AMÉLIUS ET PORPHYRE. 68 BR, CHAPITRE III
Vie d’Amélius; son influence dans l’école. Il admet trois inurovpyol. Opinion d'Amélius sur les rapports de l’âme humaine avec l'âme universelle. ll cite l'Evangile selon Saint-Jean , et confond la doctrine de l'incarnation de J.-C. avec la théorie platonicienne de la chute des âmes. Porphyre est le principal disciple et le continuateur de Plotin. Sa naissance , sa patrie. Porphyre n’est pas juif ; il n'a pas été chrétien. Il étudie sous Longin, sous Plotin. 11 se retire en Sicile; revient à Rome; met en ordre les F'nnéades; épouse Marcella, Mort de Porphyre.
Lorsque Porphyre entra dans l’école de Plotin, il y trouva le noble Amélius, 6 7EVYLOS Auéluos (car tel est le surnom que lui donnèrent les Alexandrins, qui appellent aussi Jamblique le divin et Porphyre le philosophe). Amélius vivait depuis dix-huit ans déjà dans l'intimité de Plotin (4). C'était lui qui avait secrètement introduit un peintre dans l’école, pour avoir le portrait de Plotin, en dépit de Plotin lui-même, qui méprisait trop son corps pour en laisser faire une image (2). Peut-être avait-il exercé une puissante influence sur les destinées de l'école, en exigeant du maître un enseignement régulier, et
(1) Porph., te de Plot., c. hi.
(2) Zd., c. 1.
6h AMÉLIUS ET PORPHYRE.
en lui faisant abandonner son ancien usage de répondre sans ordre à toutes les questions qu’on lui faisait (1). Amélius n'était pas un auditeur ordinaire; il s'était formé à l'étude dans le commerce et la familiarité de Lysimaque (2), et possédait même à fond toute la doctrine de Numénius. Cette érudition acquise, jointe à un travail opiniâtre, le mettait audessus de tous ses condisciples (3) ; et Plotin, qui se reposait quelquefois sur lui, le chargea, comme on sait, de réfuter les premières objections de Porphyre sur la nature des idées (4). À peine Porphyre eut-il chanté sa palinodie, qu’il devint en quelque sorte le rival d'Amélius ; mais il l’égala sans Île surpasser, et ils continuèrent ensemble de tenir, après Plotin, la premiere place. Ils unirent leurs efforts pour déterminer Plotin à écrire (5) ; ils se partagèrent la réfutation des gnostiques; et tandis que Porphyre démontrait la fausseté des prétendus écrits de Zoroasire, Amélius réfutait, en quarante livres, la doctrine de Zostrianus (6). Lorsqu'on répandit contre Plotin l’accusalion de n'être qu’un plagiaire de Numénius, ce fut Amélius qui, également versé dans les deux systèmes , se chargea d’en exposer les différences dans un livre dédié à Porphyre (7). Plus
(2) Tov Zrorxwv Épuivos xal Auoluayos. Fragm. de Longin, dans Porph.; Vie de Plot., c. 20.
(5) Z6., ec, 5.
tard Porphyre fut choisi pour mettre la dernière main aux Ennéades, mais comme plus lettré, non comme plus habile; et cela n’empêcha pas Amélius d’en faire de son côté une édition, calquée sur les manuscrits de Plotin (1). Sa réputation, parmi les philosophes, était celle d’un mauvais écrivain et d'un penseur excellent. Longin, qui le cite toujours à côté de Plotin, vante l'abondance et la fécondité de ses aperçus (2); Théodore d’Asiné, quoique élève de Porphyre, s'attache de préférence à ses doctrines ; et dans toute la suite de l’école, ce nom d'Amélius se trouve toujours cité au premier rang parmi les plus respectés (3). Cependant cet ami, ce compagnon assidu de Plotin, après avoir vécu vingtquatre ans dans la familiarité du maître, après avoir mérité les éloges de Longin, son adversaire, et l’amitié de Porphyre, son rival, après avoir écrit un nombre considérable de traités sur les questions les plus importantes, s’efface, dans l’histoire, derrière la renommée des Porphyre et des Jamblique, et de tant de commentaires, de mémoires, de traités originaux , il nous reste à peine quelques lignes (4). La
(2) OÙ GE xat mAtler rpo6AnpATUV, & pereyetpisuvro, TÂV onouô NY ToU ypd-
geuv anodeucdpevor, xal Tpôrw Bewplac ll ypnoduevor, IAwrivos elol xa l'evriAtuvès Âuéhos. Ib.
(3) Pr. Comm. Tim. , p. h, 24, 93,102, 110, 121 et pass. — Elxdtux One xal toy véuwv prhocdpuvy Gtapavhc yeyov®s Autos, Tnc IMAdtwvos xa adrès, el xal mi ŒAROS, Enhurris prhosoplac. Euseb., Prép. év., 1. 41, c. 18.
(4) Les Pères de l’Église, Proclus, dans son comm. sur le T'imée et dans son comm. sur le pr. Ælcibiade, Stobée, daus ses Ægl. phys., eitent souvent les opinions d’Amélius, et nous ont même conservé quelques extraits que nous mentionnons plus loin ; mais il ne reste rien de lui qui forme une expo-
idon de quelque importance.
Ir, | Ÿ
66 AMÉLIUS ET PORPRYRE.
raison en est toute simple : Porphyre et Amélius se tenaient tout près de la pensée de Plotin, et malgré quelques points dans lesquels ils s’en sont écartés, c'était là surtout leur caractère aux yeux de l’école. Dans ce rôle de disciple et de continuateur fidèle, l'écrivain élégant, clair et méthodique devait l’emporter; et comme il suffisait au rôle qu'il s'était choisi, les écrits incorrects, diffus et presque inintelligibles d’'Amélius, devinrent inutiles, et peu à peu tombèrent dans l'oubli (1). Telle était en effet l'obscurité des ouvrages d’Amélius, que Proclus, qui les avait sous les yeux, semble toujours hésiter sur le véritable sens des passages qu’il en a tirés (2).
Nous ne savons quelque chose de la vie d’Amélius que par Porphyre. Il était Toscan et se nommait proprement Gentilianus(3) ; Longin l'appelle Gentilianus Amélius (4). Il préférait le surnom d'Amérius , à cause du sens étymologique d’Anéloc (5). Il s'était retiré, avant la mort de Plotin , à Apamée en Syrie (6); il y adopta Hostilianus Hésychius, qui hérita de ses écrits (7). Le lieu et la date de sa mort sont incertains.
Pour sa doctrine, elle n’était sans doute, dans
(1) Voyez le témoignage de Longin, dans la lettre citée par Porphyre, Vie de Plot., c. 20.
(2) Pr. Comm. Tim., p. 4, p. 110, et passim.
° (3) Porph., v. Plot., c. 7 et 20.
(4) Zb., c. 20.
(5) 46., e.7. Eunape l’appelle en effet Amérius, dans ta Biogr. de Porphyre. (6) Vie de Plot., c. 2 | |
son ensemble, que le développement de la pensée de - Plotin, qu’il s’attachait à reproduire avec fidélité (1) ; mais il paraît cependant que ses longues études des ouvrages de Numénius avaient laissé des traces profondes dans son esprit, car au lieu d'admettre un seul npuoveyo; Comme Plotin , il en admettait trois comme Numénius. Au reste, rien de plus obscur que les renseignements que Proclus nous a transmis à cet égard. Il dit expressément dans son commentaire sur le Timée : Apélis dE rpurrôv mouei rôv Onpuoupydv , rai vobe rpels , BaotAëac rpeïs, Toy Gvræ, rov Éyovra, tov dp@vra (2) ; et il explique ensuite, d’une façon claïre et complète, la différence de point de vue exprimée par ces trois derniers mots (3). Mais on ne voit pas s’il faut entendre qu'Amélius admet trois dmovpyoi, trois intelligences, trois rois, en tout neuf hypostases, ou si le roupyo:, l'intelligence et le roi, n'étant pour lui que des noms différents, ou tout au plus des points de vue différents d’une même hypostase, les premiers mots de ce passage doivent être entendus comme s’il y avait : Amélius admet trois intelligences, trois rois, en un mot trois Gnpuoupyoi. D'abord, si l’on S'en
(1) Ô & Ap£htoc, xat” Tyvn pèv toûtou (TAuwrr.) Babléeuv mpoutpoupevos, xa cù moAÈ pèv Tov adTüov Édyuécwv éyduevos. Longin, 1. 1. |
(2) Comm. Tim., p. 93.
(3) AuéhMoc DE tpirrbv mouct rdv énproupybv, wat vobe tpeïc, Basthéas Tpelc, tdv dvra, Tdv Éyovra, tv épovta. Auapépougr ÔE oÙror Siéer 6 pèv rpwtos vous, Evreux Egtiv 6 Ectiv, 6 GE Geutepos, Éott pèv, vd Ev adti vonrèv, Lyer dt vù pè adrou, xal petéyer révtux éxelvou xal G1k coùro Bebrepos. À 8 vpiros, Estiv pEv Fd ëv at xal oÙros vontov. [ac yàp vols T aubuyouvr vont, 6 adrds Ecru: Exer d nat èv ti deutépy xal ôp eù rpurrov.… Tobtouc oÙv tobç Tpels vdas xaŸ Snproupyobs Ünoriieru. Pr., Comen. Tim., p. 93.
tient à la phrase grecque, elle ne semble pas indiquer qu’Amélius composait la nature de Dieu d’une: ennéade, car elle ne dit pas pes Onpuoupyobs, voüs rois, IMAÏS roerrôy Orauoupyov, zai vob; Tps, Et elle reprend ensuite le singulier, roy ôytx, tov Éyoyrx, COMME si ces mots : xœi voïg roeiz, faoudéxs pes, n'étaient qu’une parenthèse explicative. En outre, après avoir exposé assez longuement la différence de zôy ëvrz, to Éyovtæ, toy ôp@yræ, Proclus conclut par ces mots : Toÿrous oùy Toûs tpels voa xai Ompuoupyos ÜnotiBerar. On voit qu'il ne répète plus le mot BPaosñéix, et qu'il réunit les deux autres dans la conclusion, quoique, dans la démonstration, il n’ait parlé que des Sngrougvoi. Ces raisons ne sont pas sans force, et pourtant, tout bien pesé, l’hypothèse contraire semble plus sûre. Voici, en premier lieu, un autre passage du même commentaire, dont l'autorité n’est peutêtre pas décisive. Proclus cite Amélius parmi ceux qui admettent trois dmpioupyot, r@v Tods tps OnproupyoÙs - Acyovrey (1), et comme s’il n’était pas certain de le bien entendre, il demande si ces trois mutoupyoi sont le yoüc, la duyn et ce qu’il appelle &1n œvox, c’est-à-dire sans contredit la Quyn éyxéouus. À ce compte la doctrine d’Amélius supposerait bien évidemment trois rois et trois intelligences outre les trois Sroupyoi, car
(1) Z6., p. 4. Eltiç 6é hot mov vobç tpeic nptoupyobc Aeydvrwv el Tata dvaréprev tac dpyèc autos, Tèv Ünmoupyixdv vouv, tav duyhv, Tâv EAnv oUotv, dplwe dv Aéyor diù cc clpnuévac atlas” el d’ &XAOUS tivèc Enproupyobc Èmexeïiva Yuync droriletar tpeïc tob mavrès, oùx pliée &v Aéyor. Elc yép cTiv 6 Tv Eluv ênproupyds nateveluavro dE aûToù vav BAnv Énuioupylav, pepxcrepar Guvé-
per” elr” oÙv Au£hoc EBéher tuûTn Gratdrrestau, ele Oeddwpos, où mpomépela rdv dyov, dAN Emi Tov rAatuvixwy xat Opprxbv péverv oroudToeEy Ünoéewr,
il n’y aurait plus moyen de croire qu’il applique toujours à une seule et même hypostase le nom de où et celui de Sxuowyo:; mais comme Proclus ne s’arrête pas à cette interprétation, et incline plutôt à supposer que les trois dieux dont il s’agit existent en dehors du monde, il n’y a pas là, il faut l'avouer, d'argument bien solide en faveur de la seconde hypothèse. Il n’en est pas de même d’une autre interprétation de la doctrine d’Amélius que Procius propose un peu plus loin, et dans laquelle tout en écartant l'âme du monde, et en laissant les trois Snuovpyot dans la sphère supérieure de l'éternité et de la divinité, il attribue comme tout à l’heure ces mots de roi, d'intelligence et de Srgoupyos à des hypostases différentes. Amélius, démontrant la nécessité d'admettre trois xuwoupyoi, avait dit: l’un est la volonté, l’autre la réflexion, le troisièmeexécate (1). Ne serait-ce pas, dit Proclus (2), Dieu, l’intelligible et
(1) Ô pèv Auédios Baupartü Gtarelverar rdv I'Adtwva tac Otæpdpouc aitiag el- Ôota, Tac Onproupytxèc, Er” &AXNv xal EXÀNVY ouveyüx petarnôäv, ajopyp xe— küw , pnôèv évôeucypuevov &è Tv cuvéyerav, aûtov Tüv belwov altlwv, &AA &ç nept évèc xat Taütou Gtatarrépevoy êù Thv Évwerv Tv ëv dAAAOL Twv Ên= pouoyove xal vas où névrec el elole xal 6 elç névrec. Enel xal vüv, &XAoç uèv 6 BouAnbels, &AAoç GE à Aoybduevos, &AAoc 8 8 rapahaËdy xat 6 pèv en PouAroe mouet pévov, à d Tÿ vonser, xal ww vostv, 6 Gt, tn petayerploer- sifnat pèv yèp vauv év duyf, Yuyñv ÔE Ev apart, xal ot quvextelvetor td räv. 1b., p. 121.
(2) Gore el coûrov rdv Tpérov Âpélog Eheye tobc tpeïc Onpoupyobs èv To évi thv tpuéba vaurnv épov, dplux Ekeyev” à pv yép bon prol, petayetploer rotwv, Ô 6 énuréker pévov, 6 d BouArñaer pvoy’ à pèv nur Tùv aüroupyèv teyvirnv tetayuévos, 6 8 xatk rdv dpycréxrova rpoërdpyuv, à Be xurè Tûv Basrhéx pd dupoiv lpupévos- oùx oÙv xafd uèv vous à ônpmtoupyèc, Tapdyer Tà Tévra Taic éaurou voyoror, xaù GE vonrèc Eort aütis rw elvar motet, xabd GE Bed, To Bou ea povov- el à Gtarmun Toùs tpeïs Énproupyobc and tou Évèe, ox dveéduela, tÿ MAdtwyz auvaxohoutovres 6 yhp adrds xal dyafide éativ 6 Bedc xal, x. T. À, p. 110. -
l'intelligence? Entendue ainsi, la trinité des à.puovpyoi ne peut pas être appelée une tritrité de rois dt d’intelligences, puisque au contraire, ce qui rend dés lors le Sxoupyos triple, c'est que le roi, Pintelligence et l’intelligible sont tous les trois druoucyot. La conséquence coule de source : les mots rpeiç vod, Baoikéac toci:, dans le premier texte dont nous nous sommes servis, ne peuvent plus être considérés comme un développement de ceux-ci, rprrrôv Onpuousydy, et supposent nécessairement trois trinités dans le dieu d’Amélius, savoir, la trinité des Baouex , celle des intelligences, et celle des Sruovpyot; par conséquent le dieu d’Amélius comprend d’abord ces trois termes : le roi, l’intelligence et l'âme; chacun d'eux, pris à part, forme une nouvelle trinité , &Aoç 6 Bouardeis, &X os de 6 hoyubopévos, ŒÂos dE 6 rapxhaBy (4); et comme ce dernier terme est évidemment un dmmovsyos, il ÿ a trois àpuovoyot dans la nature de Dieu, et ces trois Srpuoupyoi ne sont autre chose que le dernier terme de chacune des trois trinités. Cette hypothèse admise, toute la théologie d'ÂAmélius se déroule aisément, sans contradiction, sans obscurité ; et sauf ces divisions introduites dans chacune des hypostases de Plotin, les traits généraux de sa théologie sont conservés. En effet, les trois trinités se suivent dans l’ordre même adopté par Plotin (le roi, l'intelligence, et l'âme), et dans l’intérieur de chaque trinité, la trinité nouvelle reproduit la même hiérarchie (la volonté, la
(1) Comm. Tim. , p. 121.
AMÉLIUS ËT PORPHYRE. 74
méditation , l'exécution). Nous verrons plus tard que telle est aussi, à peu près, la doctrine de Théodore d’Asiné {4}, et comme il est incontestable qu’il existe la plus grande affinité entre Amélius et Théodore, il résulte de toutes ces considérations réunies une probabilité fort voisine de la certitude.
Admettons cependant que la seconde hypothèse explicative de Proclus ne soit guère plus exacte que celle dont nous parlions tout à lheure, et qu’il a lui- : même abandonnée; néanmoins, pour qu’il ait pu la faire, il faut bien qu’il ait pensé qu’Amélius n’attribuait pas exclusivement à l'intelligence la qualité de Snurovpyoc. D'ailleurs, est-il vraisemblable qu’Amélius, qui suivait si exactement les traces de Plotin, s'en soit écarté en théologie au point de donner par exclusion le caractère de Smuovpyos à l'intelligence et non à l’âme? Une division de chaque terme de la trinité en une trinité nouvelle, serait assurément, dans les idées ordinaires des Alexandrins, un moins grave dissentiment; et nous voyons en effet que Proclus se demande sans cesse : Amélius a-t-il voulu distinguer trois hypostases où trois points de vuë différents d'une même hypostase? Il est donc certain que le Dieu d’Amélius est une ennéade, quelles que soient d’ailleurs les hypostases diverses dont cette ennéade est composée; et grâce à la théorie älexandrine qui conserve la simplicité d’un être, malgré toutes ces divisions hypostatiques, le Dieu d’Amélius, composé de trois trinités, n’en est pas moins un seul Dieu.
(1) Foyez ci-après, livre 3, c. 6.
Ces questions offrent un grand intérêt, même dans l'ignorance où nous sommes du système complet d’Amélius; elles nous montrent que les plus chers disciples de Plotin, quoique fidèles à sa doctrine, avaient aussi sur des points importants des opinions qui leur étaient propres. Amélius connaissait le dogme chrétien sur la Trinité, car il cite l’Évangile selon saint Jean pour montrer l'analogie du Verbe avec le Acyoc platonicien ; maïs il est évident, par la manière dont il parle du Verbe, qu'il ignorait la doctrine chrétienne sur l'identité de Jésus-Christ avec la seconde hypostase divine, ou qu’il la considérait comme un mythe. Le passage nous a été conservé par Eusèbe (1), Théodoret (2) et S. Cyrille d’Alexandrie (3). «C’est le Ado; (le verbe), dit Amélius, qui est l’éternelle cause de tout ce qui a été produit; et c'est en ce sens que ce barbare ( saint Jean) a pu dire que le A5oç est placé en Dieu au rang de principe, et qu'il est Dieu même; que tout a été fait par son efficace, que tout être existe et vit en lui et par lui, qu’il tombe dans un corps, se revêt de chair, et vit de notre vie humaine, que pendant cet exil, il donne encore des preuves de sa divinité, qu'il se débarrasse ensuite de cette prison, et redevient ou se retrouve Dieu, et tel qu'il était avant de descendre dans un corps (4).» Amé-
(1) Prép. év, 1. 11, c. 19.
(2) Thérap., 1. &, p. 751,
(3) Cyrill., Contr. Jul., 1. 8; ap. Spanh., p. 283.
(4) « Kat oÙtos &pa Av 6 Adyos, xaf” dv let dvra à yivdpeva Eylvero, dùç av xal à Hpäxhercos déuoe:e, xal vi, Ai dy 6 Bäp6apos dErot èv Th Tic pync Tdber ve xaÙ
lius ne parle pas ici de lincarnation du Verbe dans la personne de Jésus-Christ, mais de cette incarnation dont le miracle se renouvelle chaque fois qu’une intelligence est produite, de ce Dieu intérieur qui nous illumine et nous éclaire, et dont on peut dire en effet dans le système des platoniciens, que c’est Dieu même qui se donne à nous, qui se fait homme en nous, qui, dans cet abaissement, ne perd pas sa divinité, et qui retourne enfin à la substance incréée, lorsque par la mort ou par l’extase, nous avons rompu notre esclavage et dégagé en nous le divin. Amélius a donc le premier identifié le Verbe chrétien avec la raison, et la révélation évangélique avec cette révélation naturelle, qui elle aussi illumine tout homme venant en ce monde. L'erreur était excusable pour Amélius, dans un temps où la doctrine chrétienne pouvait encore être ignorée; et véritablement, il appartenait à cette école, après avoir réduit le paganisme en symboles, d'ouvrir la voie aux philosophes d’un autre âge, qui pour abriter la philosophie derrière la religion toute-puissante, recoururent à la même équivoque, et prirent les mots en rejetant la chose, comme si on pouvait servir par le mensonge les intérêts de la vérité. Amélius avait composé des commentaires sur les dialogues de Platon. Proclus cite fréquemment ses
Sly xafeornxdre mpès Bedv elvur, xat Dedv elvar 1 où névr” dTAG yEvvAofas…. xal elç Tà cuwpata rirretv xat adpxa vôuoduevoy, pavréteobar &vBpurov, pick xal ToÙ Tnvcxauta GetxvÜeiv thc wÜSEwG Td pe yæAELOV... Avahubévra rétv drofeouofor , xœt Bedv elvar, oloç Âv mpù To elç 7 sœpa xal vi,v odpxa, xat Tèv äpurov xacayOnvar. » Euseb. , 1. 1,
travaux sur le Tiinée (1) et d'autres dialogues (2). Nous savons aussi que Porphyre ävait commenté plusieurs écrits de Platon et d’Aristote (3) ; que Longin, Origène s'étaient exercés à développer selon leurs différents points de vue, les doctrines contenues dans les ouvrages de Platon. Ce genre de composition fut ensuite adopté par toute l’école d’Alexandrie, et surtout par l’école d'Athènes, qui compte bien plus de commentateurs que d’écrivains originaux. 1l en résulte pour Plotin, qui n’a jamais fait de commentaire proprement dit, et chez lequel les discussions historiques ne viennent jamais qu'au second rang et d’une façon accessoire, un caractère particulier qui le distingue également et de l’école d'Ammonius, dont il fait partie, et de l’école dont il est lui-même le fondateur. Ces sortes de travaux rentraient sans contredit dans l'esprit de sa méthode philosophique, et il n’est pas douteux qu’Àmélius et Porphyre écrivirent une partie de leurs commentaires sous sa direction et par ses conseils; mais il n’en est pas moins remarquable qu’il n'ait jamais pu ou voulu s’astreindre à suivre pas à pas un dialogue de Platon, et à captiver; dans le cadre adopté par un aütre, l’essor de son imaginätion. C’est une preuve, entre mille, de l’originalité de Plotin. Il accepta pour maître Ammonius qui lui convenait doublement par ses tendances éclectiques
(1) Pr., comm. Tim., 24, 94, 121 ct pass.
(2) Voyez, par exemple, les Remarques de Proclus sur le Cratyle, éd. Boiss., p. 60.
(3) Cf. M. Cousin, Fragm. hist., p. 359.
AMÉLIUS ET PORPHYRE. 75 et par son mysticisme; il puisa dans cet enseignement la direction générale de sa philosophie ; mais une fois l’impulsion donnée, Plotin n’écouta plus que ses propres inspirations. On ne peut supposer qu’Origène, qui d’ailleurs enseignait à Alexandrie et n’écrivait pas, ou Longin, dont les écrits étaient presque tous littéraires, aient exercé une influence sur cet esprit ardent, emporté, et qui abondaït toujours, avec une force extrême, dans son propre sens. Quant à Porphyre et Amélius, il est évident, par ce que nous savons de leur esprit et par les écrits de Porphyre, qu'ils n'ont été, dans leurs rapports avec Plotin, que des disciples dévoués et soumis, quelquefois des auxiliaires, jamais des conseillers, si ce n’est pour quelques détails extérieurs d'enseignement ou de style. Assidus auprès de Plotin, recueillant avidement toutes ses paroles, emportés comme par une force supérieure dans l’ordre d'idées qu'il suivait lui-même et qui le préoccupait exclusivement, ils s’arrarigeaient cependant pour cultiver leur esprit par des lectures, par des recherches historiques et littéraires, dans les moments où le maître n’absorbaït pas toute leur pensée par ses éloquentes inspirations. {ls se recueillaient alors, ils se retrouvaient dans une situation d'esprit moins élevée ; mais plus calme, et plus appropriée à la nature de leur intelligence. C'est ainsi qu'ils se livraient à une étude assidue de Platon et d’Aristote, et entretenaient des relations avec Longin et les principaux philosophes de leur temps.
Quant à Plotin , il restait étranger à ce commerce, et vivait solitaire, ou ne vivait qu'avec ses disciples, ce qui est encore vivre avec soi-même ; toujours prêt à répandre sa doctrine, et ne lisant les écrits qui sortaient des autres écoles qu'avec indifférence, par forme de distraction, ou pour céder aux désirs de ceux qui l'entouraient. |
À l'exception de la théologie d’'Amélius , nous savons peu de choses sur ses doctrines. Les renseignements ne manquent pas sur différents points, mais ils sont obscurs et roulent sur des questions spéciales qu’on ne peut rattacher à un système dont les éléments nous manquent. Il s’était occupé de la nature des démons, grande question à cette époque, et qui parut dans le siècle suivant la première de toutes. Les démons, suivant lui, ne différaient pas des dieux, si ce n’est par leurs fonctions , ou plutôt ils étaient les dieux mêmes, en tant qu’ils se répandent dans les diverses parties de ce monde et s'occupent des choses individuelles (4). Voilà certes une doctrine bien plus voisine de la lettre de Porphyre à Anébon que de la théurgie de Jamblique ; et nous devons croire, en effet, qu’Amélius n'était pas très-attiré vers la théurgie, car s’il en avait été autrement, les disciples de Jamblique se seraient attachés à lui et nous auraient conservé au moins cette partie de ses doctrines.
(1) AXX oÙ0E éxelvouc Ematvésopev, Boot Tv Bewv viva Baluovas ToLouav, olov tobc rAavwpévous, xafdnep Auéhos. Proclus, Comm. sur le pr. Ælcibiade, p. 70.
Sur les rapports de notre âme avec l’âme universelle, c’est-à-dire sur l’une des questions les plus délicates que l’on püt agiter dans l’école, Plotin n’avait pas entièrement convaincu Amélius et Porphyre. Il s’agit pourtant là de ce qui fait l’essence même de sa doctrine. Comment soutenir, en eflet, que nos âmes sont identiques avec l’âme universelle, à moins de nier trop clairement la distinction du monde et de Dieu. et d’un autre côté, comment admettre qu'elles en sont différentes, sans s'exposer à séparer plus qu’on ne le voudrait le créateur de son œuvre? Porphyre n'’hésitait pas à reconnaître la distinction avec toutes ses conséquences; mais, si l’on en croit Jamblique, Plotin et Amélius la reconnaissaient quelquefois et plus souvent la contestaient (1). Il paraît même que sur ce point Amélius dépassait encore les tendances panthéistes de son maître ; car lorsque Plotin identifiait notre âme avec l’âme universelle, il ne considérait que la similitude du genre ou de la forme (2), tandis qu'Amélius allait jusqu’à les identifier numériquement. Amélius ajoutait encore que cette âme, à la fois universelle lorsqu'elle existe en soi dans sa plénitude , et particulière lorsqu'elle apparaît dans chacun de nous, sous une forme plus restreinte et moins complète, ne se distingue pas de
(1) Kat M'hurivés mou xal Auéhoc tt tabtns slot trs Ôdéns. Évlote yàp &e Env rhv peptorhy duyñv map Tv BAnv, vlote Gé aûtv mpds Éxelvnv elvar dpopRovtar. Jamblique, Iept rüv Épyov rns Yuyñc. Dans Stobée, Egl. phys., Heeren, p. 886. |
(2) Cf. Ennéade à, 1. 2.
ses actes (1). Quel est le sens de cette expression, employée par Jamblique, en décrivant la doctrine de Plotin et d'Amélius sur la nature de l'âme? Il faut, pour la bien entendre, la rapprocher de ce qui la suit quelques lignes plus loin : «(Cette apinion est inexacte, dit Jamblique, et il vaut mieux suivre les philosophes plus récents qui accordent l'identité de l'essence et des actes pour l’âme universelle, et la nient pour les âmes particulières. » Jamblique veut dire sans doute que les âmes particulières participent du néant et produisent des actions qui ont pour cause le caprice ; tandis que l’âme universelle , étant plus parfaite, et n’agissant que selon les lois éternelles, tous ses actes sont nécessaires et expriment véritablement sa nature. Ce point de vue n’est pas sans profondeur, et c’est en ce sens que l’on a pu dire que si Dieu crée le monde nécessairement , le monde ne fait qu’un avec Dieu, car il est l'expression ou le développement nécessaire de tout ce que la nature de Dieu enveloppe dans son essence ou dans sa définition. Au reste, le reproche que Jamblique adresse, dans ce passage, à ses illustres devanciers, semble inspiré par le désir d’insister plus qu'ils ne l’avaient fait sur la distinction du multiple et de l’absolu , afin de montrer par là combien la théurgie est nécessaire pour opérer l'identification de l’homme avec Dieu; et les
(1) Of pèv yèp plav xal Thv adriv mavrayou duyiv Gtureivovres , ATOt YÉVEL L elôer, &ç doxet Mautivo, À xal dptlup, de veaviebera oùx dAryduis AUËMOS aûThy épobotv elvar dnep Évepyet. Stob, 888,
AMÉLIUS ET PORPHYRE. 79 contradictions prétendues qu’il signale ne sont que le résultat du double point de vue que présentera toujours une doctrine fondée sur le printipe de l'émanation. Amélius dit bien que toutes les âmes ne font qu’une seule âme, qu’elles se confondent entre elles et avec l'âme universelle; mais ce n’est là qu’une forme énergique de l'opinion commune à tous les Alexandrins sur l'unité de la substance. Faut-il en conclure que mes phénomènes se passent dans l'âme universelle, et que je ne diffère d'elle et des diverses âmes humaïnes, ni par les modes, ni par le caractère intellectuel et moral? Non assurément, et Jamblique lui-même nous avertit que, malgré cette unité de lessence de l’âme, si hautement proclamée, Amélius établit entre nos âmes des différences de degrés et en quelque sorte de physionomie , ot pré dn uéxy oVoixY tic duyñc apué riéuevor, myrvovres dé aûtry, À W: Apéuos ofETAt, DYÉTEOL KA 2ATATAÉ— ko, x. tr. À (1). Ainsi donc la différence entre Amélius et Plotin et même entre Amélius et Jamblique, loin d’être aussi radicale que le pense ce dernier, tient surtout aux efforts que chacun d'eux a tentés pour exprimer plus nettement la doctrine commune et éviter les deux écueils opposés qu’elle côtoie, la trop grande identification et la trop grande séparation. On ne peut pas tirer une objection de ce qu’Amélius ajoute ensuite, que l’âme ne se distingue pas de ses actes, ni de la distinction par laquelle Jamblique accorde ce principe pour l’âme universelle et le
(1) Iambl., mep\ prérpou buy, Stob., 1. 1, p. 898.
nie des âmes particulières. À la vérité si l'âme agit toujours nécessairement, soit qu'elle habite nos corps ou qu'elle subsiste en elle-même au-dessus du monde multiple, il s'ensuit que l'identité de toutes les âmes est absolue et sans réserve; mais alors que signifie cette distinction de formes et de degrés qu’Amélius reconnaît? C’est donc une nouvelle contradiction? Point du tout : c’est qu'Amélius est le premier à restreindre sa théorie sur la nécessité des actions de l'âme, c’est-à-dire sur lidentité de ses actes et de son essence (1). Seulement ici encore il le fait d’une autre façon que Jamblique. Jamblique le fait clairement et en termes explicites, en introduisant une distinction entre l’âme universelle et nos âmes ; Amélius se borne à dire que nos affections ne se transmettent pas à l’âme universelle. Ainsi l’impassibilité de l’âme universelle est sauvée sans qu’on ait eu besoin de nier l’existence dans nos âmes de phénomènes contingents, étrangers à la substance de l’âme universelle, et qui pour cette raison ne sont pas appelés ses actes.
Deux importants fragments conservés par Olympiodore donnent lieu de conjecturer qu’Amélius s’était beaucoup occupé de morale, et que les doctrines stoïciennes lui étaient familières (2). On ne saurait en être surpris quand on songe que la morale de Plotin est en beaucoup de points semblable à celle de Zénon, et que Porphyre a été appelé par un ancien
(1) Zbid.
(2) M. Cousin, Fragm. hist. Olymp.
Iopqüpuos crus (1). L’un de ces fragments d’Amélius est une théorie assez subtile sur l’opposition des plaisirs entre eux (2), qui se trouvait probablement dans un commentaire sur le Philèbe. L'autre frag ment est tout stoicien, et rappelle aussi par quelques côtés les opinions d’Épicure. Il roule sur le plaisir attaché au mouvement (3) etilen contient la condamnation énergique. Cette proscription de l'idoun év xwñoet, qui se faisait dans l’école d’Épicure , au nom de l’intérêt bien entendu, et dans celle de Zénon au nom de la liberté que le plaisir diminue et amoindrit, avait pour principe, chez Plotin et ses successeurs, l'amour ardent de l’unité, et le mépris du multiple dont le mouvement est la forme.
Après tout, quelle qu’aïit été la valeur philosophique d’Amélius, Porphyre reste pour la postérité le plus grand disciple de Plotin, celui qui a recueilli sa pensée, propagé et développé sa doctrine; il a, sur les destinées de l’école, une influence qui lui est propre. La métaphysique est tout pour Plotin ; elle s'empare souverainement de son esprit, et ne lui permet pas de détourner sa pensée sur d’autres intérêts ; Porphyre, tout aussi dévoué à la science quoique moins absorbé par elle, ne songe pas à trou-
(1) 7. Creutzer, Annot. in Plot vit., ad p. 1x.
(2) Comm. d'Olympiodore sur le Philèbe, p. 243, art. 309, éd. Creutzer. Cf. Stalbaum, Phileb., p. 243.
(3) Zb., p. 265. Or mavrehGe dupaoréoy tv èv xivioer hdovèv, dc Âpéluog éxrpaypôet, el mapaupeirar Tv ppévnatv xal Eau rhv Adyou Evépyeuav, À TAnyh adrne, Téxa & xal Thv obolav ayedbve el oxupräv xat Roñv dvayxdber, oÙx dvBpumuov , AA Ompluv oxpriparx xal Po para, x. T, À.
ni, 6
ver seulement, mais à défendre la vérité. 1l a le sen: timent de la vie pratique, et ce qui manquait à Plotin, la préoccupation constante de fonder une école et d’attaquer les écoles rivales. Si toute la métaphysique des Alexandrins est contenue par avance dans les Ennéades, c’est Porphyre qui a donné le signal de la lutte contre le Christianisme, et qui le premier a proclamé, en termes explicites, cette conséquence de l’éclectisme du maître, que la philosophie, religion universelle, doit planer au-dessus des religions rivales, et les concilier, en les transformant, dans le sein d’une unité supérieure. L’érudition imménse de Porphyre, la variété et la souplesse de son génie, son activité, son dévouement, l’élévation de sa morale, la pureté de sa vie, le rendaient éminemment propre au rôle qu’il s’était donné, et par les louanges comme par la haine des Pères de l’Église, il est aisé de juger que la religion naïssante ne renconira dans son berceau ni d’adversaire plus illustre, ni de plus irréconciliable ennemi.
Tout ce qui touche l’histoire de Porphyre est obscur, et l’on n’a pas lieu d’en être surpris, puisqu’il a-attaqué un ennemi auquel est restée la victoire. Les écrivains mêmes de son propre parti ne sont pas toujours d'accord entre eux et avec luimême. La date de sa naissance est certaine , puisque d'après son propre témoignage, il avait trente ans accomplis lorsque Plotin en avait cinquante-neuf; la naissance de Porphyre se place donc 282 ans après
(1) Wie de Plotin, par Porphyre, c. 4.
AMÉLIUS BT PORPHYRE. 85
Jésus-Christ, sous Alexandre-Sévère (4); mais il est plus difficile de déterminer sa patrie avec précision. Le premier témoignage à invoquer, c'est le sien, et il est formel (2) ; on peut y ajouter Eunape (8) et Suidas (A) qui ne sont pas moins explicites. On a pourtant soutenu que Porphyre était un Juif apostat qui n'avait pris la qualité de Tyrien que pour dissimuler à la fois et son apostasie et cette origine dont il rougissait. Quel est le philosophe de cet âge, quel est surtout l'adversaire du christianisme qu'on n’ait pas essayé de flétrir de ce nom d’apostat ? Le christiapisme est purgé, par cet artifice, de tout soupçon d’origine philosophique, et ce qu’il y a de vrâi et d’élevé dans les philosophes est mis sous le nom de réminiscence et compté parmi les titres de l’Église. Baronius qui, le premier, a contesté l'origine phénicienne de Porphyre, s'appuie sur une injure assez peu intelligible que lui adresse saint Jérôme : «Batanæotes ille et sceleratus Porphyrius (5).» Batanæotes, selon Baronius, c’est-à-dire originaire de Béten ou Basan, en Palestine, conjecture peu plausible assurément, à ne considérer que le mot dont saint Jérôme s’est servi. Gette interprétation plus que douteuse d’un passage unique est une base bien fragile pour infirmer le témoignage de Por-
(1) Cf M. Parisot, de Porphyrio, parecb. B, p. 176.
(2) Écye & xat èpè Ioppôprov, Téprov dvra, Ev rois méiota éraipov. Pie de Plot. , c. 7.
(3) Hogoupt TÜpos pèv Av marpte À Tpwôen Tov dpyalwv Povtxov À RAK, éd. Boiss., p. 7.
(4) Au mot Hopæüpros.
(5) M. Parisot, 1.1.,p 7sq., et p. 177.
mm me = mm = -
8A AMÉLIUS ET PORPHŸRE.
phyre lui-même, celui d'Eunape et de Suidas. Porphyre était lié avec Longin, Jamblique et d’autres Syriens; Longin lui écrit de venir en Syrie respirer l'air natal (1); Eunape, après avoir dit qu’il est né à Tyr, ajoute aussitôt que sa famille est distinguée; il a donc par devers lui des détails précis, et ne s'appuie pas uniquement sur les paroles de Porphyre; Libanius l’appelle « Tyrium senem» dans l'éloge funèbre de l’empereur Julien, et Socrate, qui a réfuté toutes les erreurs contenues dans cet éloge (2) ne relève pas ce «Tyrium senem. » Le nom d’apostat est devenu, pour les auteurs chrétiens, inséparable de celui de Julien; pourquoi Eusèbe, ni aucun autre, n’appellent-ils Porphyre l’Apostat? S'il a menti en se disant Tyrien, comment ne lui reprochent ils pas ce mensonge ? Ce mensonge lui-même n'est-il pas le comble de l’impudence ? Quel en est le but? Pourquoi, s’il était né en Judée, refuseraitil d'en convenir, lui qui a si souvent loué les écrivains juifs, les institutions juives, et qui présente les Esséniens comme des modèles de toutes les vertus (3)? On allègue sa connaissance approfondie des Écritures ; il faudrait plutôt s’étonner que cet esprit infatigable eût étudié à fond toutes les littératures
(1) Vie de Plotin, c. 19. Alov yép pe dnd enç Etxe lag attévar mpds abtèv eiç Tv Dotvixnv, xal xoufGerv T& BL6ÀlX Toù IThurrivou, pnat, x. r. À.— OÙ yàp &v anootainv où ro À AXE Delolal sou, tiiv npèç Was 60dv Tnç ÉTÉpuSE Tpoxpivat, xäv el pnôèv à AO, TÂv ye rahadv cuvibesav, xal Tùv dépa, petpwurarov Üvra TpÜc Av AËyEt ToU swparos doféverxv. — Toüro Yàp oÙv, xal Trapovet cot xal paxpdv dnôvrt xal mepl tèv TÜpov Garpléove…
(2) Hist. eccl.,1.3, c. 23.
38) Dep\ dnoynç, D. 4, €. 13,
et négligé uniquement celle du peuple juif, surtout quand il se consacrait à détruire une religion issue du judaïsme, appuyée sur le témoignage des prophètes hébreux. Mais enfin, si l’autorité de saint Jérôme doit nécessairement l'emporter sur celle de Porphyre, quand il s’agit de la patrie de Porphyre, au moins ne faudrait-il pas être réduits à faire dériver Batanæotes de Beten, de Basan, ou même de Barvoi. La conjecture de M. Daunou que Porphyre était né dans un bourg de Syrie appelé Batanea et peuplé d’une colonie tyrienne, dont parle Étienne de Byzance (1), est évidemment mieux établie ; et alors que devient le judaïsme et l’apostasie? Au fond, est-il bien certain que saint Jérôme ait voulu désigner la patrie de Porphyre? Saint Jérôme n’a pas dit: « Sceleratus ille, Porphyrius Batanæotes,» mais « Batanæotes ille et sceleratus ; » il faut donc ajouter aux autres suppositions, que Beten ou Basan était une ville infâme, et que l’on pouvait être accusé de la même façon d’être un scélérat et d’être de Beten (2)?
Les mêmes historiens qui ont voulu faire de Porphyre un juif, n'ont pas manqué de le transformer aussi en chrétien infidèle, Nous savons, par son
(1) Biogr. univ., art. Porphyre.
(2) Saint Jérôme a peut-être voulu traduire Bioôäivaros, scélérat, ou fotavus, mangeur d'herbes; excellente épithète pour tourner en ridicule l’auteur du rep dnoyñs. Bétos, selon Creutzer, est un terme de mépris; pourquoi saint Jérôme ne l'aurait-il pas joint au mot àvdntos, insensé, par lequel les Chrétiens désignent souvent Porphyre, pour en faire Batanæotes? Voy. Creutzer, dans son éd. de Plotin, t. I, p. xcix ; L. Holstenius, de vitd et scriplis Porphyrii philosophi, c. 5; Brucker, Hist. phil., per. 2, part. 1, L1,c. 2, sect. 4, par. 45 ; M, Cousin, Fragments historiques, art. Eunape, et M, Parisot, 1.1. :
propre témoignage, que dans sa première jeunesse , il connut familièrement Origène (4). C’en est assez, cet Origène est l’Origène chrétien, et Porphyre, élevé à une telle école, dut être nécessairement chrétien lui-même. Rien de plus hasardé que de telles inductions, ou pour mieux dire, rien de plus faux. Quand on n'aurait pour les combattre que le silence des premiers Pères, si animés contre Porphyre, cet argument serait décisif. Le silence de Porphyre luimême est une preuve d'un autre genre; il pouvait sans rougir avouer une apostasie qui eût été à ses yeux un titre de gloire; mais nous ne voyons pas qu’il ait jamais parlé du christianisme comme d’une croyance qu'on lui aurait inculquée dans son enfance , et quand il parle de ses rapports avec Origène, il n’ajoute rien à ce nom. Cependant, quand Plotin, ou Porphyre, ou Longin citent Origène, il est naturel de croire qu'il s’agit du philosophe, leur condisciple ou leur ami. Porphyre a cité bien des fois ce dernier Origène , notamment dans la vie de Ploüin (2. Dans un passage de son Commentaire sur (/e Timée, conservé par Proclus, il parle de son enseignement comme un témoin oculaire (3). Il aurait donc entendu les deux Origènes? Mais pour s'arrêter à ce parti, il faudrait quelque indice de ses rapports avec l'Origène chrétien, et c’est ce qui manque absolu-
(4) Euseb. Hisf. eccl, ,1. 6, c. 19.
(3) Pnotv à HoppÜpos Fprov Bluv fuepoy Giarehéoa rdv Qoryévnv foüvta xai épulpuovta, xal i0poTr moX AY xateyodpevov, peydAnv slvar Aéyovra Tv bTdbeaiv xal Tv aropiav, x. t. À. Proclus, Comm. T'im., p. 20.
ment. On allègue l'autorité de Vincent de Lérins qui affirme que Porphyre enccre enfant vint étudier à Alexandrie sous Origène déjà vieux (1). Nous savoas que Porphyre naquit à Tyr, qu'il habita successivement Athènes, Rome et la Sicile; mais rien n’est moins prouvé que ce voyage en Égypte. Cependant admettons qu'il ait visité Alexandrie avant de se rendre à Athènes, car il est difficile de supposer que ce fût après, et le passage de Vincent de Lérins ne s'y prête pas : que dire de cette expression, 6 xay® xopudn véos @v Etc évrervyrxz ? Est-ce ainsi que Porphyre exprime les rapports d’un enfant avec le grand Origène? Il y a plus, Vincent de Lérins se trompe évidemment lorsqu'il dit que Porphyre entendit Origène le chrétien à Alexandrie, car Origène le chrétien avait quitté Alexandrie pour n’y plus revenir, deux ans avant la naissance de Porphyre.
Quelques opinions attribuées à Porphyre par Proclus, telles que la distinction des archanges et des démons, la théorie des démons qui se font chasseurs d'âmes et contraignent les âmes d'entrer dans des corps (2), ont porté Holstenius, qui prétend y reconnaître l’hérésie même d’Origène le chrétien, à soutenir que c’est bien l’école de cet hérésiarque qui a été fréquentée par Porphyre (3). J'en conclurais plutôt que ces doctrines étaient répandues dans les diverses écoles philosophiques, où nous en voyons
(1) De Origene, 1, 23 (2) Comm. Tim., p. 7.
(3) De vit. et script. Porph. phil. c. 6.
en effet des traces nombreuses, et que c’est de là que Porphyre et Origène les ont transportées dans leurs écrits. En général on ne tient pas assez de compte, dans l’histoire de cette époque, de certaines idées venues de l’Inde ou empruntées par les philosophes aux préjugés vulgaires, et qui avaient cours, pour ainsi dire, dans toutes les écoles. C’est ainsi qu’on a souvent reproché aux chrétiens d’avoir pris à l’école d'Alexandrie, ou à l’école d'Alexandrie d’avoir emprunté aux chrétiens des doctrines que les uns et les autres s'étaient bornés à ne pas contredire ou à recevoir toutes faites des mains de leurs devanciers. Ces démons et ces archanges, que L. Holstenius veut attribuer spécialement à Origène, se retrouvent partout, avant les Alexandrins, dans les religions et dans les écoles, et appartiennent d’ailleurs à l’ancienne mythologie (1).
Il reste donc prouvé seulement que Porphyre entendit, dans sa première jeunesse, l’un des deux Origènes, peut-être tous les deux, mais plus probablement Origène le philosophe, et celui-là seul. Dans tous les cas, il n’y a dans ses écrits, ni dans les anciens témoignages , aucune trace de conversion ou d’apostasie, et ce point est le seul qui aït de l’importance. Le récit d’Eunape nous le montre ensuite achevant ses premières études, iv nporny madeiey, à l’école de Longin (2); et c’est encore une question de savoir ce qu'il étudia sous Longin, et si
(1) Cf, Le Mémoire intitulé : Æpostasia Porphyrii vera, de Siber , t, 1
Misc. Lips.
(2) Eunap., Porph.
cette fréquentation des écoles d'Athènes doit être placée avant ou après son premier voyage à Rome. Nous n'hésitons pas à répondre qu'il termina son éducation littéraire sous Longin, comme le prouve cette expression, r#% rporry mudeia, et qu'en même temps il fut initié par lui à sa doctrine philosophique, comme nous l'avons fait voir dans le chapitre précédent (1). Quant à l’époque du séjour de Porphyre à Athènes, il faut la placer, selon toutes les probabilités , entre sa vingtième et sa trentième année, c’est-à-dire dans l'intervalle de ses deux voyages à Rome. En effet nous savons, par son propre témoignage, que lorsqu'il vint à Rome pour la seconde fois, accompagné d’Antonius de Rhodes, il arrivait directement de la Grèce (2). Il s’était tellement distingué parmi les auditeurs de Longin, que celui-ci l'admit dans sa familiarité (3), et entretint avec lui des liaisons qui ne furent pas même troublées par l'intimité qui s'établit ensuite entre Plotin
(1) Joyez ci-dessus, p. 59 sq.
(2) Porph., Je de Plot., c. &.
(3) Cf. Eunape, 11. — C’est pendant cet intervalle qu’il assista chez Longin à un repas, où l’on s’entretint de littérature, et où l'on prouva qu'Éphore, Théopompe, Ménandre, Hypéride et Sophocle avaient été des plagiaires, Eus., Prép. 6v., liv. 10. L. Holstenius se fondant sur ce que le passage de Porphyre rapporté par Eusèbe, et dans lequel il est question de ce repas, commence par ces mots : Tà Hauwriveia éoruwv Au Aoyyivos Abvnot xéxAnxev, établit que cette rencontre eut lieu après la mort de Plotin, c'est-à-dire, après l'an 270 ; mais Longin est mort en 273, et les circonstances de Ja vie de Porphyre ne s’accordent pas davantage avec cette supposition ( Cf. Brucker, I. 1., et Harles. in Fabric. Bibl. gr., ad Porph.) D’ailleurs comment aurait-on célébré le jour de la naissance de Plotin, puisque ce jour n'était pas connu de ses amis ? On a proposé de lire D'Aztoveia, au lieu de Mhuriveia. Cette correction est évidemment nécessaire. C’était un usage reçu parmi les Alexandrins de célébrer la naissance de Platon, et nous en trouvons un autre exemple dans la vie même de Porphyre.
et Porphyre (1). Longin lui dédia dès cette époque son livre repi 6puñs (2). Cette date nous est fournie par le nom même que l’auteur donne à Porphyre daus sa dédicace, car il lui donne son nom syrien de Malchus, qu’Amélius ne traduisit que plus tard par Baoueds, et Longin par Ilopgépioc (3).
Porphyre nous apprend lui-même qu’il fit un premier voyage à Rome , on ne sait pour quel motif (4), et qu’il y trouva Plotin dans une sorte d’oisiveté, n’écrivant pas encore, et se bornant à répandre ses idées parmi ses amis dans des entretiens familiers (5). - Dix ans plus tard, la dixième année du règne de Galien , il revint à Rome pour s'attacher définitivement à Plotin. Il avait alors trente ans et Plotin cinquanteneuf (6). Porphyre ne tarda pas à occuper une place importante dans l’école ; il était, dit Eunape, un Mercure intermédiaire entre Plotin et les hommes (7).
(1) La lettre de Longin à Porphyre, conservée dans la Pie de Plotin, le prouve suffisamment. Voy. Jie de Plot., c. 19.
(2) Zb., c. 17.
(3) Le nom Syrien de Porphyre était Malchus, qui en grec, signifie Rot. Ce fut Amélius qui le premier appela Porphyre BastAedc, en lui dédiant sous ce nom l'ouvrage qu’il avait composé sur la différence du système de Plotin et de celui de Numénius; à son tour Longin le désigna sous ce nom de BaotAebç dans la Préface de son livre mept téhous (’ay. pour tous ces détails, le chap. 47 de la vie de Plotin); et comme EBunape nous assure que c’est ce même Longin qui donna à Malchus le nom de IHoppüptos (Eun., Porph.),il y a lieu de conjecturer qu'il modifia ainsi plus tard le nom de BagtAeuçs, parce que la pourpre est l’insigne de la royauté.
(&) M. Parisot, 1. 1., se demande s’il n’y était pas conduit par quelque affaire étrangère à la philosophie. Je ne vois rien qui autorise cette conjecture. Eunape , qui ne parle que d’un seul voyage à Rome, dit que Porphyre ne s’y rendit que pour voir la capitale du monde, tv peylornv Pounv iôetv,
(5) Porph., fie de Plot., c. 5.
(6 Zb., c. 4.
(1) Ô 8 Hoppüpros donep Épparx tic ceupè nat rpds avhpurous Èmvetousa, Là TotxÉANs raelas mévra els td ED yvwoTov xat xadapdv EéryyeAAsv. Eunap., 1. 1.
Amélius qui connaissait Plotin depuis dix-huit ans (1), s'éclipsa devant le nouveau disciple, ou du moins le. reconnut pour son égal, et n’hésita point dans la suite à soumettre ses ouvrages à son examen (2). Ardent et déjà plein d’érudition, l'esprit prompt, la parole vive, enthousiaste de Plotin dont il Sentait le génie, difficile et indépendant en homme sûr de lui, et qui par d’autres études a conquis le droit de pousser son maître, il ne souffrait pas qu’on s’en- . dormît du sommeil mystique; il avait quelque chose du génie plus pratique et plus positif de Longin, et arrivait d'ailleurs à Plotin tout nourri de la lecture d'Aristote. Pendant trois jours sans se lasser, sans épuiser la patience du maître, il l’interrogea sur les rapports de l’âme et du corps (4). Dans cette école où le premier dogme est l’identité de l’esprit avec l'idée, Porphyre apporte un écrit où l'existence de l'intelligible est mise en dehors de l'intelligence ; toute la doctrine est menacée dans son fond par cette attaque, l’école entière est ébranlée. Sur l’ordre de Plotin, Amélius réplique; Porphyre revient à la charge avec un nouveau livre, est battu une seconde fois. Tout finit par une palinodie de Porphyre ; mais on vit bien qu’il fallait avec lui tout prouver, tout concilier (5). Ce fut lui qui le premier arracha de Plotin des feuilles sybillines, sans ordre, sans clarté,
(2) Porph., 1. 1, c. 3.
(3) Suidas appelle pourtant Porphyre le disciple d'Améllus. Est-ce à cause de la discussion sur les Idées ?
(4) Vie de PI, c. 12.
oracles barbares avec des traits profonds et des jets ‘de lumière, pages abandonnées au vent, oubliées à mesure de celui qui les écrivait , et qui, revues par Porphyre, devinrent les Ennéades. Plotin lui-même l'avait chargé de cette révision, et se reposait sur lui de l'avenir de ses idées (1). « J'ai réuni, dit Porphyre, les livres de Plotin, comme Andronicus de Rhodes ceux d’Aristote; je les ai partagés en Ennéades (2) et j'ai inséré quelques commentaires dans les endroits où mes amis ont pensé que des développements étaient plus particulièrement nécessaires (3).» Lui-même, par ses perpétuelles interruptions , et par les inquiétudes de son esprit qui se traduisaient en queslions toujours nouvelles, ajoutait encore à l’irrégularité de l’enseignement de Plotin, dont les Ennéades sont le fruit. 11 fallait le suivre partout où le conduisaient son imagination mobile, et des études commencées ailleurs, et poursuivies avec constance en dehors de l’école. En vain Thaumasius se plaignait de l'influence de Porphyre, et demandait que la discussion pritun cours plus régulier (4). À la fête de Platon, Porphyre lit un poëême sur l’hymen sacré, plein d’une inspiration mystérieuse; on s’écrie : Porphyreest fou! « Tu t’es montré à la fois, dit Plotin, poëte, philosophe et prêtre (5).» C’est lui que Plotin charge de répondre (1) On voit par la lettre de Longin à Porphyre, qu'Amélius avait fait aussi une édition des œuvres de Plotin, et malgré l’indulgence de Porphyre, il ya tout lieu de croire qu’elle était très-défectueuse. (2) C. 24, (3) C. 26.
à Eubulus, de battre en brèche l’authenticité des prétendus livres de Zoroastre (1), de combattre Diophanès qui avait fait une apologie du discours d'Alcibiade dans le Banquet de Platon. Diophanès refusa de lui prêter son livre; Porphyre le réfuta de mémoire et Plotin lui dit : « Frappe toujours ainsi, tu seras la lumière de l’humanité (2).» Il resta six ans auprès de Plotin, pendant ce second voyage.
Au milieu de cette activité, le dégoût de la vie vint le prendre. Vaincu par la sublimité des doctrines de son maître, il prit en haine son corps et sa condition d'homme (3). Plotin qui avait fait le mal, donna le remède. Il apprit à cette âme passionnée que les liens du corps ne peuvent être rompus que par la main qui les a serrés, et qu’il faut aussi se résigner dans l'amour. C’est la grâce et en même temps la force du génie de Plotin d’avoir toujours gardé, dans son plus fervent mysticisme, le souvenir de la mesure et de la tempérance socratiques. Selon le récit d'Eunape, Porphyre dégoûté de tout, et fuyant les bommes , s’était retiré à Lilybée en Sicile, et là parmi les gémissements et les austérités, il se refusait toute nourriture et commençait à mourir, lorsque Plotin
qui l’avait suivi ou qui cherchait sa trace, vint le
secouer de cet abattement , et par ses conseils et ses leçons le rendit à la vie et au devoir (4). Eunape donne un tour romanesque à cette aventure que (1) GC. 46.
(3) Td re oopa xat rù vbpurov elvar èulonce. Eunap., I. 1. (4) Eunap., L. 1,
Où AMÉLIUS ET PORPHYRE.
Porphyre lui-même raconte autrement dans la vie de Plotin (1) : «Fatigué de la vie, dit-il, j'avais résolu de mourir. Plotin le devina par une sagacité merveilleuse; et tandis que j'étais chez moi plein de rêveries funestes, je le vis tout à coup paraître. Porphyre, me dit-il, ce projet n’est pas d’un sage, mais d’un fou et d’un malade; et il me conseilla de quitter Rome. Ce fut par ses conseils que je me retirai à Lilybée. » Il y était encore, lorsque Plotin mourut loin de lui. On peut trouver l'explication de l'erreur d’Eunape dans ce fait que Plotin écrivit les conseils qu’il avait donnés à Porphyre, et les lui adressa en Sicile, C'est aujourd'hui le Traité de la Providence, qui forme le second livre de la troisième Ennéade. Que devint Porphyre après la mort de Plotin?
Nous savons qu il lui survécut longtemps, puisqu'il put se livrer à de longs travaux sur les Ennéades, et que d’ailleurs il déclare lui-même n'avoir communié avec l'Un, qu’à l’âge de soïixante-huit ans (2). Les succès de son enseignement à Rome remontent-ils au temps de ses relations avec Plotin, ou faut-il les placer vers la fin de sa vie? Il est probable qu’il s'était déjà distingué par son éloquence, comme auxiliaire de Plotin, et que plus tard, comme chef de l’école, son influence et sa réputation ne firent que grandir. On pense généralement que ses livres
(2) M. Parisot, sans toutefois prendre parti, propose un autre sens, qui est celui-ci : Quant à moi, qui suis parvenu à l’âge de soixante-huit ans, je n'ai communié qu’une seule fois. La traduction de Marsile Ficin se présente, ce semble, plus naturellement à l'esprit,
AMÉLIUS BT PORPHYRH. 95
contre les ebrêétiens furent composés en Sicile et après la mort de son maître. Le philosophe dont parle Lactance et qui écrivit en Bithynie trois livres contre les chrétiens, ne saurait être Porphyre (1): il est impossible de le reconnaître dans le portrait que Lactance a tracé, et d’ailleurs son ouvrage sur le Christianisme était divisé en quinze livres, et non en trois. Son séjour à Carthage , dont il fait mention lui-même dans le zepi éroyñç (2), dut avoir lieu après son départ de Lilybée. Enfin nous trouvons dans un de ses écrits (8) une lettre que lui écrivait Longin pour l’engager à venir en Phénicie respirer l’air natal et réparer sa santé chancelante. Il recut cette lettre en Sicile, lorsque Plotin n'était déjà plus. À ce peu de renseignements se borne tout ce que nous savons des pays qu’il habita pendant la dernière partie de sa vie. Nous n'oserions pas soutenir, comme on l’a fait, qu’il passa seulement deux années en Sicile, et se rendit de là en Syrie avant de retourner à Rome (4). Ces mots de Longin : Toÿro yap où, xai mapévr oo rai paxpoy dnôvre rai mepi Tv Tüpor darpiBovrz, ». +. À. (5), prouvent invinciblement que Porphyre a habité Tyr, et qu’il avait alors des relations avec Longin, mais ils ne prouvent que cela ; et cette lettre même, dans laquelle op lui conseille d’aller respirer l'air natal,
(4) De justitid, 1. 5, c. 2, inst. div.
(2) L. 3, c. 4. Est-ce pendant ce premier séjour en Sicile, ou plus tard, qu’il visita le cratère de l’Etna?
(3) Pie de Plot., c. 19.
(4) M. Parisot, 1. L., p. 30,
(5) Vie de Plot., c. 18.
semble assigner à ce séjour à Tyr, dont parle Longin, une date irès-antérieure. Qu'importe que le célèbre critique eût déjà son opinion formée sur le talent de Plotin lorsque Porphyre était à Tyr ? Il se vante précisément d'avoir bien jugé du premier coup, et sur les premiers ouvrages qui lui furent remis. L'autre raison, que l'on tire de la dédicace du livre d’Amélius, n’a pas plus de force. Amélius, dit-on, habitait Apamée lorsqu'il écrivit cette dédicace, et pourtant il dit à Porphyre : « Vous savez que j’ai écrit ce livre en trois jours (1). Mais on ne connait bien précisément ni la date de ce livre, ni le lieu où il a été fait; et puisque Porphyre en composa lui-même le titre, pourquoi la dédicace n’aurait-elle pas été écrite après l'examen de Porphyre, et par conséquent après des lettres échangées? Pourquoi n’y aurait-il pas un intervalle entre la dédicace et la composition du livre?
Eunape raconte que Porphyre chassa des baïins un démon nommé Causathan (2). En quel lieu ? A quelle époque ? On ne sait. Ce récit se rapporte sans doute aux temps de la plus grande renommée de Porphyre. L'histoire oserait à peine mentionner de telles fables, sil'imposture ne remontait pas plus haut qu’Eunape ; mais qui pourrait assurer que Porphyre n’a pas poussé jusque-là la crédulité, ou le désir de s’égaler aux Apollonius de Tyane, et à tant d’auires sages inspirés dont on vantait les miracles? Lui-même, dans la vte de Plotin, ne raconte-t-il pas de sembla-
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bles merveilles (1)? C'était déjà de son temps la faiblesse de l’École, et quelques années après, c’en fut le déshonneur et la ruine.
Peu de détails nous ont été transmis sur le mariage de Porphyre avec Marcella ; mais on peut tirer quelques inductions de la lettre de Porphyre à Marcella que M. Mai a découverte dans les manuscrits de la bibliothèque Ambroïsienne, et publiée pour la première fois en 1816 (2). Nous voyons par cette léttre que Marcella était veuve d’un ami de Porphyre, et qu’il l’épousa, non pour en avoir des enfants, mais pour l’aider à élever ceux de son ami; détails qui nous étaient déjà connus par Eunape (3). Quel était cet ami? Était-ce, comme on l’a cru, Orontius Marcellus (4)? Était-ce Probus, chez lequel Porphyre demeurait à Lilybée (5) ? Ce qu’il nous apprend de la tyrannie exercée sur Marcella par ses concitoyens et des tracasseries et des périls qu’il dut affronter luimême avant de l’épouser, prouve invinciblement qu’elle n’était pas Romaine (6). Était-elle riche? On l'a prétendu, quoiqu'il soit difficile de se faire illusion sur les déclarations très-explicites de Porphyre qui, dans cette lettre même, parle de sa pauvreté (7).
(1) #Wie de Plot., c. 2, c. 10.
(2) Hoppuplou pihosdpou rpèc Mapxe dv Ang. Mai., Méd., 1816.
(3) Eupap., Hope.
(4) Cf. Toupius, ad Long., p. 394.
(5) M. Parisot, 1. 1., p. 44.
(6; Æd Marcell., c. 2 et 3.
(7) Éyw ce, MapxéAa, Buyatépuv pèv révre, ôuoiv 3 dphévwov oÜoav untépa, tov pèv xal Et vnniuv, Tov 6 Aôn els yépou hatxlav R6GV Epopuobvrwv, elAdpnv Éyetv oûvorxov” ph xataBelouc Td rANBoc tiov elç Tac ypelus abTois Ecopévrov dvayxalwv. #4 Marcell., ce. 1,—OÜre pv &à ypnudTuv reprouslav À Éuiy À
ji. 7
Se vanterait-il de l'avoir épousée, comme d’un bienfait, comme d’un pieux office envers la mémoire de son ami, si elle était riche? Il l’a épousée, dit-il, pour l’aider à élever ses enfants (1) ; cependant, dix mois après leur mariage, il la quitte; il déclare qu’elle n’a pu le suivre à cause de sa nombreuse famille (2) : de quel secours est-il donc à la femme et aux enfants de son ami, puisqu'il est forcé de vivre loin d’eux? Selon toutes les vraisemblances, c'est à Rome qu’il s’est rendu en quittant Marcella, et c'est de là qu’il lui écrit, car ce sont, dit-il , les affaires de la Grèce qui l’occupent (3); de la Grèce, c’est-à-dire, sans contredit. de l’école de Plotin. Sans cette honorable indigence, à laquelle il s’est condamné, n'est-ce pas là, à la source de toutes les lumières, qu’il aménerait sa famille adoptive ?
Un passage de cette lettre semble autoriser une conjecture qui aurait plus d'importance. Les concitoyens de Marcella s’efforçaient de la détacher de son genre de vie, c’est-à-dire de la philosophie, et leur zèle allait même si loin, que Porphyre crut sa propre vie en danger (4). Il est évident que ces persécutions ne s’exerçaient pas au nom de la loi, qui aurait pu à la rigueur proscrire l’enseignement de la
ëuol rposoboav* dyarnrèv ap xal Tiov dvayxaluwv td Fev, oUarv dxriuoctv. 16. —Cf, c. 4, ad calc., c. 29, et pass.
(1) Zb., c. 1. — cf. Eunap., Iopy.
(2) Traxobeuv pév de, xaimep oÙsav rpoluuotTérny, pet cooxbenc dxooudluc Puyatépov, dôüvatov Av. 4d Marcell., c. 4.
(3) Kakobons 8 tnç rov ÉAA vu ypelas… 1b.
(h) Kal aapè nücav mpoodoxlav elc Gavdrou xivôuvov Dr aûriov à duac mepréornv. 1b., c. 1. — Cf. c. 3 et 5.
philosophie, mais qui ne pouvait défendre de l’aimer. On les a attribuées à la beauté de Marcella ou à ses richesses; mais nous avons vu qu’elle était plutôt pauvre que riche , et sa beauté, si elle avait été belle, devait déjà être sur son déclin et affaiblie par ses maladies continuelles (1). D’ailleurs, l’amour et même la pratique de la philosophie n’ont rien en soi qui puisse exciter la haine. Plotin et Porphyre permettaient la piété envers les dieux; ils ne proscrivaient aucune cérémonie, aucune pratique particulière sous prétexte de superstition ou d’impiété, et leurs disciples ne se distinguaient parmi les païens que par une plus grande austérité de mœurs. Ne pourraiton pas conclure que les concitoyens de Marcella étaient chrétiens ? Tout s'explique dans cette hypothèse ; car aux yeux de Porphyre, embrasser la philosophie c'était en effet renoncer au christianisme, Le genre de vie des philosophes ne différait de celui des payens, que par l’austérité des mœurs ; mais il différait infiniment de celui des chrétiens. Les craintes exagérées de Porphyre pour Marcella et pour luimême tiennent aux calomnies dont les chrétiens étaient l’objet. Il loue ces enfants et leur mère de leur zèle pour la philosophie ; c’est pour cela qu’il les a aimés lui-même, et toute tendresse pour eux serait éteinte dans son cœur s'ils cessaient d’être fidèles à la science et aux devoirs qu’elle impose (2),
(1) Éxivooov yép oo Td oùpa, xal latpelas &XRov the mapè vüv EXMov ed pevov À ÆXXow Emuxoupelv tu À nposzatelv nurmberv. 16.
(2) Éxerv xexpuuix maidas enç dAnDiVnc coplas Épasrès té te où réxva, el @uÀogoplas tnc dpOns durrAdGourd note dp’ hui dvarpepdueva. Jb., €. 1,
Ne semble-t-il pas qu’il s’agit de quelque chose de plus que de la négligence ou de la tiédeur, et que Porphyre redoute une apostasie? Tout cela n’est qu'une conjecture ; mais si faible qu’elle soit, nous ne voyons rien qui défende de l’admettre.
Chaque ligne de cet écrit respire la noblesse des sentiments et l’inaltérable bonté du cœur. Porphyre n'y est pas exempt d’une certaine vanité (1); et l'on peut citer comme un trait de caractère le passage où le disciple de Plotin, l’auteur du zepi éroyñc , écrivant à sa femme elle-même, paraît tout humilié de son mariage et s'efforce de le justifier. Comme Socrate qui, dans sa prison, consacre des versaux dieux, pour se conformer à la coutume et ne point se séparer du commun des hommes, il a consenti à subir l'épreuve du mariage, afin d’apaiser les dieux qui ont présidé à sa naissance (2).
Porphyre mourut à Rome, suivant Eunape (3), et en Sicile, selon saint Jérôme(A). Nous n'avons aucun moyen de contrôler ces deux témoignages ; et il est presque certain que Porphyre partagea son temps, pendant la dernière moitié de sa vie, entre Rome et la Sicile (5).
(1) Thv GE où ënwpehouvros Tv Yuyhv dnouclav, Tatpdç te éuoù nat dvBpès, xal GtOarxd ou, xal auyyevov, el & Bodder, wat rnç ratplôoç Thv ebvorav els adrèv cuvnpnxrdtos... 1b., ©. 6. — Cf. ©. 4, init.
(2) Muüs pèv, xa0° ñv dnoperAiaoflar xplvaç Tobs yeveBAlous Geods, xœrè rèv ëv rt deopurnply Zwxpétnv, x. T. À., 0.2
(3) Eunap., opo.
(4) In Ezech., 9, 577 a.
(5) Nousindiquerons dans le chap. suiv. les principaux ouvrages de Porphyre. ‘Foy. pour la liste complète de ses ouvrages, la Bibl. gr. de Fabricius, Harles., t. 5, p. 750, et surtout le Mémoire déjà cité de M. Parisot, de la p. 66 à la p. 88.