LE RETOUR DE MADAME MARGUERITE
Fleur de noblesse, odorant Marguerite,
Germe sacré de royal origine,
Manne du ciel, rameau plein de mérite.
Palme de paix jurée et bien escripte,
Du bien public exquise médecine,
Fruict, feuille, fleur, couleur, plante, racine,
Gbefz d'œuvre sont ; mieulx faire on ne pourroit :
D'ung autre aymer mon cueur s'abaisseroit.
Toutes feuiUes tendrettes
Chéent d'autres fleurettes
Quand vent de bise poinct;
Marguerites proprettes
Sans périr toujours prestes
Demeurent en ung point.
Splendeur vous vient d'Autriche archeducalle. Bonté , beaulté d'une fleur de Boivbon.
Honneur vous su3rt de l'arche triumphaUe Des Bourguignons et de l'aigle royale, Semence et vie et de terroz fort bon : Vostre renom, haultain coitime ung canon. Est de tel nom que cestny si adresse, Chantant, de tout bien pleine est ma maistresse ;
Vertu vous environne 5
Elle eroist et fleuronne
En vous et point n'empire ;
80 MARGUERITE dVuTRIGHS.
Digne estes d'avoir throsne.
Royal sceptre et couronne D'ung glorieux empire.
Pour paix avoir on vous avait plantée Au fleurissant, souef verger de France, Comme des fleurs royne plus exaltée.
Se pour aultre en estes dejectée, Portez le doux sans amère souffirance.
Qui souffre il vainct ; vivez en espérance. A vous ne loist, pour estre supplantée, Plourer comme femme desconfortée.
Entre fleurons de lys, Doulx que pommes de lys, Avez été nourrie Sans vicieux délicts De vertus ennoblis.
Ayant grant seigneurie.
Chacun vous ayme, oncques telle on n'ouyt; Le bruit en coivt en France et en Savoye ; L'œil qui vous veoit de plaisance jouyt, Le cueur qui pense à vous se resjouyt, La bouche rit qui d'en parler savoie ; Peuple même, qui va courant sa voye, Après vous tend œil, cueur, bouche et oreille, Disant, je ne veïs oncques la pareille.
MARGUERITE d'aUTRICHK. 81
Chef d'œuvre très parfaict, Mygnonement bien faict, Fleur de riche vallue, Où rien n'est imparfaict, Prenez en gré mon faict :
Molinet vous salue.
Jean Molinet, bibliothécaire et aumôniei' de Marguerite (P Autriche.
Accompagné du jeune Charles, son neveu, Marguerite d'Autriche visita toutes les villes de Flandre et s'engagea, au nom de ce prince, à conserver les droits et privilèges des dix-sept provinces dont elle reçut rhonunage et le serment de fidélité. Mercurin de Gattinare fit, en son nom, hommage à Louis XII pour le comté de Charollais et autres terres de Bourgogne. La lettre par laquelle il annonce à Marguerite l'accomplissement de cette formalité contient ce singuUer passage : « fat fait vostre hommage entre les mains du roi et l\ai baisé en vosire lieu^ et me répliqua encore de nouveau qu'il eût mieux aimé vous baiser que moi (1). »
Le vœu que Marguerite voulait accomplir, ou plutôt le dessein qu'elle avait formé , était encore si présent à sa pensée qu'à peine arrivée à Bruxelles,
(1) Lettres de Louis XIL
82 MARGUERITE D^AUTRICHI.
au commencement de Tannée 1508, elle fait un testament où elle désigne « pour sa sépulture Féglise du couvent de Saint-Nicolas de Tolentin, à Brou, près Bourg en Bresse, qu'elle fait édifier, et où elle veut être inhumée auprès de son très-cher seigneur et mari : le duc Philibert de Savoie au côté senestre, et au dextre sera le corps de feue madame de Bourbon, sa mère, le corps dudit seigneur et mari entre deux. »
Puis elle assure, par une fondation, la construction du couvent et de l'église de Brou et l'érection des trois tombeaux. Elle y établit des services religieux et solennels dans chaque saison, pour qu'à certains jours seulement le peuple et ses magistrats, pénétrant dans le mystérieux sanctuaire, y apportent, avec les prêtres et les religieux, l'hommage de leurs prières. Elle fait ensuite des dons à Téglise Notre-Dame de Bourg et à diverses maisons religieuses de cette ville, à condition de services pieux; dispose de legs pour lliôpital, la maladière, la maison des pestiférés, afin de participer à ces œu vres de miséricorde ; dote cinquante jeunes filles de Bresse et cinquante de Bourgogne, prêtes à marier ; et enfin règle les cérémonies de son transport en Bresse et de ses funérailles. Elle ne veut pas que la mort la suprenne et puisse arrêter l'exécution d'une pensée qui lui était si chère.
MARfiUIRlTE d'aUTRIGHE. 83
Ce testament, qui renferme les sentiments les plus intimes de la princesse, peut aussi, par sa forme, son style, ses dispositions, être considéré comme jetant une vive lumière sur la civilisation, les mœurs et les usages de cette époque. Nous avons reproduit intégralement, dans les documents qui accompagnent notre histoire, cette piàoe qui date du 17 mars 1508 et que Marguerite confirma par un codicille vingtdeux ans plus tard, en 1S30, proavant ainsi que le temps n'avait pas affaibli son affection pour son époux, ni son souvenir pour le pays où elle avait compté quelques années de bonheur, et d'où sa pensée ne fut jamais absente.
Dès Tannée 1508, la vie de Marguerite d'Autriche ne se compose plus seulement de faits privés et intimes ; le rôle politique que joue cette princesse, à partir de l'époque où elle fut investie de la régence des Pays-Bas jusqu'à celle de sa mort, appartient à l'histoire générale. Si l'on observe attentivement les événements qui se sont produits durant cette période, on reste convaincu que, quoique placée au second rang, Marguerite d'Autriche éclipsa, par ses talents, son habileté et sa rare aptitude aux affaires, les souverains sur lesquels reposait alors le sort des peuples. Tenant par ses mariages, rompus, réaUsés ou projetés à la France, à l'Aragon, à la Gastille, à
84 MARGUERITE d'aVTRIGHE.
la Savoie ; par les relations de son enfance, aux princes français, et, par sa parenté, à Maximilien, à Charles-Quint, etc., elle devint bientôt le centre des négociations où vinrent aboutir et s'élaborer les grands intérêts que la politique et les événements firent alors surgir en Europe.
Fille de Maximilien, Mai^erite possédait à un degré éminent les qualités opposées aux défauts de son père qui, toujours irrésolu et changeant, employait à contre-temps son infatigable activité, et abandonnait ses desseins avec la même promptitude qu'il les avait formés.
Louis XII continuait Charles YIII ; il était homme de guerre, mais ses conquêtes en Itahe devaient avoir et eurent en effet le même résultat que celles de son prédécesseur. Durant son séjour à Amboise, Marguerite avait vécu dans l'intimité de ce prince, aussi remarquable par la bonté de son cœur que par les agréments de sa personne.
Le souvenir de ces premières relations se retrouve dans la correspondance que Louis XII entretint plus tard avec Marguerite ; dans chacune de ses lettres , il prend plaisir à lui déclarer qu'elle estait la seconde personne du monde quil aimait le plus tendrem^ent , quil voulait absolument embrasser sa cousine , sa vassale, sa première maitresse ,
■ARGUERITB d'aUTIUCHE. 85
lui rappeler les jeux de leur enfance , et après V avoir fait rougir de ses coquetteries , lui jurer une étemelle tendresse , etc. (1).
Margaerite, comme bru de Ferdinand et d'Isabelle , avait passé une année entière auprès de ce glorieux trône d'Espagne sur lequel elle avait dû s'asseoir. Les rouages politiques de cette cour avaient fonctionné sous ses yeux ; mieux que personne, elle pouvait désormais pénétrer les mystères de la diplomatie castillane.
L'Angleterre obéissait à Henri YII, le roi le moins intéressé dans les grands événements dont la Pâiinsuie était alors le théâtre , mais qui pouvait à son gré faire pencher la balance en faveur du parti pour lequel il se prononçait ; aussi avaitril pris pour devise : Qui je défends est maUre. Marguerite sut se concilier les bonnes dispositions de ce prince en offrant à son ambition un appât attrayant , savoir le mariage de Marie, sa fille, avec le duc Charles de Luxembourg, le futur Gharles-Quint.
La chaire de Saint-Pierre était alors occupée par Jules II , pontife fougueux , turbulent (S), qui, du-
(1) Lettres de Louis XH.
(2) Julius 2»* , omni teropore pacis se impatientem ostendit, turbarum amantcm, quietis tsedio novas belli causas circumspicientem. {Annaliu,m Barimii continwUio).
86 MARGUERITE d'aUTR1(»E.
rant tout son règae, poursuivit, les armes à la main, le but patriotique d'expulser de l'Italie les barbares : il appelait ainsi les nations étrangères. Les malheurs de Marguerite, sa piété exemplaire, son respect et sa déférence pour le Saint-Siège avaient prévenu Iules II en sa faveur; il s'était empressé, en diverses circonstances, de déférer à ses demandes et lui avait en outre envoyé plusieurs reliques et autr^ objete de dévotion, notamment deux épines de la couronne de J.-C, que Ton conservait encore à Brou au siècle dernier (1).
On conçoit que des relations aussi heureusement établies avec les principaux souverains de TEurope, assuraient à Marguerite quelque ascendant dans la direction des affiadres , de celles surtout qui se termi* nent par la voie des négociations et des traités. Sa capacité fut même à cet égard secondée par le mouvem^ deTépoque. « Si, au moyen-âge, la femme, généralement dépendante , quoiqu'on en ait dit, n'osait ou ne savait parler, aux XV' et XVP siècles, suivant la judicieuse observation de M. Mûdielet, commuée une chose nouvelle ; la conversation et les femmes y brillent; tout ce qui se fait par conversation, elles le font à merveille. Marguerite d'Autriche, tante
(1) Ms. iur Brou, (Archives de l'Ain).
MARGUBRITE D AUTRICHE. 87
de Charles-Quint, d'autres dames encore (notamment Louise de Savoie, mère de François l^^) furent de grands diplomates (1). »
Marguerite intervint, en effet, comme arbitre ou négociateur dans la plupart des différends politiques de ce temps. Chez elle Texpérience , la connaissance des peuples et de leurs relations avaient devancé le nombre des années. « Madame Marguerite , dit un historien contemporain, a sceu et veu par expérience le régime et façon de faire , et les différences des nations françoise, boui^gnonne, haynnuière, flandroise , germanique , angloise, espagnole, morisque, savoyenne et italique, et de plusieurs autres. Etoultre plus ha expérhnenté, et bien sont escripts en la ténacité de sa très-florissante mémoire, la foy, le service, la gentillesse et la constance des uns; la fraude, la nuisance , la vilité et la légèreté des autres ; la persévérance et la muabilité des diverses affections humaines. Et, à brief dire , elle a plus veu et plus expérimenté en son jeune aage moderne, qui aujourd'huy n'excède pas vingt-cinq ans , que nulle dame dont on fasse mémoyre, quelque diutumité de temps qu'elle ayt vécu (2)».
(1) Cours de M. Michelet, décembre 1843.
(2) Jeau Lexaire.
88 MARGUERITE d'aUTRIGHE.
Lorsque Marguerite prit possession de la régence des Pays-Bas, les Vénitiens, qui avaient réuni à leurs domaines plusieurs villes du patrimoine de Saint- Pierre, étaient en butte à Tanimosité du pape Jules II. Cette république célèbre avait tellement étendu ses conquêtes ou ses usurpations qu'il n'y avait pas alors de souverain qui n'eût à lui réclamer quelque territoire. Ainsi, Maximilien P' faisait valoir, en sa qualité d'empereur, des prétentions illimitées ; le roi d'Espagne aspirait à rentrer en possession des villes maritimes du royaume de Naples , engagées aux Vénitiens ; le roi de Hongrie réclamait une portion de la Dalmatie ; le duc de Savoie revendiquait l'île de Chypre. La France seule avait intérêt , non seulement à ménager les Vénitiens, mais encore à les soutenir de son influence et de ses armes ; car elle n'avait pas d'autres alliés dans la Péninsule. Une rupture avec ce peuple ne pouvait être que fatale , tel était du moins sur ce point l'avis des conseillers les plus éclairés de la couronne. Le pape fut le premier à engager les souverains à former une ligue contre Venise ; Louis XII fut sollicité d'en faire partie ; le cardinal d'Âmboise , ami personnel du roi , et qui passait pour un habile homme d'Etat , se rendit à Cambrai, où l'avait devancé Marguerite d'Autriche, munie des pleins pouvoirs de Maximilien , son
MARGUERITE d'aUTRIGHE. 89
père (1 ). Cette princesse , dit un conlemporain , reçut le cardinal avec des honneurs empressés , le captiva par ses manières courtoises, insinuantes, caressantes, enfin sut si bien , parla séduction de son esprit et de sa parole , le prendre dans ses filets , qu'il ne put rien lui refuser (2).
Le motif apparent de cette conférence de Cambrai était de concilier quelques différends intervenus entre le roi de France et l'empereur ; le but réel et secret était la ruine des Vénitiens (3). Marguerite avait un
(1) Adfuît pro Maximilîano Margarita, ejos filia, ter olim nupta in Gallia, Hispania et Sabaudia, semel dimissa, bisque vidua, jam Belgii patrie sus procuratrix, Caroli, postea imperatoris, nepotis sui, educatrix, fœmina prudentissima et magnîs animi corporisquc dotibus prœstantissima. {AnnaUum Cou. Baronii anUinuatio),
(2) Georgius Ambaxius, Cameracum, magna procerum auliconimque ae prclatorum corona septus, advenit, ubt a Margarita festivo applausu accipitur. Quid plura ? tam belle, tam blande, tam suaviter, tam deniquc caute eu m irretit fœmineis ambagibus ut nihii illî abnoerit. {Ouberti Vellei m R. Gaguini Annales AjppendkB, Franc/urti, 1577).
(3) Dans un opuscule de Jean Lemaire, compose à Bourg-en- Bresse en 1509, dédié à Marguerite et intitulé : Prologue touchant les prophéties et les augures qui présageaient depuis longtemps la ruine des Vénitiens, on lit la déclamation suivante, empreinte de l'ironie la plus amère :
» O magnifique, profonde prudence de la Seigneurie illustrissime (Venise], à quelle nation n'estes vous aujourd'huy en fable et en dérision ! De combien est vostre vaniise abaissée et vos consaultz (conseils], tant pesez à la balance, confuz et entroublez ! Voire et qui vous doibt plus déplaire par la vivacité du sens d'une seule dame, laquelle a sceu accorder noz très illustres princes. Dieu quelle
90 MABMnam D^ADmoB.
double mlérttàlaoondiisîoiideGette affiadre; oatre Tavantage qui devait ea revenir à Maximilien^ son père , die espérait enlever au duc de Guddres (1), voisin dangereux et inoommode des états de sou neveu, Fappni du roi de France, que la guerre coatre Venise forcerait à porter en Italie toutes les fwoes dontflpouvait disposer. Son habîlelé triom;^ des résîstanceset de Thésitatîondul^tqui, le 10 décembre 1508, signa ce fameux traité de la ligue de Cambrai, dont les dispositions étaient presque toutes omtraires aux intérêts politiques de la France.
La joie que fit éprouver à Marguerite le succès de cette n^odation, éclate dans la lettre qu'eUe écrivit, le jour même de la signature, aux ambassadeurs du roi de Castille près le roi d'Angleterre :
« Très chiers et bien amez, nous avons à l'ayde de Dieu, accomply nostre cbai^, selon que par noz lettres générales vous escripvons plus à plein, le plus près du désir et intention de l'empereur Monseigneur
tofle TOUS iîit par cette main féminine filée et tissne en la cité impériale de Cambray. Si vous la savez jamais ourdir, vous serez bons ouvriers. O si vous eussiez sceu finer en voz trésors de une semblable vive perie pacifique, d'une telle Hargarite australe et orientale, et de progéniture auguste, vous estiez à toujours riches... EUê ha bien teeu eonUfumer UnUe la guerre de par deçà œrUre voue. »
(1) Charies d'Egmont. Ce fut seulement en 1528 qu*il fut contraint de se reconnaître vassal de Tempereur.
MABGUBRITE d'aUTRICHUE. 91
et père qu'avons pu, sans excéder le conteuu de nos instructions quant à la matière secrète ;
« Tellement qu'avons espoir d'estre la bienvenue devers l'empereur Monseigneur et père, devers lequel, passé demain, nous tirerons le plus tôt que sera possible, vous advisant qu'il n'a esté sans avoir bien souvent mal à la teste* et nous sotntnêSy M. le légat et moy , cuidié prendre au poil. Touttefois , à la parfin, nous nous sommes réconciliés et faits amis ensemble, le mieulx que a esté possible, dont vous avons bien voulu advertir, pareillement comment Messieurs les ambassadeurs d'Ân^tarre nous ont aydiez et assistez de leur povoir, et se sont assez déclarez pour nous , au moyen de quoy nous ne leur avons rien celé de nostre dicte afEadre, quelque secret qu'il fust, afin qu'ils en puissent avertir le roy leur maistre ; et dès que les dictz traitez seront passez et rédigez par escript, vous en envoyerons une co[rie afin de mieulx vous informer de toutes choses j et vous prions nous advertir pareillement de vostre besoigne le plus tost que vous pourrez, lequel espérons sera bon, veu que jamais un bien ne vient sans
l'autre : et à tant chiers et bien amez Escript
à Cambray, le 10 décembre 1S08. — Signé, Marguerite (1). »
(1) Lettres de Louis XII.
92 MARGUERITE d'aUTRICHB.
Les correspondances diplomatiques échangées à l'occasion de ce traité et à la suite des événements si divers auxquels il donna lieu, témoignent hautement de l'estime que les souverains de ce temps avaient déjà pour les talents et Thabileté de Marguerite et de Taffection toute particulière qu'ils lui portaient. Nous reproduisons quelques fragments de ces correspondances qui confirment cette observation.
Le 10 décembre 1510, les ambassadeurs de Maximilieu, André de Burgo et Mota , écrivent à Marguerite ; et, après lui avoir donné des nouvelles de l'Italie, des armées, du pape, de l'empereur, des Vénitiens, des Français, etc., ils ajoutent : « Nous lui avons aussy monstre et leue vostre lettre (à Louis XII) et le double des lettres que l'empereur vous a escriptes; de quoy il a redoublé la joye et le plaisir qu'il a eu des dites lettres, et nous a dit tant de choses à l'honneur et louange de vous, qu'il est impossible plus, et ne vous en saurions escripre la moitié : de vostre sagesse, constance et bon gouvernement, et que l'administration et gouvernement qu'avez des païs de par là, estoit non seulement bon et proffitable pour l'empereur vostre dit père, et pour M. vostre nepveur, mais aussi pour luy (Louis XII) et toute la chrestienté ; et vous mercya mil fois de vos dictes lettres, et ordonna qu'il vous en fust faicte
MARGUERITE d'aIJTRIGHB. 93
une bonne de sa part , laquelle vous envoyons avec cette ; nous ordonnant vous escripre le surplus, et nous dit en oultre plusieurs choses du temps de vostre enfance et quant seriez par ensemble , l'empereur, vous et luy, comme il entend que en toute façon soyez, il en deviseroit plus à plein avec vous, et plusieurs autres bonnes devises toutes joyeuses ; et nous semble, madame, que ferez bien luy escripre avec bonne et gracieuse lettre (1) »
Par lettre datée de Rome le 10 octobre 1511, Ferry Corrondelet, ambassadeur de Maximilien auprès du pape, fait part à Marguerite des sentiments d'estime, de bienveillance et d'attachement que Jules II a pour elle, et l'engage à faire tourner au profit de ses intérêts les dispositions favorables du pontife.
« Le dit pape, écrit l'ambassadeur, monstre
(1) Lettres de Louis XII.— Le 14 janvier suivant, André de Burgo écrit cntr'autres choses à Marguerite d'Autriche les étranges détails qui suivent, et qui prouvent que la plaisanterie, telle que se la permettaient les gens bien élevés, au xvi« siècle, était loin de se renfermer dans les limites de la délicatesse et de la réserve.
« Il (Louis XU) me dit que vous deviez trouver en l'assemblée qui doit se faire en Bourgogne, de l'empereur vostre père et luy ; et que là il vous reprocheroit et vous ramèneroit en avant tous les maquerellages que lui avez faits au temps passé et plusieurs autres choses, et qu'il estoit délibéré vous déshonorer devant l'empereur... Mais ce fait serez sa mignonne. Et en oyant telles gracieuses devises, je trouvay avoir dans mes mains vos dittes lettres dont je lui dis que vous vous plaigniez de lui... et... il me dit que tout ce que possible seroit se fist pour vous. »
aussy singulière affection à vous en parlant , quant y vient à propos, de vous plus honnorablement et à vostre louange que de princesse qui soit en chrestienté ; et encores nagu^*es m'a demandé comment faisiez en vostre guerre de Geldres, tellement que à ce qui me semble serait diose assez facile, si Tempe* reur et vous vouliez, de obtenir de luy une excommunication pour excommunier et interdire le duc de Geldres et toutes les personnes, villes et terres et tous aultres contre raison et équité luy adhérant et baillant ayde, cequeseroit, selon mon petit jugement, pour merveilleusement estonner et contraindre les
Geldrois à se rendre (1) »
Nous n'insisterons pas sur ces détails qu'il serait facile de multiplier ; le lecteur comprend sans doute que notre intention n'est pas de tracer Thistoire de la vie politique de Marguerite, de mentionner tous les événements auxqudis elle a pris part, de constater partout l'influence qu'elle a exercée sur les personnes et les choses de son siècle ; un pareil récit nous entraînerait au-delà des limites que nous avons dû nous imposer. Nous nous arrêtons seulement aux faits les plus importants qui portent le cachet de sa personnalité.
(1) Lettres do Louis XH.
VABGCEIUTE D^AXrnUGSE. 9S
En i 51 9, Maximilien meurt sans avoir pus'asseoir sur la chaire de Saint-Pierre , suivant le rêve de ses dernières années ; Tarchiduc Charles, son petit-fils, obtient la couronne impériale. L'instinct maternel de Louise de Savoie lui feit, dès ce moment^ près* sentir Tantagornsme de la France avec la maison d'Autriche, et les événemente funestes que va bientôt susciter en Europe la rivalité de deux souverains, jeunes , actifs et ambitieux. Voici en quels termes elle mentionne l'avénemait de Charles-Quint : « En juillet j dit-elle, Charles V^ de ce nom^ fiU de Philippe^ archiduc d^At$strickej fut^ après que Fetnpire eût esté vacant par l'espace de cinq mais^ éleu roy des Bcfnains en la ville de Francfort. Pleut à Dieu qu'il eusi plus longuement vacqué^ ou bien que pour jamais on féust laissé entre les mains de Jhésus-Christy auquel il appartient et non A d'autres (1). •
En effi3t, si François I" inaugure son règne par la victoire de Marignan et fait briller dans sa personne la bravoure et rhâroïame du moyen âge, il aura désormais à se mesurer contre un rival qui sera presque son égal sur le champ de bataille, et Téclipsera par son habileté diplomatique et sa science d'homme d'état.
(1) Joumo/ de LouUe de Savoy e.
96 MÂaGUERITE d'âutrighs.
Toutes les tentatives du roi de France, pour recouvrer le Milanais, aboutissent en 1525 à la défaite de Pavie , où François crut avoir tout perdu fors Vhonneur. La nouvelle de cet événement parvient à Marguerite d'Autriche, qui, dans le premier moment, laisse éclater toute sa joie ; elle veut la faire partager à tous les sujets de l'empereur ; elle ordonne des fêtes, des feux de joie, des processions, etc. Le 6 mars 15S4, elle écrit au comte d'Egmont, gouverneur et capitaine général de Flandre et d'Artois :
« Mon cousin, je vous advise que, par lettres de MM" les ducs de Bourbon (1) et de Milan (2), mes cousins, et de bouche par deux de leurs gentilshommes venus en poste , lesquels ont estez à la bataille de l'armée de l'empereur contre le roy de France en son camp (3), de sorte que combien il fut grandement fortifié, le roy y fut prins prisonnier, XIIII'' honunes de guerre tuez dedans le camp, et que le reste qui y fut print la fuite et a esté entièrement prins ou tué, et ne sçait on qu'il en est aulcun eschappé. Je vous requiers que, à la consolation des vassaulx et subjectz de vostre gouvernement, vous les advertissez et exhortez et leur ordonnez rendre
(1) Le connétable.
(2) François Sforce.
(3) De Pavie.
MARGUERITE d'aUTRICHE. 97
grâces et louanges à Dieu de la victcnre quMl nous envoyé^ par feux de joye, par processions, oraisons et aultres pieuses œuvres, et surtout faire prier pour le salut des âmes de ceulx qui sont trespassez. Et pour adviser que avons à faire de par deçà, vous requise ceste veue, venir vers moy à Malines, pour avec aultres en délibérer^ selon quoy j'entends nie régler; et a tant mon cousin, je prie nostre Seigneur vous donner sa grâce. — Escript à Bruxelles, le vi de mars xv*xxnn.
< VoHre couHne^ Marguerite (1). »
Prisonnier en Espagne , François !« ne brise ses fers qu'en signant le désastreux traité de Madrid (1526). Libre, il ne peut ou ne veut pas en (d^server les conditions, et répond aux réclamations de Charles* Quint, en l'envoyant défier en combat singulier par ispn héraut Guienne. La guerre allait donc recom* mencer plus terrible et plus acharnée que jamais entre ces deux rivaux épuisés tous deux par leurs victoires et leurs défaites. Il était pourtant néces* saire à l'un comme à l'autre de mettre fin aux hostilité. Le progrès de la réforme et le Turc qui campait sous les murs de Vienne appelaient en Allemagne l'activité de Chorles-Quint ; de son côté, François F" voulait retirer ses enfants qu'il avait donnés en otage
(1) Papier t d*ctat du cardifuiil àe Granvelle^ tonK* t^r.
98 MARGUERITE d'aCTRICHE.
à son vainqueur. Marguerite intervint au milieu d'une situation aussi compliquée et fit entendre aux deux monarques des conseils de paix ; elle se chargea même de la négocier de concert avec Louise de Savoie, sa belle-sœur. « Le roi François, dit Guichenon, consentit, sur les grandes instances que lui en fit la duchesse Marguerite, qu'elle envoyât en Espagne Rosmero, son mattre d'hôtel , et Guillaume Desbarres, son secrétaire ; l'empereur témoigna à ces deux envoyés qu'il trouvoit bon que ces deux princesses se mêlassent des négociations de la paix (1). » En conséquence, Charles-Quint expédia à Mai^erite, sa tante, une procuration donnée à Sarragosse, le 8 avril 1529, pour l'autoriser à négocier. Louise de Savoie fut, de son côté, investie d'un pouvoir analogue, et les conférences s'ouvrirent entre les deux princesses, à Cambrai, ville indépendante alors des deux couronnes. Marguerite et Louise, initiées Tune et l'autre à tous les secrets de la politique, et versées dans les affaires et les intérêts de leurs cours respectives, réussirent à donner la paix à l'Europe. Mais cette paix, honorable et avantageuse pour l'Espagne, représentée par Marguerite d'Autriche, fut à la fois ruineuse et humiliante pour la France ; car, en vertu de ce fatal traité, François P"" se vit con
(1) Biaioire ghiMogique de la maiêon de Stwoye.
MARGUERITE d' AUTRICHE. 90
traint à payer deux millions d'écus d'or pour la rançon des princes captifs, à abandonner tous ses alliés à la vengeance impériale, à rendre toutes les villes qu'il occupait en Italie, à renoncer à la souveraineté de la Flandre et de l'Artois, etc. , etc. Ce fut le dernier acte important de la vie politique de Marguerite. En mémoire de ce traité qui rendait la paix à l'Europe, on frappa une médaille à son eiOSgie; on voit sur une des faces trois fleurs de marguerites , sur l'autre, deux mains jointes surmontées d'un caducée, avec cette légende autour :
Paeis ego studiosa, quater bella horrida presii, La signature de ce traité de paix n'empêcha pas que les deux fils du roi de France, le Dauphin et le duc d'Orléans , ne restassent en Espagne en qualité d'otages, jusqu'à ce que leur rançon eût été payée. Les ennuis de l'exil , les contrariétés et les mauvais traitements qu'ils continuaient à subir avaient altéré la santé de ces jeunes princes. Le roi apprit par l'huissier Bodin, qu'il avait envoyé auprès d'eux pour s'informer de leur état et de leurs dispositions, plusieurs particularités qui l'alarmèrent au plus haut point. Il confia sa douleur et ses inquiétudes à Marguerite d'Autriche, la seule personne au monde qui eût un ascendant marqué sur la pensée et les actes de l'empereur. Le cœur de Marguerite fut ému ; elle
iOO MARGUEIUTE d'aITTUCHE.
adressa aussitôt à son neveu une lettre où la sévérité des remontrances n'est qu'imparfaitement dissimulée par la déférence de l'expression ; elle lui rappelle <c que Dieu lui a fait la grâce de lui donner des enfants, et qu'ainsi il peut mieux sentir ce que sont l'amour et la sollicitude d'un père. » Nous offrons au lecteur la copie textuelle et inédite de la correspondance relative à celte affaire , entre Marguerite et François P' (1) :
Lettre de François premier^ roy de France^ à M. de Pommeraye , son ambassadeur auprès de Marguerite d Autriche, duchesse douairière de Savoy e , gouvernante générale des Pays-Bas, du 6 octobre 4529.
Ponmieraye, vous verrez ce que j'escrips a Madame l'archiducesse, ma bonne tante, et a Mons*" de Hocstraten pareillement, sur les nouvelles que j'ay eues de mes enffans par le retour de l'huissier Bodin ; et pour ce que je désirerois bien y renvoyer, et que d'advantaige elle escripvit une si bonne lettre a l'empereur qu'il voulust permettre que les serviteurs de mesdits enffans leur fussent rendus et rebaillez pour les servir durant le peu de temps qu'ils ont a y de-
(1) Nous devons la communication de ces précieux documents à Textréme obligeance de M. le Conservateur de la Bibliothèque royale de La Haye qui , sur notre demande , a bien voulu nous en envoyer une copie extraite d'un manuscrit qui repose dans le dépôt confié à ses soins. Nous saisissons avec empressement cette occasion pour offrir à ce savant un témoignage public de notre reconnaissance.
MARGUERITE p' AUTRICHE. 101
meurer, et que d'advantaige il les fist si bien traicter, estant maintenant la payx et amytyé entre nous, telle que je luy tiens de mon cousté pour asseurée, qu'ils n'ayent occasion de s'y ennuyer tant, comme j'ay sceu qu'ils font ; je vous en ay bien voulu pareil* lement escripre et vous mander que sur cela ayez a suivre entièrement ce que mon cousin le grant maistre vous en escript, selon la créance que sur ce vous baille par les dittes lettres , et vous y conduire par façon que vous me puissiez renvoyer ce courrier ou aultre avec la dite depesche le plustost qu'il vous sera possible, leur donnant bien a entendre que la chose me touche de si près que je ne puis moings que de faire faire l'mstance que je vous escripz leur en fere, et que en ce faisant je le reputerois a aussy grant grâce et plesir qu'ils sauront faire pour moy; et sur ce, me remettant sur les dittes lettres de mon cousin le grant maistre, je vous dirai a dieu, Pommeraye, qui vous ait en sa saincte garde. Escript a Paris le sixième jour d'octobre mil v*xxix.
Signé, Franco ys.
Et au-dessous, Robertet, secrétaire.
SuscripUon : A Pommerate, mon pannetier ordinaire ET ambassadeur DEVERS MADAME l'aRCHIDU CESSE.
lOâ MARGUERITE d' AUTRICHE.
Lettre de François premier, roy de France , toute écrite de sa mainy à Marguerite d^Autriehe, duchesse douairière de Savoye, gouvernante générale des Pays-Bas (i).
Ayant eu , madame ma bonne tante , par votre moyen et intercession, Tayse et plaisir de savoir des novelles de mes enffans, par le retour de ceiluy quy, par votre commandement, y feust depesché a Cam* bray, j'ay bien voulu le vous fere entendre et d'advantaige vous pryer, madame ma bonne tante, vouloyr escripre a l'empereur qu'estant de ceste heure entre nous la payx, amytyé et allyence, telle que de mon cousté je la tiens asseurée, qu'yl veulle avoyr egart a fere remetre , au servyce de mes enffans , partye des servyteurs qu'yls avoyent en Espaygne, afyn que le temps qu'yls y auront a demeurer ne leur soy t sy long ne sy ennuyeux quy le pourront trouver estant seulz come y sonts ; et sachant que vous trouverez ceste requeste de père sy resonnable qu'elle ne doyt estre refusée, veu que je ne demande plus grant advantage pour eulx en la payx quy l'ont eu en la guerre, je ne vous en feray aultre plus grande instance ; mays remetray le tout a la seureté et fiance que j'ay prise de vous, et a ce que vous dyra de ma part Pommeraye, estant devers vous,
(1) Cette lettre ne porte point de date ; mais elle fut écrite, sans doute, le même jour que la précédente, à l'ambassadeur Pommeraye, c'est-à-dire le 6 octobre 1529.
MARGUERJTE D ÂUTRIGUB. 103
lequel je vous prie eu cela vouloyr croyre oonuBe vous ferez.
Vosire bon fyls et neveUy
Signé, Frânçoys.
SusciHption de la main du roi : Â madame l'ar-