HÉRAUTS DE LA CEOIX
— Qu 'allez-vous faire, mes parents ! Je dois la vie à ce Français. Il ne m'a fait que du bien.
Cette intervention, jointe à la perspective d'une proie plus digne de leur vaillance, fit lâcher prise aux Sioux. Ils remirent Bourassa et ses compagnons en liberté, mais non sans s'être auparavant approprié leurs armes et avoir pillé leurs provisions. Puis ils se dirigèrent vers le fort, où ils ne purent trouver les loges des Cris, qui avaient décampé après le départ de Bourassa ^^
Frustrés dans leur espoir de se venger sur leurs ennemis séculaires, les Sioux revinrent sur leurs pas, leur soif de sang stimulée par le désappointement, et jurant probablement de se dédommager en tombant sur les voyageurs qui les avaient, pensaient-ils, honteusement trompé. Bourassa et ses compagnons avaient promis d'attendre leur retour, les armes qu'on leur avait prises devant alors leur être rendues ; mais ils s'étaient, au contraire, hâtés dans la direction de Michillimakinac.
13. Nous tenons ces détails d'une double source: de documents manuscrits (vol. XVI, fol. 189) dans les Archives coloniales de la Marine à Paris, et d'un rapport du gouverneur de Beauharnois daté de Québec, 14 oct. 1736. Ce dernier, écrit apparemment juste après la réception des premières nouvelles, ne paraît pas correct dans tous ses détails. 11 dit, par exemple, que les Sioux des prairies, au nombre de 130, trouvèrent le canot du P. Aulneau monté par un certain Bourassa, et attribue la mise en liberté des Français uniquement à l'intervention de la sauvagesse, qui aurait dit aux Indiens de continuer leur chemin et qu'ils trouveraient " vingt-quatre " Français à exterminer. On ne voit guère comment cette femme pouvait avoir connaissance du parti du P. Aulneau, qui n'était parti que quatre jours après la rencontre des Sioux avec Bourassa. Il était en outre impossible que les sauvages vissent la bande des blancs en se rendant au fort de ceux-ci. Ils durent les rencontrer en s'en revenant, peut-être après les avoir suivis de loin depuis leur départ.
38 l'église DAisrs l'ouest canadien
Les Indiens trouvèrent mieux. Une superbe occasion d'étanclier leur soif de sang se présenta vite à eux. Sur une île, à quelque vingt milles du fort Saint- Charles, ils découvrirent le feu de bivouac d'un important parti dans lequel ils reconnurent bientôt Jean-Baptiste de Lavérendrye, le chef adoptif de leurs ennemis. Il est probable que, empêchés par le vif éclat des flammes, de s'apercevoir de ce qui se tramait sur l'eau contre eux, les Français furent pris par surprise. Dans un clin d'œil flèches ^*, cassetêtes, poignards et même les outils du parti campé furent mis à réquisition. Les blancs furent tués jusqu'au dernier, mais pas avant que les Sioux n'eussent eu de bonnes preuves du courage de leurs victimes, s'il faut en juger par le fait que, dix jours plus tard, deux Cris-Monsonis trouvèrent plus de vingt canots sioux encore teints de sang et, à côté, des membres humains enterrés dans le sable. L'identité de ces embarcations était certaine : près des canots sioux s 'en trouvaient deux qui avaient appartenu aux blancs ^^.
Quelques jours après le massacre, les corps furent trouvés par un parti de Français. Leurs têtes, dont la plupart avaient été scalpées, reposaient sur des peaux de castor. Le sieur de Lavérendrye était étendu sur le sol, la face contre terre, le dos tail-
14. Au moins une, qui était de fer, a été retrouvée plantée dans l'un des crânes exhumés au fort Saint-Charles.
15. V. Appendice A. Par une étrange distraction, Alexandre Begg fait du fort Mau repas le théâtre de ce massacre (History of the North-West, vol, III, Chronology).