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CHAPITRE XI

En mars 1843, la population de la colonie de la Rivière-Rouge était de 5,143 âmes. Sur ce nombre il y avait 2,798 catholiques et 2,345 protestants. Cette population se répartissait en 870 familles, dont 571 étaient métisses ou indiennes et 152 canadiennesfrançaises; 61 étaient originaires des îles Orkney (Ecosse), 49 de l'Ecosse proprement dite et 22 d'Angleterre. La Suisse, le pays de Galles, l'Italie, la Norvège, le Danemark et l'Allemagne étaient autant de contrées qui y avaient envoyé deux familles chacune, tandis que la Pologne et les Etats-Unis y étaient représentés par une.

Comme on le voit, la masse — nous dirons presque la totalité — des catholiques alors dans l'Assiniboia étaient des Canadiens-français et des métis partiellement de même descendance. Etant donné le nombre •et l'importance des derniers, un mot sur leurs mœurs et coutumes ne sera pas hors de place ici.

Les métis français étaient, ou bien les rejetons

<de Canadiens-français par des mères indiennes, ou

bien issus de parents métis comme eux. C'étaient i«

généralement de beaux hommes, grands, robustes et bien taillés, tandis que leurs femmes avaient le plus souvent des traits réguliers, des yeux et des cheveux d'un noir d'ébène, et étaient remarquables autant par leur modestie que par leurs manières engageantes.

Celles-ci se drapaient uniformément dans les plis d'un châle jeté sur la robe, lequel leur servait en même temps de coiffure ou capulet. Les habits de leurs maris étaient le plus souvent de laine, quelquefois taillés dans une couverture. Une ceinture de même matière, mais de couleur voyante, retenait en été leur pantalon, quelquefois garni de franges à la couture. Cette ceinture était en hiver passée pardessus la veste, ou chemisette. Des mocassins sauvages complétaient en toute saison leur costume, auquel on ajoutait pendant les temps froids des guêtres, ou mitasses, retenues à la jambe au moyen de jarretières ornées selon le goût de l'individu.

Le teint chez l'un et l'autre sexe variait entre un brun sale et la couleur des Français ou à peu près. C'était un peuple naturellement jovial, ennemi des soucis et partisan du plaisir, qui ne trouvait guère de charme dans la vie sédentaire du fermier, et se sentait toujours mieux au grand air qu'à la maison.

Les maisonnettes de ces grands enfants étaient échelonnées le long des principaux cours d'eau, où chaque père de famille possédait une terre très étroite (généralement de dix chaînes seulement de

large), mais se prolongeant deux milles en arrière \

Ils logeaient dans des chaumières en troncs d'arbre, quelquefois blanchies à la chaux, couvertes d'un toit de terre, et ne contenant d'ordinaire qu'un appartement. Un côté de cette unique pièce était partiellement occupé par un large foyer, tandis que, le long des autres, se dressaient un grand lit à rideaux pour les parents et des couchettes ouvertes pour les nombreux enfants, une table plus ou moins solide et un coffre ou une malle pour les effets de la famille.

A côté, ou bien tout autour, de l'humble logis, se trouvait une clôture de facture primitive, qui renfermait le petit champ de pommes de terre ou de grain. A de rares exceptions près, on préférait la culture de l'orge et de l'avoine à celle du blé, pour lequel il n'y avait point de marché et qu'on pouvait toujours se procurer des colons écossais et autres fermiers de la colonie, tandis qu'on avait constamment besoin pour ses chevaux des deux espèces de céréales susmentionnées.

Mais les métis français n'étaient chez eux qu'une partie de l'année. On pouvait les diviser en chasseurs — la classe de beaucoup la plus nombreuse — en pêcheurs, et en ouvriers ou hommes de peine.

Ces derniers étaient d'habitude des g-uides dont

1. Ces terres n'avaient point une largeur uniforme. Quelques-unes n'avaient que six chaînes de large; d'autres en avaient douze, et certaines en avaient jusqu'à dix-huit. Au bout de ces terres les métis pôf^sédaieut en outre deux milles de terres à foin de la même largeur que leur ferme. Une chaîne est l'équivalent de 66 pieds anglais.

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les services étaient très recherchés à certaines saisons de l'année, et qui jouissaient en tous temps de l'estime des voyageurs, vu que la faculté d'observation qu'ils tenaient de leurs mères ainsi que la déférence et la patience dans les accidents que leurs pères leur avaient sans doute léguées, étaient merveilleusement développées chez la plupart d'entre eux. Une fois qu'il avait passé par un endroit, un métis se rappelait le moindre détail topographique, et se perdre en route était pour lui chose à peu près inouïe, malgré la monotonie presque constante de la prairie.

Pourtant, comme il y a des exceptions partout, même dans les sociétés les mieux douées, il arrivait parfois que l'inconstance, que certains guides devaient à leur sang indien, les portait à se montrer infidèles vis-à-vis de leurs maîtres, surtout lorsque ceux-ci étaient trop exigeants ou soupçonneux.

Quant à ceux qui s'occupaient de la pêche, c'étaient presque toujours les plus pauvres, parce que les plus paresseux, et, physiquement parlant, les plus chétifs des métis. Ils menaient sur le bord des lacs une vie indolente et satisfaite de la maigre pitance que leur rapportaient journellement leurs filets.

Mais la plupart des métis français étaient des chasseurs de bison. Avec la fonte des neiges, l'assèchement du sol et la réapparition de l'herbe verte, l 'instinct indien, et partant nomade, qui était en eux s'affirmait de nouveau, et il fallait qu'ils reprissent

leurs ébats sur la prairie. Pourtant, même lorsqu'ils se conformaient aux exigences de cet instinct, ils tenaient à mettre une différence entre eux et leurs cousins sauvages. Ils usaient alors de quelque accessoire de la vie civilisée telle qu'on la connaissait dans l'Ouest. D'où la légendaire charrette de la Rivière-Rouge, véhicule sans ressorts, sans peinture, ni une seule pointe dans toute sa composition. Elle servait aux femmes et aux enfants qui ne pouvaient facilement faire à pieds le long trajet de la colonie au rendez-vous des buffles. On y transportait également les affaires du ménage, attirail de cuisine, tentes et couvertures pour la nuit, etc. En outre, les dépouilles plus ou moins opimes de la chasse y prenaient place quand on était sur son retour.

Des centaines de ces charrettes se frayaient annuellement un chemin, criant et cahotant ", au travers de la verte savane, et se rendaient à Pembina, puis aux retraites des troupeaux de bœufs sauvages.

Des lois tacites, mais strictement observées, parmi lesquelles nous citerons la prohibition du travail le dimanche ainsi que de toute chasse privée, gouvernaient alors les opérations de la troupe ambulante, sous l'autorité de capitaines et de soldats régulièrement choisis et religieusement obéis.

2. On rapporte que les métis, en grands enfants qu'ils étaient, s'arrangeaient souvent pour ne point graisser les essieux de leurs charrettes assez longtemps avant leur retour à la Rivière-Rouge, et jouissaient alors de l'affreuse cacophonie qui en résultait. C'était leur signal pour annoncer leur arrivée, et ceux qui l'ont entendu s'accordent à dire que, considéré comme instrument de torture pour l'oreille humaine, il n'y a point de sirène de vaisseau qui en approche.

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Le temps de la chasse était pour le métis une période pleine de vie et d'émouvantes aventures. Une fois que la bande de plusieurs centaines de chasseurs était parvenue dans le voisinage des buffles, un éclaireur prenait les devants pour s'assurer de la position exacte et de la condition du troupeau errant. Aussitôt qu'il l'avait aperçu, le métis exécutait avec sa monture un mouvement rotatoire dont le sens était compris de tous. Immédiatement, sur l'ordre du capitaine, un crieur public parcourait les rangs, faisait arrêter toutes les charrettes et ordonnait un assaut général contre les animaux qui broutaient paisiblement la prairie sans se douter du danger qui les menaçait.

Chaque adulte montait alors son meilleur coursier et fondait sur les buffles qui, après un premier moment de surprise, s'enfuyaient majestueusement comme un escadron qui fait la manœuvre, puis se dispersaient dans toutes les directions.

La terre tremblait alors sous les coups redoublés de milliers de sabots, mais le cœur du métis bondissait de joie. Le chasseur courait furieusement, se précipitait à droite, revenait à gauche, tirait dans le tas, ou bien visait les plus belles pièces, s 'attaquant aux vaches les plus grasses — et il était heureux. Car, malgré qu'il le fit au cours d'une chasse si mouvementée, la précision de son tir était telle qu'à peu près tous ses coups portaient.

Les métis gardaient généralement leurs balles dans la bouche. Au plus fort de la mêlée, ils les lais-

saient tomber dans le canon de leur fusil, et s'en servaient sans prendre le temps de les assujettir par l'addition de bourre. Dans le but de prévenir toute contestation relativement à l'identité du chasseur qui avait fait mordre la poussière à un animal, ces balles étaient souvent marquées de quelque signe conventionnel.

Cet exercice était aussi dangereux qu'excitant. Un homme pouvait, dans l'espèce d'ivresse qui s'emparait de lui, être désarçonné, jeté à bas par son cheval épouvanté et piétiné par la bande épeurée, ou même encorné par quelque taureau furieux. Pour cette raison, et aussi dans le but de tenir les métis dans les voies de la morale et de la modération chrétiennes, un prêtre les accompagnait le plus souvent. Pourtant, telle était la dextérité des enfants de la plaine, que des accidents sérieux étaient bien rares.

Trop souvent l'instinct du carnage, qui est irrésistible chez toutes les races aborigènes, était la cause de boucheries sans raison et d'un gaspillage dont on eut plus tard à se repentir amèrement ^ De fait, on parle encore de cas où les animaux furent massacrés uniquement en vue de se procurer leurs langues. Plus généralement pourtant, à peu près toutes les parties charnues servaient un but économique. Ce qui n'était pas consommé sur place était converti en viande sèche ou en pemmican. Dans l'un et l'autre cas, la viande était tailladée en tranches

3. Nos lecteurs savent qu'on peut aujourd'hui considérer le bisoa américain comme éteint.

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longues et très minces que les femmes faisaient sécher avant de la transporter à la Eivière-Eouge. Une charrette donnait place à la viande ainsi préparée de huit bisons.

Ce que nous venons de dire s'applique à la grande chasse du printemps. 'Une expédition analogue avait lieu en automne, juste avant, ou même pendant, les premières semaines de neige, alors que la température s 'était tellement abaissée que la viande pouvait se conserver par la congélation au lieu de la dessiccation.

A cause des bandes vagabondes d'Indiens hostiles qui infestaient la prairie, la sûreté personnelle était alors assez précaire. Aussi, soit qu'ils se rendissent à la chasse, ou qu'ils entreprissent tout autre voyage de quelque importance, les métis allaient toujours en groupes bien armés s 'ils étaient accompagnés de leurs familles.

La longue file de charrettes se mettait en branle de très bonne heure chaque matin, pour ne s'arrêter que lorsque les chevaux ou les bœufs paraissaient fatigués. On faisait alors halte pour le déjeûner, après quoi la bruyante procession se déroulait de nouveau sur la prairie jusqu'à l'heure du dîner. Après le coucher du soleil, toutes les charrettes étaient rangées en forme de cercle, dans lequel les voyageurs campaient autour d'un feu qui brûlait au milieu.

A défaut de bois, on se servait pour les mêmes fins de la bouse de buffle desséchée, qu'on trouvait

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partout. Des tentes, ou l'abri des charrettes, accommodaient pour la nuit les enfants de la plaine, et l'on faisait bon quart pour prévenir une surprise par les sauvages ennemis qui rôdaient partout.

D'habitude, les rivières étaient traversées à gué. En cas de trop grande profondeur, on avait recours à des radeaux sur lesquels on passait le bagage et ceux, ou plutôt celles, qui ne pouvaient nager — un métis ne se serait pas cru un homme s'il n'eût été expert sous ce raport. Une corde attachée à une extrémité de cette primitive embarcation servait à l'amener de l'autre côté, et une autre fixée au bout opposé la faisait revenir à son point de départ, où elle recevait une nouvelle charge.

De retour sur sa ferme en miniature, le métis faisait du foin pour ses chevaux et ses bœufs; puis il s 'occupait à moissonner ce qu 'une indulgente Pro- ^ a ^ vidence lui avait fait croître et mûrir, bien qu'il n'y \ 5 )-*' eût lui-même consacré qu'un minimum de travail. D T"" Alors, tout en employant un peu de son temps à quelques menus travaux et de petites corvées occasionnées par des besoins transitoires, il passait la plupart des longs mois d'hiver à se récréer, manger, boire et dormir. L'hiver était la saison par excellence pour les visites: pendant l'hiver on courtisait — en présence de toute la famille, à laquelle l'étiquette interdisait de rien voir, ou qui était supposée fermer les yeux. Pendant l'hiver aussi l'on se mariait et l'on dansait.

Les métis étaient d'une générosité et d'une hos-

pitalité proverbiales. C'était l'une de leurs maximes qu'« on ne peut manger devant quelqu'un sans partager sa nouriture avec lui, alors même qu'on n'eût qu'une bouchée». Les pauvres, ou les moins laborieux, étaient donc toujours sûrs d'un repas, et, comme conséquence naturelle, peu d'entre eux pouvaient devenir riches.

Quant à la danse, ils y étaient passionnément attachés. De pétillants jeunes gens, de gentilles fillettes plus ou moins minaudières, et même des couples qui avaient depuis longtemps passé le midi de la vie y consacraient des nuits entières, et semblaient parfaitement enivrés par la cadence du mouvement et le grincement du violon.

Une autre sorte d'ivresse, celle-là de caractère beaucoup trop littéral, défig-urait assez souvent ces \ , parties de plaisir. L 'appétit pour les boissons fortes était alors tout aussi prononcé qu'il l'est aujourd'hui parmi les métis. Heureusement pour le bienêtre moral et physique, ils avaient autrefois moins d'occasions de le satisfaire.

Ces occasions existaient pourtant; et, à l'époque où nous en sommes rendus, il y avait même dans la colonie comme une recrudescence des désordres qu'elles entraînent toujours avec elles. Plusieurs blancs sans principes connaissant cette passion insatiable, générale chez les Indiens et trop commune même chez les métis et Canadiens, ne se faisaient aucun scrupule de distiller de l'alcool, dont ils se servaient trop souvent pour faire concourir sau-

vages et autres à l'exécution de leurs desseins. D'où le décret du Conseil d'Assiniboia (8 juin 1840) que nous avons déjà mentionné en parlant de M. Belcourt. Cette mesure défendait de donner ou de vendre même de la bière aux aborigènes. L'année suivante (25 juin), le même corps législatif prohibait la distillation privée des spiritueux.

Et pourtant le mal s'obstinait à ne point disparaître.

Il fut donc résolu d'appeler, dans un mémoire signé par les évêques de Québec, Montréal, Kingston et Toronto, l'attention des directeurs de la compagnie de la baie d'Hudson à Londres sur l'effet pernicieux que l'usage des boissons enivrantes avait sur les Indiens, et de demander aux autorités supérieures de prendre les mesures qui paraîtraient les plus efficaces pour enrayer les effets du fléau.

A Londres, on feignit de croire à de l'exagération. Mais il est permis de supposer que, malgré ce que firent les potentats du commerce indien pour sauvegarder les apparences et protéger la réputation de leurs agents au Canada occidental, ceux-ci n'en reçurent pas moins des avis secrets qui les engageaient à se montrer plus circonspects sous ce rapport.

A la Rivière-Rouge, probablement sur l'initiative des autorités religieuses elles-mêmes, une pétition datée du 17 juin 1843, et signée de plusieurs métis, à la tête desquels nous voyons un Michel Genton, dit Dauphiné, ainsi qu'un François Bennean {sic dans

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la copie des procès-verbaux du Conseil), à Ottawa, ^\ / évidemment F. Bruneau, l 'ex-collégien de Provencher, demandait que, puisqu'on ne pouvait trouver ^ d'autre moyen d'arrêter la fabrication illicite des spiritueux dans la colonie, l 'on établit une distillerie publique, dont les opérations seraient protégées par des restrictions convenables.

Cette mesuré fut adoptée par le Conseil deux ans plus tard *.

En attendant, comme il était évident que, dans un pays si vaste, où la population était si clairsemée, l'influence de la religion pourrait seule extirper le mal. M-'' Provenclier chargea ses prêtres de ne laisser passer aucune occasion de fulminer contre l'intempérance. Aussi voyons-nous bientôt après le zélé prélat noter le fait que « M. Mayrand a profité de ce temps d'afifliction pour crier contre l'ivrognerie à laquelle, malgré cela, plusieurs se livraient. Il a expliqué la tempérance [totale] et y a engagé un bon nombre, ne leur demandant que jusqu'au printemps pour l'essayer ».

Ceci était écrit le 19 avril 1844 \

M. Darveau n'était pas moins actif dans le même sens. « M. Darveau me dit qu 'il a aussi prêché la tempérance », mande le prélat, « et que presque tout le monde a donné son nom **. » En même temps, il porte aux nues le dévouement de ce missionnaire.

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