‹ Histoire de l'écriture dans l'antiquitéChapitre 106 sur 112 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

une tradition répandue chez les Tartares, elles seraient l’œuvre des Tchouds aux yeux bleus, nom par lequel il faut entendre sans doute l’une des tribus finnoises qui se sont succédé dans ces contrées depuis le iii® siècle avant Jésus- Christ jusqu’à l’invasion des peuples turks, au viii® siècle de notre ère. Cette opinion, assez généralement admise, a pourtant trouvé des contradicteurs. Strahlenberg et Abel Rémusat attribuaient les inscriptions sibériennes aux Scythes, Klaproth aux Kirghizes. Tout récemment, M. Mohl, dans un mémoire lu à la Société de linguistique a émis l’idée qu’elles ne proviendraient ni des Tchouds ni des Tartares, mais des Samoyèdes, qui ont été très puissants, avant de tomber dans l’état de barbarie où nous les voyons aujourd’hui. Les recherches entreprises par Munkacsy parmi les Vogouls lui ont fait retrouver un cycle épique racontant leurs guerres contre les Samoyèdes. Des scènes figurées, qui se mêlent aux caractères sibériens sur les rochers de Souliek et où l’on voit des guerriers à cheval, armés d’arcs et de lances, nous ont probablement conservé le souvenir de ces luîtes. D’autre part, au siècle dernier, Messerschmidt a recueilli chez les Ougriens (Ostiaks) des bords de l’Ob le souvenir d’une race guerrière établie antérieurement à eux en Sibérie, et qui avait ses villes, ses princes et son écriture à elle.

Peut-être aussi avons-nous là, ainsi que le croit M. Aspelin, les écritures de peuples distincts de race et d’époque. M. 0. Donner a communiqué en 1889 à la Société finno-

E. G. Molli, Observations sur l histoire des langues sibériennes [Mémoires de la Société de linguistique , t. VII, quatrième fascicule, 1891).

Journal de la Société finno-ougrienne , huitième fascicule, Ilelsingfors, 1 890.

ougrieniie une coupe en argent trouvée à Perin et qui porte des caractères fort analogues aux caractères sibériens. Une même famille d’alphabets s’étendait donc depuis Perm jusqu’à la Mongolie, dès le viu® siècle de notre ère, avant l’introduction de l’écriture nestorienne dans l’Asie centrale.

A quelle branche de l’alphabet faut-il rattacher ce nouveau rameau? Est-ce à l’alphabet runique, ou bien, comme le voulait déjà Tychsen, aux caractères gothiques, ou bien meme à l’un des dérivés de l’alphabet indien? La question est encore discutée; il faut espérer qu’elle ne tardera pas à être résolue, car de divers côtés on s’occupe du déchiffrement des inscriptions sibériennes; certaines analogies de forme, qui ont frappé de tout temps ceux qui s’en sont occupés, et la diffusion même de cette écriture, semblent faire pencher la balance en faveur de son origine runique. Les inscriptions de l’iénisséi devraient donc être considérées comme une ramification lointaine des anciens alphabets européens, dont l’action se serait ainsi propagée jusqu’aux limites extrêmes de l’Asie.

Rien n’est imposant comme cette marche de l’alphabet à la conquête du monde. Elle a quelque chose du caractère irrésistible et fatal des grandes invasions. En face des migrations des peuples qui lancent périodiquement l’Orient sur l’Occident, nous voyons l’alphabet phénicien remonter le courant. Après s’être établi dans le bassin de la Méditerranée, il pénètre dans le centre de l’Asie de trois côtés à la fois : tandis que l’alphabet indien s’empare peu à peu de toute la région située au sud de l’Himalaya et rayonne jusque sur le Thibet et la Mongolie, l’alphabet syriaque s’avance directement à travers le plateau central et lance une pointe hardie jusqu’en Chine; au Nord, enfin, nous

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