‹ Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadien (volume 2)Chapitre 8 sur 86 · P. Leduc, Hostility unmashed, p · texte numérisé non relu

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les obtenir, il fallait que les religieuses — presque les seules institutrices catholiques alors dans le pays — assistassent à des cours donnés par des protestants dans des écoles normales fréquentées par des personnes de tout âge, de tout sexe et de toutes mœurs, alors qu'un grand nombre d'entre ces religieuses avaient infiniment plus d'expérience dans l'art pédagogique que les théoriciens qui prétendaient le leur apprendre. D'un autre côté, ces diplômes ou certificats étaient souvent refusés sans cause apparente à des instituteurs catholiques qui en possédaient déjà d'équivalents dans leur province d'origine.

Enfin, les inspecteurs, régis ad instar, faisaient aussi preuve de la partialité la plus éhontée, au profit des institutions non-catholiques.

Mais la plus forte objection consistait dans les livres de lecture ou d'histoire qu'on forçait la jeunesse catholique à étudier, livres qui fourmillaient d'inexactitudes et d'assertions qu'on pouvait considérer comme autant d'affronts gratuits à leur foi.

Les catholiques des Territoires protestèrent de toutes leurs forces; ils adressèrent force pétitions au gouvernement central pour obtenir l'abrogation de cette injuste législation; le P. Leduc publia une brochure en anglais et en français sous le titre significatif de VHoslilité démasquée, dans laquelle il exposait les ruses savantes et les artifices trompeurs de la fameuse ordonnance et de ceux qui étaient chargés de veiller à son exécution.

Cette ligne de conduite qui témoignait d'un tel mépris pour la conscience catholique n'affectait pas seulement les blancs : même la population aborigène avait à en souffrir. Par suite de la ségrégation des Indiens dans des réserves à limites bien définies, qui ne pouvaient être franchies sans cause et sur lesquelles veillaient constamment des détachements de troupes — autant de mesures qui assuraient la tranquillité du pays — de véritables essaims de prédicants de toute nuance s'étaient abattus sur les premiers habitants du sol, pris d'un zèle tout nouveau pour leur conversion, et ne manifestant aucune répugnance à récolter là où d'autres avaient semé. Malgré la majorité numérique des sauvages catholiques, ces nouveaux missionnaires étaient partout favorisés aux dépens des prêtres qui s'étaient dévoués à leur évangélisation à une époque où ce genre de travail n'était pas sans danger. Pour trouver prétexte à cette partialité, on allait jusqu'à falsifier les statistiques de manière à majorer d'une manière ridicule le nombre des protestants sur les réserves.

Ainsi, pour ne parler que d'un coin des Territoires qu'on admettait être un champ exceptionnellement favorable au prosélytisme protestant, la réserve Gordon comptait 18 catholiques et 36 païens; pourtant elle était donnée comme exclusivement protestante dans les livres bleus d'Ottawa. Celle du « Pauvre » contenait 9 catholiques et seulement 4 protestants, tous ses autres habitants étant encore infidèles; mais Ottawa acceptait des rapports offi-

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ciels qui la décrivaient comme entièrement protestante. La réserve de l'Etoile du Jour n'avait pas un seul protestant; ce qui n'empêchait pas ses habitants d'être tous classés comme appartenant à cette communion ".

Néanmoins, même à l'aide de ces chiffres grossièrement surfaits, on n'arrivait qu'à une majorité de moins de 1,100 pour la foi « réformée » parmi les naturels de tout l'Ouest, à l'exclusion du nord où, en dépit des quelques défections que nous avons enregistrées, les catholiques formaient encore l'immense majorité parmi les sauvages. Les chiffres officiels pour les diocèses de Saint-Boniface et de Saint-Albert, ainsi que pour le vicariat apostolique de la Saskatchewan, donnaient 7,951 Indiens catholiques contre 9,040 protestants.

Et pourtant, dans ce même territoire il n'y avait alors que trois agents catholiques chez les sauvages, tandis que vingt-quatre autres professaient la religion protestante sous l'une ou l'autre de ses différentes formes. Cette immense disproportion dans le nombre des fonctionnaires qui avaient la charge des Indiens rendait ceux qui parmi eux étaient protestants d'autant plus osés dans leurs tracasseries journalières.

Humainement parlant, le seul espoir solide des missions catholiques chez les Pieds-Noirs consistait alors dans l'éducation de la jeunesse. La plupart

3. Missions des Oblats de Marie Immaculée, vol. XXXIII, pp. 280-81.

des adultes de cette tribu qui n'avaient point encore été convertis paraissaient à l'épreuve des charmes du christianisme; mais l'on fondait les plus grandes espérances sur des écoles où leurs enfants pourraient être formés à la vie et aux pratiques de cette religion.

Sans compter l 'école industrielle de Dunbow, fondée depuis longtemps ainsi que nous l'avons vu, une école du jour avait été inaugurée dès le commencement de la mission des Piéganes, en 1881; mais elle n'avait pu fonctionner régulièrement que depuis 1886, sous la direction du P. Légal. Vers la même époque, le P. Doucet avait aussi son école du jour à la Traverse des Pieds-Noirs (Blackfoot Crossing). Ces deux dernières étaient appelées à se transformer en écoles-pensionnats.

En 1889, le P. Légal rendit aux Gens-du-Sang un service analogue, en dotant leur réserve d'une maison-école à la nouvelle mission qui avait été établie à environ six milles à l'ouest de la première résidence du prêtre, sur cette réserve. C'était un bâtiment convenable de 30 pieds sur 28, divisé en sept pièces dont la plus grande servait de classe. Il fut d'abord aidé dans cette œuvre par des instituteurs laïques, que remplacèrent les sœurs grises de Nicolet. Le F. Barreau, 0. M. I., assistait aussi le directeur de cette mission.

Au cours de 1894, ce même père obtint du gouvernement fédéral quelques secours pour organiser une nouvelle école du jour chez les Gens-du-Sang, à quel-

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ques milles seulement de la mission, pour protéger un village où les ministres protestants menaçaient de s'établir. Cette école fut aussi confiée aux sœurs de Nicolet.

Le nouveau genre de vie auquel les exigences de la civilisation avaient condamné les fiers Pieds- Noirs, en les confinant dans des réserves à limites bien déterminées et en les forçant, par suite de la disparition du buffle, à se nourrir plus ou moins comme les blancs, avait eu les effets les plus désastreux sur la constitution de ces indigènes naguère encore si virils et si sains de corps et d'esprit. En conséquence, le sang s'était appauvri cliez eux, et ils étaient devenus sujets à des maladies comme la tuberculose et les scrofules qu'ils connaissaient à peine avant l'arrivée des blancs. Emus de cet état de choses, les PP. Légal et Lacombe voulurent au moins assister de tout leur pouvoir ceux qu'on pouvait regarder comme les victimes indirectes de l'intrusion d'une race étrangère chez eux. Le P. Lacombe réussit par ses démarches à Ottawa à intéresser le gouvernement à ce projet. Les fonds nécessaires à la construction d'un hôpital furent obtenus, et la bâtisse qui devait en être le siège fut élevée d'après les plans et sous la direction du P. Légal, qui dut pourvoir au transport des matériaux de McLeod et de Lethbridge et surveiller tous les travaux. Il y avait un corps principal de bâtiment à deux étages de 36 pieds carrés, avec dépendances en arrière, puis une grande salle de 36 pieds sur 30,

haute et bien ventilée, qui était divisée en deux parties et pouvait recevoir une vingtaine de malades.

Cet hôpital était probablement le premier du genre. Il ne devait être inauguré que dans l'été de 1903. Le P. Légal avait profité de l'occasion où de nombreux ouvriers étaient sur la réserve pour faire monter la charpente d'une jolie petite église, qu'il termina lui-même avec l'aide du F. Barreau. Cette église avait déjà son clocher qui ne devait pas rester longtemps sans voix.

Pour trouver des religieuses qui prissent charge de l'hôpital, il fallut frapper à bien des portes. Sur les instances du P. Lacombe, le vénéré Mgr Gravel, alors évêque de Nicolet, voulut bien accorder à l'institution naissante quelques-unes de ses sœurs grises, qui entreprirent cette œuvre avec un dévouement et une abnégation qui ne se sont jamais démentis.

Leur tâche était certainement des plus ingrates: sans aucune connaissance de la langue indienne, elles devaient soigner toutes sortes de gens, panser toutes sortes de plaies et vivre dans l'atmosphère viciée qui accompagne d'ordinaire la présence du scrofuleux et en général tout sauvage en mauvaise santé, quand elles n'avaient pas à braver les nuages de fumée dont ces gens sont coutumiers tant que la maladie ne les a pas complètement terrassés. Cependant il faut dire que les Indiens témoignèrent beaucoup de respect pour ces saintes femmes de la

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prière, qu'ils regardaient presque comme des êtres d'une nature supérieure.

Retournant à des quartiers plus attrayants, pour la nature humaine, nous pouvons maintenant contempler l'érection d'une nouvelle église pour la paroisse de l'Immaculée Conception à Winnipeg et le commencement d 'une cathédrale à Prince-Albert. La pierre angulaire de la première fut bénite par Msr Taché le 8 mai 1892, et l'église fut ouverte au culte le 17 mars de l'année suivante. C'est le coquet édifice qu'on remarque aujourd'hui dans les environs de la gare du Canadien-Pacifique.

La première pierre de la cathédrale de Prince- Albert fut posée le 22 mai 1892 par le même prélat accompagné d'une assemblée brillante de dignitaires ecclésiastiques de l'Est, parmi lesquels nous pouvons citer M^ Duhamel, archevêque d'Ottawa, et M51" Laflèche, évêque des Trois-Rivières, ainsi que le nouveau prélat du Grand-Nord, Mgr Grouard. L'édifice sacré était de brique sur des fondations de pierre, et mesurait 96 pieds sur 50.

Un autre événement de nature consolante fut la tenue du Congrès national et l'adoption des énergiques protestations contre les lois scolaires du Manitoba dont nous avons déjà parlé. Même alors la joie ne fut pas sans mélange pour les catholiques : son président, le sénateur Girard, mourut à Saint- Boniface le 12 septembre 1892, presque immédiatement après avoir protesté contre les mesures de

spoliation dont l'effet continuait à se faire sentir dans cette province.

Marc-Amable Girard était l'un des plus remarquables membres de la phalange de laïques éminents dont M51" Taché s'était entouré après les troubles de 1869-70 \ M. Thomas- A. Bernier fut nommé, le 26 octobre 1892, pour occuper son fauteuil au sénat du Dominion.

Signature du sénateur Girard

Une autre nomination que l'archevêque de Saint- Boniface hâtait de tous ses vœux était celle d'un coadjuteur qui partageât avec lui le fardeau de l'administration de son immense diocèse. Ainsi que nous l'avons vu, son désir était d'avoir un Oblat pour successeur; mais, après les longues hésitations de l'autorité générale de sa congrégation, ses instances avaient abouti à un refus dont les malentendus passés étaient sans doute partiellement responsables. La visite du P. Martinet les ayant fait dis-

4. Il était né à Varennes, province de Québec, le 25 avril 1822, et avait fait ses études au collège de Saint-Hyacinthe en même temps que le futur archevêque de Saint-Boniface. Il était maire de sa paroisse natale lorsqu'en 1870 celui-ci le porta à émigrer au Manitoba. Nos lecteurs ont une idée du rôle honorable qu'il y joua.

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paraître, Mgr Taché se reprit à espérer et entama de nouvelles négociations à ce sujet.

Cette fois ses efforts furent couronnés de succès.

En tant qu'il dépendait du général des Oblats, le P. Langevin, alors à Ottawa, lui fut cédé avec permission de le présenter aux autorités romaines pour le poste de coadjuteur avec droit de future succession. Il devait partir aussitôt que possible pour le Manitoba, dans le but d'y exercer d'abord les fonctions de vicaire des missions parmi les siens et de se faire connaître de ses futurs diocésains. Mais, juste au moment où les négociations du prélat aboutissaient, survint la nouvelle de la mort du Eévérendissime P. Fabre, qui était arrivée le 26 octobre 1892. Un des résultats de ce contretemps fut que le P. Langevin resta à Ottawa en attendant l'élection d'un nouveau supérieur général.

Le choix du chapitre tomba sur le E. P. Louis Soullier, qui fut élu le 11 mai 1893. Le 1er juillet suivant, le P. Langevin arrivait à Winnipeg avec le titre de supérieur de la maison Sainte-Marie et de vicaire de tous les Oblats sous la juridiction ecclésiastique de Mgr Taché.

C'était là une précieuse acquisition pour l'Eglise du Nord-Ouest. Elle venait s'ajouter à une autre que le Manitoba avait faite dans la personne d'un Oblat irlandais qui, jeune alors, n'a pas depuis paru destiné à vieillir et qui, par son inaltérable bonne humeur, non moins que par son zèle, devait bientôt devenir l'idole de ses compatriotes, et de tous ceux

LE Rme P. FABRE, 0. M. I.

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qui le connaissaient. Nous avons nommé le P. Cornélius O'Dwyer qui, arrivé à Winnipeg le 26 septembre 1892, devait pendant un grand nombre d'années seconder le curé de Sainte-Marie dans l'administration de sa paroisse.

Mais la joie causée par ces additions aux rangs du clergé régulier fut peu après tempérée par un accident qui eut les conséquences les plus fâcheuses pour l'un de ses vétérans. Après 45 ans de missions et d'autres services dans l'Ouest, le P. Maisonneuve, qui depuis longtemps était affligé d'une surdité à peu près complète, fut tamponné par un train le 12 juillet 1893, et en mourut le 28 du même mois. Malgré son âge et ses infirmités, le défunt remplissait les fonctions de procurateur, ou homme d'affaires, du diocèse de Saint-Boniface, ainsi que du vicariat apostolique de l'Athabaska-Mackenzie. C'est lui qui faisait toutes les empiètes pour les missions de ce dernier et les envoyait à destination. Son poste était donc loin d'être une sinécure. Il y fut remplacé avec avantage par le P. Joseph-U. Poitras, 0. M. I., qui arriva à Saint-Boniface le 8 octobre 1893, après s'être activement employé à des œuvres similaires dans l'Est. Il avait bâti à Mattawa, où il était supérieur, une superbe église avec presbytère : il possédait donc les qualités requises pour s'acquitter dignement de ses nouvelles fonctions.

M8* Taché n'était pas le seul prélat de l'Ouest dont le champ apostolique fut alors visité par l'impitoyable moissonneuse qu'est la mort. Au commen-

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cernent de 1893, Mgr Grandin avait été surpris au delà de toute expression d'apprendre le décès, arrivé le même jour (10 janvier), de vétérans comme les PP. Alexis André et Victor Bourgine. Le premier expira à Calgary et le second à Saint- Albert. L'un et l'autre avaient eu une carrière des plus remplies parmi les Peaux-Kouges et les blancs et des regrets universels les suivirent dans la tombe.

CHAPITEE VIII

Pendant que des pionniers parmi les missionnaires allaient ainsi recevoir la récompense due à leurs travaux, de jeunes recrues s'efforçaient de marcher sur leurs traces. L'un d'eux, le P. Camille Lefebvre, pénétrait même jusqu'aux plages glacées de la mer Polaire. Au cours de 1892, ce jeune père était stationné à la mission du Saint Nom de Marie, sur la rivière Plumée, d'où il desservait les aborigènes de ces régions hyperboréennes. Ayant entendu parler de la prochaine visite d'un ministre protestant aux Esquimaux, il s'embarqua pour la Côte le 22 juillet 1892, dans Voumiak (canot en peau de baleine) d'un chef nommé Toréatsiark, ou les Yeux Croches.

Les Esquimaux étaient loin d'être chrétiens, et le voyage qu'il fit alors en leur compagnie lui permit de toucher du doigt le misérable sort de la femme dans la société païenne. Parlant de son embarcation, le missionnaire écrivait: « J'occupais la place d'honneur à côté de mon père adoptif ; les chiens avaient la deuxième place, puis venait celle des femmes. Ce

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n'est pas sans raison que celles-ci sont placées les dernières, puisque c'est à elles qu'est réservée la lourde charge de manier les grosses rames du matin au soir x ».

Après avoir descendu la rivière Plumée, le petit parti entra dans le Mackenzie, puis, le 30 juillet, atteignit le village esquimau, situé sur une île dont un côté se baignait dans les eaux du grand fleuve arctique, tandis que l'autre était caressé par les vagues de l'océan Glacial. Les naturels étaient en liesse, par suite de la capture d'une quinzaine de baleines blanches. C'est dire que le missionnaire en fut bien reçu.

Il y avait une semaine qu'il essayait d'instruire ses ouailles plus ou moins volontaires lorsque parut le canot du ministre. Les Esquimaux ne s'étaient jusque-là montrés rien moins qu'avides d'instruction religieuse; mais l'arrivée du prédicant les mit en demeure de se prononcer pour ou contre lui. Ils se décidèrent en faveur du prêtre, et lui demandèrent même de leur parler de « l 'Homme crucifié » dont il portait l'effigie à la ceinture. Le P. Lefebvre accéda à leur requête autant que sa connaissance limitée de leur langue le lui permit. Mais quand vint la question de baptiser les enfants, aucun d'eux ne lui fut présenté.

Puis lorsque, le 15 août, les Esquimaux commencèrent à se disperser à la recherche du renne et

1. Missions des Oolats de Marie Immaculée, vol. XXXII, p. 168.

des animaux à fourrure, le missionnaire vit surgir devant lui une difficulté qui n 'est que trop connue de ses collaborateurs dans le champ des missions indiennes, et que pour cette raison il nous paraît bon d'exposer en détail.

On lui annonça que personne n'avait l'intention de remonter jusqu'au fort sur la rivière Plumée. Le voilà donc sans aucun moyen de retourner chez lui, un étranger échoué sur une île solitaire de la mer Glaciale qui allait dans quelques jours redevenir un parfait désert. Que devait-il faire? Qu'allait-il devenir? Soudain, il se rappela qu'à environ trente milles en amont du fleuve quelques Loucheux se trouvaient campés: s'il pouvait seulement trouver quelqu'un pour le mener à eux! Par bonheur il apprit alors que des Esquimaux devaient remonter le fleuve au moins jusque-là ; il s 'embarqua avec eux, mais, arrivé au campement des Loucheux, il fut consterné de s'apercevoir que ces sauvages n'étaient plus là.

A force de cajoleries et de bonnes paroles, et surtout en offrant un prix exorbitant, il parvint à s'assurer les services d'une famille esquimaude — ces aborigènes ne voyagent jamais seuls.

C'était le 19 août.

Aux anxiétés des jours précédents succédaient maintenant la joie de l'espérance dans le cœur du pauvre missionnaire; mais ni l'une ni l'autre ne fut de longue durée. Le 20, le P. Lefebvre s'était

levé frais et dispos: il était heureux, puisqu'il allait

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enfin partir pour son humble foyer où l'appelaient des affaires pressantes. Mais il avait compté sans son hôte.

— A moins que tu n'ajoutes tant au prix convenu, je ne partirai point, lui déclare maître Esquimau.

Le prêtre est à sa merci; que peut-il faire sinon de céder, tout en protestant, et de supplier l'homme des glaces de partir au plus vite? Mais celui-ci n'est pas si pressé.

— Nous ne partirons que demain, dit-il.

Le lendemain, c'est encore la même histoire. Le missionnaire doit attendre jusqu'au 24. Puis, après deux jours de voyage accompli le plus nonchalamment possible, l'Esquimau juge qu'il a bien gagné un bon repos, d'autant plus qu'une petite brise commence à rider la surface du fleuve. C 'en était trop : le P. Lefebvre était maintenant à bout de patience et parfaitement dégoûté de son homme.

— Puisque, lui dit-il alors, tu n'as évidemment pas l'intention de me mener au fort, je vais m'y rendre à pied.

Là-dessus, protestations bruyantes du rusé Esquimau, qui s'attend probablement à recevoir une nouvelle augmentation de salaire.

— Quoi ! s 'écrie-t-il, parcourir à pied une pareille distance sans aucun sentier? Tu n'y penses pas: il n'y a pas d'homme au monde qui puisse le faire. N'oublie donc pas que le fort est encore très loin, très loin.

Mais le prêtre avait appris par expérience qu'il

ne pouvait compter sur un homme si inconstant et si vénal. C'est pourquoi avec six maigres poissons, deux livres de farine et de la viande sèche pour un repas, le P. Lefebvre quitte son serviteur infidèle, et s'achemine vers le fort, à quelque 150 milles de là.

Impossible de décrire avec quelque degré d'exactitude les difficultés de la route qu'il avait à suivre. Elle consistait tout simplement dans le bord de la rivière, escarpé et hérissé de toutes sortes d'obstacles, quand il ne devait point se frayer un chemin au travers d'épais taillis de saules et franchir des ravins au fond desquels coulait quelque affluent du fleuve. Le missionnaire aurait certainement succombé à la fatigue s'il n'eut, par la plus grande des chances, rencontré après un jour de marche une tente de Loucheux, dont les habitants furent d'abord tentés de le prendre pour un revenant et qui consentirent à le ramener chez lui, par sentiment du devoir autant que pour protester contre l'inhumanité des Esquimaux.

Une différente épreuve affligeait alors le P. Bonnald, le vétéran des missions du Cumberland. Tous les campements des Indiens protestants dans cette région répétaient à l'envi qu'il avait perdu la raison et que, se défaisant de sa croix et de son habit religieux, il s 'était enfui dans la direction des « grands pays », c'est-à-dire de l'Europe. Ses propres ouailles dans les parties éloignées de son district furent momentanément déçues et immensément mortifiées en

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apprenant cette nouvelle, qui n'était probablement due qu'à l'impossibilité dans laquelle se trouvaient ses adversaires de lui tenir tête — l'erreur vaincue n'a souvent d'autre ressource que la calomnie.

La vérité ne fut pas plutôt connue que les Indiens furent eux-mêmes envahis par une épidémie qui ne tarda pas à les décimer. Le 8 novembre, Bonnald reçut un rouleau d 'écorce de bouleau sur lequel était écrite en caractères syllabiques, une lettre dont voici la traduction:

Signature du P. Bonnald

« Mon chef de la prière et père en Dieu, j 'ai le cœur brisé de ne point te voir ; mes yeux coulent jour et nuit en pensant que je ne te verrai plus sur la terre. Quel dommage pour mon âme que tu ne sois pas ici pour la laver et la purifier par ta prière ! Tu m'as vu bien malade le printemps passé; j'étais mieux quelque temps après, et maintenant, quoique malade encore, j'espère en Dieu. Adieu, mon père, je baise ta main qui m'a souvent béni et a placé Jésus sur ma langue. Je ne pense pas avoir encore perdu Jésus. J'espère de sa bonté qu'il va me garder avec lui. Prie pour moi beaucoup. Moi qui

t'écris, je suis un pauvre mauvais chien. John Bighetti 2. »

D 'autres scènes nous attendent au lac Athabaska et dans la vallée du Mackenzie. Là un progrès matériel qui a revêtu une forme tout à fait inespérée essaie timidement de s'introduire parmi les établissements catholiques. Jusqu'alors un des principaux inconvénients du nord et la plus grande source de dépenses pour ses pauvres missions avait été les sommes exorbitantes qu'il leur fallait payer pour les frais de transport. Un fonctionnaire entreprenant de la compagnie de la baie d 'Hudson, en même temps qu'un grand ami des missionnaires sans en partager les croyances, M. Koderick Macfarlane, avait réussi à introduire la vapeur comme force motrice sur les grands lacs septentrionaux et leurs principaux affluents. M51" Grouard pensa qu'avec des moyens pécuniaires adéquats il pourrait en faire autant et par là diminuer considérablement les dépenses. Ayant reçu en Europe des aumônes qui lui avaient permis d'acheter le mécanisme d'une scierie dont le besoin se faisait grandement sentir au lac Athabaska, il conçut l'idée de le faire servir à actionner un petit bateau à vapeur. Le F. Lavoie l'aida à mettre ce projet à exécution; mais, après un essai le long du déversoir du lac, il devint évident que le moteur n'était pas de force à résister à un courant si rapide. Aidé par de généreux bienfai-

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