INTRODUCTION. X
en délire, n'ont-ils pas retenti sous ses yontes? des miains sacrilèges n'ont-elles pas profané on mutilé ses emblèmes? A tontes ces questions une réponse, k tous ces détails une explication. Ces réponses et ces explications, nous ne les avons pas empruntées à de naïves légendes, à de trompeuses traditions populaires^ nous savons que, pour être acceptées, elles doivent s'appuyer sur d'incontestables autorités, sur d'irrécusables témoignages. L'archéologie et l'histoire ont l'érudition pour base ^ elles ne doivent rien emprunter à l'imagination ^ prudentes et circonspectes, quand elles interrogent le passé, elles se bornent à l'interpréter fidèlement, se gardant par-dessus toutes choses de suppléer à son silence par des suppositions gratuites ou des inductions hasardées, qui toujours ont pour résultat d'amasser les nuages sur le point que l'on prétend éclaircîr.
L'église de Brou ne se recommande pas uniquement à l'intérêt de l'observateur, par son architecture originale et sans analogie avec les autres monuments religieux de la province lyonnaise ; dans son ensemble, comme dans chacun de ses détails, se trouve rappelé le souvenir de Marguerite d'Autriche, de cette Flamande, célèbre à la fois par sa naissance, son esprit, ses talents et la bizarrerie de sa destinée. L'histoire a trop laissé dans l'ombre cette grande et noble figure, si digne cependant d'être présentée sur le premier plan, soit par les qualités qui brillèrent en elle, soit par le caractère tour à tour romanesque et grave de sa vie, et plus encore par l'influence qu'elle exerça sur les événements si compliqués de l'époque où elle vécut. Nous nous sommes efforcé, par de consciencieuses recherches, de suppléer au
XVI IHTROPCCnOR.
sOenee d€s historicnSy tn tnçant resqûse biognfiliîqiie qui va suivre et qui nous panit étie k prcamlNile indispensable de la description et de rhistoiie dn rnooimient qui lot son ouvrage.
Le type flamand de Tég^ise de Arou , son éUouissante ornementation, la grAce et la merveilleuse finesse de ses détails dans chacun desquels se trouvent un symbole de Famour conjugal et l'expressiiHi d'une douleur inconsolée ; la participation évidente de la fondatrice à la composition des devises, des lacs d'amour, des cfai£Bres, des emblèmes poétiques auxquels eUe a imprimé le cachet de sa personnalité : toutes ces choses se lient d'une manière si étroite, si intime à Marguerite qu'il nous a paru impossible d'apprécier ce monument et de tracer son histoire, sans avoir préalablement reproduit la vie de cette tante de Cbaries- Quint, apparaissant, à la fin du moyen âge, dans le gouvernement, la diplomatie et les lettres, comme la personnification la plus brillante de la femme , i l'aurore du XVI* siècle.
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ijnprrs k'S VurailX du Chcx.'U:\ (K;;l;se Je Hrcni)
FORTUNE (NFOrtWNE FORT UNE.
ssuE du mariage de Maximilien, fils de Tempereur d'Allemagne Frédéric III, avec Marie, fille de Chartes -le -Téméraire, héritière du duché de Bourgogne et des Pays-Bas, Marguerite d'Autriche naquit à Gand, Tan 1480. Aussi célèbre par les infortunes qui ont marqué sa carrière que par l'élévation de son esprit, cette princesse avait à peine deux ans quand Marie de Bourgogne, sa mère, mourut des suites d'une chute de cheval. Louis XI était alors aux portas du
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tombeau ; voyant dans cet événement mie occasion favorable de mettre fin à la guerre par un profitable traité , il ouvrit aussitôt une négociation avec les Gantois qui, en vertu d'un ancien privilège, avaient en leur pouvoir et faisaient élever dans leur ville les enfants de Maximilien, Philippe et Marguerite. Cette négociation eut pour objet le mariage de mademoiselle Marguerite avec le dauphin de France. Les Gantois , à qui la guerre avec Louis XI était onéreuse en ce qu'elle paralysait leur commerce , ne tenant nul compte de l'autorité de Maximilien comme souverain et comme père , arrêtèrent toutes les conditions d'un traité qui fut signé à Arras et auquel Maximilien fut contraint de souscrire. « Les Gantois , dit Philippe de Comines , firent plusieurs choses contre le vouloir dudit duc (Maximilien), comme de bannir gens, d'en oster aucuns d'auprès son fils, et puis luy dirent le vouloir qu'ils avoient que ce mariage se fît pour avoir la paix , et le lui firent accorder, voulsist-tl ou non. » En vertu de ce traité, Marguerite , qui apportait en dot la Bourgogne , le comté d'Artois et plusieurs autres terres et seigneuries, fut amenée en France , pour y être élevée et nourrie dans une cour où les serments n'obligeaient que le plus faible. Déjà, en 1475, Louis XI avait acheté la paix avec l'Angleterre , par la promesse
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solennelle, jurée sur le missel et la vraie croix, d'unir Elisabeth, fille d'Edouard lY, roi d'Angleterre, au dauphin de France; mais les engagements n'arrêtaient pas Louis XI ; pour les éluder^ il employait indifTéremment la corruption, la ruse ou le parjure. Le 2 juin 1483, Marguerite fit son entrée à Paris, au milieu des transports d'allégresse que la paix faisait naître et dont sa présence était le gage. <c Et pour l'honneur de ma dicte dame Marguerite, que on appela dès brs daulphine, furent les rues tendues et fait plusieurs personnages joyeulx. Aussi elle fit et créa à son entrée un maistre de chascun mestier en icelle ville et par toutes les aultres où elle passa. Par ainsi fut ma dicte dame la daulphine menée à Amboise, et au mois de juillet ensuyvant, le roy fist faire et solenniser en face de saincte église le mariage de mon dict seigneur le Daulphin son filz et de ma dicte dame Marguerite. Et affin que la chose fust plus solennisée et publiée , manda venir et y estre présent aulcun nombre des plus notables gens des citez et bonnes villes de son royaulme(l). » Louis XI s'abstint de paraître à ces fêtes ; le bruit de la foule aurait pu le distraire de la joie profonde qu'il ressentait de la ruine de cette puissante maison de Bourgogne, ruine qui
(1) Mer den Hittoire»^ liv. m.
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avait été le but constant de ses effqrte et de son artificieuse politique. Deux mois après il meurt, confiant la régence du royaume à sa fille , Anne de Beaujeu, confidente de ses projets, instruite à son école (1).
L'enfance de Marguerite s'écoula paisiblement au château d'Amboise^ auprès de Charles YIII et des princes français. De bonne heure , on appliqua son esprit à l'étude des lettres et des beaux-arts, qu'elle aima toujours et qu'elle cultiva même avec quelques succès. Jeanne de France, fille de Louis XI, épouse dédaignée du duc d'Orléans, qui occupa plus tard le trône sous le nom de Louis XII , inspira à la jeune dauphine les sentiments d'une piété éclairée, qui fut son appui au milieu des infortunes diverses dont sa vie fut agitée.
En 1488, meurt François II, duc de Bretagne, ennemi et voisin redoutable de la France. Il ne laissait que deux filles, Anne et Isabeau ; cette dernière survécut peu de temps à son père, et laissa à sa sœur Anne l'héritage entier de cet important duché. Maximilien , alors archiduc d'Autriche et plus tard em-
(1) La dame deBeaujeu, vraie fille de sou père, était élevée à agir par intrigues. — (Mbzerat, tome ii, page 764).
Virago sane supra muliebrem sexum et consulta et animosa , quœ nec viris consilio , nec audacia cederet. — ( Jalignt , Hiêtoire de Charles VUï).
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pereur d'Allemagne, avait demandé et c^tenu la main de cette princesse ; il l'avait même épousée par procureur (1). Cette union menaçait d'être tôt ou tard funeste à la France : aussi Charles YIII, prenant conseil de la politique plutôt que de la bienséance et de la foi jurée, n'hésita pas à rompre son mariage avec Marguerite, préférant l'acquisition de la Bretagne à l'espoir incertain de réunir un jour à la couronne de France les possessions de la maison de Bourgogne ; poUtique habile, sinon loyale, qui depuis a augmenté la France du duché de Bretagne, le seul grand fief qui eût jiisqu'alors conservé son indépendance et fait échec à l'autorité royale (2). »
(1) « Pour rendre y en quelque sorte , le mariage indissoluble, dit I^egendre , en lui donnant Tapparence d'un mariage consommé , le comte de Nassau , qui l'avait épousée (Anne) au nom de Haxîmilicu, mit une cuisse nue dans le lit de la mariée , en présence des seigneurs et dames qui étaient nommés pour témoins. » — {Histoire du cardinal d'Amboise^ Amsterdam, 1726).
(2) Voici le prétexte de ce dédit, suivant Jean Lemaire : «.... Laquelle fut, en la fleur de son adolescence, renvoyée en Flandre, sous ombre des guerres que le Roy son père esmouvoit souvent contre le royaume françois, à cause que les convenances du traicté de mariage d'entre le Roy et elle avoient esté accordées par gens tumultueux et pleins d'outrages et arrogance, au desçcu et contre le vouloir de son dit père , et au grand désavantage et circonvcntion de TArchiduc son frère, lors enfant et moindre daage. Parquoi, au très grand desplaisir d'elle et de tout le peuple de France, elle se vit desnucr du titre de Roync dont une autre fut incontinent saisie, voire une autre qui, touchant hautesse d'extraction ne de formosité corporelle, ne de rectitude, perfection et intégrité de membres, n'estoil en rien à
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tiendroit au château de Melun sur la rivière de Seine, et avec elle la princesse de Tarente (1). » Elle y resta plus d'une année.
Il est à remarquer qu'à l'époque du traité d'Arras, le renvoi de Marguerite d'Autriche avait été prévu par Louis XI (2).
« Quand, après les tristes nouvelles de sa répudiation, le feu Roi Charles VIII* de France, qui devoit estre son espoux légitimé, lui vint dire adieu en la ville de Baugy en Poitou, les larmes aux yeux et plein de regrets, par le remors de sa conscience, alléguant, pour toute excuse, que le renvoi qui se faisoit d'elle, au grand desplaisir de lui qui l'aimoit de tout son cœur, nestoit fors que pour complaire au roi MaximiUen son père, le quel maintefois l'avoit redemandée tant par ambassades quç par armes : à
(1) Belleforbst, page 519.
(2) Voici la clause de ce traite , qui contient formellement cette prévision : « S'il advenoit ( que Dieu ne veuille pas ) que ma dicte Damoisellc Marguerite venue en âge, mon dict seigneur le Dauphin ne voulsist procéder au parfait ou consommation du dict mariage, ou que le dict mariage rompist par le Roy, monseigneur le Dauphin ou autre de leur part, durant la minorité de la Dl^^ ou après ; en ce cas, ma dicte J^^ sera aux dépens du Roy ou de mon dict seigneur le Dauphin, rendue, remise et restituée à mon dict seigneur le Duc son père ou au Duc Philippe son frère, franchement et librement déchargée de tous liens de mariage et de toutes autres obligations, en Tune des bonnes villes du pays de Brabaiit, Flandres, Hainault, eu lieu sûr de Tobéissance d'iceulx Ducs. —(Philippe de Gomines, Pièce$).
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quoy elle (non ayant enoores atteint le douzième an de son aage) respondit constamment et d'un courage viril qu'elle entendoit assez ce propos n'estre raisonnable : attendu que plaisir aulcun ne pouvoit redonder d'un fait par le quel d'aultre costé dépit et honte se pourchassoient , insinuant par ces paroles que à nulle volupté ne pouvoit tourner au roi son père le retour d'elle , veu que d'aultre part le roi François prenoit à femme Anne, duchesse de Bretagne, d^à épousée par procureur au dict roi Maximilien ; disant en oultre au dict roi Charles, par très-prudente audace non féminine , que le seul bien qu'elle cognoissoit en ce cas estoit que , pour la petitesse de son aage, tous ceux qui orroient conter sa fortune jamais ne pourroient dire ou soupçonner que , par sa faulte ou pour luy avoir en rien desplu , cecy fut advenu à elle (1). »
(1) Jean Lcmairb. — Je glûse au bas de la page uue autre circonstance rappelée par cet historiographe :
M L'année même que le Koy Charles VU1« épousa dame Amie de Bretaigne, obstanl le temps qui fut fort pluvieux en France , les raisins n'avoient peu parvenir à maturité , parquoi la boisson fut fort vcrde et débilitant l'estomach. Et comme un jour entre les autres, Mai^guerite estant à table , ses maistrcs d'hostel et gentilz hommes eussent entr'eux entamé la question de cette matière , elle leur solut leur propos à deux mots , en disant qu'il ne se falloit point esbahir si les vins étoicnt verds celte année , attendu que les termenU u avoient rien valu. Laquelle gracieuse , astute , satyriquc et briève vc-
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Après le mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne, Maximilien fit retentir toutes les cours de TEurope de ses plaintes, et s'efforça de faire partager son irritation à tous les souverains (1). La guerre recommença et dura deux années; mais, ad 1493, le traité de Senlis, par lequel Maximilien renonça au titre de duc de Bretagne pour être mis en possession de la totalité du duché de Bourgogne, y mit fin. Charles YIII conclut la paix avec le roi des Romains, auquel il restitua la Franche-Comté et TArtois. Ce fut alors seulement que Marguerite d'Autriche put retourner en Flandre.
Avant son départ, on lui fit jurer, sur la Croix et les Évangiles, de renoncer à toutes pr^ntions sur son mariage avec Charles, ^ans en pouvoir jamais faire poursuite ni demande. Elle partit enfin ,
ponse fiit receue en grand risée et louange de la promptitude de son sens. Car bien entendirent les assistants que , en équivoquant des êarmentt de vigne qui portent la vendange , elle dénotoit les serments du Roy , autrefois solennellement faits , touchant le mariage d'entre lui et elle ; lesquelz toutefois n'avoient eu nulle efficace, ainçois luy avoicnt apporté au cœur breuvages de toute verdeur et aigreur de tristesse. »
(1) Maximilien , toujours dénué d'argent , s'adressa à l'empereur Frédcric, son père, pour qu'il l'aidât à faire valoir ses droits sur la Bretagne : « Mon fils, dit l'avare Frédéric, vous avez épousé, sans débourser, une princesse beaucoup plus riche que celle que vous recherchez ; il ne faut pas acheter si cher une deuxième femme ; prenez patience ; Dieu et votre bon ange vous aideront. » — (Mbzbrav).
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suivie d'un cortège nombreux et brillant , composé de seigneurs et de dames de la cour de France, qui raccompagnèrent jusqu'aux limites du royaume (1). Charles YIII, à peine affranchi de la tutelle d'Anne de Beaujeu, rêva la conquête du royaume de Naples qu'il revendiquait comme héritier de la maison d'Anjou. Une ambassade qu'il reçut de la part de Ludovic Sforce, duc de Milan, le détermina à mettre ce projet à exécution. L'histoire jusqu'alors n'avait pas offert d'exemple d'une conquête si rapide (2). Après avoir traversé l'Italie en triomphateur, ce jeune monarque s'emparait, à la vue de la flotte d'Espagne, de la ville de Reggio, située à l'extrémité méridionale de l'Italie, en face de Messine. La Sicile était alors un fleuron de la couronne d'Espagne. Ferdinand et Isabelle, instruits du dessein qu'avait le ïx)i de France de franchir le détroit et de se rendre maître de cetteMle, engagèrent vivement tous les princes à former une ligue et à réunir toutes leurs
(1) <( Descendue de sa litière, près d*un molin sur une petite ri-vière qui sépare le tènement royal et archiducal , va remercier les dicts seigneurs et dames qui l'avoient conduite et accompagnée , les priant tous la recommander très4iumblement au Roy leur maistre, n'ayant mal à gré la séparation d'iceluy et d'elle , considéré que les mariages doivent estrc voluntaircs. » — {Cour. Margarit,),
(2) Carolus , vehementi impetu Italiam intrans et subito percurrcns , quantum Galli armis ausuque valerent cum ignominia italica' disciplina:, pluribus prsliis ostendit.— (Paul Jove, In Elogiit^ lib. iv).
12 MARGUERITE D*ÀUTR1GHE.
forces contre les Français. Dans cette vue, ils s'adres* sèrent à Maximilien , devenu récemment empereur d'Allemagne après la mort de son père, Frédéric III ; et, pour l'attirer plus sûrement dans leur parti, ils lui firent proposer une double alliance de famille. L'archiduc Philippe, fils de Maximilien, épouserait l'infante Jeanne de Gastille, et le prince Jean de Gastille deviendrait Tépoux de Marguerite d'Autriche ; ce qui fut accepté et conclu. Les conditions de ce double mariage furent arrêtées par François de Rojas, envoyé de Ferdinand et d'Isabelle, qui était venu en Flandre à cet effet (1).
La flotte qui servit au transport de Jeanne de Gastille en Flandre amena Marguerite d'Autriche en Espagne. Durant la traversée survint une affreuse tempête ; un naufrage paraissait inévitable aux passagers et aux matelots. Dans ce moment critique, Mai^erite montra un courage et une résignation que l'on ne pouvait attendre de son âge ni de son sexe. Mais ce ne fut pas alors, comme l'ont écrit Guichenon et tous ceux qui, sur son autorité, ont reproduit le fait, qu'elle composa le distique si connu qui devait lui servir d'épitaphe. En présence du spectacle à la fois majestueux et effrayant de la tem-
(1; Mariai A.
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pète et de rimminence de la mort, Thomme le plus hardi , le plus résolu , s'il reste maître de lui-même, interroge sa coBscience, se préoccupe du terrible passage de la vie au trépas et invoque l'assistance d'en haut. Comment donc supposer qu'une jeune princesse , élevée dans des sentiments de piété et dans la crainte de Dieu, ait eu, dans cet instant solennel, l'esprit préoccupé d'une facétie ! Ce n'est pas ainsi que Jean Lemaire, son historiographe, raconte ce fait qu'il tenait de la bouche de la princesse ellemême : « Quand, après avoir passé une nuit horrible et tempestueuse, dit-il, en doute de périlleux naufrage, comme le lendemain la mer fusi devenue calms et tranquille j Marguerite conversant avec ses damoiselles sur leurs peurs et turbations passées, le propos fus mis que chacune deust ditter son épitaphe ; elle composa promptement le sien en ceste manière :
Cy gist Margot la gentiF Damoiselle, Qu'ha deux marys et encor est pucelle.
Disant que si son corps fût venu au rivage, à tout le moins l'eust-on honoré de ce dittier sur une tombe ; le quel joyeux épitaphe est si plein de vraie urbanité, de propre gentillesse et de noble facétie, qu'il montre la dextérité naïve de son entendement. »
H MARGUERITE d'aUTRICHE.
Au mois de mars 1497, Marguerite débarqua à Santander; le roi et le prince de Castille vinrent à sa rencontre avec une nombreuse suite. L'entrevue eut lieu à Reynosa, on le prince et la princesse se donnèrent la main 9 et leur mariage fut célébré à Burgos le mois suivant, avec une pompe extraordinaire, par l'archevêque de Tolède (1). Marguerite retint auprès d'elle les officiers, les dames et les domestiques qu'elle avait amenés de Flandre. Mais, dans le cours de cette même année. Don Juan se rendant aux noces de sa sœur Isabelle, qui épousait le roi de Portugal, fut pris de la fièvre à Salamanque et mourut trois jours après, a Je n'ouïs jamais parler, dit Philippe de Comines, de plus grand dueil que celui qui a esté fait par tout le royaume de Ferdinand et d'Isabelle pour le trépas du prince de Castille. Toutes gens de métier ont cessé quarante jours ; tout honune estoit vestu de noir. Les nobles et les gens de bien chargeoient leurs mulets, couverts jusqu'aux genoux de drap noir, et ne leur paroissoit que les yeux, et bannierres noires étoient partout sur les portes des villes.
(1) « C'est assez dire que ladite princesse étant assise sur haute mule, et regardant tant loin qu'elle pouvoit en circonférence , ne fut oDcques possible de voir un plein pied de terre, en la compaignie, ni de choisir une robe autre que de drap d or ou de soye. » ^ ( Cou ronne Margaritique).
MARGUERITE d'aUTRICHE. 15
Quand madame Marguerite, fille du roi des Romains, sœur de M. Farchiduc Philippe d'Auslriche et femme du prince Jean , sut la douloureuse nouvelle de sa mort, étant grosse de six mois, elle accoucha d'une fille toute morte (1). »
Ferdinand et Isabelle, célèbres Tun et l'autre par rhabileté de leur politique et le succès constant de leurs entreprises et de leurs armes, avaient sgouté à leurs possessions héréditaires le royaume de Grenade conquis sur Tislamisme, ainsi que le vaste continent du nouveau monde qu'ils devaient au génie de Christophe Colomb. Après avoir placé sur les trônes de l'Angleterre, du Portugal et de l'Autriche, trois filles issues de leur mariage , ils attendaient paisiblement la fin d'une carrière qui jusqu'alors avait échappé à la loi commune des destinées humaines, le malheur, lorsqu'inopinément la mort leur ravit l'héritier de leur couronne, laissant après lui une veuve de dixhuit ans, afiaissée sous le poids d'une infortune qui vient de briser ses affections. « Et demeura Madame la princesse jeune vrfve ; et depuis revint par deçà moult bien estoffée de bagues et de joyaulx et fut
(1) « Je me tais de son mal d*enfant duquel elle travailla douxc jours cl douze nuicts entières, sans intermission ; et encores, pour le comble de son infortune, elle eut bien courte joye de son enfantement, et ne usa guères de tiltre de mère. » — (Jbar Lkmaire).
16 MARGUERITE dVuTRIGHE.
bien traictée en Espaigne ; et Tallèrent quérir messire Philippe de Crony, seigneur de saint Py, et la Mouche, seigneur de Vère, qui la ramenèrent honorablement par deçà : et lui fut envoyé au devant jusques à Bourdeaux, madame de Halevin et plusieurs belles damoiselles, et le seigneur de Fiennes et plusieurs nobles hommes qui ramenèrent ma dicte dame Marguerite, et traversèrent grande partie du royaume de France , où il leur fut fait honneur et bonne chère (1). »
Ce fut en 1499 que Marguerite d'Autriche quitta TEspagne. Revenue auprès de Maximilien, son père, elle passa près de lui deux années , pendant lesquelles elle ne demeura pas étrangère à la direction des aflEadres de TÂllemagne. Ce temps ne fut pas non plus perdu pour la culture de son esprit et les agréments de sa personne. « Oultre la notice de tous ouvrages féminins en esguille et en brodure, elle estoit exercée louablement en musique vocale et instrumentaire, en peinture et en rhétorique, tant en langue françoise comme castillane (2) et latine. » Riche, accomplie, et issue du plus haut lignage de TEurope, sa main fut recherchée par de nombreux prétendants ;
(1) Oliviir de la Marche, liv 2.
(2) Couronne Margaritique.
MARGUEtUTB D^AUtKICHE. iY
son choix se décida en faveur du jeuneduc de Savoie. Le motif politique de cette alliance fut, de la part de la Savoie^ le sentiment qu'une union trop étroite avec la France avait altéré Tindépendance de ce duché (i)» Le 26 septembre ISOl, fut signé à Bruxelles le traité de mariage « entre très hault et puissant prince Philibert, par la grâce de Dieu, duc de Savoye , de Ghablais et d'Âouste , prince et vicaire perpétuel du 6aint«Empire, marquis en Italie^ prince de Piémont, comte de Genevois, de Romont et de Beaugé, baron de Vaud, de Gex, de Faucigny et de Beaufort, seigneur de Nice , de Yerceil et de Bresse, et très haulte et puissante princesse madame Marguerite d'Austriche ^ princesse et douaigyère d'Espagne, de CastiUe, fille de très hault et très illustre et très excellent prince MaximiUen, par la grâce de Dieu, roi des Romains toujours auguste, de Hongarie, de Dalmacie et de Groacie, etc., etc., et sœur de très hault et très puissant prince Philippe, par la mesme grâce, archiduc d'Austriche, duc de Bourgogne et Brabant (S). » L'archiduc Philippe constitua en dot à sa sœur une somme de 300*000 écus d'or ; elle jouissait en outre de 20,000 écus d'or de rente
(1) Rêeherr.kèi iur VffUloire de Savoie, par M. Cibrnrio , traduites par M. BouHée.
(2) Traité de tnariage (Archives de Turin).
18 MARGUERITE d'aDTRIGHB.
à titre de douairière d'Espagne. Il fut stipulé que, si le duc Philibert venait à décéder te presnier, sa veuve recevrait à titre de douaire une somme de 12,000 écus d'or, assignée sur le comté de Romont, le pays de Vaud et de Faucigny (1). Les deux époux reçurent la bénédiction nuptiate, à Roman-Moutier, des mains (te Louis de Gorrevod , évoque de Maurienne ; de là ils se rendirent à Genève, oh les atten* dait une réception magnifique, laquelle, ditSpon (2), coûta beaucoup à la villey en jeux^ danseSy maecarabe» et autres divertiêsetnefite.
Au mois de novembre 1501, alors que Hùtibert et Marguerite taraient leur cour à Genève, les syn* dics de Bourg furent c^deltement informés de Tar* rivée prochaine dans leur vilte de ces augustes per«» sonnages. Si teur joie fut grande, grande fut aussi leur sollicitude. Recevoir la fiUe de Fempereur, princesse habituée aux pompes et à la magnificeiice des cours les plus fastueuses de TËurope, il y avait là matière à préoccupation pour ces modestes bourgeois pliant sous le poids des charges publiques , rendues plus pesantes encore par la nécessité d'élever des fortifications. Ils avatent tout récemmœt acheté 50,000 briques, et cette dépense avait épuisé la
(1) Traité de mariage (archives de Turin).
(2) HUiioire de Genhve.
MÀRCnfERITB d'aUTHIGHB. 19
caisse municipale ; de plus , ils étaient en prête à de perpétuelles apprâiension» occasioDnée& par la peste qui désolait b contrée. Telle était leur situation (piand^ SUT la HOuvelie de Tanivée du duc et de la duchesse de Savoie, les syndics firent au conseil de h» coiiunune, réuni à cet effet, les deux questions suîvaiiles : « Que faut^ faire? Que faut^il donner à motre illustre dame et soutieraine ? » Cette délibération et tes détails qui suivent, naivemesl consignés en latin sa registre mmieipal , nous Mi paru assez intéressants pour être fldèlemem repro^ duilB(i).
La délibération témoigne du désir qu'on avait de fêter ce joyeux avéDeneni et des difficultés à sur*» monter ; avant toist il fallait aviser an moyen de se procurer de Targent, cbose difficile alors. Inutile d'en demander aox partîeuliers. On eut recours aux prêtres incorporés de Notre-Dame de Bourg, auxquels le syndic fut autorisé à emprunter 700 florins. Ces ecclésiastiques consentirent assez difficilement à prêter cette somme; cependant, après s'être assurés, par aete authentique, la faculté de se rembourser
(1) Fait loqinilVBi de adveofcu illustrissiagHe domine MSine quae est Gebennv et iodt cito Tcniot ad fume vilbm largi. Petitii» advÎMri quid agendum ? qmd donandom ? (Registres de f hôteMe-ville de Bourg, 19 iiov. 1501).
SO MARGUERITE d'aUTRIGHE.
eux-mêmes sur le produit des fours et des autres revraus de la ville, ils s'y décidèrent.
Nantis de 700 florins, les syndics et le conseil reprennent la délibération : les uns proposent de faire confectionner deux douzaines de tasses d'argent avec deux aiguières du même métal ; d'autres soutiennent que deux bassins en vermeil seraient chose plus convenable et de meilleur goût (1). Les opinions se croisent, la discussion s'échauffe, on ne peut arriver à une solution ; ce que voyant le syndic, tf référons^n, dit-il au magnifique gouverneur de Bresse, plus expert que nous en pareille matière (Jean de Loriol qui avait été gouverneur du duc Philibert) ; » on se range à cette opinion. Mais le magnifique gouverneur était à Genève : on expédie auprès de lui noble Geoffroy GuiUot (2), capitaine de la ville; et comme il n'eût pas été séant pour lui de se présenter à la cour les mains vides, on vote aussitôt l'achat de quatre douzaines de fromages de Clan y que Geoffroy GuiUot offrira, au nom de la
(1) Fuit loqauttim qaod syndici faciant facere duodecim taceas et duas ydrias argenti ; alii dixenint quod melius esset facere daas conchias deauratas. (Registres de rhôtel-de-ville de Bourg).
(2) Et tandem fuit deliberatom quod nobilis Joffiredus GuiUot vadat Gebennam ad dominum gubematorem et petat eonsilium ab eodem quid etqualiter erit agendum in advcntu pnelibate domine nostrae. (Registres de l'hôtel-de-villc de Bourg).
MARGUERITE d'auTRICHE. 21
municipalité) au duc et à la duchesse. Treize jours après son départ, Guillot, de retour de Genève, rend compte de son message au conseil : il a remis les fromages au prince, à la princesse et à monseigneur le bâtard de Savoie, lesquels ont été charmés du ca«deau et ont exprimé à diverses reprises leur satisfaction et leurs remerciments (1). Il annonce de plus au conseil que le magnifique gouverneur de Bresse arrivera incessamment à Bourg pour s'entendre avec les syndics sur les dispositions à prendre concernant la réception du duc et de la duchesse. Cette nouvelle donne lieu à une délibération supplémentaire qui s'en* gage sur le point de savoir comment on recevra le gouverneur. On convient tout d'abord que les syndics et les consuls iront lui faire la révérence; mais conune l'usage veut aussi qu'il soit fait un don au gouverneur quand il honore la ville de sa présence, on lui offrira qa9tTep(rifuofM de vin étranger et douze pots
de confiture (2). Les mois de mai, juin et juillet se pas-
(1) In quo quidem consiiio nobilis Joffiredus Guyoti fecit ejus relationem quomodo ipso fuit Gebennae, unde rediit et stetit tredecim dicbus, ubi presentavit caseos in quatuor duodenas, tam iiiustrissimo domino nostro duci, illustrissimœ domine nostre duchissœ et domino bastardo, qui valde gavisi fuerunt et gratias egerunt. (Ibidem).
(2) In dicto consiiio fuit loquutum de adventu magnifiei domini gubematoris qui vcnit , et quid faciendum ? Super quo fuit deliberatum quod syndici et consules eidem faciant reverentiam. Item quod eidem donent duos ponsones ( seu quatuor asinatas ) boni vini exteri
22 lURGOBUTE D'âUTRICBE.
sent en j^néparatifs. On namme, pour chacun des six quartierg de la ville, deux commissaires chargés de trouver et de faire préparer des logemente pour la soite des princes. Enfin, vers la fin de juillet, le {gouverneur mande aux syndics que le duc et la duchesse arriveront au château de Ghalles, le 4 du mois d'août, pour iaîre leur entrée le jour suivant dans la captale de la Bresse.
Le 5 août 1 SOS fut une journée mémorable pour la ville de Bourg. Le son des cloches de la paroisse et des couvents, les détonnations de V artillerie {\), les maisons en bois dissimulées par des tentares de toutes les couleurs sur lesquelles étaient fixés 500 écussons, aux armes de Savoie et de Bourgogne, :1e tumulte occasionné par le flot de la population qu'attiraient de toutes parts les fêtes et la présence des souverains, la variété et le pit^ toresque des costumes de ceux qui devaient figurer dans les cérémonies ; ou qui avaient des rôles à remplir dans les représentations scéniques préparées sur huit échafauds construits aux frais de la municipalité : tout ce bruit et ce mouvement inac-
fti duodena potea confecUirœ liquide. (Regislres de rhôtt'l-de^ville de Bourg, juillet 1502).
(1) Item fuit deliberatum quod syiidici facianl traheri* (irlillrriam. (Registres de rh6tcl-de>viUe do. Bourg).
MARGUERITE d'aUTRIGHE. S3
coutumes donnaient à la ville une physionomie étrange et nouvelle qui contrastait singulièrement avec l'uniformité et la monotonie des habitudes bressanes. Au milieu de cette agitation générale^ on remarquait mi personnage plus actif et plus empressé que nul autre, vètn d'un surtout de camelot à la livrée de la ville et les pieds chaussés de brodequins neufii qu'il devait à la munificence municipale (1). Mattre Pierre (c'était son nom) était presque à lui seul rame de la fête; il courait d'un échafaud à Tau*tre, présidait à l'arrangement des décorations, fai* sait répéter leur rôle aux acteurs, goonnsoidait l'un, aïoourageait l'autre et se nmltii^iait sur tous les pcmits. BieolUA le son de la trompette fit accourir la foule devant la maison de ville d'où l'on vit sortir le corps municipal précédé des syndics vêtus de robes rouges, l'un d'eux portant, sur un plat d'argent, les clés de la ville. Le corps s'achemina soleindlement, au son de la trompe (2), jusqu'à la porte de la hrile, où il était à peine arrivé qu'une fanfare guerrière et le hennissement des chevaux annoncèrent la présence du cortège ducal, à la tête duquel
(1) Item fuit dcliberatum quod dctur magistro Pctro , organisic. iiniitt par caligaruin et una vestis caimeloti et syudicis intrciur. {Ibidem).
(2) Coin sono lubw.
2i UABGUERITE d'aUTRICHE.
paraissaient Philibert et Mai^erite. A la vue du jeune couple, des cris de joie et des vivat s'échap* pèrent de toutes les bouches. Sur une haquenée entièrement couverte d'une riche draperie aux armes de Bourgogne et agitant sur sa tète une toufie de plumes blanches s'avançait Marguerite, portant la couronne ducale. Un voile tissu d'argent laissait entrevoir son gracieux visage, encadré de longues tresses de cheveux blonds. Une robe de velours cramoisi, brochée d'or, au bas de laquelle se rele*vaient en bosse les écussons d'Autriche et de Savoie, dessinait sa taille. D'une main, elle tenait les rênes de sa monture ; de l'autre, elle saluait la foule, pendant qu'à sa droite, sur un cheval fougueux et souple, caracolait le beau Philibert, ravi de l'enthousiasme qui éclatait sur le passage de sa noMe épouse. A voir ce prince si jeune, si brillant, à considérer cette nature si exhubérante de sève, si riche d'avenir et d'espérance, offrant l'assemblage de la force et de la grâce, qui eût pensé que ce prince infortuné serait sitôt mûr pour la tombe !
Les syndics, un genou en terre, présentèrent au duc et à la duchesse les clés de la ville. Alors le chef de la municipalité, noble Jehan Palluat, débita une harangue, hérissée, suivant la rhétorique de l'époque, de pensées bizarres, d'expressions am-
MARGUBRITE d'aUTRIGHB. 25
pouléesy de pointes, de calembourgs, où l'interminable comparaison des qualités de la princesse Marguerite avec celles de la fleur qui porte son nom fut solennellement et longuement développée. Entré dans la ville, le cortège ducal mit pied à terre ; alors s'a^ vancèrent auprès de la princesse deux personnages, noble Geoffroy Guillot, capitaine de la ville, et Thomas Bergier, Tavocat fiscal. Au premier, le conseil avait réservé l'honneur d'expliquer à la princesse le sujet des mystères, moralités et allégories qui allaient être représentées. La fonction de l'avocat fiscal consistait à tenir déployé sur la tète de la princesse un poêle en manière de dais portatif (1).
A la porte dite de la halle, sur un vaste échafaud, était placé un énorme éléphant surmonté d'une grosse tour : cette tour, emblème de la ville, était flanquée de quatre tourelles dans chacune desquelles était placée une jeune fille figurant au naturel l'un des quatre attributs de la capitale de la Bresse. Ces attributs étaient et sont encore, sans doute, la bonté, l'obéissance, la raison et la justice (2). Après
(1) Item fuit deliberatum quod dominus capitaneus vel alîus eligB^ tur qui vadftt ante dominam et eidcm etponat omnia penonnagia et quod dominus advocatus portet pallium loco sui, si velit. (Registres de rhôtel-de-vilie de Bourg, 1502).
(2) Fuit deliberatiim quod fiât umis elephans defercns turrim , in
26 MÀKt^ERITE D ACnUCflE.
avoir entendu les vers chantés à sa louange par les quatre attributs, la princesse, toujours précédée de Geoflfroy GuiUot, arriva devant la halle où, sur un autre échafaud, était représentée l'invocation de sainte Marguerite, vierge et martyre (1). La sainte, environnée d'une auréole et foulant aux pieds un énorme dragon , souriait à Marguerite d'Autriche ; elle étendait sa main droite sur elle, en signe de sa protection dans ce monde, et, de l'autre, lui montrait dans le ciel le trône impérissable que Dieu lui avait préparé. Un groupe d'anges chanta un cantique dont le refrain signifiait : Le ciel enme Marguérite à la terre. Pendant que les prêtres incorporés de Notre-Dame et les frères prêcheurs mettaient en action, sur des échafauds placés devant leur église, les légendes chrétiennes de Saint-Georges et de l'archange saint Michel (2) ; ailleurs, devant la
qua crunt quatuor puella; représentantes viUam Burgi in quatuor turricellis, quarum prima erit Bonitas ; 2*, Obedientia ; 3», Ratio ; 4*, Jostitia. (/6ûiem).
(1) Ante alam iiet invocatio beata; Margaritœ virginis. {Ibidem).
(2) Ces représentations , données par les religieux de divers ordres, étaient dans les mœurs du temps. En voici d'autres preuves : « Ce fut à la fin du XV» siècle que les beaux mystères , comme on les appelait alors, furent joués dans la ville de Lyon. Anne de Bretagne, pendant le séjour qu elle y fit eu 1493, contribua à développer l'amour de ce genre de spectacle. Elle prenait plaisir a faire représenter des pièces de théâtre, roulant sur de pieuses histoires tirées de l'Ancien et du Nouveau-Testament. Les confrères de la Passion , ac-
maison de Ghalles, la mythologie offrait aux spectateurs les exploits des dieux et héros de la fable. Deux personnages, Tun affublé d'une peau de lion et portant sur son épaule une énorme massue de earton, Tautre coiffé d'un casque et se drapant dans une tunique rouge, figuraient ou étaient censés figurer le départ d'Hercule et de Jason sdbnt à la conquête de la Toison d'or (1); à l'autre extrémité du théâtre, Médée, ou plutôt la fille de l'avocat fiscal, vêtue d'une robe de taffetas (2), exhalait toutes les fureurs que lui inspirait l'insensilûlité de son époux aventureux.
Devant le puits de la ville, la foule était si serrée, les clameurs si étourdissantes que la garde uiiMÔne et noble Geoffroy Guillot ne purent qu'avec peine faire ouvrir un passage devant la duchesse. Là, les religieux de Seilbn avaient représenté une allégorie à laquelle la poussière et la chaleur prêtaient un à-
teurs et poètes nomades de ce temps, jouèrent devant elle la vie de sainte Madeleine , qui fut applaudie. Quelque temps après , les Angustins voulurent se char|;er eux-mêmes de satisfaire le goit des Lyonnais pour ces divertissements nouveaux. En 1506, ledit couvent joua le jeu de saint Nicolas Tolentin , sur la place des Terreaux. » {Lyon anei9n et moderne^ Théâtres).
(1) Ante domum Challem fient Hercules etiasondiscedentes proeundo ad conquestam de la Thoyson. (Registres de l'hôtel-de-vilie de Boarg).
(2) Item quod detur una vestis de taffala$ filie domini advocati quR facirt personnagium Medeip. {tlndêm}.
28 1IAR6U8B1TE d'aUTB1CH£«
propos et un charme particuliers. C'était TexhibitiiHi de la fonieyne et lapucelle (1). Cette pucdle bien«faisante, à la taille gigantesque, laissait échapper, par ses deux mamelles de métal colorié, deux jets de vin qui tombaient dans un vaste bassin repré-* sentant la fontaine. La capacité de son estomac renfermait un painêon de vin qu'on remplaçait adroitement lorsqu'il était épuisé.
Enfin, devant la porte du château ducal, Marguerite vit s'accomplir la conquête de la Toison d'or (â). Avant d'enlever cette précieuse dépouille, Hercule et Jason eurent à combattre une multitude de monstres, de chimères , de dragons, de buffles, que la massue du fils d'Alcmène et la vigoureuse épée de son digne compagnon laissèrent pour morts sur le carreau.
Après cette curieuse exhibition qui obtint les applaudissements prolongés de la foule, le duc et la duchesse de Savoie entrèrent dans le château ducal, situé dans la partie la plus élevée de la ville (3). Ce fut alors que les syndics offrirent, au nom de la ville, le présent qu'ils avaient préparé pour la duchesse,
(1] Prcs du pays, devant ches Badel « se fera la Fùnte^ne et la pueelle que feront les religieulx de Seillon. {Ibidem),
(2] Ante januam castelli se fera la Thoyson d'or. ( Registres de rhôtel-de-viilc de Bourg).
(3) C'est sur remplacement de ce château qu*a été bâtie la prison^
MARGUERITE d'àUTRICHE. 29
lequel consistait en une médaille d'or d'un poids égal à celui de cent cinquante ducats (1). Cette médaille, frappée à Bourg, présentait sur une de ses faces l'effigie du prince et de la princesse dans un champ semé de fleurs de lys et de lacs d'amours, avec ces mots à l'entour :
Philibehtus Ddx Sabaudias yiii"* Margarita Maxi., AuG. FI. D. Sab.
Sur le revers était Fécu mi-partie de Savoie et d'Autriche, surmonté d'un grand lac d'amour entouré de cette légende :
Gloru m ALTissiMis Dec, et in terra pax homini-
BU8. BURGUS.
On voit quelle vive émotion la venue du jeune couple avait communiquée à toute la cité.
Philibert II , qui dut aux charmes extérieurs de sa personne le surnom de Beau , naquit au château de Ponlrd'Ain, le 10 avril 1480. Il avait passé sa jeunesse à la cour de France. Initié dès son enfance au métier des armes , il avait , à TÀge de quatorze
(1) In dicto consilio luit loquutum de dono facîendo illustrissime domine nostre , domine Margarite de Auslria, duchisse Sabaudie in ejus jueundo adrentu.
Super quo fuit deliberatum quod illi detur una pescia auri larga, ad modum unius pescie in plumbo composite, usque ad pendus centum et quÛMpiagenta ducatorum , vel circa, et fiant ab una parte
elBc^es dominorum ducis et duchisse et scriptura
(Registres de rh^tel-de-ville de Bourg, 13 mai 1502).
30 MARGUERITE d'aUTRICHE.
ans, fait partie de l^expéditiofi du roi Cbarles VIII contre le royaume de Naples. L'année suivante, qui fut celle de son avènement à la couronne, il prit part à la guerre que Tempereur Maximilien fit aux Florentins. Tous les contemporains ont loué à Tenvi l'heureux naturel et lexcellent cœur de ce prince ; toutefois ils ont remarqué que sa passion excessive pour la chasse , et Tattrait exclusif qu^avaîent pour lui les exercices et les distractions de son àge^ lui firent négliger, ou du moins, confier à des mains étrangères l'administration de la justice et le gou«vemement de ses états, c Or, estoit ce très puissant duc vert en aage, gaillard de corps et d'ardent courage, ad(Hiné totalement, selon les saisons, au voluptueux et juvénile exercice de la chasse, attendu que, par gnmde oisiveté de paix, ne luy esltoit loisible de vaoquer aux armes ; si fréquentoit ce noble déduict par affection plus curieuse et plus ententive que nulle autre chose. » Ainsi en parle Jean Lemaire. CamlNano, historien piémontais, est plus explicite encore : « Ce prince , qui fut Tidole de son peuple, dit-il, avait un penchant inné pour le faste et l'éclat» Abandonnant entièrement aux jurisconsult-es et à ses conseillers le soin d'administrer la justice , il employait son temps an jeu , à la chasse, à la bonne chère et à la musique. Plus habile qu aucun de ses
MARGUERITE d'aUTRIGHE. 31
courtisans à imagmer de nouvelles distractions, il se doutait promptement des choses qu'il avait le [dus ardemment convoitées (1). »
Les historiens officids ont cru devoir supprimer ces traite saillants de son caractère , et prêter à ce jeune prince les qualités et les vertus qui ne peuvent appartenir qu'à l'âge mùr. Le besoin immodéré qu'ils ont de prodiguer la louange leur fait attribuer à Achille la gravité et l'expérience de Nestor. Ils sont peu d'accord avec la vérité.
Le premier acte de Philibert-le-Beau , en prenant les rênes du gouvernement^ avait été de donner pour apanage à René, son frère naturel (Domina Reynerio^ haMardo SahwudicB), le comté de Yillars^ le château d'Âpremont et la seigneurie de Gourdans. Ce bâtard, ambitieux et entreprenant, avait encore obtenu, de la bonté ou de la faiblesse de son frère, des concessions plus importantes, et entr'autres choses un acte de légitimation , que Philibert signa à Genève et dont Guichenon nous a conservé le texte dans les Preu^ûê de son Histoire de Brewe.
(1) Hk popqlarissinras princeps extitit magnificentissimus -, jitttitiœ autem moderamen senatoribus virisque juris consultissimis penitas relaxdïat, modo yenationî, mine tleœ , interdum cenviviis choreisque deditus, ita ut inter sodales de jocosis rebus semper certaret, et citissime potitarum renim satiem prie se ferebat. ( Cambiano , Monumenta hifttoriœ patriœ. Turin).
3S MARGUERITE d'aUTRIGHE.
S'apercevant de la répugnance que les affaires inspiraient à son frère, René aspira à les diriger. Il se fit revêtir du titre de lieutenant-général des étals de Savoie, et bientôt Tinsouciant Philibert le laissa disposer de tout^ à tel point qu'il n'osait même pas, en sa présence^ proposer un avis. Aussi Juvenal de Aquino^ chroniqueur de Savoie, en mentionnant le règne de Philibert, dit^ en parlant de ce prince : Ei cum eodetn regnavit illtuiriê Reynerius^ ejuê frater naturalis (1). Quand Louis XII voulut obtenir le passage par les états de Savoie, pour se rendre dans le Milanais^ ce fut à René qu'il s'adressa ; le monarque français lui fit de grandes promesses qui furent stipulées dans le traité conclu, à Château- Renaud, avec le cardinal d'Amboise. Le duc Philibert^ en vertu de ce traité, livra passage aux troupes françaises, reçut à Turin Louis XII, et déploya dans cette circonstance une magnificence extraordinaire. Il accompagna même à Milan ^ avec 200 hommes d'armes, le roi de France qui, en retour de ses bons procédés, lui accorda une pension annuelle de 20,000 écus d'or sur les revenus de ce duché.
L'ascendant ainsi exercé par le bâtard de Savoie fût mis à une rude épreuve, lorsque Marguerite
(1) Mùwumenta hUtoriœ palriœ. Turin.
MARGUERITE D'ALTRlCttE. 33
devint Tépouse de Philibert. Le caractère de cette princesse, son amour pour son époux >, retendue de son esprit et la fermeté de sa volonté ne pouvaient s'accommoder de ce partage d'influence et d'autorité. Elle s'appliqua donc à éloigner un gouverneur qu'elle ne pouvait souffrir. « Quœ cum applicuU, dit la chronique citée plus haut, noluU habere gubematorem (\). » La lutte fut ardente, mais décisive ; Marguerite y employa l'autorité de son père qui, en qualité de suzerain du duc de Savoie, cassa l'acte de légitimation de René. Elle recourut aussi à l'intervention religieuse, pour lui reprocher les exactions dont n'étaient pas exempts les seigneurs de ce temps, qui fondaient leur opulence sur la gêne du duc et de ses sujets. A son instigation, frère Mulet, prédicateur de la cour, fit, dans un sermon, le tableau des misères et des souffrances du peuple; s'adressant à Philibert , <x il l'exhorta à chasser les larrons qui étoient à sa suite, lesquels, disait-il, étoient les sangsues de ses malheureux sujets. Il compara ensuite le duc à \me grande bourse qui étoit pleine de petites bourses bien remplies d'argent, et lui donna le conseil de remplir la grande bourse avec l'argent qui étoit dans les petites (2). » Le duc et les assistants
(1) LococUato.
(2) Spoîi, Histoire de Gmeve.
34 MARGUERITE d' AUTRICHE.
ne purent se méprendre sur la portée de cette allusion . René ne tarda pas à s'apercevoir que son crédit à la cour de Savoie était ruiné. Il vint trouver son frère auquel il demanda la permission de se retirer dans ses terres. « Je veux, lui répondit Philibert, que vous vous retiriez non seulement de ma cour, mais aussi de mes états, et cela avant trois jours , sous peine de votre vie (1). » René se réfugia à la cour de France où le poursuivit Taversion de Marguerite. On découvrit ou l'on feignit de découvrir un acte de trahison de sa part. On lui fit son procès ; il fut condampé comme criminel de lèse-majesté , et tous ses biens furent confisqués (2) ; mais, retiré en France , auprès de Louise de Savoie, sa sœur, il y occupa un rang élevé et fit preuve de capacité dans la science de la guerre et dans celle des négociations. Philibert n'avait fait que changer de premier ministre. Après le départ de René, Marguerite d'Autriche dirigea sans contrôle les affaires de Savoie et du pays de Bresse, duquel la stérilité et mendicité inséparables, dit Jean Lemaire, ha esté, par ses grâces et vertus^ contournée en plénitude fertile (3). »
Elle obtmt de son père la cession , en faveur du
(1) Spoî«, Histoire de Genève.
(2) Pauadi!*.
(3) Couronne Margaritique .
MAROUEiirtE d'auïrichc. 35
ducbé de Savoie, de l'hommage et de la juridielion temporelle sm- tous les évéchés de Savoie, Piémont, Bugey, et des pays de Genève et de Vaud , et sur d'autres vassaux du saint^mpire (1) . Cette concession étendait le droit de souveraineté de la Savoie sur toutes les terres à l'orient de la Saône, que les mariniers de cette rivière , par une tradition qui a traversé les siècles, appellent encore le côté de Vempkre.
Après leur départ de Bourg, Philibert et Marguerite avaient continué la visite du duché ; partout les populations se portèrent avec empressement sur leur passage, et célébrèreM leur présence par les fêtes et les divertissements usités à cette époque. Nous ne les suivrons pas en deçà ni au delà des monts, dans leur séjour à Chambéry et à Turin , notre tâche se bornant à retracer les faits qui intéressent directement le pays on est placé le monument en vue duquel nous évoquons ces souvenirs.
Au mois d'avril 1503, les deux époux revinrent à Bourg. Voici à quelle occasion : l'archiduc d'Autriche don Philippe, auquel les historiens du temps ont donné, comme à son beau-frère, le surnom de beau, revenant d'Espagne où il était allé réclamer à Ferdinand d'Aragon, son beau-père, la couronne de
(1) Gdicueko5 , Preuves de tlmloire grnt'alogique d€ la tuaison de San&ie,
36 MARGURRITE d' AUTRICHE.
Gastille échue par la mort d'Isabelle à Jeanno4a-Folle, son épouse, traversa Lyon et visita la princesse Marguerite, sa sœur, et le duc Philibert. Bourg fut le lieu de leur entrevue. Les syndics, informés de cette circonstance, furent invités à prendre les mesures rendues nécessaires par l'arrivée et le séjour d'un si grand personnage (1).
L'arrivée de Philibert et de Marguerite devait précéder de quelques jours celle de l'archiduc (2). Le conseil se réunit et arrête que l'on fera 400 écussons, aux armes de l'archiduc, pour placer, le jour de son entrée, sur les tentures des maisons (3). On fait confectionner un dais [pallium) à sa livrée, sur lequel seront brodées ses armes (4). Le syndic est ensuite
(1) In dicto consilio fuit lecta littera missiva illustrissimi domini nostri ducis, scripta Chambeyriaci, die 29 mensîs martis per Mamix ejns secretarium, per quam mandat syndicis , habitatoribus et communitati , quod ipse in brcvi inlendit venire et festivare illustrissi> mum archiducem fratrem suum in bac villa Burgi et quod fieri faciant ]icias et cbaf&lia propicia et alia necessaria pro adventu tanti principis. (Registres de Thôtel-de- ville de Bourg, i" avril 1503).
(2) In dicto consilio fuit loquutum de adventu illustrissimi domini archiducis Austriœ et lectœ litters missive magnifici domini, comitis de Varax , domini de Baleyson et domini de St-Joyre per quas scribunt quod illustrissimus dominus noster dux et illustrissima domina nostra duchessa venient sabbato et prefatus dominus archidux intrabit die martis proxime venlura. {Ibidem).
(3) Fuit deliberatum quod fiant escussonnes usque ad tercentum aut quatuor cenium et pallium ad livream domini archiducis. — (Registres de l'bôtel-de-ville de Bourg, 6 avril 1503).
(4) ÏHlIa fuit tachia Bartholomeo, broderio , de faciendo unum es-
MARGUERITE d' AUTRICHE. 37
autorisé à faire toutes les dépenses nécessaires pour la représentation des jeuï et mystères (1). La Cour de Savoie étant à Chambéry, noble Jehan Palluat s'y était transporté pour s'informer, auprès du gouverneur, du genre de divertissements qui pourraient le mieux agréer au duc et à la duchesse. A son retour, on fit les préparatifs d'un tournoi qui eut lieu sur la place des Lices (2). On prépara aussi le jeu du cheval- fort (3).
Le château de Pont-d'Ain, résidence favorite des ducs de Savoie, reçut ensuite les trois personnages. De nouvelles fêtes y étaient préparées , la noblesse de la Bresse et du Bugey y afflua ; et, s'il faut en croire une tradition acceptée par Guichenon, le
cussonem de broderia^ ad arma iiiustrissimi domini archiducis Austriffi, pro ponendo in pallio etdem donando et super defcrrendo, quem facere promlsit pro quatuor florenis cum dimidio et factum redderc infra très aut quatuor dies. {Ibidem),
(1) FuR deliberatum quod syndici solvant expensas necessarias tam pro hystoriis, pcrsonnagiis, chaffiiiiis, tells, cordis , armis , et aliis quibuscumque pro dicta intrata necessariis et opportunis. — [Ibidem^ 7 avril 1503).
(2) Nobilis Johannes Palluat consyndicus fecit rclationem de gestis per eum in Chambeyriaco , ubi fuit missus pro communitate dictœ villa: ad magnificum dominum gubematorem Breyssiœ, cui loquutus fuit de intrata proxime fienda iiiustrissimi domini archiducis Austriœ et de chaufialiis fiendis pro tomeato in Liciis. — {Ibidem^ 8 avril 1503).
(3) Item ibidem data fecit tachia Petro Carlo et suis consortibus de fiacicndo octo equos fortes. — (Registres de rh6tel-de-ville dr Bourg, 7 avril 1503).
38 MABGUBRITE d'aOTBICME.
Saint-Suaire, qui était depuis longleuips daus la maison de Savoie, y fut présenté à la vénération de l'archiduc. « Marguerite s'éjouissoit de voir l'archiduc, son frère, avec le duc, son mary, environné de toutes félicités, et prenoit uae singulière plaisance en regardant comment ces deux jeunes princes, les plus beaux du monde, s'entrdiestoient par nouveauté ; » mais « tantôt après , ajoute Jean Lemaire, Marguerite se doulut de les voir tous deux, en lieu de faire bonne chère ensemble , gésir au lit de maladie très-douteuse (1). j>
Pendant les trois années cpii s'écoulèrent entre l'époque du mariage de Philibert et celle de sa mort, la paix de l'Europe ne fut pas troublée; ne pouvant satisfaire son inclination pour les armes, le duc cherchait, dans les tournois et dans l'exercice de la chasse, un aliment à sa bouillante activité. Vaillant, enjoué, aimant à faire briller son épée, il se plaisait, conune la noblesse de ce temps, aux joAtes, aux c(Hnbats singuliers applaudis par les dames, au luxe des armes, ' à Téblouissement des parures et à l'éclat des fêtes. Un chroniqueur contemporain nous a laissé le récit et la description de celles que donna la cour de Savoie, en 1 504, à l'occasion du mariage de Laurent
(1) Couronne Mnrgnritiquc .
MARGUERITE d' AUTRICHE. 39
de Gorrevod (qui devint plus tard gouveraeur de Bresse et comte de Pont-de-Vaux) , avec la fiUe de Hugues de la Fallu, comte de Varax, maréchal de Savoie. Toute la noblesse de Piémont et de Savoie était réunie au château de Carignan, le 18 février, jour de Carême-prenant, où s'ouvrit un tournoi, en la présence de Philibert-le-Beau, « de madame Marguerite d'Autriche, madame Blanche, douairière de Savoie, et de plusieurs autres belles dames et jeunes damoiselles, tant pour noble occupation que pour l'amour des dames (1). »
(1) L'Ustoriogniplie chio^é « de mettre en escript, pour enhorter la noblesse du temps présent, aucungs beaux et gentz iaictz d'armes qui furent faits en la ville de Carignan, » a conserve la proclamation do ce tomoi, qui ofbe «n mélange curieux des divinités do la mjrthologie, des indications, du catholicisme et des formes de la procédure ; telle était la littérature des tournois :
« Or ouyés, ouyés, ouyés. On voas fait assavoir que le dieu Cupido a voulu tenir ces hauts jours une grande quantité de ses subgets, Icsqueulx se sont comparus, et après plusieurs journées a esté dit par arrest et prononcé par sentence définitive, en la présence de Juno, déesse de mariage, et de Pallas , habundant en tous biens, par la bouche de dame Vénus, laquelle en ce fait a conclusion mise, que le xvni^ jour de février, et le dimanche de Caresme-prcnant, seroit convention faite par mariage entre une Nymphe et son Espoux, au chasteau de Carignan.
« Btpource que la déesse Fomc (Renommée), sans son secrétaire, a. donné à entendre ce fait à deux chevaliers, Icsqueulx, pour honnorer la feste, ont entreprins tenir ung pas en la forme que s'ensuit à tous venans, deux è deux , lesqueulx chevaliers se trouveront en la cour du chasteau du devantdit lieu de Carignan , près une barrière, pour combattre à pié, armés, comme à tel cas est requis. »
(Tiré de la bibliothèque du château de Turin).
40 MARGUERITE d'aUTRIGHE.
La joute s'ouvrit, dans la cour du château, par le combat à pied, qui avait tieu d'abord à la lance à fer émoulu, et ensuite à l'épée à deux mains, tranchante et poignante. Le prix du combat était, pour la lance, un riche joyau, pour l'épée, une bague; « puis n'est à penser que les dames soient ingrates pour ceulx qui auront mieulx fait tant à la lance qu'à Fespée. »
Deux chevaliers se présentèrent pour champions contre tous venants. Le duc Philibert et messire Siboët de la Balme, « revêtus sur leurs hamois et cuirasse de drap d'or frisé, et ayant, au lieu de timbre, chappeaux jaunes, cornette et plumes de même couleur, lesquels, après avoir fait la révérence aux dames , comme est dû , » firent sonn^ de la trompe, attendant les combattants (1).
Us tinrent le pas, ce jour-là, chacun contre cinq chevaliers revêtus sur leur armure de velours ou d(*, satin brodé d'or, avec cornette et plumes, entr'autres Charles de Savoie, frère de Philibert, les sieurs de Bussy, de Grammont, Loriol, etc. ; et le lendemain contre sept, parmi lesquels on remarquait le seigneur de Musinens, de LuUin, le sieur de Candie, le jeune comte de Gorrevod, Saint-Pol, etc.
Philibert, le plus beau chevalier de son temps, lit
(Ij BibliDlhèquc du châlcau de Tiuiii.
MARGUERITE d'aUTRICHE. 41
admirer son adresse et sa vigueur dans « ces gentz et beaux faits d'armes. i> C'était un rude jouteur. Les coups de lance étaient portés avec une telle violence que plusieurs armures furent brisées et quelques champions terrassés. Les lances rompues, les combattants frappaient rudement avec le tronçon. A Tépée, l'ardeur ne fut pas moins vive et les passes d'armes moins brillantes.
Les juges décernèrent le prix de la lance au jeune chevalier de Gorrevod, celui de Tépée à Loriol, et « les dames, bénignes et non ingrates, cognoissant l'honneur et les grands et puissants faits d'armes supportés pour l'amour d'elles, advisèrent que le droit vouloit, sans quelque faveur, que l'honneur et le prix du combat, tant de la lance comme de l'espée, fût donnée au duc Philibert, comme le mieulx deffendant la barrière au poulx de la lance, et les plus grands, puissants et pesants coups donnant de Tes^ pée. Pourquoi les dites dames lui prièrent qu'il voulsit, de sa grâce, accepter la bague que de leur part lui fut présentée par une belle et jeune damoiselle, et que son bon plaisir fût persévérer toujours en ses hauts et nobles faits ; laquelle supplication, comme celui qui est tout plein d'honneur, courtoisie et bénignité, en merciant les dites dames, leur dite bague et présent gracieusement accepta. »
42 MARGUERITE d'âUTRICHE.
Un riche joyau et un gracieux baiser d'une belle damoiselle furent octroyés à son frère Charles de Savoie.
Le lendemain eut lieu, devant le duc et la duchesse, le tournoi à cheval, quatre contre quatre; les chevaux étaient, comme les chevaUers, bardés de fer, mais caparaçonnés de satin et de velours ; les chevaliers luttèrent valeureusement; quelquesuns furent renversés ; Grammont obtint le prix promis aux mieux tenants : ce fut un joyau « et un gracieux baiser d'une belle et gentille damoiselle, qui lui pria, de la part des dames, qu'il voulsit persévérer de mieux faire. » Un autre prix « fut donné et deslivré par une autre jeune et belle damoiselle, avec un gracieux baiser d'icelle, au sieur de Candie, comme à celui des venants qui Tavoit le mieux gaigné, et le plus gaillardement et verdement combattu à l'appui des dames. »
Le dimanche suivant fut disputé le prix de la course, proposé par les dames; Philibert fut un des coureurs.
Le jour était consacré à « ces hauts et nobles faits d'armes de chevalerie; » le soir, aux « gentils esbattements, » Tantôt, c'étaient des danses où des chevaliers, armés de toutes pièces, engageaient, au son des instruments, des combats avec des épées
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bien fourbies, « desquelles se donnèrent, les ungs aux autres, plusieurs grands coups qui furmt bien belle chose à voir ; tantôt des momeries (pantomimimes, mascarades) et bals costumés dont le même auteur a conservé « aucuns plaisants récits. » Entre les deux conibats à pied, le soir eut lieu une fête dont nous lui anpruntons le naïf récit, et dans laquelle fut récitée une pièce de vers qui décèle à la fois l'amour et la plume de Marguerite, exercée déjà à la poésie.
Le duc et quatre chevaliers se déguisèrent en ermites, couverts de damas gris, portant <c chacun beaux faulx visages de même et grands patenôtres, et entrarent faignant de dire leurs heures. Et eux être assis, vinrent madame Marguerite d'Austriche, madame Loïse de Savoye et deux autres damoiselles habillées en amazonnes , » qui venaient prêter leur appui au beau chevalier pour le combat du lendemain.
Leur entrée fut précédée de celle « d'une ancienne damoiselle, vêtue d'une robe de fine toile, ouvrée d'or et de soie, à mode sarrasine, portant dessus une cotte d'armes de satin jaune, escartellée sur velours noir d'une croix de saint André en argent (armes de Bourgogne), coiflFée de vert (sinople), et
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servoit la dite damoiselle de hérault, laquelle fit un beau et gentil parlement en la forme que suit :
Pour le bon bruit et grande renommée Qu'à présent court en cbascune contrée Du meiUeur Duc qui oncques fut sur terre... En ses pays de Piémont et Savoye, Présentement par devers luy envoyé, La saige dame reyne des Amazonnes, De ces dames valeureuses et bonnes
Comme voyez en point et accoustrées Pour suppourter, s'il estoit desgetté.... Délibérées de tenir ledit pas, Poiur ledit Prince et ne lui faillir pas ; Au moins Vune^ tant soit près ou de loing, Se tiendra près touiours à son besoing; Et veut potirfer, en tous endroits, les faicts De sa personne, aussi tous ses hauts- faicts. Car pour ce faire est en ce monde née En bon vouloir Va icy amenée. »
Après le discours amoureux du gentil hérault, « entroient deux damoiselles noires, sonnant une fanfare, portant sayons jusques à terre et coiflFées de turbans à petites aigrettes ; puis quatre autres revêtues d'une longue tunique en drap d*or escartellé de velours noir, avec croix de saint André en argent, portant à la ceinture petits poignards emman-
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chés d'or, à fourreaux blancs, et tenant de la main gauche une torche de cire ouvrée, et de la droite les armets et les gantelets des amazones. »
Enfin paraissaient Marguerite et sa suite. La prin* cesse était revêtue « d'un drap d'or trop plus riche, sous les découpures duquel brilloit une fine cuirasse d'argent, ornée de pierreries, avant-bras de môme, et par-dessus grands manches de vollet, traînantes jusqu'à terre; la ceinture d'argent soutenoit le fourreau ; à la main étoit l'espée nue, pour frapper en un besoin, et sur la tête une coiffure cramoisie, chargée de pierreries, avec une grande aigrette et des tresses d'or pendant derrière. »
Le jour suivant, c'étaient quatre dames qui avaient enchaîné quatre chevaliers avec des chaînes d'or. Des chevaliers survenants voulaient enlever les dames ; mais, dans ce péril pressant, elles délivraient leurs esclaves qui leur faisaient raison de leurs ennemis. Dans ce drame ou ballet galant, Philibert y allait si terriblement qu'il abattit un a sien chevalier son adversaire, puis d'un autre coup d'espée un autre, de sorte quil lui rompit une espaule ; et fut là fait de belles appertises d'armes, qui trop longues seroient à raconter. »
En effet, je m'oublie avec le narrateur si naïf j c'est le cas de dire comme lui : k Des autres joyeux
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ébatieiiiail8 qui s'y fireol n'en récite rien, car Irop prolixe serait. 9
Tels étaient les pass&4en[ips favoris dn dnc, soit à Tnrin, soit à Carignan, soit à Bourg même, oà la lice s'ouvrait sous les murs du château.
La chasse était aussi la passion héréditaire des ducs de Savoie; le duc Philippe, père de Philibert, s'y était cassé un bras en poursuivant à dievsd tm lièvre sur le territoire de Loyetles. C'est surtout le château de Pontrd' Ain que les ducs venaient habiter pourse Uvrer «à ce voluptueux et juvénile exercice.»
Placé sur une riante colline que baigne la rivière d'Ain et qui domine la Bresse et le Bugey, ce château offrait aux plaisirs de ses maîtres une rivière poissonneuse, des plaines où foisonnait le gibier et de vastes forêts peuplées de bêtes f»ives (1). « Là, toute la joie du mandr, tout le sel de la vie, c'était la chasse; au matin le réveil du cor, le jour la course en plaine on au bois, et la fotigue ; au soir, le retour, le triomphe, quand le vainqueur siégeait, avec sa bande joyeuse, à la longue table où il posait la tête superbement ramée ou la hure énorme, et
(1) Pons Indus, ab Indo, piscoso fluvio, qui Sabnidiae fines labens arcem ab eo dictam aluit. Qua in arce Sabaudiœ principes ex soii amœnitate, et ferarum venatu, piscatuque illeeti, stationcm s»pe numéro fecerunt. Delbxics, Charographia Sabaudiœ,
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refaisait son courage avec la chair des nobles bêtes tuées à sdn péril (1). a
En ce travail délectable le jeune prince passait son temps avec sa noblesse. Marguerite, tendr^oient alarmée pour son jeune époux de rardewr avec laquelle il ce fréquentoit ce noble déduit, » Vaccom* pagnait souvent à la chasse pour la modérer. « Le cor d'yvoire pendu en esdiarpe, montée sur un ardent pallefroy, elle suivoit communément son très cher seigneur et espoux , courant à force les cerfs ramez, par bois et par landes, par monts et par vaulx, sans craindre Fardeur du soleil ni le labeur de la chasse, cuydant que par sa présence soingneuse elle le peust préserver de tout inconvénient (2). » Vaine sollicitude !
L'un des premiers jours de septembre 1804, par une chaleur accablante, le jeune prince ayant poursuivi pendant plusieurs heures une bête fauve, et « presque esseulé de ses gens qui plus ne l'avoient pu suivre, descendoit en plein midi une longue et droite vallée à pied, à cause que ses chevaux, à force de grande course, étoient morts et recreutz; » il arrive haletant et baigné de sueur auprès de la fontaine de Saint-Vulbas , village du mandement de
(1) MicHELET, tome Vf.
(2) Couronne Margaritique.
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Loyettes. Charmé de la fraîcheur du lieu et de Tombre du bocage, il y fit servir son repas ; il ue tarda pas à éprouver des frissons. Ce fut avec peine qu'il remonta sur un cheval qui lui fut amené, « portant la main à la poitrine, puis commençant à baisser le chef et à se douloir grandement. » Ses gentilshommes et veneurs suivaient, saisis de tristesse.
« A l'aborder en sa maison natale, dit un contemporain, le triste duc, à qui l'aggravation du mai estoit de plus en plus moleste , se jeta bien pesamment sur un lit de camp, auprès duquel vint tantost toute troublée en cœur la très chère duchesse, sa très chère espouse et compaigne, laquelle voyant son seigneur et amy gisant malade, et néantmoins non se doutant encores de son grand dueil prochain, se mit à le conforter très doucement, et à le resjouyr de tout son pouvoir. »
Le prince était atteint d'une pleurésie; la duchesse invoqua l'aide du ciel par des vœux et des prières. La constitution vigoureuse du duc résista quelques jours à la violence du mal ; on le saigna ; mais bientôt tout espoir fut perdu ; « et lors luy mesme sentant sa fin prochainement future , se leva et voulut aller dire un étemel adieu à sa très aymée compaigne, en l'accolant étroitement. »
Après avoir demandé le secours des sacrcmenfs,
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(c et amplement et par intégrité de foi et dévotion rendu le devoir à la sainte religion chrétienne, l'an vingfr-quatrième de son âge, » il expira le 10 sep-^ tembre 1504, à neuf heures du matin, entre les bras de Marguerite, au château de Pont^'Ain^ et dans la chambre même où il avait re^u le jour(l).
La douleur de Marguerite fut déchirante ; ses Sanglots, ses cris, son désespoir faisaient retentir \e château. La sollicitude de ses gentilshommes et de ses serviteurs désolés eux-mêmes put seule la sauver des résolutions de son désespoir (2),
(1) Acerrimus juvenis , studio venandi , palestre , obequitationi deditus , adeo crebro cursu delassavit animum corpusque , ul illud comici dictum prœterierit : Ne quid ntmt>. Caloreque adeo ingeoti febris correptus ut in natali solo castri Pontis-Indis , repente inûrmitate oppressus, non humana medicorum ope adjutus , reverenter saeramenta poposcit, de summa rerum familiaque providit sapicntissimc, et in eodem quo natus est cubiculo, spiritum emisit, anno millesimo quingentesimo quarto, décima septembris luce, présente ubertimque singultantc , suspiriaque emittentc imperatoria matrona, domina Margarita, pudicissima uxore. (Cambuiio , Monumenta hiitoriœ patfiœ).
(2) Adonques fiit-ce pitié trop misérable de voir la très desconfortée princesse , acertainée de sa crainte , entamer un dueil désespéré et non appaisable -, voiler sa clerc face, traire ses beaux cheveux de couleur aureine, jeter une grande impétuosité de cris et vociférations de son très amoureux estomach, et qui plus est , par la furieuse ardeur de vraye amour conjugale, se vouloir irrévocablement précipiter en un cas mortifère, dont elle est très infortunée, voyant son malheur plus que redoublé en continuation , se mit en peine et s'efforça désespéréemcnt de se jetter d*unc haute fenestre à terre, sans espoir d'évasion de mort si elle Teust fait ; mais la grâce de Dieu la préserva, moyennant bonne diligence dos siens. (Jean Leuairb") .
(c Ce fui icy le tiers assaut que fortune fit à madame Marguerite d'Âustriche) dit Paradin, ou mieux la tierce preuve que le seigneur Dieu fit de sa patience ^ quand son plaisir fut hii oster son beau et jeune espoux , venant seulement à soy espanouir la fleur de ses ans. Et ne se faut esbahir si elle fut alors gehénée d'une extrême angoisse, perdant le plus riche duc qui oncques fut en Savoy« ; et avec sa beauté, grandeur, belle taille et bonne grâce, il étoit doué de sagesse, douceur et humanité inestimable, si bien que le soleil ne vit, oncques de son temps, prince où le ciel eust tant espanché de ses faveurs qu'en cestui-cy. Parquoy se voyant ladite dame plus extrêmement passionnée , et plus d'effort elle monstroit de sa patience, et plus recouroit à Dieu, qui seul est le consolateur (1). w
L'affliction fut grande dans le duché de Savoie et surtout dans la Bresse, désolée, sur la fin de cette année, par une disette et par des maladies qui formaient un douloureux contraste avec les plaisirs royaux qui en avaient marqué les premiers mois (2).
(1) Chronique de Savoy e^ liv. m.
(2) Geste année mil cinq cens et quatre fut, par la permission de Dieu, disposée i grandes afflictions et désastres, et fit une très malc saison, tant pour la disposition des corps humains que pour la production et durée des fruictz de la terre. L'esté fut excessivement chaut, et vindrent les blés en très-petite quantité es païs de Lyonnois,
MARGUERITE U^AÛTRICBE. 5f
Le corps du duc, après avoir été embaumé^ fut déposé dans un cercueil de plomb sur lequel furent gravés ses titres ; ses funérailles se firent en grande poOQ^. Les syndics de Bourg avaient fait confectionner cent torches aux armes de la ville , que devaient porter les bourgeois qui iraient prendre le corps au château de Pont-d'Ain, pour le transporter en l'église de Notr^Dame. Marguerite voulut que soa époux fût déposé dans Téglise du prieuré de
Daulphiné , Savoye , Auvergne, Bonrgongne et autres circon voisins. Des vins, il en fut 9ts$et conpetenunent j mais ils aigH&soyent faisant vendenges, et nen pouvoit on boire. Et ceulx qui en avoyent de pur et net , le vcndoyent ce qu'ils vouloyent. - Et de telle intempérie d'air, s'engendrèicnt tant de diverses maladies que cestoit pitié de la grande multitude de gens qui mouroyent quasi en toutes les parties de la Gaule ; au moyen de quoy le paoni^ peuple des régions susdites, sentant la pesanteur de b main du seigneur Dieu cstre aggravée sur eux en toute espèce de punitions , dès le moys de mars commencèrent à faire pénitences publiques , faisant incessamment oraisons et processions tout à blanc ; ccst assavoir estans accoustrcz seulement de linges blancz et piedz nuz, avec des croix de bois en leurs mains , avee piteuses et espouvantables clameurs ; et n'eussiez veu autre cbose » parmy les champs , que grandes trouppes de gens de tous estats , habillez à blanc , faisant processions et oraisons publiques , avec larmes et grandes et mémorables pénitences , comme faisans piteuses amendes honnorables de leurs péchez , et alloyent des processions de cinq ou six lieues, d'esglise en esglise , criants miséricorde. Et y avoit tel village qui alloit errant par les champs six ou sept jours sans retourner en leurs maisons, et ny avoit cueur si dur, ni inhumain, que paourcs pénitents no fissent gelter des larmes son saoul. Et fut çeste année nommée l'année des processions. ( Chronique de Savoye) .
m MARGIERITE D*AUTilIGfl£.
Brou, et placé auprès de celui de Marguerite de Bourbon, sa mère (1).
En 1480, le père de Philibert-le-Beau, chassant à peu près dans les mêmes lieux où son fils fut plus tard mortellement atteint, était tombé de cheval et s'était cassé le bras ; on le ramena à Pont-d'Ain où sa vie fut en danger. Marguerite de Bourbon fit alors le vœu de fonder à Brou un monastère de Tordre de Saint-Benott, si elle obtenait la guérison de son auguste époux. Le duc recouvra la santé; mais la duchesse mourut en 1483, avant d'avoir rempli ce vœu dont elle avait recommandé l'accomplissement à son fils Philibert.
Ce fut un devoir dont sa belle-fille hérita ; Marguerite sembla désormais n'avoir dans le cœur qu'une seule pensée, bâtir à tous, et surtout à celui qu'elle
(1) Nous trouvons dans les registres de la municipalité de Bourg, de Tannée 1504, les détails suivants :
Sciendum est quod dominus noster dominus Philibertus, dux Sabaudie , habitis omnibus ecclesiasticis sacramentis cum ffiaxima devotione, die martis décima mensis scptembris anno domini 1504 in Castro suo Pontis Indis , hora nona de mane , dies suos in domino clausit. Syndici narraverunt decessum pium et mœrore plénum prefati domini nostri ducis (Philiberti} , et peticrunt ab eis consilii quid agere deberent.
Super quo fuit deliberatum quod syndici fieri faciant quod bac afferatur corporis prefati ducis sepulchnim in ecclesia beats Mari» Burgi, itemque sex duodenas torchias et totidem panoncellos ad arma villa*, et quod illos deferri faciant per nobiliores burgenses Burgi.
MARGUERITE d'àUTRICUK. ^3
aimait, a un grand tombeau qui deviendrait leur couche nuptiale (1). »
La duchesse Marguerite , dit un auteur contemporain, encore au printemps de sa vie, puisqu'elle avait à peu près le même âge que son époux, se voua pour toujours au veuvage ; la plaie que fit à son cœur cette perte douloureuse , ne se ferma jamab; elle ne pensa qu'à en éterniser le témoignage (S). <c En preuve de Tamour qu'elle portoit au prince défiinct, ajoute Jean Licmaire, incontinent après le trespas de son cher espoux, elle fit couper ses beaux cheveux ^ureins, et autant fit-elle faire à ses plus privées damoiselles; et, en outre, elle a délibéré d'honorer le lieu où le corps de son feu seigneur est inhumé, et d'y faire construire un édifice grand et somptueux , là où perpétuellement seront establis gens de religion , qui prieront Dieu pour le salut de l'àme du défunct, et sera enrichie sa sépulture d'une œuvre mémorable. »
De ce mariage, Marguerite n'avait point eu d'enfants, a La plante qui florissait au fertile verger de
(1) M. Edgar Qcimbt, Egliie de Brou.
(2) La mesta duchessa , sebbenc si ritrovava nel piû bel fiore de suoi anni, essendo quasi di pari eta al inarilo , elesse per sempre la vita vedovile ; in somma risçrbando sempre viva la memuria del suo dolore. ( Gioffkbdo , Monumenta historiœ patriœ ju$ni régi* Carli Alberti edUa).
Savoie, dit Jean Lemaire, ne porta point de fruit, » L'affliction de la jeune veuve en fut plus amère.
La poésie est pour certaines âmes le langage naturel des grandes émotions. Marguerite prit la plume « pour descrire, tant en prose qu'en rîthme gallicane, le descours de ses infortunes. » Elle épancha dans des stances sa douleur drainante et d'épouse. Malgré les entraves d'une langue naissante, malgré Fimperfection d'une versification encore sans règles, qui observait rarennetit le mékinge alternatif des rimes, on trouve, dans ces stances encore informes, une harmonie, un mouvement, une délicatesse qui ne sont pas sans charme, et la dernière contient des regrets exprimés avec une grande naïveté. Voici quelques-unes de ces pièces qu'un manuscrit pré^ cieux nous a conservées :
0 dévots cueurs, amans d'amour fervents, ConsidéreK si j'ay esté dolente, Que c'^îst raison ! je suis la seule mère Qui ay perdu son seul fils et son père. Et son amy par amour excellente !
Ce n*esl pas jeu d'eslre si fortunée (Ij, D'estrc si fortunée !
^1) Jouet dv la forliinr.
MARGUERITE d' AUTRICHE. 5^
Qu'est longue fault (i) de ce qu'pn ayiue bkn ! Et je sois ftceiuw fue pas de luy ue vient. Mais me procède de ma grant destinée !
Dites-vous donc que je suis égarée Quant je me vois séparée de mon bien ? Ce n'est pas jeu d'estre si fortunée!
Qu'est longue fault de ce qu^on ayme bien ! Mais que de luy je ne soye oubliée ! ! !
Deuil et ennuy, soussy, regret et peine, Ont eslongué ma plaisance mondaine, Dont à part moy je me plains et tourmente , Et en espoir n*ay plus un brin d'attente : Véez là Comment Fortune me pourmeine.
'"iCste longheur vault pis que mort soudaine ; ,e n'ay pensée qui joye me rameine ; Ma fantaisie est de déplaisir pleine ; Car devant moy à toute heure se présente Dueil et ennuy.
Plusieurs regrets qui sur la terre sont, Et les douleurs que hommes et femmes ont, N'est que plaisir envers ceulx que je porte,
(1) Combien est long le besoin, le regret....
S() MARGUERITE d' AUTRICHE.
Me tounnentant de la piteuse sorte
Que mes esprits ne savent plus qu'ils sont.
Cueurs désolés par toutes nations, Deuil assemblez et lamentations; Plus ne quérez rharmonieuse lyre, Lyesse, esbats et consolations ; Laissez aller plaintes, pleurs, passions, Et m'aidez tous a croîstre mon martyre, Cueurs désolés !
Ains vous plongés en désolation,
Venez a moy !
Le noble et bon dont on ne peult mal dire, Le soutenant de tous sans contredire.
Est mort bêlas ! quel malédiction !
Cueurs désolés !
Me faudra-t-il toujours ainsi languir?
Me faudra-t-il enfin ainsi morir ?
Nul n'aura-t^il de mon mal coignoissance ? Trop a duré ; car c'est dès mon enfance !
Je prie a Dieu qu'il me doint tempérance, Mestier en ay : je le prens sur ma foy ; Car mon seul bien est souvent près de moy. Mais pour les gens fault faire contenance !
MARGUERITE d'àUTRIGHE. i>7
Pourquoy coucher seulette et à part moy, Qu'il me fauldra user de pacience !
Las ! c'est pour moi trop grande pénitence ; Certes ouy, et plus quant ne le voy !
Outre ses poésies et Thistoire manuscrite de ses infortunes, Marguerite a perpétué le souvenir des phases les plus notables de sa vie, au moyen des devises, langage figuré et symbolique, fort en usage au moyen âge et dans l'antiquité.
Après son renvoi de la cour de France et sa répudiation par Charles YIII, elle avait pris pour devise une haute montagne dont la cime est battue par les vents en furie. Au bas de cette figure, on lisait : Per/lant altisnma venti. Cette devise exprimait d'une manière ingénieuse une pensée dont l'histoire n'a que trop souvent démontré la justesse, que ceux qui sont placés au faite des grandeurs sont plus exposés que les autres au caprice du sort et au vent de l'adversité.
Après la mort de Jean de Castille et de l'enfant qui était le fruit de son union avec ce prince, Marguerite adopta une autre devise dont la figure ou le corps était un arbre chargé de fruits, que la foudre venait de partager en deux, avec cette légende : Spo* liai mors munera nosira. L'invention de cette devise est attribuée à Strada, auteur allemand qui eut
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part aux encouragements que Marguerite donnait aux savants.
Enfin, devenue veuve de Philibert-le-Beau, elle composa elle-même la fameuse devise que l'on trouve r^roduite, avec une incroyable profu^on, sur les murS) les tombeaux, les boiseries et les vitraux de l'église de Brou :