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sophie au mépris du plaisir et de la douleur; et par l'instinct même de son âme, il sentait leur néant. Il n’a vécu que pour les ravissements de l’extase, et les joies austères de la pensée. C’est par là qu'il à dominé l’âme de Porphyre ; et nous savons que six ans après l'avoir connu, Porphyre avait pris pour le corps tant de dédain et de haine, qu’il voulait mourir.
Les principes généraux de la morale de Porphyre ne diffèrent point des doctrines de Plotin, ni en général des doctrines platoniciennes. C’est la même ardeur pour lé bien et le vrai, le même précepte de l’imitation de Dieu, de l’unification avec Dieu; c’est le même mépris pour le corps, et pour les passions du corps, et pour tout ce qui nous attache à la terre. Hors de l'amour de Dieu tout est néant, dit Porphyre. Il n’y a que cette nourriture qui fortifie. Ce qu'on donne aux passions et aux besoins du corps nous laisse pauvres et nus. Les hommes dans leur désir de remplir le vide de leurs passions, ressemblent aux Danaïdes, qui s’épuisent à remplir un tonneau qui n’a pas de fond (1).
Ce n’est pas là qu’il faut chercher l'originalité de Porphyre comme moraliste, mais bien dans ses théories sur la vie parfaite. Le Traité de VA bstinence n’est pas le code de la morale ordinaire, c’est une règle que Porphyre propose à ceux qui veulent vivre en philosophes et se rapprocher de Dieu par la mortification (2). Il semble qu’en traçant à ses disciples une rè-
(1) Teri dx., 1. 3, c.27.
(2) Mept dr., 1.2, ce. 3
gle si sévère, il ait eu principalement en vue de montrer à quel point la satisfaction des appétits corporels nous éloigne de Dieu. Est-il possible de se donner à à la fois à Dieu et au corps(1)? Les passions ne s’apaisent pas par la nourriture qu’on leur jette. Il faut les abattre par la famine , les réduire au silence, au néant, et se retrouver ainsi soi-même, libre, dégagé de la matière, et tout rempli, comme un temple, de la présence de Dieu (2). Les épicuriens croyaient que le plaisir est la fin de l’homme : Porphyre a voulu que le philosophe, par les habitudes même de sa vie, témoignât éloquemment de son mépris pour une doctrine si misérable (3). C’est Dieu seul qui est notre fin ; et c’est au contraire par le mépris du plaisir que nous devons tendre vers lui. Loin de porter son joug malgré nous, cette loi qui nous est faite de nous modérer, de nous mortifier, doit nous apprendre à penser noblement de la nature humaine (4). Aristote, avant Porphyre, avait déjà compris que la dignité d’un être augmente avec ses devoirs (5). La
(4) Zb., 1. 1, c. 42, sqq.
(2) Ney & robtw (tp 0.) rap” avôpunox xaltepwsba rhv Otévorav pékota toù cowou pévnv, x t. À. Lettre à Marc., c. 11.
(3) Zwxpétnc pëv oûv rpdc Tobc ôovhv GtappuobnTouvras elvar td TéAOS, oÙb’ &v révrec, Épn, oûec xal tTodyot Toûty auvvavvoiev, netlhoeodar dv èv ri Adetoba sd ebBauov pv xeïcat, Est” dv voUc ëv Tois müoi xparñ. Ileptdn., L. 3,c. 1.— Cf. 1b., 1. 1,0. 48.
(4) Hpets 8 008 dv révres Aüxor À yUTEs Thv xpewpaylav Goxmétouslv, où cuyxwphsopev voûtoix Ôlxaux Aéyetv, Est” äv 6 ävôpurnos 46Àa6èc À pÜoer, xa dpextixdv Toù G1à Tov A AwV Badénç adtiw Tac nova roplbectar, Zb., 1. 3, €. 4.
(5) AÀN Gomep Ev olxlg tois Eheutépors Hxiora Éfeotiv Br Étuye motetv, d'AÂà Tv révra h Tù mhelora téraxtar. Toig dE avôOparddou xu) Toic Bnploic puxpèv td els T xouvbv , td 6 roAd 8,71 Etuye. Toratren yäp Éxéatou dpyà, adtov À pÜors otl, Arist., Mét., 1. 12, c. 10.
philosophie des Alexandrins les menait directement à cette rude pratique. La condition et la marque de la perfection, n’est-ce pas, pour eux, l’amour de l’unité? et toute inclination vers le multiple, n'’estelle pas une dégradation? Quelle est la conséquence d’une telle doctrine, sinon, d’une part, la guerre contre les passions, et de l’autre, l’unification avec Dieu, présentée comme le but suprême de la vie? Porphyre a donc raison, il est conséquent avec lui-même quand il s’écrie que le divin s'accroît en nous de tout ce que nous retranchons aux passions (4). Les premiers siècles de notre ère sont tout empreints d’ascétisme et d’aspirations ardentes vers la plus austère morale. Dans le christianisme, dès qu’une âme héroïque s’est passionnée pour cette vie de misère et de privations, et a montré le ciel au bout du chemin, les disciples accourent, les cloîtres s'élèvent, les déserts se peuplent de solitaires ou plutôt de martyrs. En philosophie, Apollonius de Tyane n’a-t-il pas devancé Porphyre, et n’en appelle-t-on pas de tous côtés, pendant trois siècles, aux dures prescriptions de l'institut pythagorique? Les stoïciens mêmes ne paraissent pas assez ennemis du plaisir, assez dédaigneux de la douleur. La loi de Porphyre atteint la passion doublement. Ce n’est pas seulement l’abstinence qu’il recommande ; il fait aussi la guerre aux plaisirs de
(1) Aüée: yap T9 Toûtou rudayurylg nat yxparele vd évrèc dyafèv, rouréoriwy À Rpès Dedv éuolwonx. Mept dr., 1. 3, c. 26.
l'amour (1). Lorsqu'il se maria aux approches de la vieillesse, ce ne fut pas sans quelque pudeur et sans se croire obligé à une apologie (2); et peut-être même (on pourrait le conclure d’un passage de sa lettre à Marcella (3)) ne fut-il pour sa femme qu’un protecteur. Cette dure morale, cet ascétisme outré ne semblent pas faits pour gagner des prosélytes à la philosophie. Instinct ou prudence, c'était pourtant alors la seule chance de succès et d'influence. Le christianisme devait en partie sa victoire à l’austérité de sa morale, et Porphyre, en proposant de son côté l’'abstinence, ne faisait que combattre à armes égales. À-t-il compris que dans un temps de mœurs relàchées , il faut pour être puissant, pour être conquérant, apporter une prescription dure, une règle sévère? A-t-il suivi, sans la comprendre, l'impulsion du christianisme qui, logique en tout, traitait les sens et la liberté comme la philosophie, et les subjuguait en les révoltant? Peut-être au fond n'’a-t-il obéi qu'à son noble cœur, et au souffle inspiré qui lui venait de Platon, en soumettant son corps à cette vie mortifiée et en se souvenant avant tout de son âme immortelle.
Les raisons que Porphyre apporte pour interdire l'usage de la viande, sont pour la plupart d’un inté- |
(1) Puy xatabeire mpèç vd oûpa, T9 motpopp Th mpèc Tù Rébn Te à adrod. Âo. 7.—Eôéômuev yap pÜseux Gespois ol huäs mepébuhe, xouMæ, popo, hay, vois SARoK pépear Toù oupatos, xal Talç à aüTwv Xprioutor xai humalelas, xal tois Ünèp tobtuv p06oK. Lettre à Marc., c. 33.
(3) Mure oûv elte äbbev el, pute el feux vd spa, moAUnouyudves, pnôë yuvaixa lôns saurèv, bte an” byu sou di roatrn mpogésyov. Ib. 35.
rêt extrême, et nous ne pouvons ni les développer. entièrement, ni les omettre, car il y rattache chemin faisant les questions les plus importantes sur la destinée de l’homme, lâme des bêtes, la nature des dieux, l'origine et le caractère des sacrifices. Depuis les pythagoriciens, que le dogme de Ia métempsycose avait surtout déterminés à respecter la vie des animaux, les philosophes s'étaient à l’envi exercés sur ce problème; peu d'écoles l'avaient négligé, et Porphyre cite un grand nombre de traités sortis des écoles les plus diverses. Lui-même avait été précédé dans la carrière par Plutarque de Chéronée. Il ne dissimule pas les objections, il les expose même avec une verve charmante. On ne peut alléguer d’autres motifs dans tout cela, disent les stoïciens, que l’utilité; et les pythagoriciens auraient raison de ne pas tuer les animaux , si cette modération était réciproque , et si les loups s’obligeaient par un traité à respecter nos moutons (1). D’autres insistent sur l’usage constant et universel (2), sur la nécessité de faire la guerre aux animaux, ne fût-ce que pour se défendre (3), sur l'exemple des sept sages de la Grèce, de Socrate et d’autres héros de la philosophie (4), sur la nécessité de se nourrir (5). À quoi le porc est-il bon, sinon à être mangé (6)? Diane était
(4) Het dr. , 1. 4, c. 5 (2) C. 7.
(4) C. 13 et 22.
DOGTRINES DE PORPHYRE. 167
chasseresse; Hercule souffre qu'on l'appelle mangeur de bœuf; les dieux demandent et exigent même des sacrifices (1). Si les âmes des bêtes sont de la nature des nôtres, c’est leur rendre service que de les délivrer de pareils corps (2). Enfin, pour être rigoureux, ne faudra-t-il pas s'abstenir aussi d'œufs, de lait et de miel? Ne faudra-t-il pas épargner les plantes, qui, après tout, sont animées? C'est-à-dire, ne faudra-t-il pas mourir de faim (3)?
Il n’importe guère de tirer du livre de Porphyre ses arguments généraux sur la nécessité d’une lutte énergique, sur les appétits qui s’accroissent et se développent quand on les nourrit, et se taisent quand on les dompte, sur l’inutilité pour un philosophe de la force d’un Milon, sur les heureux effets d’un régime frugal pour la santé de l’âme et du corps. La métempsycose , l’âme des bêtes et les sacrifices, sont les questions qui l’appellent et qu’il a toute raison de développer avec plus de soin. Il déploie beaucoup d’érudition sur les sacrifices , et traite ce sujet avec une liberté d'esprit et une indépendance philosophique, qui sont un de ses traits distinctifs, et qu’on ne retrouve au même degré chez aucun écrivain de cette époque. Il attribue aux prêtres l’invention des sacrifices sanglants, hommages dérisoires dont les dieux se détournent avec horreur , et qui dégradent en nous la nature humaine. On n'offrit
(3) C. 15 et 17.
d’abord que des fruits et des fleurs ; quand furent venus les guerres et les brigandages, et que les hommes eurent goûté le sang, ils ensanglantèrent les autels (1). Pariout c’est l'intérêt ou la peur qui a choisi les victimes. En Égypte, où l’on a besoin des vaches, on mangerait plutôt un homme ; mais on y sacrifie et on y mange des taureaux (2). Des philosophes, dit-il, se pressent autour des statues des dieux, idoles grossières de la superstition. Ils plongent leurs mains dans le sang; ils triomphent de l’horreur que la nature nous inspire pour ces entrailles palpitantes, et ils croient honorer Dieu en cherchant dans ces horribles débris le secret de l’avenir (3)!
Les dieux n’ont pas besoin de sacrifices, mais bien les démons malveillants, qui ont un corps, et s’engraissent de vapeur et de sang. Voilà les dieux auxquels on sacrifie (4).
Porphyre n’hésile pas à condamner les sacrifices sanglants malgré l’usage qui les autorise et les lois qui les commandent. Il est d’un philosophe de dédétruire les usages dépravés, non de s’y soumettre (5). Il ne doit obéissance aux lois que quand elles ne sont pas contraires à la loi supérieure, qu'il porte