Pembina, 15 janvieT
trême pénurie qui régnait à son humble foyer. Il avait, il est vrai, été charmé de recevoir une cloclie de cent livres que le comte de Selkirk lui avait envoyée de Londres"^. Mais non seulement il n'y avait pas une miette de pain sur sa table pendant de longs mois, mais il possédait à peine assez de farine pour en faire des hosties, et sa provision de vin pour le saint Sacrifice touchait à sa fin.
Cette pauvreté était, du reste, assez en harmonie avec les conditions générales de la colonie ellemême. Après avoir remarqué dans une lettre du 29 juillet 1819 que « les esprits s 'échauffent »• par suite de la rivalité des deux corporations commerciales, Provencher nous donne des détails qui projettent quelque lumière sur la situation matérielle de la colonie. Il nous apprend, par exemple, qu'il n'y avait encore que quelques bêtes à cornes à la Rivière- Rouge, à savoir trois vaches, deux veaux, un bœuf et peut-être soixante porcs. Pas d'autres animaux domestiques, si ce n'est une femelle de buffle qui était parfaitement apprivoisée.
23, Provencher à Mgr Plessis, 24 nov. 1819. En présence de ce fait, attesté par M. Provencher lui-même, que faut-il penser de l'assertion du premier ministre protestant de la Eivière-Kouge (qu'il ne vit que l'automne de l'année suivante) d'après laquelle un officier de la Compagnie lui aurait dit: "Je dois admettre que j'ai hâte de voir la première église chrétienne avec son clocher de bois, s'élever lentement dans la solitude et d'entendre le son de la première cloche du sabbat qui aura sonné ici depuis la création" {The Substance of a Journal during a Résidence at the Bed River Colony, p. 155 ; Londres, 1824). Peut-être cet officier ne considérait-il point l'église de Provencher comme chrétienne, ou bien croyait-il que sa cloche n'était point une " cloche de sabbat " parce qu'elle servait à une mission " romaine " ; ou bien encore serait-il possible que le prédicant ait attribué à un autre la création de son propre esprit prévenu?
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Sans compter les misères d'ordre matériel auxquelles le missionnaire devait se soumettre, celui-ci avait encore à supporter de grandes épreuves morales provenant de l'apathie religieuse des Indiens, corrompus par le contact avec les blancs sans principes, et l'endurcissement de quelques Canadiens et Allemands habitués depuis longtemps à la licence la plus effrénée.
A Saint-Boniface même, une autre source d'anxiété, qui demandait de la part du pasteur une vigilance de tous les instants, consistait dans l'arrivée et les agissements d'un Rév. M. West, ministre anglican envoyé d'Angleterre aux presbytériens de la colonie (4 octobre 1820). Pendant longtemps ces protestants n'apprécièrent point ses services, à cause des différences dans la foi, et surtout dans la liturgie et les pratiques extérieures, qui les séparaient du guide spirituel qu'on leur avait imposé, au lieu du, ministre de leur secte qu'on leur avait promis. Incapable de produire une grande impression sur ces non-conformistes, le ministre anglais tourna son attention du côté des ouailles de M. Provencher, et, dans un petit livre où il narre ses hauts faits pendant les trois ans qu'il resta dans la colonie, M. West mentionne le cas d'un Canadien" qu'il maria à ime Suisse protestante -'\
24. A cette époque et longtemps après, cette expression voulait dire Canadien-français, même lorsqu'elle se In-ouvait sous la plume d'un Anglais.
25. The Substance of a Journal. Plusieurs Meurons catholiques furent ainsi mariés en dehors de l'Eglise.
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La question des mariages mixtes fut pendant quelque temps une source de grands ennuis pour les missionnaires. Etant donné la grande ignorance du peuple et la facilité avec laquelle les unions s 'étaient contractées avant leur arrivée, cette question demandait toute la vigilance dont ils étaient capables. Dans le cas susmentionné, M. Provencher crut de son devoir de faire des remontrances à la partie coupable et de lui faire voir la grandeur de sa faute. D'où l'expression d'une sainte horreur de la part du ministre, qui écrit dans son journal à cette occasion : « Ces circonstances prouvent que le papisme comme il existe aujourd'hui, du moins dans cette partie du monde, ne diffère pas de ce qu'il était aux jours de la Eéforme ^^. »
Il y en a sans doute qui ne manqueront pas d'ajouter que ce «papisme» ne changera pas jusqu'à la consommation des siècles, simplement pour faire plaisir aux caméléons religieux qui se transforment du jour au lendemain pour suivre les caprices des novateurs à la mode.
West n'était rien moins qu'un partisan de la «haute Eglise» d'Angleterre. Il tenait en haute estime « nos grands réformateurs ^'' », et semble avoir considéré que, une fois qu'une de ses bibles avait été acceptée par une personne de n'importe quelle croyance, ou sans croyance aucune, alors même que cette personne ne savait ni lire ni écrire,