ces deux
(1) Vie de Plotin, c. 14.
(2) Euseb.,, Hist. eccl., 1. 7, c. 1.
(3) Porph., Pie de Plot,, c. 3.
CONDISCIPLES DE PLOTIN. hô
ouvrages avaient peu d’étendue et peu d'importance : et nous voyons en effet que Longin, dans la préface de SON xent rélouc, confirme cette opinion en ces termes : « Parmi les seconds (c’est-à-dire parmi les philosophes qui n’ont point écrit), il faut compter les platoniciens Ammonius et Origène que j’ai beaucoup connus l’un et l’autre, et dont l'intelligence est trèssupérieure à celle des autres philosophes de leur temps. Il en est de même de Théodote et d’Eubulus qui ont dirigé l’école d'Athènes. S'ils ont laissé quelques morceaux, tels que le livre d'Origène sur les démons, un commentaire d’Eubulus sur le Phtlèbe et le Gorgias, etc., ce ne sont que des productions sans importance, écrites dans un moment de loisir et sans dessein arrêté de se faire auteurs, et nous ne devons pas pour cela les compter parmi les écrivains philosophes (1). » |
Le sens de cette phrase, 67: pôvos momrnc 6 Basiheuc, aété souvent débattu par les érudits. Ficin la traduit ainsi: «Atque sub Galieno librum, in quo regem solum effectorem esse probabat. » Le P. Valois, dans ses notes sur Eusèbe (2), l'interprète tout différemment ; il ne s’agit plus, suivant lui, d’un ouvrage philosophique, mais d’un discours de courtisan , dans lequel Origène se serait attaché à prouver que l’empereur Galien (6 Baoueic), qui avait en effet composé des vers, était le seul poëête, le poëte par excellence : explication tout à fait invraisemblable,
(1) Porph. , Vie de Plot., c. 20. Cf. Lougin. Fragm., éd. Weiske, p. 178, (2) Pag. 41
h6 CONDISCIPLES DE PIOTTS.
qui dégrade sans nécessité le paractère d’Origène. Origène était un philosophe et non un critique; il était Grec pt juge peu compétent en matière de poésie latine; enfin il appartenait à une ville et il sortait d’une éçple où le nom d'Hpmèra était adoré, et un pareil quvrage, que Porphyre n’eût pas cité sans exprimer s0n indignation, n'aurait pas senlement été à ses yeux une honteuse flatterie, mais un sacrilége. Ruhnken a prpposé de Lire : fre yoûs nomens nai (faq Xeës (1), cp qui signifierait que l'Esprit est à la fois le créateur et la Providence du monde. M. Creutzer rejette cette interprétation pour deux raisons; d'abord parce que tous les manuscrits sont unanimes pour donner la leçon qu’il a conservée (cette première raison le touche pey à cause des nombreux changements qui pnt été faits par les copistes dans les manuscrits de Plotin et de Porphyre) ; ensuite parce qu’il ne peut, dit-il, se résoudre à craire qu'Origène eût différé d'Ammonius, son maître, ai de Plotin, son condisciple, au paint de n'admeittre que deux principes des choses au lien de trois (2). Par çes motifs, il se réunit à l’opinion de Brucker, qui rapporte Bzaedc à Dieu (3), etil ajoute qu'Origène à pu écrire ce livre, au contre les gnostiques, ou contre Numénius, qui admettaient plusieurs créateurs. C’est en effet le sens le plus probable ; il est conforme aux habitudes des Alexandrins d’ap-
(1) Dissert. sur Longin, éd. Weiske, p. 77.
(2) Aymot. in vit. Pilot, ad pag. lil (3) Bruck., ist. phil., de Sect. eclect., p. 216.
CONDISCIRLES DR RLOTIN. 47
peler Dieu fBaosdebs, quand on le considère comme le souverain de la éréation (1), et cette opinion des gnostiques qu'il y a eu plusieurs créateurs, se trouve en outre chez la plupart des néoplatoniciens , qui se fondaient pour l'admettre sur leg véo Grpuoupyot dont il est question dans le Timaée (2). Seulement on ne voit pas pourquoi M. Creutzer a pensé qu'Origène ae pouvait attribuer au 5%, la production et le gouvernement du monde, sans réduire à deux les premiers principes, puisque parmi les succpsseurs de Plotin , ilen est qui ont placé, dans la trinité, la puissance créatrice et la Providence (3) au-dessus de l'âme du monde.
(1) Cf. Creutzer, Symbalie. , vol. à. p. 316, ef dans M. Guignjant, Æeligions de l'antiquité, 1.7, €. 3; t. 3, p. 218. " (2) Cf. Cudworth. , Syst. intel. IV, 36, p. 636 sq. : « Qui accuratiüs philosaphari studebant, illi Greg queque cqysas, tria initia rerum, denique tres opifices nominabant tres illas , de quibus loquimur, paturas. Sic Proclo dogma hoc : H rüv vouwv fsüv mapéÿans (traditio de tribus diis) dicitur. Quo pertinet,
vod idem de Numenio scribit, gpeiç dvupvéouvra Oeoû, gum (res deog cele- Pare vellet, tpaywôouvra xxheïiv, tragicè eos appellâsse mirmov, Exyosov, érdyovoy , auum, flium, mepolam. Akterum enim isjorum dearum ex principe deo genitum esse, tertium verd, qüem proptereà principis nepotem appellabat , ex utroque tam primo, quàm secundo prodiisse deo, ex illo tanquam avo, ex hoc tanquam parenta, Nurmpenius judicarg solebat. In eâdem df tribus diis sententiâ, Æarpocrationem, Atticum, et ÆAmelium fuisse, idem Proclus memoriæ prodidit. Quorum quidem ultimusnumina ista Basthéas tpeïs , tres reges, et speis Ènquoupyobs, tres apifices el conditores rundi appel:avit.n
(3i M. Cousin, dans son article sur Eunape, écrit : Or pôvos rountis xal fassheuc. Cette correction est plus heureuse que celle de Ruhuken ; mais elle n’est pas nécessaire. — M. Parisot, dans son ouvrage sur Porphyre (Paris, chez Jouhert, 4845), approuve le sens proposé par Rrucker et M. Greutzer ; mais il insiste sur cette circonstance que Porphyre ajoute, mt. l'ahtévou. Quel rapport, dit-il, entre cette date et le sujet tout philosophique de cet ouvrage ? H en conclut qu'Origène aurait pu prendre pour prétexte l'éloge des vers de Balien , e4 partir de là pour établir sa théorie sur la création et la Providence, M. Rarisot réunit ainsi les deux opinions de Valois et de Brucker. Cela est un peu subtil, Pourquoi ce prétexte? Ne vaut-il pas mieux supposer tout simple-
h8 CONDISCIPLES DE PLOTIN.
Outre ces deux ouvrages d’Origène, dont Porphyre nous a conservé seulement les titres, il paraît qu'Origène avait écrit un commentaire sur le Timée de Platon, ou du moins sur le préambule du Timée. Proclus le cite à plusieurs reprises (1) sans qu'on puisse tirer de ces citations aucun éclaircissement sur la philosophie d’Origène. On n’y voit que des discussions littéraires, et une interprétation symbolique des personnages du récit. Proclus cite toujours Origène après Longin, en les opposant l’un à l’autre, et il paraît qu'Origène avait écrit son commentaire pour démontrer l’erreur de Longin qui se refusait à trouver de si hautes allégories dans le récit de Solon, et expliquait Platon littéralement.
Si nous ne savons rien d’Érennius et peu de chose d'Origène, Longin nous est plus connu. Nous ne savons pourtant ni la date , ni le lieu de sa naissance ; il était neveu de Phronton d’Émèse , qui enseigna la rhétorique et la grammaire à Athènes (2); et de là on a conclu tantôt qu'il était d'Athènes, et tantôt qu’il était d’Émèse, conjectures également vraisemblables , et entre lesquelles il est impossible de choi-
ment que Porphyre a donné en passant une date qu'il se rappelait ? Cette date avait d’ailleurs quelque importance, puisqu'il s’agit dans le passage en question, de montrer à quelle époque chacun des trois disciples d'Ammonius renonça à l’engagement qu'ils avaient pris de garder le silence.
(1) Comm. de Proclus sur le T'imée de Platon, p. 10,19, 20, 24, 26, 27, 29, 50. | . (2) Suid. bpdvrwv Fjuonvèc, britwp, yeyovèx èr) Zeufpou Toù Basrhéux èv Pop v dE Affvars àvrenaldeuce diAostpéty Th rpurp, at AUvn To l'aûapet. Éteheutnoe ù ëv AÛnvos, mept E’ Een yeyovux" xat àdeApnc Dpovrovtôoc made vra Aoyyivoy rdv Kpirixèv xAnpovdpov xatékumev, Éypade 3 ouyvodc Adyoux. .
CONDISCIPLES DE PLOTIN. h9
sir. Un passage de Vopiscus (1), sur lequel on s’est fondé pour établir qu’il savait parfaitement la langue syrienne, n'est pas un argument pour la seconde opinion , puisqu'il est certain que la mère et l’oncle de Longin étaient Syriens, et que lui-même passa les dernières années de sa vie à Palmyre; maïs peutêtre pourrait-on alléguer avec plus de vraisemblance ces longs voyages qu'il avait faits avec ses parents dans sa jeunesse, et dont il parle lui-même
dans la préface du xeot rélouc (2). En supposant que la
mère de Longin, Phrontonide, n’avait suivi ou rejoint son frère à Athènes et ne s’y était établie qu’après la naissance de son fils, on est dispensé de chercher un motif pour ces longues pérégrinations de la famille de Longin.
On ne risque guère de se tromper en plaçant sa naissance vers le commencement du troisième siècle, Il connut tous les philosophes qui dirigeaient à ce moment les diverses écoles (3), et s’attacha surtout à Ammonius Saccas et Origène, alors à la tête du platonisme, et dont il fréquenta longtemps les le
(1) In Aurelian., 30.
(2) Porph., Wiede Plot., c. 20.
(3) Porph., Pie de Plot., c. 20. Cf. Fragm. Longini éd. Weiske , p. 176. — Dans ce passage, Longin s'exprime ainsi, en parlant de Plotin et d’Amélius, of ce péype vüv èv th Poun ônposuwdovres, MAurtivos xal l'evtiavèc Âuéhuoc, à Toütou yvwpuuos ; ce que l'édition de Weiske traduit par, «et qui etiam nunc Romæ publica negotia gerunt, Plotinus et hujus discipulus Gentilianus Amelius ». Ficin avait mieux aimé, et selon mol avec raison, traduire ënpoouevovtes par «vivunt», que d'attribuer à Longin une erreur qu'il ne peut avoir commise. Peut-être faudrait-il entendre par ce mot, non pas «la direction des affaires publiques » | mais «un rôle public», ce que rendrait plausible la célébrité de Plotin, et le concours d’auditeurs qui, de toutes les classes de ja société , affluaient dans son école.
50 CONBISCIPLES DE PLOTIN.
çons à Alexandrie (1). Il ouvrit ensuite son école à Athènes ; mais on n’est pas d'accord si ce fut une école de grammaire ou de philosophie. Les partisans de la première opinion allèguent la réputation presque exclusivement littéraire de Longin, le caractère des écrits qu’il nous a laissés, l’assertion formelle d’Eunape, que Porphyre apprit de lui la grammaire et la rhétorique (2), enfin les éloges dont Eunape et Porphyre le comblent à l'envi, l’un, qui l'appelle le critique par excellence (à), l’autre une bibliothèque vivante (4) et un homme dont le jugement fait autorité en matière de goût, et dont les décisions sont sans appel (5). Mais les raisons des adversaires sont encore plus fortes. Vopiscus (6) et Suidas (7) donnent à Longin la qualification de phi- Josophe. Son ouvrage sur la Métrique d’Héphestion porte cette suscription dansle manuscrit du Vatican: Ex ro Aoyyévou toù œguoséçou. La plus grande partie de
(1) Toù 8 Seutépou IThatowxol pèv Appovios at Qoryévns, ol huels vd hsiavov TOU YpdvoU Rpocsporrioauey dvôpéstv, oùx ÊAlyw Tv xaf” éaurodc 6k cûvestv deveyxouotv. 1h. Ce passage de Longin est une des preuves dont on se sert pour distinguer Origène le chrétien et Origène le philosophe. F’oyez cldessus, p. 4h.
(2) Tap” Exeivy GE Tv éxpav Enadetero matdelav, Ypaupærtenc ve el Expav drdéonc, Gonep éxelvoc, dtxduevas xal bntopixnc” mAñv Ésov oùx ën” Exelynv Éveuse , phosowluc te näv eldos Exwateduevos. Eunape, Porph.
(3) Tauta ëruxAéoy rapatéberxx tou xab” huds xpirixwcdeou yevouévou, xa! ta vov GA, ayedbv Tévru vov xa0 mrèv Behéyéavros…. Porph., Pie de Plot., c. 20.
(4) Aoyyivos GE xard rdv ypdvov Exeivov iBAtoben rec v Epubuyos, xal Rept= marouv Mougelov, xat xplvetv ye vob mao èreréraxro xafadnep mpè ëxelvou ohhol rives Étepo. Eunap., Porph.
(5) Kat elris xatéyve tivdç Toy rakaav, où mè Gofusbèy éxpdves #pÜtspoy, &AV À Aoyyivou rävruws Expdter xplaic. 48.
(6) In ÆAurelian., 30.
(7) F7, Aovvivos,
ce qui nous reste de Longin est, il est vrai, exclusivement littéraire, mais nous avons aussi de lui quelques fragments extraits d'ouvrages philosophiques, et les titres mêmes de ses écrits, qui nous ont été conservés , font foi que, comme la plupart des philosophes de cette époque, il partageait son temps entre la philosophie et les lettres. Si, dans le récit d'Eunape , il paraît avoir été le maître de grammaire de Porphyre, Porphyre lui-même, dans ses Questions sur Homère (à), déclare qu'il étudia la grammaire à Athènes sous Apollonius, et ne prononce pas lé nom de Longin. Comprendrait-on que Longin, s’il n'avait enseigné à Porphyre que la grammaire, dît dans la préface du xepi réou:, que Porphyre abandonna sa doctrine pour suivre Plotin (2)? Enfin , ce mot de Plotin, cité par Porphyre (3) et répété par Proclus (4), que Longin est un philologue plutôt qu'un philosophe, ne se comprend plus dès que Longin n’est pas un philosophe de profession. Il est donc bien probable qu’au lieu de relever simplement à Athènes l’école de Phronton, le disciple d'Ammonius et d'Origène enseignait à la fois la philosophie et les lettres (5). Il avait pour guides et pour mo-
(1) Ounorxk Entiuara, 25.
(2) Ov (MAwrivov) àrodetausvos BEN dov rc Tap” UV dywyhs. Porph., Fie de Plot., c. 20. |
(3) Porph., Ve de Plot., c. 1h.
(&) Proclus, Comm. Tim., p. 27. Oùros uv oùv œuhoÂdyos, wsnep Munivov elnetv mept adtob, Réyerat , xal où prAdgopos.
(5) Cf. Ruhnken., éd. Weiske, p. 86.— Rubnken tire encore un argument de ce que Longin célébrait l'anniversaire de Platon, usage commun aux phi-
losophes, et que nous ne voyons pas attribuer aux rhéteurs et aux grammai: riens,
dèles, dans cette double voie, Platon, que l’éloquence et l’art de bien dire auraient illustré à défaut de la philosophie , et Aristote , qui avait fait une science de la rhétorique et de la grammaire.
Après avoir passé la plus grande partie de sa vie à Athènes, et y avoir publié de nombreux écrits, Longin se rendit en Asie, auprès de Zénobie, reine de Palmyre, qui l’avait appelé près d’elle pour se perfectionner dans les lettres grecques , et qui, après la mort d'Odénat, son mari, fit de Longin son principal ministre. Ce fut lui qui excita Zénobie à prendre le titre de reine d'Orient, à exercer dans toute l’Asie l'autorité impériale et à soutenir énergiquement la guerre contre les Romains. Lorsque l’empereur Aurélien eut mis le siége devant Palmyre, et qu’ennuyé de la longueur inattendue de cette guerre, il écrivit à Zénobie pour lui offrir de la recevoir à composition, ce fut encore Longin qui dicta la lettre altière que Flavius Vopiscus nous a conservée (1). La vengeance de l’empereur tomba sur lui après la victoire; et tandis que Zénobie était réservée à l’ornement du triomphe, Longin subissait une mort cruelle,
(1) Voici cette lettre, dans la traduction de Boileau. V. OEuvres de Boileau, éd. S.-Surin, t. 3, p. 355. « Zénobie, reine de l'Orient, à l'empereur Aurélian. — Personne jusqu'ici n’a fait une demande pareille à la tienne. C'est la vertu, Aurélian, qui doit tout faire dans la guerre. Tu me commandes de me remettre cntre tes mains, comme si tu ne savais pas que Cléopâtre aima mieux mourir avec le titre de reine que de vivre dans toute autre dignité. Nous attendons le secours des Perses; les Sarrasins arment pour nous; les Arméniens se sont déclarés en notre faveur. Une troupe de voleurs dans la Syrie a défait ton armée : juge ce que tu dois attendre quand toutes ces forces seront jointes. Tu rabattras de cet orgueil avec lequel, comme maître absolu de toutes choses, tu m’ordonnes de me rendre, n
avec la résignation d’un sage et le courage d'un
héros (1).
On attribue à Longin, outre les Philologques et le Traité du sublime, des problèmes et solutions homériques en deux livres; quatre livres des mots qui, dans Homère, ont plusieurs significations; deux recueils alphabétiques des mots du dialecte attique ; un lexique des mots d'Antimaque et d'Héracléon; des scolies sur le Manuel Métrique d'Héphestion ; une rhétorique; des remarques sur la Rhétorique d’'Hermogène; une collection des noms des peuples; des observations sur le discours de Démosthènes contre Midias; une dissertation sur cette question : Homère est-il philosophe ? des commentaires sur la préface du Timée de Platon (2) et sur le Phédon; différents traités sur les principes (3), la fin des biens et des maux (4), la justice selon Platon, l'instinct naturel (5), l'âme, les idées (6) ; une longue lettre à Amélius sur la philosophie de Plotin (7) ; un discours intitulé : Odénat, et qui contenait l'éloge d'Odénat, roi de Palmyre et mari de Zénobie, ou plutôt la justification de cette reine, accusée d’avoir empoisonné son mari (8);
(4) 273 ans après J.-C.—Zénobie, pour obtenir grâce du vainqueur, avait eu lingratitude de rejeter sur Longin tout l'odieux de cette guerre.
(2; Cf. Commentaire de Proclus sur le T'imée de Platon, p. 10, 11, 16, 19, 20, 21, 26, 27, 28, 29, 50, 63, 98.
(3) Porph., Pie de Plot., c. 14.
‘ (5) Zb., c. 17.
(6) Zb., c. 20.
(8) Foyez, pour cette liste, et pour la discussion sur l'authenticité du
une lettre à Porphyre, pour lui demander les ouvrages de Plotin (4). De tous ces écrits, et de plusieurs autres sans doute dont les titres ne nous ont pas été conservés (2), il ne nous reste que quelques fragments des scolies sur Héphestion, la préface du traité des Fins, quelques endroits de la rhétorique, épars dans celle d’Apsine, un passage du livre de l’âme, et une portion de lettre à Porphyre.
Jean de Sicile prétend, dans ses notes sur Hermogène, que Longin, tout entier à ses élèves, n’avait pas le temps de soigner ses propres ouvrages, et que cet habile critique, dont le jugement était sans appel, semblait oublier en écrivant les préceptes de lart d'écrire qu’il connaissait d’ailleurs si bien. Il est difficile de souscrire à cette opinion, quoique les fragments de Longin qui nous sont restés, soient en trop petit nombre pour défendre sa réputation comme écrivain; et l’on peut dire au moins qu’un auteur si fécond, ne sacrifiait pas tout son temps, comme le veut Jean de Sicile, à l'instruction de ses élèves. Il peut exister de lui des ouvrages d’un style négligé, parce qu’il lui arriva sans doute, comme à la
Traité du Sublime, l’article Zongin de M. Boissonnade, dans la Biographie universelle. Voyez aussi Ruhnken, de vit. et script. Longini, S 14; éd. Weiske, p. G à CVI.
(1) Porph., Il.
(2) Ruhnken cite aussi deux livres sur l’arrangement des mots , repl ouv- Pésews Adywv cuvréyuata 800. Mais il se fonde exclusivement sur un passage du Traité du Sublime, ouvrage qui, selon toutes les probabilités, n’est pas de Longin. M. Amati s’est fait au contraire un argument de cette citation, en faveur de son opinion que Denys d’Halicarnasse, dont nous avons, en effet, un traité de l’arrangement des mots, est le véritable auteur du Traité du S'ublime. Voyez ci-après, p. 55 sqq.
plupart des écrivains de cette époque, de donner au public le recueil de ses leçons, et peut être ne faut-il pas voir autre chose dans les PAt/ologues, dont le véritable titre est plutôt ai œoïdyor ôpuuat (4), vaste recueil d'observations littéraires, qui embrassent à la fois l’antiquité et les contemporains de Longin (2):
Nous aurions une réfutation bien autrement puissante du jugement de Jean de Sicile, s’il était avéré que le Traité du sublime est de Longin; mais l’authenticité de ce livre est aujourd’hui fort douteuse. Le Traité du sublime avait été constamment attribué, par une négligence singulière des éditeurs , à Dionysius Longinus, et l'assemblage de ces deux noms; l'un grec et l’autre latin, avait exercé la pénétration des érudits; Longin d’ailleurs n’était désigné que cette unique fois par le nom de Denys, tandis que Photius l’appelait Cassius Longinus (8), et Suidas, Longinus Cassius (4). Ruhnken en concluait que son véritable nom devait être Dionysius Cassius Longiaus et que le nom de Denys lui venait de sa famille, et celui de Cassius Longinus, de la famille romaine qui l'avait accepté pour client (5). L'examen plus attentif des manuscrits mit fin à cetembarras, en montrant que lenom de Denys n’avait jamais appartenu à Longin, et
(1) Dans une remarque inédite sur un passage d’Hermogène, découverte par Bast, les philologues se trouvent en effet désignés sous ce titre. Drnot ôè Aoprivos ëv xal t@v prhokdyuv épuhüiv. Foyez la note de Weiske, dans son édit. de Longin , p. LXXXX.
(2) Cf. Rutinken, Il., p. LXXXXI, éd Weiske,
(3) Lex. MS., v. Zépypor.
(a) Suidas, v. Aoyyivos.
(5) Ruhnken, Il, p. LXX.
en rendant du même coup très-problématiques ses droits à la possession du Traité du sublime. Le manuscrit de Paris et le manuscrit À du Vatican, au lieu d’attribuer ce livre, commeon l'avait cru, à Denys Longin, le donnent à Denys ou à Longin, Awyvaiou ñ Aoyyévou; et le manuscrit de Florence porte simplement ce titre: Avovôpou mepi üÿous. Dans une note de l'édition de Weiske (4), M. Amati n’hésite pas à profiter de cette découverte pour établir que le Traité du sublime est de Denys d'Halycarnasse ou de Longin, et de Denys plutôt que de Longin. Il apporte à l’appui de cette conjecture un grand nombre de preuves, qui ne sont pas sans force. Selon lui, le Traité du sublime, par la pureté et la noblesse du style, appartient au siècle d’Auguste, on n’écrivait pas ainsi sous Aurélien ; il est la réfutation éloquente de la Rhétorique dé Cécilius, publiée deux siècles avant Longin, du temps de Denys d’Halycarnasse; on y parle de la paix universelle : l’empire en avait joui sous Auguste, mais comment parler, sous Aurélien, de la paix universelle? Ce philosophe, ou réel ou imaginaire, qui, sur la fin du traité, regrette en termes si éloquents la liberté perdue, ne semble-t-il pas voisin du malheur qu'il déplore? Et comprendrait-on cette véhémence dans Longin , deux siècles après Auguste? On ne trouve cité, dans le Traité du sublime, le nom d'aucun écrivain postérieur à Denys d'Halycarnasse ; ce silence est inexplicable, si l'ouvrage est de Longin. Quand on dirait qu’il n’a
pu trouver d'exemples du sublime dans cette décadence des lettres, au moins ne peut-on nier que les exemples d’enflure et de mauvais goût abondaïient autour de lui. IL était, on en convient , ami de l’antiquité (4) ; mais il n’en était pas moins avide de la littérature contemporaine, comme sa lettre à Porphyre en fait foi, et dans les PAtlologues la critique des vivants tenait sa place à côté de l’histoire. On peut ajouter que Suidas, dans sa liste des productions de Longin, ne parle pas du Traité du sublime, et que toute l’antiquité paraît avoir ignoré qu’il en fût l’auteur. Enfin, M. Amati tire encore un argument de l'ouvrage Sur l’arrangement des mots, que l’auteur s’attribue, tandis que nous avons sous ce titre un traité de Denys d'Halycarnasse ; et il conclut que cette disjonctive ou indique peut-être que Longin fit un abrégé de l'ouvrage de Denys d'Halycarnasse ; c’est ainsi, dit-il, que l’on trouve dans les manuscrits, «par un anonyme ou par Zosime, par Dion ou par Xiphilin, par Cornélius Népos ou par Probus.» M. Boissonnade, sans adopter cette opinion ni celle de Weiske, qui donne le Traité du sublime à Denys de Pergame (2), convient qu'il est désormais absolument impossible d’affirmer que cet ouvrage soit de Longin (à). L’objection qu’il élève ensuite contre Amati
(1) Joy. Porph., Vie de Plot., c. 14, et la note de M. Creutzer sur ce passage, p. CXI. La phrase de Porphyre est ainsi conçue : Avayvwofévros ÔÈ abri Toù te nepl àpyx@v Aoyylvou xal To pihapyalou. Ce dernier nom n’est pas un nom propre, et ne peut être qu’une épithète attribuée à Longin, ou plutôt le nom d’un de ses ouvrage:
(2) Préface de l'édit. de Longin.