CHAPITRE IV
Quant au R. P. D'Herbomez, le supérieur du P. Granclidier et des autres missionnaires oblats sur la côte du Pacifique, il avait été convoqué au chapitre général qui devait élire un successeur au fondateur de son institut. Il traversa donc l'océan pendant l'été de 1861, laissant au jeune P. Fouquet la charge de ses missions.
De concert avec ses frères en religion qui l'avaient précédé au pays, le pro-vicaire comprenait qu'aucun résultat, quelque satisfaisant qu'il fût, ne les autorisait à se relâcher dans l'exercice de leur saint ministère. Il savait — et l'expérience était là pour le prouver — que les premiers fruits du zèle sacerdotal chez les Indiens ne doivent jamais éblouir, mais qu'il faut au contraire toujours, dans leur cas, faire la part de l'enthousiasme né de la nouveauté. Les ouvriers dans la vigne du Seigneur devaient donc se multiplier sans cesse et ajouter encore au nombre de leurs stations si l'on voulait que le feu sacré allumé dans le cœur des Indiens continuât à brûler.
C'est ce qu'ils firent en établissant, toujours au
cours de 1861, à environ 35 milles de New Westminster, la mission Sainte-Marie, qui devait devenir le grand centre d'activité des missionnaires parmi les indigènes de la vallée du Bas-Fraser, sur lesquels elle devait laisser une empreinte indélébile au moyen de l'école industrielle qu'on devait y fonder deux ans plus tard (1863). C'est au P. Fouquet que nous devons l'établissement de la mission même.
Pour combler les places laissées vides ailleurs par cette nouvelle fondation, le vicaire des missions revint d'Europe en 1862 avec trois excellents sujets, les PP. Julien Baudre, Jean-Marie Lejacq et Florimond Gendre. Les deux derniers, surtout le P. Lejacq, devaient avec le temps devenir autant de grands luminaires qui éclaireraient les Indiens de la Colombie Britannique. Le P. Gendre, ce tendre et jovial ami de l'aborigène, n'était point, hélas! destiné à fournir une longue carrière comme missionnaire; mais les quelques années que la Providence allait lui accorder devaient être passées dans l'exercice d'un zèle qui ne connaîtrait point de bornes.
Le premier poste qu'il occupa avant de se consacrer à l'éducation de la jeunesse indienne à la mission Sainte-Marie fut New Westminster. Seul pendant quelque temps à cette place encore à ses débuts, il décrivait ainsi peu après sa position:
« Que je me trouvais donc drôle pendant ces premiers jours passés dans l'ermitage! Je formais une communauté parfaite allant toujours en ordre.
Quand je faisais ma cuisine, quand je pétrissais mon pain, lorsque je le faisais cuire sur une plaque de fer-blanc dans mon petit poêle, toute la communauté se trouvait présente au spectacle. Le point de la règle que j'observais le mieux, après la charité fraternelle, c'était le silence; toujours, toujours grand silence, excepté lorsque, ennuyé par le tintamarre des rats, je leur disais : Taisez-vous donc ! au risque de lancer un anatkème français à messieurs les rats sauvages qui ne le comprenaient pas \ »
Pendant que ces précieuses recrues donnaient ainsi les prémices de leur zèle à la population de la partie continentale de la Colombie, une addition non moins importante se faisait aux rangs du clergé de l'Ile dans la personne d'un prêtre français, l'abbé Jean-Marie Mandart, né à Vannes en Bretagne, qui arriva à Victoria au printemps de 1862. Ce jeune ecclésiastique devait être l'un des plus persévérants des prêtres séculiers de ce pays. De fait, il consacra sa vie entière au service des sauvages, et le berceau de sa vie de missionnaire devait, longtemps après, devenir son tombeau. Il fut le premier prêtre qui visitât l'Alaska en s'y rendant de la Côte après le transfert de ce territoire aux Etats-Unis en 1867.
En attendant, comme si ces hommes apostoliques eussent été inoccupés au milieu de leurs néophytes, les rangs de la population blanche étaient encore grossis par l'arrivée de toutes sortes de gens que la