‹ Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadien (volume 2)Chapitre 33 sur 86 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

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Cependant, pour s'être retiré du district du Cumberland, le P. Bonnald était loin d'avoir été mis à la retraite. Il était, au contraire, plus actif que jamais. Il avait porté la guerre en Afrique, ou, pour parler sans métaphore, il s'était établi au lac la Croix (Cross Lake), au milieu même des protestants, où il disputait une à une les âmes à l'hérésie. Les ministres méthodistes étaient nombreux dans ce pays et s'étaient jusque-là crus sûrs de leurs positions. Son arrivée chez eux avait produit l'effet d'une pierre jetée dans une fourmillière. Ils allaient et venaient pour prévenir leurs adeptes contre les embûches du prêtre français et ridiculisaient à l'envi sa religion. Mais le P. Bonnald était un ardent: toujours aux aguets, il ne laissait passer aucune occasion d'ouvrir les yeux des Indiens protestants à la lumière de la foi catholique.

De février 1902 à la débâcle des glaces, c'est-àdire au mois de mai, il ne fit pas moins de onze baptêmes et deux mariages et reçut l'abjuration de dix protestants.

Il avait commencé son apostolat à la mission de Sainte-Croix dans l'automne de 1901 et avait d'abord loué une pauvre masure d'un sauvage de l'endroit. Au printemps de l'année suivante, il fut heureux d'en sortir pour aller s'installer sous une tente, puis dans une maison que lui construisirent des ouvriers venus exprès de Winnipeg.

Pendant qu 'il était encore occupé avec ses hommes à ces travaux matériels, il eut vent que les ministres méthodistes, qu'irritaient souverainement ses opérations au lac la Croix, tentaient l'impossible pour corrompre ses néophytes du fleuve Nelson. L'un d'eux se faisait surtout remarquer par son acharnement contre la foi catholique. Brandissant d'une main la bible protestante et de l'autre un livre de prières catholique, il criait à tue-tête : « La vérité divine se trouve dans la bible et le mensonge dans le livre catholique. ». Ayant appris qu'une pauvre veuve s'était laissée prendre à ses pièges, le P. Bonnald se rendit à sa pêcherie et constata avec peine que la fille d'Eve avait réellement mordu à l'appât: de l'indienne pour deux robes avait été le prix de son apostasie. Mais tous les autres avaient refusé les offres du ministre de l'erreur.

Une occasion pour ses néophytes du lac la Croix d'affirmer leur foi ne tarda pas à se présenter. Un beau matin, on aperçut sur le lac les voiles de plusieurs bateaux venant du sud. C'était l'agent des sauvages que le gouvernement envoyait distribuer

les petites annuités qu'il accorde à ceux qui ont pris

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le traité. Il était flanqué d'un gros monsieur coiffé d'une casquette de commodore américain, qui ne daigna même pas regarder le prêtre catholique. Ce personnage solennel n'était autre que l'inspecteur général des missions méthodistes du Canada. Naturellement, le ministre local ne pouvait manquer à pareille réunion, d'autant plus que le représentant officiel du gouvernement était lui-même un ancien ministre méthodiste.

Or, on avait répandu le bruit que quiconque ne suivait pas la religion du roi d'Angleterre n'aurait point part à ses largesses. On voulut même avoir chaque soir la prière près des trois ministres, ou ex-ministres. Mais le P. Bonnald réclama ses droits ; ses fidèles tinrent bon, et, en présence des représentants officiels de l'hérésie, quatre-vingts proclamèrent l 'indéf ectibilité de leur foi en récitant leurs prières et en chantant leurs plus beaux cantiques autour de la tente du prêtre catholique. L 'agent des sauvages fut d'ailleurs correct dans ses relations avec ce dernier, et ne chercha point à inquiéter ses ouailles.

Encore plus au nord, un vétéran de la solitude, le P. Gasté, quittait en 1901 son poste du lac Caribou pour Prince- Albert, où l'appelait la confiance de son évêque, qui le nommait supérieur des Oblats de sa propre maison, en attendant qu'il en fit, deux ans plus tard, son vicaire général et l'administrateur de son vicariat pendant ses absences. Ce missionnaire avait passé quarante années révolues de rudes la-

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beurs couronnés de succès dans l'Extrême-Est. Mais en disant adieu à sa mission, il léguait à son successeur, le P. Arsène Turquetil, un projet qui avait toujours été cher à son cœur. Les Mangeurs-de-Caribou étaient maintenant complètement convertis au christianisme; mais au nord de leur froid territoire s'étendaient les plages glacées de l'immense méditerranée connue sous le nom de baie d'Hudson, où vivotaient des centaines, et même des milliers d'Esquimaux, qu'aucun prêtre n'avait encore visités. Le P. Turquetil s'empressa de mettre ce projet à exécution. Le 26 décembre de cette même année (1901), il partait en compagnie d'Indiens pour se rendre à leur campement le plus éloigné, soit à environ deux cents lieues du lac Caribou, où il espérait pouvoir se mettre en rapport avec des représentants de cette branche de la grande famille humaine qui semble si peu faite pour notre civilisation.

Il y rencontra effectivement quelques Esquimaux qui s'y étaient rendus pour troquer contre des munitions et instruments de pêche des peaux de bœufs musqués et de renards blancs. Comme ces quelques individus avaient fait espérer au prêtre la visite de trois ou quatre autres familles et que celles-ci tardaient à arriver, le P. Turquetil se décida à aller lui-même les trouver à leur campement.

C'était, dans les circonstances, une détermination qui faisait plus honneur au zèle qu'à la prudence du jeune prêtre. L'hiver est sévère dans tout le Nord

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canadien, mais à peu près insupportable dans le Nord-Est, là où les courants glacés qui viennent directement du pôle tuent toute végétation.

« A la vue de ce malheureux pays, il semble qu 'une malédiction l'ait converti en affreux désert», écrit à ce sujet notre missionnaire. « De quoi vivent donc ses habitants! Quelles ressources offre cette immensité de neige durcie par le froid où paraissent à peine de loin en loin quelques rochers dénudés? Par un contraste frappant, le souvenir de la belle France vient accroître encore la tristesse de ce paysage; puis soudain aussi je me sens heureux d'avoir été appelé à secourir ces pauvres païens, les plus malheureux du monde vraiment.

« Nous avançons avec peine, moi surtout, car la veille, je m'étais laissé geler à moitié le genou gauche, et une douleur violente m'empêchait de plier la jambe. Comme mes compagnons, d'ailleurs, j'avais le visage profondément gelé, et, avec nos joues et nos nez noirs, nous ressemblions moins à des Indiens qu'à des nègres du Congo. Il faisait grand froid, plus de 50° au-dessous de zéro; nous entendions distinctement le sifflement de notre respiration au contact de l'air froid, et parfois aussi nous la voyions retomber en fine poussière blanche. J'éprouvais parfois comme l'impression d'un glaçon qui m'aurait pénétré dans la tête, et c'était là, pour moi du moins, la souffrance la plus cruelle. Pas de bois pour faire le thé ; il faut courir, courir toute la

journée sans thé, sans feu, malgré la fatigue et le froid excessif \ »

Après les terreurs de pareille marche, le lecteur jugera sans peine du désappointement du P. Turquetil en constatant, à son arrivée au camp esquimau, que les douze familles qui l'avaient habité étaient parties. Leurs huttes de neige étaient bien là, mais elles étaient maintenant vides, à l'exception d'une qui contenait un cadavre. Quelques pierres entouraient celui-ci, formant un rampart dérisoire contre la dent des bêtes fauves. Au dégel, quand la maison de glace aurait disparu, renards, loups et corbeaux allaient en faire leur pâture.

Le missionnaire apprit dans la suite que ces pauvres gens s'étaient dirigés vers lui, mais que l'un d'eux étant mort presque subitement, ils avaient rebroussé chemin et repris la direction du pays des frimas perpétuels.

L'heure de la grâce n'avait point encore sonné pour les habitants des glaces.

Pendant ce temps, un prêtre de race métisse, le second, et jusqu'ici le dernier, ordonné dans l'Ouest canadien (1901), le P. Patrice Beaudry, faisait ses premières armes en donnant des missions ou retraites aux alentours d'Edmonton, allant pour cela jusqu'à Athabaska Landing, dans le nord, et atteignant les montagnes Eocheuses, à l'ouest. C'est ainsi que Sainte- Anne, Saint- Jean l'Evangéliste (Stony

1. Missions des Oolats de Marie Immaculée, vol XLII, pp. 52-53.

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Plain), Bivière-qui-Barre, Hobbenia, et d'autres places ou résidaient blancs, métis et sauvages, reçurent successivement sa visite. Armé du triple glaive du français, de l'anglais et du cris — qu'il maniait également bien — le P. Beaudry put alors et dans la suite faire beaucoup de bien.

Depuis très longtemps, un prêtre s'était rendu tous les deux ou trois ans au fort Jasper, à l'entrée des montagnes Eocheuses, afin de faciliter l'accomplissement de leurs devoirs aux catholiques de la contrée, pas assez nombreux pour soutenir un prêtre et trop éloignés des centres de population pour jouir plus souvent du ministère de ceux qui se trouvaient stationnés ailleurs. Les catholiques qui fréquentaient le fort Jasper étaient des métis anglais, français et iroquois 2, nomades qui vivaient exclusivement de la chasse et qui parlaient tous le cris. Le P. Beaudry fut, en 1903, désigné pour aller les visiter. Il put ainsi jouir des agréments d'un voyage à cheval de près de six cents milles. Malheureusement, comme il arriva à destination après l'époque où il était attendu, c'est-à-dire après la mi-septembre, une quinzaine de familles qui pensaient qu'il ne viendrait point étaient parties pour la chasse. En sorte que, pendant les cinq jours qu'il passa avec celles qui étaient restées, il ne put entendre qu'une vingtaine de confessions et administrer qu'une dizaine de communions. C'était un bien mince résul-

2. Descendants â'Iroquois que la compagnie de la baie d'Hudson y avait autrefois transportés pour les nécessités de son service.

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tat pour une aussi grande tournée ; mais le missionnaire se consola à la pensée que plusieurs des absents s 'étaient peu avant rendus à la mission Sainte- Anne et en avaient profité pour mettre ordre à leur conscience.

Le zèle du nouveau prêtre s 'exerçait surtout près de ses nationaux, les métis, bien qu'il put s'adresser avec autant de succès aux blancs et aux purs sauvages. Dans le sud-est du territoire qui nous occupe, C'est-à-dire au Manitoba et ce qu'on appelait alors le district d'Assiniboia (la partie méridionale de la province actuelle de la Saskatchewan), ces derniers se trouvant alors parqués dans des réserves et par ailleurs décroissant plutôt qu'augmentant en nombre, c'étaient surtout les blancs que le prêtre devait favoriser de son ministère. Non loin de l'ancienne mission de M. Belcourt, à Saint-Eustache, sur l'Assiniboine, M. Télesphore Campeau remplaçait, le 9 juin 1902, M. Arcade Martin, qui s'y trouvait depuis 1887 et dont la santé ne lui permettait plus de satisfaire comme il l'eut voulu aux besoins spirituels de la population — quelque cent cinquante familles, métisses pour la plupart 3. M. Campeau cédait en même temps à l'ancien curé de Saint-Eustache sa propre paroisse de Saint-Joseph, moins populeuse et sans succursale à desservir, où il était arrivé en septembre 1895.

Un des premiers soins du nouveau curé de Saint-

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