QUELQUES CIRCONSTANCES DU MASSACRE DU LAC DES BOIS
Dans son important ouvrage The Search for the Western Sea^ Lawrence Burpee dit (p. 245) : " Us partirent de bonne heure du fort, et quand ils s'arrêtèrent pour déjeuner, ils avaient atteint une île à quelque distance de ce qu'on appelle aujourd'hui la pointe aux Chênes {^Oak Point). " Il mentionne alors le massacre de la bande entière et remarque par manière de commentaire: '* On ne peut conjecturer comment les Sioux réussirent à surprendre un si fort parti de ' voyageurs ' expérimentés. "
Nous partagerions l'étonnement que cette remarque trahit si l'on pouvait nous faire croire que le massacre ait eu lieu en plein jour, ainsi que Burpee se l'imagine. Mais nous ne trouvons aucune autorité qui nous permette d'arriver à une semblable conclusion parmi tous les documents contemporains à notre disposition. Nous croyons avoir consulté toutes les sources d'information qui datent de la période des explorations françaises dans l'Ouest canadien — les mémoires, lettres et journaux de Lavérendrye, ainsi que ceux de Beauhamois — et nous répétons que nous ne pouvons rien trouver qui justifie la conclusion de Burpee que le massacre arriva le matin.
Cet auteur doit évidemment ses données sur ce point aux notes publiées par le P. Félix Martin, S. J., qui dit que '' les explorateurs avaient atteint le lac des Bois et avaient abordé à un île pour leur déjeuner ", lorsqu'ils furent attaqués par les Sioux qui rôdaient dans ces parages {The Aulneau Collection., p. 90). Nous ne saurions dire où le P. Martin puisa ses renseignements; ce dont nous sommes certain c'est qu'il a dû se tromper. Ce
prêtre écrivait il y a plus de 35 ans, à une époque où les recherches faites depuis n'avaient point mis au jour les nombreux documents contemporains que nous possédons aujourd'hui.
Tout d'abord, il fait venir le P. Aulneau au Canada en 1730, au lieu de 1734, et dit qu'il partit pour l'Ouest six ans après, c'est-à-dire en 1736, au lieu de 1735; en sorte qu'il s'imagine évidemment que ce jeune missionnaire fut massacré comme il était sur le point d'arriver à destination. Ensuite ses remarques à ce propos produisent l'impression que ce fut l'explorateur lui-même, Lavérendrye père, et non son fils aîné, qui tomba victime de la perfidie des Sioux. Enfin le P. Martin dit expressément de ses compagnons que " quelques-uns cherchèrent un refuge dans la fuite pour périr dans les flots ", assertion que les récentes découvertes sont loin de confirmer. Le 19 septembre 1736, le Sieur de Lavérendrye envoya, selon son propre mémoire, " le sergent avec six hommes pour aller lever les corps du P. Aulneau et de [son] fils ". Il ajoute: " Je les ay fait enterrer dans la chapelle, avec toutes les têtes des François tués, qu'ils apportèrent ainsy suivant l'ordre que je leur avois donné. " Or la découverte du fort Saint-Charles (V. Appendice B) confirme cette assertion, et les crânes de tous les voyageurs français en ont récemment été exhumés.
De plus, deux considérations, basées sur les habitudes des " voyageurs " et des Indiens, s'unissent pour combattre l'assertion que le massacre du lac des Bois eut lieu le matin. D'abord, la lâcheté et l'amour des voies détournées qui caractérisent les aborigènes américains sont bien connus. Il est inconcevable que les Sioux aient attaqué et annihilé en plein jour un groupe de 21 blancs bien armés, qui auraient certainement dû les voir approcher. Et puis, Lavérendrye dit explicitement que l'île qui fut le théâtre de leur massacre était située à sept lieues, soit 20 ou 21 milles, du fort Saint-Charles. Une fois en chemin, les " voyageurs " d'autrefois, tout comme ceux qui continuent de nos jours leur genre de \ne et leurs traditions