CHAPITRE II
MONSEIGNEUR DEMEES
Pendant que M. Deniers quittait le théâtre de ses travaux en Colombie Britannique, une nouvelle recrue, l'abbé Jean-Baptiste Bolduc, prêtre canadien nouvellement arrivé, accompagnait le facteuren-chef James Douglas sur l'île Vancouver. Ce dernier était venu, à la tête de vingt-deux hommes, ériger à l'extrémité méridionale de cette île, sous le nom de Victoria, un fort qui devait plus tard, devenir la capitale politique de tout le pays canadien à l'ouest des montagnes Rocheuses. Il était parti du fort Vancouver le 13 mars 1843, pour arriver à destination le lendemain.
Une grande foule d'Indiens le reçut, et avec lui le prêtre catholique, et le 19 du même mois, celui-ci célébra les saints mystères en présence des employés de la compagnie de la baie d'Hudson, du bourgeois lui-même et d'environ douze cents sauvages, parmi lesquels il baptisa 102 enfants \
1. Hubert-Howe Bancroft donne à ce propos un dialogue de sa propre invention entre le prêtre et le chef indien; après quoi il voudrait nous faire croire que "Bolduc baptisa jusqu'à ce qu'il fut
l'église dans l'ouest canadien
C'était la première messe dite sur l'Ile depuis l'évacuation de Nootka par les Espagnols.
Dans le but de faire face à tous les nouveaux besoins qui se faisaient sentir, le P. de Smet était parti pour l'Europe, d'où il revint le 4 août 1844 avec quatre prêtres et quelques religieuses. Parmi les premiers était le P. Jean Nobili, S. J., qui reçut pour mission de visiter les postes du nord de la Nouvelle-Calédonie déjà évangélisés par M. Demers.
Signature du P. Nobili
En conséquence, ce père jésuite partit en juin 1845, accompagné d'un jeune novice convers, le F. Noël Savio, pour le lac Stuart et points intermédiaires. Il resta cinq jours au fort Saint- James,
arrêté par un épuisement complet " (EisL of British Colwmbia, p. 98 ; San Francisco, 1890). Il est facile de voir par le contexte que cet historien peu sérieux veut parler de baptêmes d'adultes, des adultes non préparés, et non d'enfants en bas âge, insinuation qui n'a pas plus de fondement que son assertion que Bolduc était un Jésuite.
Ce missionnaire était un prêtre séculier, qui était né le 30 nov. 1818 à Saint- Joachim, comté de Montmorency, Québec, et avait été ordonné le 22 août 1841 après avoir fait ses études à la ville de Québec. Il était parti pour l'Orégon le 1er septembre de la même année, et y resta jusqu'en 1846. Après avoir rempli divers postes dans la métropole ecclésiastique de l'Est, il y mourut le 8 mai 1889, honoré du titre de prélat domestique que lui avait conféré Léon XIH.
MONSEIGNEUR DEMEES 227
après quoi il dut retourner par les bateaux qui allaient chercher une cargaison de grain au fort Alexandre. Il revit le nord l'année suivante, et arriva au fort Georges, à l'embouchure de la Nétchako avec le Fraser, le 12 décembre 1846. Là, il trouva, en plus des Indiens de la place, cinquante Sékanais venus des montagnes Eocheuses pour le voir, et qui l'avaient attendu dix-neuf jours.
Le 24, il était au lac Stuart, où il passa onze jours à prêcher non seulement contre les vices communs à toute l'humanité, mais encore contre certaines coutumes propres aux Porteurs, comme celle de brûler les morts et de réduire les veuves en esclavage. Une grande loge qui avait servi aux incantations du jongleur fut convertie en église, et parce que l'excellent religieux ne rencontra sur le moment aucune résistance effective à ses exhortations, il emporta avec lui la douce impression qu'il avait aboli tout ce qu'il avait blâmé 2.
Du lac Stuart il passa au fort Kilmars, sur le lac Babine, qu'il fut le premier missionnaire à voir. Puis retournant au fort Saint-James, il ne put d'abord se faire écouter de son peuple, gêné qu'il était par sa timidité naturelle et entravé dans son action par une série de fêtes plus ou moins païennes qui se donnaient dans le voisinage du fort. Mais, au commencement de janvier 1847, il compensa le
2. " J'eus le bonheur d'abolir la coutume de brûler les morts et celle de torturer le corps des femmes survivantes du mari. Ils renoncèrent solennellement à toutes leurs jongleries et à leur idolâtrie ", (P. de Smet, Western Missions and Missionaries, p. 514).
temps perdu en prolongeant ses instructions et catéchismes jusqu'au carême, époque où il reprit la direction du sud.
Au cours de la même campagne apostolique 3, le P. Nobili visita les Tchilkotines, tribu dénée fort remuante et la division de cette famille la plus méridionale en Colombie. Ces Indiens n'avaient jamais vu de prêtre lorsqu'il atteignit leur premier village, le 24 octobre (probablement de l'année 1847). Après avoir béni une espèce de cimetière pour cette bande de sauvages, il visita deux autres de leurs rendezvous, auxquels il offrit une semblable occasion de profiter de son ministère. Bienveillant par nature, plutôt optimiste et par ailleurs encore peu habitué au véritable caractère des aborigènes, le P. Nobili baptisa chez les Tchilkotines un certain nombre d'adultes qu'il eut certainement soumis à une plus longue épreuve s'il eut eu plus d'expérience de Pinconstance propre à l'Indien4.
Pendant que ce missionnaire évangélisait ainsi
3. Il est difficile de déterminer au juste l'année. Les mémoires du P. Nobili paraissent dire que c'était 1856, erreur évidente probablement pour 1846. Mais cette dernière date ne peut être non plus absolument correcte, puisque des certificats de baptême écrits de sa propre main que nous avons vus nous-même nous rendent absolument certain qu'il était au lac Babine, à environ 500 milles de là, le 25 oct. 1846.
4. Le P. Jean Nobili naquit à Eome le 8 avril 1812. Fils d'un homme de loi, il fut élevé au Collège Eomain, et entra dans la société de Jésus comme novice le 14 nov. 1828. Mais ce ne fut qu'en 1843 qu'il fut ordonné prêtre. Vers la fin de cette année, il fit voile pour l'Orégon en compagnie du P. de Smet. En 1849, ses supérieurs l'appelèrent en Californie et, à la fin de fév. 1856, nous le voyons supérieur du collège de Santa Clara, où il mourut. Ses funérailles eurent lieu le 3 du mois suivant.
MONSEIGNEUR DEMEES 229
les naturels de la Nouvelle-Calédonie, son frère en religion, le P. de Smet, venait lui-même en contact avec quelques-uns de leurs représentants, au cœur même des montagnes Rocheuses. Ecrivant le 6 mai 1845, de la source de l'Athabaska, qu'il venait d'atteindre au cours de ses incessantes pérégrinations, ce missionnaire donne sur l'entrevue qu'il eut avec eux les détails typiques suivants.
« Dans le voisinage de la rivière Miette, nous rencontrâmes l 'une de ces pauvres familles de Porteurs ou « Ltaoten » de la Nouvelle-Calédonie dont je vous parlai dans une lettre précédente. Ils nous aperçurent du sommet de la montagne qui domine la vallée que nous traversions, et, voyant que nous étions des blancs, ils s'empressèrent de venir à nous. Ils parurent charmés de nous rencontrer, surtout lorsqu'ils découvrirent que j'étais une Robe-Noire. Ils se pressèrent autour de moi, et me demandèrent le baptême avec des instances qui m'arrachèrent des larmes, bien que je ne pusse accorder cette faveur qu'à deux de leurs plus petits enfants: les autres avaient besoin d'instruction, mais il n'y avait point d'interprète. Je les engageai à retourner vite dans leur propre pays, où ils trouveraient une Robe-Noire (le P. Nobili) qui les instruirait.
« Ils firent le signe de la croix, récitèrent quelques prières dans leur propre langue et chantèrent quelques cantiques avec une grande dévotion apparente. La condition de ces gens paraissait bien misérable; ils n'avaient d'autres habits que des haillons et des
230 l'église dans l'ouest canadien
morceaux de peaux; et pourtant, malgré leur extrême pauvreté, ils mirent à mes pieds le moufflon qu 'ils venaient de tuer. »
Le missionnaire ambulant rapporte alors un trait qui peint à merveille les mœurs de ce temps-là. Il parle ainsi d'une jeune femme qui se trouvait avec eux:
«Lorsqu'elle avait une quinzaine d'années, son père, sa mère et ses frères, ainsi qu'une autre famille de sa nation, furent surpris dans les bois par un parti de guerriers assiniboines qui les massacrèrent sans pitié. Au moment où se déroulait ce drame horrible, la jeune fille se trouvait dans une autre partie de la forêt avec ses deux sœurs, toutes les deux plus jeunes qu'elle. Elles parvinrent ainsi à échapper aux mains des assassins.
« La malheureuse orpheline erra deux ans dans le désert sans rencontrer un être humain, sans couteau ni hachette, faisant son feu au moyen de deux pièces de bois, et vivant de racines, de fruits sauvages et de porcs-épics. Pendant l'hiver elle se réfugia dans une caverne d'ours abandonnée. Ses sœurs la quittèrent au bout de la première année, et depuis lors elle n'en avait point entendu parler. Enfin, au bout de trois ans, elle eut le bonheur d'être trouvée par un bon Canadien, qui l'emmena chez lui, lui fournit une nourriture abondante et des habits, et six mois après la rendit à sa tribu 5. »
5. Traduit de l'anglais de Life, Letters and Travels of Fatlier Pierre-Jean de Smet, S. J., pp. 539-40, vol. II ; New York, 1905.