‹ Histoire de l'Eglise de BrouChapitre 8 sur 40 · FORTUNE. INFORTUNE. FORT. UNE · texte numérisé non relu

FORTUNE. INFORTUNE. FORT. UNE

Comme une tourterelle plaintive, selon les paroles du poète latin, vouée au veuvage , accusant la fortune, Marguerite jetait ainsi partout l'expression de sa douleur, dans sa devise et dans ses poésies.

Les vers que nous avons cités et beaucoup d'autres ont été écrits à Bourg, ou au château de Pont-d'Ain que Marguerite continua d'habiter après la mort de son époux, et qui a conservé plusieurs traces de son séjour.

Ce château , bâti vers la fin du X' siècle par les

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sires de Goligny , seigneurs du Revermont , avait passé, en 1225, aux Dauphins du Viennois, par un mariage, puis, en 1285, au due de Bourgogne, à la suite de contestations et de combats. En 1289, ce duc réchangea, ainsi que la seigneurie du Revermont, avec Amé lY, comte de Savoie, qui était seigneur de Bresse, comme époux de SybiUe de Baugé, contre les seigneuries de Guisery, Sagy et Savigny dans la Bresse chàlonnaise. Les bâtiments avaient été fort endommagés dans les guerres avec les Dauphinois; Âimon, fils d'Âme, les fit reconstruire. Edouard, comte de Savoie, battu près de Varey, en 1325, par le dauphin Guigne, vint, après ce combat (le plus mémorable du moyen-âge dans cette contrée), se réfugier à Pont-d'Ain et se mettre en sûreté dans son fort (1).

G' est le dernier souvenir guerrier qui se rattache à ce château. L'agrément de sa situation à l'extrémité de la chaîne du Revermont, sa proximité de la France, la température modérée du climat, en avaient fait la maison de plaisance des ducs de Savoie. A ses pieds, dans la vallée qui s'étend jusqu'au Rhône, l'Ain roule ses eaux rapides, et le Suran vient s'y mêler après de gracieux détours. L'œil embrasse, au midi et à l'est,

(1] GcicHRifO!^, Hi$toire de In Bregge.

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les moutagnes fort rapprochées du Bas-Bugey , couvertesd'arbres touffus et de riants villages; au nord et au couchant, lea coteaux et la plaine ondulée de la Bresse, couronnés par des bois. Les princesses de Savoie affectionnaient ce séjour. Amédée YIII y résida longtemps avec Yolande de France, sa femme ; Marguerite de Bourbon, mère de Philibert, y était venue mourir ; Louise de Savoie, mère de François T^, et Philibert-le-Beau, son frère, y étaient nés.

Maiguerite , retenue en Bresse par les souvenirs de son amour et le sentiment de sa douleur, passa au château de Pont-d'Ain plusieurs années de deuil. Qudques accroissements furent faits par elle à cet édifice ; le grand escalier porte encore aujourd'hui son nom. Le monastère de Brou, dont la modeste église, fondée au commencement du X* siècle par Saint-Gérard, avait une réputation de sainteté et renfermait la tombe de Philibert et de Marguerite de Bourbon, recevait souvent ses penses visites. La pensée de l'auguste veuve était ainsi incessamment ramenée sur le monument qu'elle voulait ériger à son époux, et dont la magnificence devait répondre à son goût pour les arts.

Il fallait réunir les sommes à affecter à cette f<Midation. Son douaire y était avant tout destiné.

Le frère de Philibert avait pris la couronne ducaU*^

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SOUS le nom de Charles III. Mais le régtemeat du douaire constitué à Marguerite dans les oonventions matrimoniales fut difficile, vu l'état des finances du duché.

Ce douaire consistait en une somme de 12,000 écus d'or au coin de France, ou, en échange de cette somme annuelle, l'usufruit de la Bresse, du pays de Vaud et du Faucigny. Charles III, à son avènement, avait trouvé les revenus de sa couronne réduits à une somme modique ; car, outre le douaire de Mar* guérite d'Autriche, trois autres princesses douairières avaient en jouissance les revenus d'une notable partie de ses états : Blanche de Montferrat, veuve de Charles T^ avait les meilleures places du Piémont ; le Bugey était entre les mains de Claudine de Bretagne, veuve du duc Philippe; enfin, Louise de Savoie jouissait de la plus grande portion du Chablais. Tel était l'état des (dioees quand arrivèrent à ce prince les réclamations de Marguerite d'Autriche , fondées sur l'insuffisance du revenu des terres de Bresse, de Vaud et de Faucigny, revenu qui était loin d'équivaloir à la sonune de 12,000 écus d'or de rente, qu'elle avait le droit d'exiger, suivant les termes de son contrat de mariage. Comme Charles III demeurait sourd à ses réclamations, Marguerite partit pour l'Allemagne et se rendit auprès de Maximilien, qui

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joignit ses instances à celles de sa fille. Charies III envoya enfin quatre jurisconsultes auxquels il donna pouvoir de terminer cette affaire. Dans les réunions qui eurent lieu à cet effet, à Strasbourg, Marguerite exposa elle-même les motifs qui la portaient à insister sur rentière exécution des clauses stipulées à l'occasion de son douaire. Elle représenta que son intention étant de fonder une église et un monastère sur l'emplacement du prieuré de Brou, ou déjà reposaient les corps de dame Mai^erite de Bourbon et du duc Philibert, elle avait besoin de rassembler toutes ses ressources, afin de faire face à la dépense considérable qu'entraînerait une telle fondation. Elle fit de plus observer qu'en vertu des dispositions testamentaires de dame Marguerite de Bourbon, l'église et le monastère devaient être érigés aux firais de ses héritiers et successeurs ; or, cette charge retombait sur le duc Charles qui ne pouvait, sans compromettre sa conscience , se dispenser d'exécuter les dernières volontés de sa mère ; mais, comme elle, Marguerite, s'offrait à accomplir cette tâche, et cela de ses propres deniers, le duc Charles était mal venu à lui contester ce qui lui était légitimement dû. A des raisons si justes et si péremptoires, les envoyés de Charles III n'avaient rien à opposer, si ce n'est l'état de pénurie et de gêne dans lequel se trouvait le duc leur maître.

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Enfin, le 5 mai i505, dans la salle des chevaliers de Saint-Jean de lérusalem, à Strasbourg, en présence de Maximilien et de son conseil , on signa un traité en vertu duquel le duc accorda à Marguerite, à titre de supplément , le comté de ViUars et la seigneurie de Gourdans, avec tous les droits de haute, moyenne et basse justice, ainsi que la faculté de racheter les biens engagés du domaine de Bresse, jusqu'à concurrence du revenu de 1,200 florins, soxnme qu'elle destinait à l'entretien des religieux du couvent qu'elle se proposait de fonder (1).

Après la ratification de ce traité, Marguerite revint

(1) Item et quia ipsa illustrissima domina intendit construi facere ecclesiam et fàccre fundationem religiosorum in loco prioratus de firo'u, ita quo jécet corpus domini quondam illustrissimi bonc memorile Philibert! ducis Sabaudis ejus mariti , et corpus illustrissimie dominie Margaret» de Borbonio ejus matris : qusB fundatio et tonsinrctto tendit in éxonerationem conscientis ipsius illustrissimi ducis , stante dispositionc tcstamentaria ipsius illustrÎBsimœ dominœ Margaretœ de Borbonio. Ea propter actum fuit et conventum quod Illustrissima domina , pro dicta fundationc fienda , et ad cum finem duntaxat possit acquirere et reachaptare de bonis pignoratoris seu alienatis quœ ccnscbantur de patrimonio Breyssiœ, Icydam loci Burgi et alia similiter pignorata seu alienata ac bona emphyteotica , tallabilia et alia similia se moventia de directo dominio ducali , ad causam ipsius Breyssice , et hoc usque ad summam duodecim centum florenorum annui redditus , teneaturque ipso illustrissimus dux talia bona reachaptanda amortixarc, et a prestatione cujuscumque oneris seu senritii Uberare et liberari facere per cameram computorum Sabaudiœ. (Extrait du traité fait à Strasbourg entre Charles , duc de Savoie, etMarguente d'Autriche. M», de la Bibliothèque de Bourg).

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en Bresse , daus sa résidence favorite de Pontrd'Ain^ et se prépara à mettre à exécution le projet de la fondation de Brou. Elle réunit d'abord son conseil, auquel elle exposa ses intentions et ses vues. Le vœu de Marguerite de Bourbon consistait à construire une église en Thonneur de Saint-BenoU ; mais comme le relÀchement s'était déjà introduit dans cet ordre , Marguerite d'Autriche , qui avait une dévotion toute particulière à Saint-Nicolas-de-Tolentin , récemment canonisé et célèbre alors par les nombreux miracles opérés par son intercession (1) , voulut que l'église et le couvent fussent placés sous la protection et le vocable de ce saint.

Les conseillers de la princesse , prévoyant les dépenses énormes qu'entraînerait l'exécution de son projet , s'efforcèrent de l'en détourner et de borner ses sacrifices à l'achèvement de l'église de Notre- Dame-de-Bourg , que Jean de Loriol faisait alors construire ; c'est ainsi qu'au moment de la mort du jeune duc, ils l'avaient déjà engagée à faire trans-

(1) Eugenius quartus , qui pacem ingetiti soUiGitudinc in terris qunrebat , ut efficacius novo pro cœlitibus officio eam consequeretur , Nieolaum Tolentinatcm , ordinis eremitanim sancti Augustin! , longe antedefunctum, obînsignempictatemquavivensmundoilluxit, et grandia miracula quibus, tam in vita quam post obitom coruscavit, in minierum confessorum quos ecclesia venerari dobct , retulit ( anno 1446). {Annalhm Baronii eonttnuatio ).

porter son corps en Tabbaye de flaufte-Gombe, auprès des ducs de Safvoie , ses prédécesseurs. « Mais elle ha respondu qu'elle ha estée informée hieû à plein du vo^ que fut ùài par feu measieur et dame, père et mère de son feu seigneur et mari , de faire fonder im cou-^ veni de l'ordre de Saint-Augustin au lieu de Brouz ; mais que feu monsieur le père^ après qu'il fAt vemi à plus grande autorité , Toublia «t ne fit pas son devoir de ftrire mettre à effect son vœu j et qu'il avoit pieu à Dieu de prendre mon dit seigneur et mari eu son jeune aage , de manière qu'il n'aToit eu loysrr ny le temps de faire mettre à exéeution le vœu de ses pètreetmère, mais qu'elle, à l'aydeiie Dieu, le ferait faire ; £t aùiti l'a eonclud ei affrété (i). »

La série des objections du conseil , sa résistance , ta ferme détenninatian de Marguerite sont plus sensibles encore dans le dialogue suivant, opi'im témoin a reonetUi et qui semble une page de ses Mémoires :

« Eneores que plusieurs grans personnages luy remoBstroyent oe qui s'en suit : premièrement que d'aintant qu'elle estoit fille d'un grand emperem* et qu'elle avoit esté royne de France et depuis e^usé un si grand et renommé prince , il lui conviendroit faire de grans et insnportables f raiz pour faire chose

(J) Pakadin, Chronique de Savoye.

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digne de sa grandeur; à quoy elle ha respondu qu^ Dieu pourvoyeroit à la despence. — On lui ha dit davantage : madame , vous avez possible regret que le corps de madame sa mère est enterré en ce petit lieu de Brouz ; Ton aura bien dispense du Pape de le transporter ailleurs. A quoy elle dit qu'il ne faut dispense d'aune chose que Ton peut faire de soy . — Davantage l'on liui remonstra queaprès qu'elle aura fait ce qu'elle prétend , que advenant une guerre en ce païs , gens de guerre des ennemis se pourroyent retirer léans et s'y loger pour battre la ville, qui seroit à la longue cause de la destruction du dit couvent ; ha répliqué ma dicte dame ces mots- : Les puissances des princes sont aujourd'huy si grandes à raison de l'artillerie que , s'il venoit un siège devant Bourg , il ne seroit nul besoing d'attendre la batterie. — Etencores lui a-t-onfait remonstrer qu'en l'esglise NotreJ)ame, qui est en la ville de Bourg , y a fort beau commencement, et que s'il lui plaisoit employer ce qu'elle vcult mestre à ce couvent , que dix millions de personnes prieront pour elle : car il n'y a personne à Boui^ qui une fois le jour n'aille faire son oraison et dévotion en la dicte esiglise Notre-Dame. Et à cela ha respondu ma dite dame gettant grosses larmes : Vous dites vray , et est le plus grand regret que je puisse avoir; mais quand ainsi se feroit que vous dites , le

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vœu ne seroit accomply, ce que à Tayde de Dieu je feray faire. — Ce sont les remonstrances de mot à mot qui furent faites et les réponses qu'elle y faisoit, quand Ion s'eflforçoit de la divertir d'édifier ce beau couvent de BrouZy et furent celles remonstrances et responses escrites, sans y rien oster ny adjouster, par un fidèle serviteur de la maison qui se trouvoit présent, quand Ton s'eflforçoit de la desmouvoir de ceste entreprinse (i). »

Ils ne comprenaient pas , ces conseillers ( ce que n'a pas vu non plus le naïf chroniqueur) , a que , suivant les mouvements de sa douleur et de son àme de femme, Marguerite viendrait se coucher auprès de son époux j dans le monument de sa pensée; et que de cette heure seulement commencerait pour elle le vrai mariage dans son duché étemel. >

Cette inspiration d'un cœur de femme et d'amante, c'est un poète (M. Quinet) qui a su la lire dans le monument.

Déjà Marguerite avait fait dresser les plans et devis de l'église et du couvent de Brou ; par l'entremise du gouverneur de Bresse, Laurent de Gorrevod, les prix faits furent doimés aux ouvriers au commencement du printemps de l'année i505 (2) (voir aux

(1) Pàbàdiii , Chronique de Savoye.

(2) Anno 1505, Deo corda principum dirigcnle, Margareta, Maxir

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pièces justificatives n* 1 ) , et la première pierre du sanctuaire fut posée par la princesse elle-même , au printemps de Tannée suivante.

Au voyage que la duchesse avait fait en Flandre et en Allemagne j pour hâter la solution des embarras financiers qui retardaient rexécution de son projet, se rattache une composition qui prouve que le château de PontHi' Ain , la simplicité et Tisolement de cette demeure n'avaient que peu de charmes pour les gens de sa maison. Nous ne citons ce badinage que pour les détails qu'il renferme sur ta vie de Marguerite, sur ses distractions, son goût pour les arts , sa douleur même et ses habitudes privées. Il s'agit d'un perroquet qui, ayant appartenu à Mariede Bourgogne, sa mère, était devenu son favori. Jean Lemaire imagina d'adresser à Marguerite, à l'occasion de son absence , des EpiHres de l* Amant v€rt; on les trouve à la suite du premier Uvre de ses Il/uHraiions des Gaules, La date de la première épitre est précisée par les vers suivants :

Pour maîtresse et pour dame

miliaui imperatoris lilia et uxor Philibert! Sal>audiie , extrui jubet in honorem sancti Nicolaî de Tollcntino monastcrium celeberriiuam Burgi Bressiœ, una cum ecclesia , ubi videre est certamen intcr artem et materiam quse nobilissima ac splcndisâima a nilore lapidis commcndatur , oui tamen non cedit industria manus artificis, ad rcgulam mathematicam adstrictissima. {Monattieon Àx^i»i\nianum ^ nuctorc Nîcolao Crusento, Àvgn^tiniano ).

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J'avois acquis (pardessus mes inérites)

La Qeur des fleurs , le choix des marguerites, . .

Elle s*en va, hélas! elle s'eu va!

Et je demeure ici sans compaignie!

Elle va voir, la noble Germanie ,

Elle va voir le roi romain son père

Et Tautre roi son seul frère prospère ,

Et tout sansmoy !

Le titre de cette pièce a fait croire à quelques érudits (i) qu'il s'agissait d'un amour véritable; il est très-clair qu'ils l'avaient mal interprétée.

Voici un extrait qu'on trouvera piquant peutétre en se souvenant qu'il a précédé de plus de deux siècles le Vert-Vert de Gresset :

Et bien souvent de ta bouche gentille M'estoit donné repas noble et fertile : Que dirairje d'autres grands privaultés Parquoyj'aivu tes parfaites beautés :

Et ton gent corps plus poli que fine ambre ,

Trop plus que nul autre varlet de chambre

Tresser ton chef tant eler et tant doré , Par tout le monde aimé et honoré !

Quel autre amant , quel autre sei-viteur Surpassa one ce hault bien et cet heur (2) ! Quel autre aussi eut onc en fantaisie

(1) NoUmmeut Tabbé Goujet ( Bibliothèque française ) cl l'a)>bi! Sallier ( Mémoire de V Académie des inscriptions).

(2) Bonheur.

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Plus grant raison cfentrer en jalousie ! Quand nuôntefois , pour mon ciieur aiMIer, Tes deux maris je t*ai veue aceoUer.

Mais me pkisoit te Toir tant estre aymée De deux seigneurs de haulte renommée :

L'un fut d'Espaigne, et l'autre de Savoye Que plus bel homme au monde ne scavoie. Bien me plaisoit te voir chanter et rîre , Danser, jouer, tant bien lire et escripre , Peindre et pourtraire , accorder monocordes Dont bien tu scais faire bruire les cordes. Mais maintenant tout cela tu reboutes , Et ne fais fort espandre pleurs et gouttes De tes beaux yeux qui jamais n'en sont las , Sans plus quérir ne plaisir ne soûlas.

Parquoy je fus de toi mis en oubli

Long temps ton serf, longtemps ton amy cfaier, A ton lever, à ton noble couchier.

Depuis Zélande en Grenade et partout , Suis-je venu de mon service a bout ?

En ce lieu cy (i) , mortifère et funeste , Ou va volant un ange deshonneste De punaisie et de vermine immonde , Où j*ai perdu la fleur de tout le monde. Le duc mon maistre et la duchesse après , Dont le remords me touche de trop près. Est-ce desserte ? Ay-je cecy merry ?

Ha ! le Pont-d*Ain , que tu fusses péry !

(1) Pont-d'Ain.

Lieu exécrable , anathématisé ,

Mal feu puist estre en tes tours attisé !

Au moins , Princesse , en extrême guerdon ,

Je te requiers et te supplie ung don :

C'est que mon corps n*y soit ensevely ;

Ains le metz en quelque lieu joly ,

Bien tapissé de diverses flourettes ,

Où pastoure^ulx devisent d'amourettes

Fais-moi graver sur ma lame marbrine

Ces quatre vers , au moins si j'en suis digne :

« Sous ce tombel , qui est ung dur conclave ,

ce Git r Amant vert 5 hélas ! ce noble esclave

<( Dont le haut cueur, de vraie amour pure ivre,

« Ne peut souffrir perdre sa dame et vivre. »

Ce gracieux badinage ne dut pas distraire longtemps Marguerite de sa douleur ; un malheur nou* veau vint bientôt la renouveler.

L'archiduc Philippe avait fait voile pour l'Espagne, avec Jeanne de Castille, sa femme , au commence* ment de Tannée i 506. Une tempête qu'il essuya dans la Manche le força de relâcher en Angleterre. Henri YII, avec lequel il avait eu quelques démêlés , sut mettre à profit cette circonstance pour le contraindre à si-* gner un traité désavantageux pour les Pays-Bas , et lui demander la main de Marguerite d'Autriche , sa sœur.

Elisabeth, femme de ce monarque avare, était

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morte en couches, le 11 février 1503. Désireux de s'enrichir par un second mariage , Henri VII avait fait des démarches pour obtenir la main de la reine douairière de Naples , veuve de Ferdinand l*', à qui revenait un douaire considérable; mais ayant été informé que le nouveau roi ne voulait pas l'acquitter , il avait tourné ses vues sur la veuve de Philibert, qui était la plus riche princesse de l'Europe.

Philippe , pensant que ce mariage mettrait le roi d'Angleterre dans ses intérêts et qu'il trouverait en lui un allié contre Ferdinand, roi d'Aragon, son beaupère, qui lui disputait le gouvernement de la Castille , consentit à cette union , dont les conventions préliminaires furent arrêtées à Windsor le 15 mars 1506. L'archiduc prit l'engagement de donner à sa sœur une dot de 300,000 écus d'or, plus une pension annuelle de 3,850. Le roi d'Angleterre, craignant sans doute que Philippe ne revint sur sa parole^ fit insérer dans les conventions une clause portant que les principaux seigneurs des Pays-Bas se rendraient garants de l'exécution de ce projet. Leurs noms se trouvent encore inscrite sur les registres des actes pubUcs d'Angleterre (1).

(1) Histoire â^ Allemagne , par le P. Barre, tom. viii.

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La mort vint bientôt affranchir rarchiduc Philippe de cet engagement et ajouter aux aiSUctions déjà si nombreuses de l'infortunée Marguerite; ce prince mourut, en Espagne, en cette année i506, à l'âge de 28 ans, laissant deux fils en bas âge, dont l'atné fut plus tard le rival heureux de François T', l'empereur Charles-Quint.

Marguerite composa elle-même en latin l'épitaphe de son frère, qu'elle termina par un cri de douleur tiré des Lamentations de Jérémie. Cette composition dans laquelle respire une morne affliction, prouve que la langue de Cicéron était, comme la lecture de la Bible, familière à Marguerite (1) :

Ecce iterum noYus dolor aceidit I Nec satis erat infortunissimie Cœsaris filift: Conjugera amisisse dilectissimum, Nisi etiam fratrem unicum Mors aspera subriperet !

Doleo super te, frater mi Philippe, Rex optime,

(1) Voici la traduction littérale de cette cpitaphe :

« Encore une nouvelle douleur ! Ce n'était point assez pour la fille infortunée de Gésar d*aroir perdu un époux bien -aimé ; la mort cruelle vient me ravir mon frère unique !

« Je pleure sur toi , Philippe , 6 mon frère , des rois le meilleur ! et il n'est nul au monde qui puisse me consoler !

« O vous qui passes près de moi , voyez et jugei s'il est une douleur égale à la mienne. »

76 MARGUERITE d'aUTRIGHE.

Nec est qui me consoletur !

0 vos omnes qui transitis per viam, c( Attendite et videte si est dolor sicut dolornieus (i)! »

Erasme a consacré à Tarchiduc Philippe un éloge latin, et Jean Lemaire, qui avait été attaché à sa personne, a dédié à Marguerite une pièce de vers intitulée : Les regrets de la dame infortunée sur le trespas de son très chier frère uriicque.

La princesse reçut, en cette circonstance douloureuse, une lettre de condoléance du roi Louis XII; on trouve dans le recueil des lettres des rois de France la réponse qu'elle lui adressa de Bourg où elle était alors ; cette réponse est ainsi conçue :

c( Monseigneur, très-humblement à vostre bonne grâce me recommande; Monseigneur, j'ay par vostre président Villeneufve receu voz bonnes et gracieuses lettres et ouï ce que de vostre part il m*a dit et présenté dont ne vous saurois assez humblement remercier, mesmement le bon vouloir qu'aves à messieurs mes nepveurs et à moi, auquels. Monseigneur, vous suppUe vouloir continuer et avoir toujours mes dits seigneurs mes nepveurs, leurs païs et affaires

(1) 0 vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut dolor meus.... Expandit Sion manus suas, non est qui consoletur eam. {LamentaHonei Jeremiœ Propheiœ).

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et moi, en bonne et singulière recommandation ; ce que m'assure ferés volentiers, ensuyvant le contenu de vos dites lettres ; et s'il y a chose en quoi vous puisse faire service, de tout mon povoir le ferai, aydant Nostre Seigneur auquel je prie, Monseigneur, vous donner bonne vie et longue. Ëscript à Bourg, 25 octobre i506. » — Suscripiion : Monseigneur, Monseigneur le rot de Frange.

Ainsi disparaissaient, les unes après les autres, toutes les affections terrestres de Marguerite ; et ia mort de son frère, qui laissait des enfants en basège, vint lui imposer de nouveaux devoirs, de nouvelles sollicitudes.

Les états de Brabant se trouvaient sans gouverneur ; sous leur dernier prince, qui s'était fait chérir du peuple, leur prospérité commerciale s'était considérablement accrue ; ils n'avaient eu à déploplorer aucun trouble intérieur, aucune guerre étrangère. Charles, le fils aîné de Philippe, avait à peine six ans ; vivement inquiets de l'ambition du roi de France, il ne leur resta d'autre parti à prendre que de supplier Maximilien de se rendre au milieu d'eux pour prendre en main le gouvernement des Pays-Bas. Mais, soit que l'empereur n'eût point oublié les outrages qu'il avait eu plusieurs fois à souf-

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frir de ces bourgeois si jaloux de leurs libertés municipales, smt qu'il ne put réellemaat se rendre à leur invitation, il se fit remplacer par sa fille,. Marguerite d'Autriche.

Devenue ainsi régente des Paye-Bas, cette priûcesse prit possession de son gouvernement au commencement de l'année i508 (1), et se chargea en même temps du soin de faire élever son neveu Charles-Quint. « Mais, pour son apprentissage des affaires politiques et des armes, Charles de Croï, seigneur de Chièvres, en heut la charge , combien que la dicte duchesse heut désiré que messire Laurent de Gorrevod, qui fut comte de Pont-de-Vaux et baron de Mamay, en heut la commission ; mais ce seigneur, bien advisé, considérant qu'il estoit estranger, s'en excusa pour ne s'attirer une trop grande ennuie sur les espaules (2). » Le retour de Marguerite en Flandre fut salué avec joie par les populations de cette contrée ; les poètes du temps

(1) Anno proxime secuto (1508) , in Bclgium e Sabaudia descendit Margweta, Philippi régis soror, et Caroli principis amita, ut impositam sibi hanim provinciarum gubernationem quam Maximiliano Cœsari, suo jure nuper fiagitanti , parum prudentes gratique Belgse negaverant , susciperet. {Annalia Gallo ~ fUnêriœ , Buzelin de Cambrai).

(2) Mémoires histmHquet de la République séquanaine et den Pn'ures de la Franehe-Comté de Botirgogne. Dôlc, 1592.

1IAR6UEIUTE d'aOTRICHE. 70

l'ont chanté, et nous insérons ici une pièce de vers composée à cette occasion :

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