CHAPITRE X
SUCCES ET EPKEUVES
Selon la discipline moderne de l'Eglise, on accorde un coadjuteur à un évêque principalement à cause de son âge avancé et de l'impossibilité dans laquelle il se trouve de remplir les devoirs de sa charge. En 1856, M^ Taché était probablement le plus jeune évêque de l'univers catholique. Il jouissait en outre d'une excellente santé et était par nature très actif et laborieux. Il ne pouvait donc invoquer ni son âge ni ses infirmités pour se faire donner un auxiliaire. Mais une raison non moins pressante était l'étendue vraiment extraordinaire de son diocèse — 1520 milles sur 1300 — le manque de moyens de communications et la nécessité, qui se faisait sentir chaque jour davantage, d'étendre les limites de l'activité des missionnaires vers le nord.
Taché résolut donc de solliciter cette faveur et, pour réussir plus facilement, il partit pour le Canada et l'Europe.
Au mois de mai 1856, les catholiques comptaient dans la colonie de la Rivière-Eouge 534 familles (contre 548 qui étaient protestantes) et formaient
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une population totale de quelque 3,000 âmes. Pour ce petit peuple il y avait trois paroisses régulières : Saint-Boniface, sur la Eouge; Saint-François-Xavier, sur l'Assiniboine, et Saint-Norbert, sur la Sale.
La première était composée de 178 familles catholiques et de 5 protestantes; Saint-François-Xavier avait 175 des premières et 3 des secondes, tandis que la population de Saint-Norbert était, au point de vue de la foi, absolument homogène, chacune de ses 101 familles étant catholique. On trouvait en outre 8 autres familles catholiques dans la paroisse protestante de Saint- André et 2 dans celle de Saint-Pierre.
Les centres catholiques avaient des églises de différentes dimensions et de mérite artistique inégal. Celle de la capitale religieuse du pays est devenue fameuse dans les annales de l'Ouest. Nous avons déjà cité ce qu'en ont dit certains écrivains protestants; voici de nouveaux détails encore plus précis qu'on nous permettra de reproduire:
«L'édifice ecclésiastique de beaucoup le plus imposant dans la colonie est la cathédrale catholique romaine de Saint-Boniface, près du fort Garry », écrit H.-Y. Hind, un fameux explorateur de l'Ouest canadien. « L'extérieur n'en est ni plaisant à voir ni de bon goût, bien que, à distance, ses deux flèches, hautes de cent pieds et recouvertes de ferblanc qui brille au soleil, donnent à l'édifice un aspect imposant. Elles se voient de très loin, et, avec le clocher de l'église St- James, sur l'Assiniboine, sont des points de repère bien connus. Les décorations inté-
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rieures de Saint-Boniface sont très frappantes pour un pays si éloigné, et doivent nécessairement exercer une puissante influence sur la grande foule qui prie chaque dimanche dans son enceinte.
« Deux ou trois cloches au son argentin se font entendre matin et soir, et, pour un étranger qui arrive d'un long voyage au travers d'immenses solitudes, rien de ce qui peut se voir ou s'entendre à la Rivière-Rouge ne crée une aussi grande surprise ou ne réjouit si doucement que le son mélodieux des cloches de Saint-Boniface rompant le silence du matin ou du soir.
« Le corps de la bâtisse a 100 pieds sur 45, et la voûte en a 40 de haut. Les trois cloches pèsent plus de seize cents livres, et leurs carillons sont à bon droit écoutés avec orgueil et émotion par la population catholique de la Rivière-Rouge \ »
1. H.-Y. Hind, Narrative of ihe Canadian IRed Eiver Exploring Expédition of 1S57 and of the Assinïboine and Saskatchewan Exploring Expédition of 1858; vol. I, p. 207; Londres, 1860. Nous allons clore cette série d'appréciations de ce fameux édifice par la suivante que nous extrayons du livre (Htidson's Bay Territory, p. 19) d'un missionnaire wesléyen, le Kév. John Eyerson, qui, comme on peut bien le penser, n'avait point d'amitié particulière pour les choses de l'Eglise catholique. Il écrivait en 1854 de la cathédrale et des autres institutions de Saint-Boniface:
" Je traversai la rivière pour visiter la cathédrale romaine (sic) et le monastère qui lui est adjoint. Il y avait au palais trois prêtres, qui nous reçurent avec affabilité et un respect apparent, et qui nous conduisirent dans l'église et le monastère, nous montrant tout ce que nous désirions voir. L'église est un bel édifice en pierre, avec deux clochers, bâti dans le style des églises catholiques romaines. Elle peut donner place à huit cents ou mille personnes. Le couvent est aussi une grande bâtisse à deux étages. On me dit qu'il y a maintenant douze ou quatorze religieuses dans l'institution. Il y a aussi, attachée à ce couvent, une école qui contient entre 40 et 50 jeunes filles. La sœur supérieure, personne évidemment très accomplie, nous
L'église de Saint-Norbert était en bois et avait 90 pieds de long sur 33 de large. Celle de Saint- François-Xavier, également de bois, menaçait ruine, mais on parlait d'en bâtir une autre.
Les offices étaient partout suivis avec assuidité et attention par les paroissiens qui, surtout dans ces deux dernières places, étaient en très grande partie des métis français. Un assez grand nombre se rendaient à l'église dans de petites voitures ou à cheval. Pour ce qui est du costume, les foules qui s'y rassemblaient chaque dimanche seraient aujourd'hui de nature à attirer quelque peu l'attention. Les jeunes gens portaient des redingotes de beau drap bleu ornées de boutons de cuivre bien astiqués et retenues à la taille par de larges ceintures de laine rouge dont les bouts pendaient au côté à la façon d'un baudrier. Les jeunes filles étaient proprement habillées comme les campagTiardes du Canada oriental; mais, au lieu de bonnet, elles portaient un châle ou un fichu de couleur, jeté sur la tête ou serré autour d'elle. Parfois elles laissaient leur longue chevelure noire servir de coiffure et d'ornement, ce à quoi sa grande abondance se prêtait admirablement.
Mais une question plus importante, des soucis plus sérieux, qu'il nous convient d'exposer mainte-
reçut, et nous traita avec une grande politesse et fut aux petits soins pour nous. On nous présenta aussi à plusieurs autres dames de l'établissement, dont les manières envers nous furent très convenables et pleines de respect. Celle qui enseignait la musique nous joua sur le piano plusieurs pièces avec une grande habileté. "
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nant avec quelques détails, préoccupaient alors le jeune évêque de Saint-Boniface.
Au Canada, il fit signer aux évêques une pétition demandant au Saint-Siège un coadjuteur pour l 'évêque de Saint-Boniface. Mais, par respect pour le supérieur des Oblats, M^"" de Mazenod, il demanda que le nom du candidat n'y fut point inséré, laissant par là au chef suprême de la congrégation à laquelle appartenaient maintenant tous ses missionnaires le soin de désigner lui-même celui qu'il croirait le plus digne pour cette haute position.
Le 20 décembre 1856, Taché se jetait aux pieds de son père en Dieu et lui faisait part de son dessein. Après avoir prié pour obtenir le secours d'en haut, M»"" de Mazenod en vint à la conclusion qu'en dépit de sa jeunesse, le P. Grandin était celui des Oblats de l 'Ouest canadien qui était le plus propre à remplir ce poste, et il décida que son nom serait soumis à Rome.
Une autre mesure qui fut le sujet des négociations de l 'évêque missionnaire à Marseille fut l'établissement des sœurs grises dans chacune des missions des Oblats. Non seulement ces religieuses instruisaient la jeunesse, mais elles élevaient les orphelins, prenaient soin des malades, s'occupaient des sacristies et rendaient à leurs pères spirituels ces innombrables petits services qui sont si prisés dans des localités isolées et dénuées de tout confort comme le sont les missions indiennes. M^ Provencher avait été exceptionnellement heureux dans son choix d'un
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institut de religieuses pour son pays d'adoption. Les sœurs grises ne se cantonnaient point dans une classe particulière d'œuvres; elles étaient toujours prêtes à aider dans la mesure de leurs forces.
Les deux évêques conclurent ensemble un arrangement en vertu duquel la sphère d'activité des bonnes sœurs pourrait être agrandie de manière à comprendre la plupart des missions.
Après la transaction de ces affaires avec son supérieur général, M^"" Taché commença en France une grande tournée de prédications dont le but était de faire connaître ses missions et leurs besoins. Alors comme aujourd'hui le Français était porté à aller aux extrêmes; mais il a toujours admiré le dévouement et l'esprit de sacrifice d'un apôtre. L'évêque missionnaire ne put s'empêcher de le remarquer. « Il se fait un bien incalculable en France », écrit-il à sa mère ; « la générosité et le dévouement sont des caractères distinctifs de la nation française. Que Dieu la protège et la rende digne de la mission qui lui est réservée dans le monde ^ ! »
Il visita aussi plusieurs maisons de ses frères oblats dans les Iles Britanniques, et vint en contact avec quelques-uns des membres du fameux Comité de la compagnie de la baie d'Hudson à Londres. Par la même occasion il put également s'aboucher avec sir Georges Simpson, qui lui accorda gracieusement le passage de deux pères et d'un frère de Londres à la factorerie de York.