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CHAPITRE XI

LES POINTS VOYELLES

L’histoire de l’écriture araméenne nous a conduits jusqu’à la constitution des alphabets sémitiques modernes. L’hébreu, le syriaque et l’arabe appartiennent à ce qu’on pourrait appeler la période littéraire de l’histoire de l’écriture. Cette dernière phase de la vie des alphabets sémitiques a été marquée par une création nouvelle : les voyelles qui leur manquaient, les Sémites, aussi bien hébreux qu’arabes, les ont ajoutées à leur écriture, mais sans jamais leur donner place dans l’alphabet.

Les Phéniciens n’écrivaient pas les voyelles. Les Hébreux paraissent avoir senti cette lacune; jamais ils n’ont réussi à isoler les voyelles, mais l’histoire de leur écriture témoigne d’une tendance à les exprimer d’une façon de plus en plus complète. Ils ont employé primitivement à cet effet, comme les Grecs, certaines lettres, gutturales ou semi-voyelles, qui se rapprochaient des voyelles pour le son, tout en leur conservant dans d’autres cas leur valeur comme consonnes. La même lettre pouvait donc être alternativement voyelle et consonne. Cet usage, dont on trouve les premières traces, encore fort rudimentaires , dans l’inscription de Mésa , semble ne s’être développé qu’au contact des Araméens; mais alors il reçut une grande extension; on adopta le iod pour rendre \e et Vt longs, le vau pour l’o et l’w; puis on leur adjoignit des gutturales, Valef et, en phénicien, ïaïii; enfin, peu à peu, au lieu de rendre par des consonnes les voyelles Ion-

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gués seulement, on prit l’habitude de les exprimer toutes de cette manière. En même temps, on perdait le souvenir de la valeur primitive de ces consonnes, et on en vint à les émployer presque indistinctement les unes pour les autres, si bien qu’elles finirent par marquer la place plutôt que le son des voyelles.

Cette façon d’indiquer les voyelles devait êlre insuffisante du jour où l’hébreu cessait d’être parlé pour devenir la langue d’un livre; aussi la voyons-nous remplacée à ce moment par une notation des voyelles purement artificielle et étrangère à l’organisme de l’écriture. Les points voyelles sont soit des points, soit de petits traits, qui accompagnent les consonnes et sont disposés de manière à rendre, par leurs diverses combinaisons, toutes les nuances des voyelles. Le défaut de ce système est d’avoir été composé à une époque où l’hébreu n’était plus guère employé que par les savants et de ne pas correspondre toujours exactement au vocalisme de l’ancienne langue hébraïque.

Les points voyelles toutefois n’ont pas été créés tout d’une pièce. L’idée première paraît en avoir été empruntée au syriaque, qui possédait déjà, lorsque les points voyelles furent adoptés par les Juifs, un système analogue, quoique plus simple. Dans l’origine, le syriaque, comme les autres langues sémitiques, se servait des consonnes alef\, vau o, et iod - pour rendre les voyelles. Cette notation donnant lieu à de nombreuses confusions, on imagina de distinguer par des points diacritiques les différentes prononciations dont chacune de ces trois voyelles auxiliaires était susceptible : un point placé au-dessus de la lettre indiqua une prononciation sourde; un point au-dessous, une prononciation aiguë.

Le développement de la littérature syriaque et la Iraduction des auteurs grecs, en introduisant dans la langue un grand nombre de mots étrangers, devaient faire sentir le besoin d’une indication plus exacte des voyelles. Au vin® siècle, Jacques et Théophile d’Edesse remplacèrent l’ancienne notation par les voyelles grecques A 6 H O Y; ces lettres, placées dans leur position normale par des scribes qui écrivaient de haut en bas, nous paraissent renversées cjuand nous lisons horizontalement une page de syriaque. Le nouveau système, adopté par l’école d’Edesse, fut accepté par tous les jacobites et a prévalu avec eux. Les nestoriens, au contraire, continuèrent à se servir pour l’estranghélo de l’ancien système légèrement modifié.

C’est le même principe que nous trouvons à la base des points voyelles en hébreu. Sous l’influence syriaque sans doute, on adopta d’abord un point au-dessous de la ligne pour exprimer Yi, un au-dessus pour Yo, puis un au milieu pour Yn; enfin, on créa pour l’a. et l’c, tant brefs que longs, des signes plus complexes. Le Talmud, qui fut rédigé vers le IV® siècle de notre ère, ne porte pas encore trace de points voyelles; au contraire, dans les premiers manuscrits bibliques qui datent du x® siècle, on trouve le système au complet. L’ancienne notation des voyelles au moyen des maires leclionis était devenue inutile; toutefois, comme le texte était sacré, on les conserva; mais les grammairiens du moyen âge et de la renaissance, pour indiquer que ces lettres n’avaient plus de fonction, les ont appelées tr lettres fainéantes Utleras quiescentes.

Les points voyelles ont passé, avec de légères modifications, dans l’écriture arabe; seulement farabe ayant continué à être une langue vivante, il a suffi d’une notation

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beaucoup moins compliquée pour marquer la prononciation de voyelles que l’on connaissait et qui d’ailleurs ont toujours conservé quelque chose de vague et d’indéterminé. Les petits accents au moyen desquels les Arabes notent les voyelles ont plutôt l’air d’indications jetées en passant que d’un système savant et raisonné, comme l’est celui des points voyelles dans l’écriture massorétique. Les Arabes eux-mêmes en font peu de cas et ne s’en servent qu’accidentellement. C’est comme l’aumône donnée aux faibles et aux étrangers par une race superbe qui se suffit à elle-même, se drape dans son écriture et passe au milieu des infidèles sans éprouver le besoin de se faire comprendre de ceux qui ne possèdent pas la vraie religion.

Nous sommes arrivés au terme de l’évolution de l’alphabet phénicien. Dès l’origine, nous avons constaté qu’il avait une tendance à simplifier la forme des lettres et à les écrire d’un seul trait, sans lever la main; c’est le développement naturel de cette tendance qui a amené l’écriture arabe à tracer non plus la lettre, mais le mot entier, d’une seule venue. Dans l’écriture arabe, la lettre a perdu son existence indépendante; elle n’est plus qu’un élément d’un groupe plus complexe, qui est le mot, si bien qu’il faut déjà comprendre l’arabe pour le pouvoir lire. Même dans cette dernière transformation, l’arabe est demeuré conforme au génie des peuples sémitiques. Jamais les langues sémitiques ne sont arrivées à une conscience nette des voyelles; celles-ci n’ont jamais été qu’un élément indécis et flottant au milieu des consonnes; la véritable unité de prononciation, c’est le mot. L’absence des voyelles dans l’alphabet de vingtdeux lettres créé par les Phéniciens n’était pas un accident;

c’était l’indice d’un état d’esprit que les Sémites n’ont jamais dépassé. Au fond, les langues sémitiques sont toujours restées esclaves de la syllabe; même après la création de l’alphabet, la voyelle a continué d’être comprise dans la consonne qui la précédait. Et quand les Sémites ont voulu créer des signes spéciaux pour exprimer les voyelles, ce n’a jamais été que pour faciliter la lecture; leurs voyelles n’ont pas cessé d’être des matiez ketionis, placées en dehors de la ligne et livrées à tous les caprices de la prononciation. Il fallait le génie indo-européen pour assigner aux voyelles leur place organique dans le langage et pour y reconnaître un élément de la parole, aussi essentiel que la consonne et sujet à des modifications réglées par des lois, dont la déteiminalion a donné naissance, en notre siècle, aux merveilleux développements de la philologie comparée.

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