‹ Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadien (volume 2)Chapitre 44 sur 86 · Victoria, 2 nov · texte numérisé non relu

Victoria, 2 nov

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est encore à croître dans la forêt ». Pour le moment, ce « palais » consistait en une humble baraque en bois et en terre.

Le 29 du même mois, il bénissait une cloche de cinquante livres, que les Canadiens-français lui suspendirent entre trois troncs d'arbres disposés en forme de chèvre. Il avait alors pour tout clergé trois prêtres et un sous-diacre. A la fin de 1853, il n'avait encore ni résidence, ni même une modeste chapelle pour lui servir de cathédrale. D'un autre côté, la compagnie de la baie d'Hudson, sur laquelle il avait compté, lui refusait tout secours ".

Et pourtant une plus grande épreuve l'attendait encore. Un autre de ses prêtres, natif de Belgique et membre d'une communauté religieuse, se montra infidèle à ses vœux et indigne de sa haute vocation, occasionnant par là un scandale qui .fit un mal infini aux Indiens et à la tourbe cosmopolite qui se pressait alors dans ce qu'on commençait à appeler la ville de Victoria. Ce religieux dut être renvoyé à son monastère de Gand, et Demers resta sur l'île aux sombres forêts à pleurer sur les ruines spirituelles amoncelées par celui qui aurait dû faire sa part dans l'édification de l'Eglise de l'île Vancouver.

Cependant, même alors un rayon de lumière perçait les ténèbres de la désespérance qui entouraient le pasteur affligé sur les bords du Pacifique. Le 5

11. "Contre mon espérance, la Compagnie me refuse tout secours: plus de passage comme autrefois sur les vaisseaux ou avec les caravanes allant dans l'intérieur du pays; plus de support du côté du fort" (Demers à Mgr de Québec: Victoria, 26 oct. 1852).

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septembre 1847, trois prêtres oblats accompagnés d'un frère scolastique et d'un frère convers étaient arrivés à Walla-Walla, dans ce qui est aujourd'hui l'Etat de Washington, et avaient depuis travaillé avec de nouvelles recrues parmi les tribus sauvages de ce territoire et de ce qui est maintenant l'Orégon. Demers avait une excellente opinion d'eux comme missionnaires chez les Indiens. Il en avait donc demandé quelques-uns à leur fondateur et supérieur général. « Depuis que je suis ici», écrit-il, « je n'ai cessé d'en demander, et on m'écrit de Marseille qu'il y a des besoins plus pressants ailleurs. Cependant, comme les Oblats de Marie Immaculée ont accepté la mission chez moi 12, je m'en décharge sur eux, et c'est dans ce sens que j'en écrirai à la Propagande. Les tribus si bien disposées de la Calédonie demandent des missionnaires: l'évêque de Marseille le sait ; cela me suffit 13. »

L'évêque de l'île Vancouver devait être quelques années sans voir la réalisation de ses plans relativement à l'arrivée des missionnaires oblats dans son diocèse. En attendant, il faisait son possible, avec le concours de quelques prêtres canadiens, pour promouvoir les intérêts spirituels des aborigènes et autres qui se trouvaient sous sa juridiction.

Il avait certainement qualité pour guider son clergé dans la ligne de conduite à suivre dans ses relations avec les Indiens. Malgré la douceur qui

12. C'est-à-dire les missions parmi les Indiens de mon diocèse.

13. A Mgr Turgeon, archevêque de Québec; Victoria, 26 oct. 1852.

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lui était naturelle, son tact et l'influence qui en découlait étaient tels que les tribus les plus farouches avaient appris à le regarder avec un respect mêlé de crainte. Il avait déjà fait la connaissance des terribles Youkltas, les Vikings du Pacifique septentrional, redoutés de toutes les tribus ripariennes, surtout celles du Bas-Fraser, comme leurs pires ennemis. Il baptisa le fils de leur chef, et l'on raconte que, nouveau Eollon, le sauvage potentat voyant dans le missionnaire un être de caractère plus ou moins surnaturel, n'osa approcher de lui qu'en se traînant sur ses genoux et en tremblant de tout son corps.

Le pouvoir mystérieux dont se prévalait Demers fut pourtant parfois une cause d'ennuis et d'embarras pour lui. Par exemple, l'un des chefs qui fréquentaient le fort Langley se mit dans la tête d'entendre les confessions, pensant s'attirer par là une partie de la considération que ce genre de ministère valait au missionnaire. « Puisque le prêtre le fait, il ne peut y avoir aucun mal à l'imiter », se disait l'enfant de la forêt.

C'est à cette époque que nous devons rattacher un incident qui montre bien le pouvoir civilisateur de la religion catholique même sur les natures les plus revêches. Un mois avant l'arrivée de Msr Demers chez les Nanaïmouhs, Indiens du sud de l'Ile, les terribles Youkltas ayant appris par un faux rapport que le « grand priant » y était arrivé, se mirent en route, en trente canots, pour aller l'y

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trouver. Le seul nom de Youkltas, nous l'avons vu, suffisait alors pour épouvanter les plus valeureux. On peut donc se faire une idée de l'émoi qui s'empara des Nanaïmouhs à la vue des six cents barbares qu'ils reconnurent de loin à la coupe de leurs voiles et à la grandeur de leurs canots 14.

Immédiatement tous les bras se chargent de fusils, et chacun se poste sur le rivage là où il pourra contribuer le plus efficacement à repousser les corsaires du nord.

Or ceux-ci croyant l'évêque parmi cette tribu n'avaient même pas songé à prendre leurs armes avec eux. Que faire ? Allaient-ils rebrousser chemin, et par là se déshonorer à tout jamais? Impossible; ce serait une conduite indigne de Youkltas. Soudain, une idée lumineuse traverse l'esprit du chef.

— Hommes, femmes et enfants, s 'écrie-t-il, levonsnous dans nos canots et faisons le signe de la croix.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Immédiatement les armes tombent des mains des Nanaïmouhs, qui se pressent maintenant sur la grève pour recevoir en amis leurs ennemis de la veille qui voudraient devenir leurs frères dans la foi 15.

A propos du signe de la croix, un auteur anglais, R.-C. Mayne, rapporte que l'évêque anglican Hills ayant défendu ce signe de salutation aux Indiens qui

14. Certains de ces canots, immenses troncs de cèdres habilement creusés et artistement décorés, pouvaient facilement contenir soixante rameurs.

15. Cf. E.-T. Paquet, Fragments de l'Histoire religieuse et civile de la Paroisse de Saint-Nicolas, pp. 279-82; Lévis, 1894.

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le prenaient pour un prêtre, vit bientôt le vide se faire autour de lui 16.

Au printemps de 1855, M^ Deniers entreprit une tournée pastorale le long de la côte orientale de l'Ile, au cours de laquelle il fit une immense impression sur son primitif troupeau avec son « long chapeau » et son « bâton croche », ainsi que les natifs appelaient la mitre et la crosse. Ses exhortations ne furent pas sans porter des fruits, et même les barbares Youkltas consentirent alors à enterrer la hachette de guerre pour se mêler à leurs ennemis héréditaires et suivre les exercices d'une retraite. Il est vrai que l'évêque missionnaire éprouva certaines difficultés relativement à la question de la monogamie; mais il eut d'ordinaire raison des instincts pervers de ses diocésains peaux-rouges, même des chefs dont quelques-uns se plaignaient que l'abondance avait fui leurs foyers depuis qu'ils avaient renvoyé leurs femmes additionnelles 17.

Il devint enfin possible aux Oblats d'entreprendre un établissement dans le diocèse de l'île Vancouver. Leur première fondation en dehors de l'Orégon fut décidée à Olympia le 21 octobre 1857, et la localité qui en bénéficia fut Esquimalt, excellent port tout près de Victoria, où ils bâtirent en 1857-58 une maison avec une modeste église 18. Ce nouveau poste

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