CHAPITRE IX
M^ Taché n'avait point encore pris possession de son siège de Saint-Boniface. Comme cette démarclie ne pouvait plus se retarder, il quitta l'Ile-à-la-Crosse le 26 septembre 1854, et, le 3 novembre suivant, « il s'agenouillait dans sa cathédrale pour y offrir au Seigneur le désir de le servir et pour le prier de féconder ses désirs ^ ».
Dix jours plus tard (13 novembre 1854), M. Laflèche s 'en alla au Canada « à la condition expresse qu'il reviendra au printemps - », écrivait M^'" Taché. Ce prélat déplorait l'abandon de la mission de M. Darveau, de sanglante mémoire, qui avait eu pour résultat le passage à l'hérésie de beaucoup des néophytes qu'on y avait faits. Dans le but de la relever, il avait demandé à M. Laflèche de faire tout en son pouvoir pour lui amener deux prêtres du Canada. Ce vœu de l'évêque ne devait pas être exaucé.
C'est pendant l'absence du prêtre canadien que fut commencée, dans les derniers jours de mai 1855, la construction d'un édifice spécial de 60 pieds sur
1, Vingt Années de Missions, p. 69.
2. Lettre de Mgr Taché à l'archevêque de Québec, 13 nov. 1854.
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34 pour le collège de Saint-Boniface qui, trois ans plus tard, n'avait pas moins de cinquante-huit élèves. Puis, comme les frais de voyage et le transport de l'approvisionnement annuel des missions du lac Athabaska étaient excessivement élevés, on décida que l'établissement du lac la Biche serait mis sur un tel pied que non seulement ce poste et les missions qu'on projetait pussent bénéficier de ses ressources locales, mais encore qu'un système de transport de là aux points les plus septentrionaux put être organisé en vue de réduire les dépenses et d'assurer aux missions une certaine mesure d'indépendance vis-àvis la compagnie de la baie d'Hudson.
Les PP. Tissot et Maisonneuve furent chargés de l 'organisation et du développement de ce poste, pendant que le P. Rémas serait préposé au lac Sainte- Anne, où il ferait faire le noviciat à M. Lacombe. Comme il était évident que de nouvelles stations devaient avant longtemps se fonder dans les bassins du Mackenzie et de la rivière la Paix, le P. Grandin fut envoyé de Saint-Boniface au lac Athabaska avec mission d 'y remplacer temporairement le P. Faraud, pendant que celui-ci explorerait le pays en vue de nouvelles fondations.
Le jeune prêtre dit donc adieu à la Eivière-Rouge, au commencement de juin, en compagnie de M^' Taché qui retournait à l'Ile-à-la-Crosse. Le P. Bowes, un nouveau venu, accompagnait les deux missionnaires. Il resta à cette dernière place jusqu'à ce qu'il eut mis la dernière main à l'église qu'on y construisait.
Pendant ce temps, le P. Lacombe avait visité les néophytes du Petit lac des Esclaves et de la rivière la Paix. A son retour à Sainte-Anne, il commença, le 23 septembre 1855, un noviciat au cours duquel la ferveur et la bonne volonté durent jusqu 'à un certain point tenir lieu de la stricte observance de certaines prescriptions canoniques incompatibles avec la position particulière du maître et du disciple.
A Saint-Boniface, le P. Bermond avait été heureux de saluer le retour de M. Laflèche vers la fin de 1855. Le 19 octobre suivant, il souhaita la bienvenue à une précieuse recrue dans la personne du R. P. Jean-Marie- J. Lestanc, dont l'arrivée porta à dix le nombre total des Oblats dans le diocèse de Saint- Boniface '\ Celui des prêtres séculiers avait été réduit à deux, MM. Laflèche et Bourassa, par le départ momentané de M. Thibault, qui faisait un voyage au Canada. A la fin de 1856, un seul, M. Thibault, restait dans l'Ouest, vu que MM. Laflèche et Bourassa s 'étaient définitivement retirés du pays, où ils avaient passé douze ans. Ils partirent tous les deux le l^'- juin 1856 \
3. Le P. Jean-Marie-Joseph Lestanc, qui devait, dans la suite acquérir, bien malgré lui, une telle notoriété parmi une certaine classe de lecteurs, naquit le 19 août 1830 à Saint-Pierre Quilbignon, Bretagne. Il fit ses études au collège de Saint-Pol-de-Léon et au séminaire de Quimper; après quoi il entra dans la congrégation des Oblats, qui l'admit finalement dans son sein en recevant ses vœux perpétuels qu'il prononça le 1er nov. 1854. Il finit alors à Marseille ses études théologiques, et fut ordonné prêtre dans la même ville par le vénérable fondateur de son institut (3 mars 1855). Il mourut à Calgary le 4 mai 1912.
4. A son retour dans l'Est, M, Laflèche fut nommé professeur au collège de Nicolet. En 1859, il devint vicaire général des Trois-
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Dès lors le palais épiscopal de Saint-Boniface devint une maison d'Oblats, dont les membres veillèrent pendant de longues années sur les besoins spirituels de la paroisse et des postes environnants. C 'était une sorte de retraite qui, sous le rapport des dangers et des privations, ne pouvait naturellement soutenir la comparaison avec n'importe laquelle des missions du Nord.
La présence du P. Grandin à la Nativité permit d'augmenter le nombre de ces stations. Plus au nord ! semblait devenir le cri de guerre des missionnaires. En conséquence, le P. Faraud quitta; le 11 avril 1856, le lac Athabaska pour le Grand lac des Esclaves. Même à cette date relativement tardive, on était encore en plein hiver à cette haute latitude, et le voyage dut se faire en raquettes et en traîneau à chiens.
Arrivé à ce grand lac, le missionnaire s 'arrêta en face du fort Eésolution, où se trouvait le comptoir de la compagnie de la baie d'Hudson. Là une difficulté de nature assez délicate l'attendait.
Nous avons déjà vu que les autorités de cette corporation n'étaient pas uniformément bien disposées pour les missions catholiques. Beaucoup des officiers
Eivières; puis, quelques années plus tard, il fut promu à l'épiscopat avec le titre d'Evêque d'Anthédon, étant sacré le 25 fév. 1867 et devenant en même temps coadjuteur de son ordinaire. Trois ans après (31 avril 1870), il succéda à ce dernier et, comme titulaire des Trois-Rivières, prit bientôt place parmi les plus grands évêques du Canada. Il mourut le 14 juillet 1898.
Quant à M. Bourassa, il reçut la cure de Saint-Bemard, au diocèse de Québec, où il resta jusqu'en 1884. Il accepta alors celle de Saint- Maxime de Scott, où il mourut le 8 avril 1900, à l'âge de 83 ans.
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locaux étaient non seulement courtois, mais généreux pour les prêtres, les admettant à leur table et les logeant sous leur toit comme s 'ils avaient été des ministres de leur propre secte. Mais l'ofiBcier en charge de l 'immense district du Mackenzie, qui comprenait le Grand lac des Esclaves, un M. G.-A. Andersen, avait déclaré qu'il n'admettrait aucun prêtre catholique dans ses domaines. En conséquence, ses subordonnés avaient reçu la défense absolue de les recevoir chez eux.
D'où l'embarras du commandant du fort Résolution à la vue du P. Faraud.
D'un autre côté, dans ces régions inhospitalières, où la population indienne était nomade et partant sans une seule maison, et où les traiteurs étaient les seuls blancs chez lesquels on put se retirer, il eut été inhumain de refuser au moins un abri à un représentant de sa race, surtout en hiver, alors que le thermomètre oscille entre 20 et 60 degrés Fahrenheit en dessous de zéro.
Quand il apprit l'ukase du potentat du Nord, M^"" Taché s'adressa à son supérieur, sir Geo. Simpson, qui, de prime abord, affecta de ne pas faire grand cas des représentations du jeune prélat. Mais Taché insista d'une telle manière que l'empereur de l'Amérique britannique du Nord, comme on désignait quelquefois Simpson, vit son erreur et remarqua qu'il traitait maintenant avec un esprit supérieur avec lequel il aurait à compter. Il fit droit à la requête de l'évêque et remplaça l'interdit d 'Andersen par une
or
lettre de recommandation pour le commis en charge du poste où se rendait le missionnaire, lui demandant de le bien traiter et de l'aider dans l'établissement de sa mission \
Signature du P. Faraud
Et voilà pourquoi le P. Faraud se sentit plus à l'aise que l'officier en charge du fort Résolution, quand il le rencontra au printemps de 1856. L'exhibition des ordres du gouverneur eut bien vite fait fondre la glace, d'autant plus que, personnellement, le premier n'avait aucune animosité contre les missionnaires catholiques.
En plus de sa facilité pour l'acquisition des langues, le P. Faraud avait des aptitudes remarquables pour la charpenterie. Il avait lui-même bâti son établissement au lac Athabaska : il répéta son exploit en faveur de l'île d'Orignal, sur le Grand lac des Esclaves, qu'il choisit pour l'emplacement de sa nouvelle mission. Il mit ce poste sous le patronage de saint Joseph.
La place était maintenant prête pour les ouvriers évangéliques que l 'obéissance y enverrait. Après un séjour de trois mois, durant lequel les âmes des