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sauver nos âmes. » Odon les ayant priés de s'expliquer : « Vous « ne savez pas, ajoutèrent-ils, avec quelle dureté l'abbé Deruon a traite un religieux. Ses réprimandes sont suivies de coups de a fouet; il charge de chaînes et exténue de jeûnes ceux qu'il a fait « fustiger; encore ne peut-on espérer d'obtenir ses bonnes grâces a au prix de ces mauvais traitements. »
Odon se laissa ébranler, mais Adhégrin lui fit comprendre que c'était le démon qui parlait par la bouche de ces mauvais moines.
L'amitié de Bemon ne contribua pas peu à le fortifier contre ces attaques. Le saint abbé eut à peine vu Odon, qu'il l'apprécia. Mais les témoignages de son amitié et la science dont le nouveau religieux donnait chaque jour des preuves comme modérateur de l'école, excitèrent la jalousie de Widon , neveu de l'abbé , qui engagea secrètement quelques moines à faire des insultes à Odon ; mais celui-ci les désarma par sa modestie et son humilité. Ses vertus étaient si parfeites, que Bemon le fit ordonner prêtre par Turpion, évéque de Limoges, prélat distingué par sa piété et par sa science. Odon étant allé un jour trouver cet évéque par ordre de son abbé, eut avec lui un long entretien sur la dignité du sacerdoce et sur l'état déplorable oji se trouvait l'Église; il parla avec tant d'éloquence et de sagesse , que Turpion , touché de ses discours , le pria de les lui mettre par écrit. Odon y consentit, après en avoir reçu de son abbé l'autorisation, et rédigea son entretien en trois livres, sous le titre de Conférences.
Odon avait une si haute idée du sacerdoce , qu'il fut profondément affligé de son ordination. Lorsque le lendemain il vit à son cou l'étole sacerdotale, il eut honte de paraître avec le signe d'une dignité dont il se croyait indigne, et n'osa, pendant plusieurs jours, sortir du monastère.
Odon avait quarante-huit ans lorsqu'il fut élu abbé ^ Il se fixa à Gluni, le principal des trois monastères dont il avait reçu la direction, et son premier soin fut d'achever la construction desbâti* ments de l'abbaye et de l'église, commencés par Bernon.
Sous son gouvernement, Cluni se distingua bientôt de toutes les autres abbayes, devint l'école la plus célèbre de France, et fut comme le foyer d'où la réforme monastique s'étendit, non-seulement en France, mais en Espagne, en Italie et jusqu'à Rome.
Les principaux monastères où Odon mit la réforme sont : Fleuri ,
DIS l'égusr de francs. 39
nommé aussi Saint-Benoît-sur-Loire; Saint-Pierre-le-Vif, à Sensj Saint-Julien^àTours; Cbarlieu, au diocèse dcMâcon; Saint-Paul , à Rome; Saint-Augustin, à Pavie. Ces monastères furent les premières affiliations de Cluni.
Ce ne fut pas sans peine que Tabbé Odon put y rétablir Texacte observance de la règle de saint Benoit. Il trouva surtout une résistance opiniâtre à Fleuri.
Le comte Elisiard, qui possédait cette abbaye , la confia à l'abbé de Cluni pour la réformer. Celui-ci se mit en route avec quelques évéques. Les moines ayant appris le sujet de sa visite, se revêtirent de leurs armes et firent la garde à la porte de l'abbaye, le casque en tête et Tépée à la main. Après avoir tout disposé pour la défense, ils envoyèrent un ambassadeur à Odon pour lui présenter un acte de privilèges, en vertu duquel l'abbé d'un autre monastère ne pouvait l'être à Fleuri , et pour lui demander le sujet de son voyage. Odon répondit qu'il venait apporter la paix, qu'il ne ferait de mal à personne, et que son intention était seulement dç rétablir la régularité.
C^était ce que les moines craignaient le plus.
La réponse d'Odon répandit l'alarme parmi eux, et ils n'omirent rien pour intimider le saint abbé, tantôt en le menaçant de la colère do roi, tantôt en lui faisant dire par des émissaires que s'il osait mettre le pied dans leur monastère , il y serait , sans aucun doute, massacré.
Les évéques qui accompagnaient Odon eurent peur pour lui et pour eux, et lui conseillèrent de s'en retourner. Trois jours s'étaient passés en hésitations, lorsque le saint abbé, n'écoutant que son s&èle, monta sur un âne et marcha droit au monastère, malgré les évéques qui lui représentèrent en vain qu'il courait à une mort certaine et qu41 n'y avait pas de crimes dont ne fussent capables de mauvais moines. Le Seigneur, qui lui avait inspiré sa résolution, le prit sous sa sauve-garde, et changea tellement les cœurs des religieux de Fleuri, qu'en l'apercevant, ils jetèrent leurs armes et accoururent baiser ses pieds.
Odon , pour rétablir parmi eux une réforme solide, travailla à leur persuader de ne plus manger de chair et de remettre en commun les biens qu'ils avaient partagés entre eux. Il eut de la peine à obtenir ces deux choses; mais enfin , il en vint à bout par sa douceur et ses affectueuses recommandations. Le reste suivit de près ces deux points importants, et Fleuri édifia aqtant par sa régularité, qu'il
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avait scandalisé par ses désordres. Nous verrons cette abbaye jeter beaucoup d'éclat au commencement du xi' siècle.
Toute la vie d'Odon se passa en travaux de réforme monastique; il était avec raison regardé comme le chef et le guide de tous les monastères où la discipline régulière était en vigueur. Tous les écrivains ses contemporains, qui ont eu occasion de parler de lui, ne le font qu'avec de grands éloges. Flodoard le regarde comme le réparateur de la règle de saint Benoît; Aimoiu de Fleury loue sa sainteté incomparable; Odon, ditRaoul-Glaber, était un abbé d'une si profonde sagesse et d'une si haute piété, que les principaux monastères de France et dTtalie s'estiment heureux d'être sous sa conduite. Sigebert lui reconnaît un élégant génie, une rare éloquence, et un incontestable talent pour composer des ofBces en l'honneur des saints. Odon, ajoute Pierre de Poitiers^ moine de Gluni, n'est pas devenu moins célèbre par sa science que par la sainteté de sa vie et l'éclat de ses miracles. Au milieu d'une foule d'occupatit)ns inséparables de sa dignité, il n'a point négligé l'étude et il en a laissé le fruit à la postérité ^
On possède en effet plusieurs ouvrages de saint Odon. Outre l'abrégé des 3f orales de Saint Grégoire dont nous avons parlé, et le Traité du sacerdoce qu'il écrivit à la prière de Turpion de Limoges, on a de lui plusieurs hymnes et antiennes en l'honneur des saints. La composition littéraire en est &ible, mais elles sont très-pieuses. Comme Odon était habile musicien, on peut croire qu'il en avait luimême composé le chant. Il avait fait un traité de musique qui existe encore en manuscrit dans la bibliothèque du Vatican, et un grand ouvrage qui n'a pas encore été imprimé et qui est intitulé : des Oc* cupations. Il est divisé en quatre livres et écrit en vers. C'est à Odon que nous devons la Vie de saint Grégoire de Tours et de saint Gerauld d'Aurillac. La plupart de ses discours sont perdus , on n'en connaît que cinq qui lui appartiennent incontestablement. Plusieurs autres ouvrages du saint sont également perdus, et on lui en a attribué quelques-uns qui ne lui appartiennent pas \
< On peut folr en tête des œuvres de S. Odon plusieurs autres témoignages eu faveur de la sainteté et de la sdencc de ce saint abbé.
3 On trouve les œuvres de S. Odon dans la Bibliothèque des Pères , tome xvii (edit. Lugdun.), et dans la Bibliothèque de Cluni^ compilation faite par D. Marrler et Ducliesne. ^ V, aussi sur S. Odon et ses œuvres, l*Histoire littéraire de France par les Bénédictins, t. vi«
DB l'bGLISB de FRANCE. 41
La diversité et Timportance de ces ouvrages témoignent des connaissances variées et de l'activité du saint abbé de Ciuni. Sa science, ses travaux de réforme et son admirable sainteté contribuèrent également à lui donner une grande réputation dans toute l'Église. Le pape Léon YH conçut pour lui la plus hante estime et ne trouva personne qui fût plus capable que lui d'être le médiateur de la paix entre Hugues , roi d'Italie, et Albéric, duc de Toscane et patrice des Romains ; il le pria donc de se rendre en Italie.
Odon arriva à Rome, lorsque le roi Hugues en faitidt le siège. Il sut, par sa prudence et sa douceur, calmer les passions, concilier les intérêts des deux partis , et les amener à consentir à la paix.
Le pape, pour témoigner sa reconnaissance au saint abbé, le chargea de réformer, sur le modèle de Cluni , plusieurs monastères de Rome, entre autres celui de Saint-Paul. Deux ans après ', la guerre s'étant rallumée entre Hugues et Albéric, Odon retourna en Italie , et travailla à la paix avec le même succès que la première fois; aussi Flodoard lui donne-t-il le titre de padficateur de ritalie.
Pendant son séjour à Rome et dans ses divers voyages, Odon employait à l'étude le peu de temps que lui laissaient les affaires publiques et la réforme des monastères dont il était chargé. L'étude eut toujours pour lui tant d'attrait , qu'il trouvait moyen de s'y livrer malgré les occupations qui devaient absorber la plus grande partie de son temps. Quanta ses voyages, rien de plus édifiant que la manière dont il les faisait. Lorsqu'il avait planté sa tente en quelque endroit, suivant l'usage des voyageurs de cette époque, il y donnait l'hospitalité à tous les pauvres qui n'avaient pas d'asile. Les aveugles et les boiteux, disait-il souvent / seront les portiers du ciel. Lorsque quelqu'un de sa suite rebutait un pauvre, il appelait ce pauvre et lui disait : <x Lorsque celui qui vous a rebuté viendra % la a porte du ciel , rendez-lui la pareille et empêchez-le d'entrer. » S'il trouvait sur son chemin un vieillard , il descendait de cheval et le faisait monter.
C'est ainsi que, de tout temps, les saints ont compris et pratiqué l'Évangile. Il est beau de voir ces sublimes exemples de respect pour la portion déshéritée de l'humanité , à cette époque où
< C'est-i-dire en 038. Le premier voyage eut lieu en 030 ; S. Odon fil un troisième voyage en Italie l'an 962. Quelques auteurs comptent ce dernier pour le qualritine et en mettent un autre entre 038 et 042.
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l'orgueil des seigneurs faisait tant de malheureux el d'esclaves.
Odon fut rappelé de nouveau en Italie par le pape Etienne VIU qui succéda à Léon VII en 939. Le feu de la guerre civile s y était rallumé. L'abbé de Cluni travaillait à concilier les intérêts des prin* ces rivaux , lorsqu'il fut atteint d'une fièvre aiguë. Cette maladie était mortelle. Il le comprit, et demanda seulement à Dieu de lui rendre assez de force pour retourner à Tours; tout son désir était de revoir le tombeau de saint Martin et de rendre le dernier soupir dans le lieu même oii il avait commencé sa vie spirituelle.
Dieu lui accorda cette consolation. Odon arriva à Tours vers la fête de saint Martin, et choisit sa demeure à l'abbaye de Saint-Julien où il avait rétabli depuis peu de temps l'exacte observance de la règle de saint Benoît. Après la fête de saint Martin, le quatrième jour de l'octave, la fiève revint avec plus de violence qu'auparavant, et il fit appeler les moines autour de sa couche , pour leur donner ses dernières instructions. Parmi eux , était le moine Jean qui a écrit la Vie du saint abbé. Après leur avoir fait ses derniers adieux , Odon reçut le viatique et mourut en invoquant J.-G. et saint Martin, le 18 novembre de l'année 942 ^ Théotolon, archevêque de Tours, son ami, l'inhuma dans le caveau de l'église de Saint-Julien, au côté droit de l'autel.
Odon eut pour successeur à Cluni le vénérable Aymar, un de ses disciples qu'il avait fait son coadjuteur avant son dernier voyage de Rome.
Aymar, par son gouvernement ferme et doux en même temps, sut maintenir la régularité dans sa nombreuse abbaye, et se faire aimer comme un père; mais ayant perdu l'usage des yeux, et sentant que les infirmités de la vieillesse ne lui permettaient plus d'exercer la surveillance nécessaire au maintien de l'ordre, il résolut de se donner un coadjuteur. Il réunit donc un jour les religieux , leur dit qu'il n'était plus en état de les gouverner, et les pria de choisir parmi eux celu 1 qu'ils jugeraient le plus capable de conserver l'exacte discipline dans le monastère. Tous hésitaient et ne savaient sur qui arrêter leur choix. Alors Aymar leur désigna Mayeul, et tous s'écrièrent aussitôt qu'ils le choisissaient pour abbé ^.
< Flod.,Chron. ad ann. 042.^ Jean ne donne point, dans sa Vie de S. Odon, Tannée de sa mort. Nalgod, autre historien du saint, la met en 945 ; mais son autorité ne vaut pas celle de Flodoard, chroniqueur exact et contemporain de S. Odon.
2 Vit. S. Majol., apud BoUand., 11 maii, et io Bibliotb. aunlac — La Vte i|e
DB l'iEglise dk frarcb. 43
Maycul refusa formellement , et, pour le décider, Aymar fut obligé de prier les évoques et les seigneurs du voisinage de se rendre à Cluni. En leur présence, il dressa un acte dans lequel il disait que son grand âge et ses inlirmitcs ne lui permettant plus de s'acquitter des devoirs de sa charge, il établissait Mayeul abbé de Cluni et des monastères qui en dépendaient , pour y maintenir Tordre suivant la règle de saint Benoît. Cet acte fut signé par Aymar, par Maimbold, évéque de Mâcon, par deux autres évéques, deux abbés et cent trente<deux moines. Après quoi on entonna une antienne, et Ton conduisit Mayeul à Téglise où il reçut la bénédiction abbatiale (948).
Mayeul * naquit à Avignon vers Tan 906. Foucher, son père , était si riche, qu'il donna au monastère de Cluni vingt terres avec les églises qui en dépendaient , situées dans les diocèses de Riez, d'Apt, d*Aix et de Sisteron. Mayeul était encore jeune quand il perdit son père et sa mère. Ses terres ayant été ravagées par les Sarrasins et les Hongres, il fut obligé de quitter son pays et de se retirer à Mâcon où il fut recueilli par un de ses parents. L'évéque de cette ville, nommé Bernon, connut bientôt les heureuses qualités qu'il avait reçues de la Providence, et le fit chanoine afin de l'attacher à son Église ^.
Mayeul se distingua parmi les clercs , par son amour pour la chasteté et son ardeur pour l'étude. Ayant appris qu'à Lyon un docteur fameux, Antoine, abbé de l'Ile-Barbe, enseignait la philosophie avec beaucoup de succès, il alla suivre ses leçons, et fit de rapides progrès dans cette science. De retour à Mâcon, il fut promu au diaconat, puis élevé à la dignité d'archidiacre. Dans cette charge, il donna surtout des preuves de sa charité envers les pauvres, et se dévoua à l'instruction des clercs qui venaient le trouver de divers lieux, et lui demander ses leçons. Sa réputation se répandit au loin ; Farchevêché de Besançon étant devenu vacant, le roi, le clergé et le peuple s'accordèrent pour le
s. Mayeul a été écrite par Syrns et par Al(Iebau1d,ses contemporains, et par Nalgod. S. Odilon , son successeur, composa son éloge«
< Vit. S. Majol., apud Bolland. 11 mali. — F. et. Blbliotb. Clun., et Mabillon. Act. SS. Bened.— L'opinion la plus commune est que Mayeul naquit à Avignon ; ce* pendant quelques auteurs le font naître à Valensola, petite ville du diocèse de Ries.
3 On entendait encore alors par cbanoines, des clercs vivant en communauté et suivant ia règle canonique*
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lui offrir ; mais l'humble archidiacre le refusa constamment et conçut même dès-lors le projet de quitter le monde. Comme le monastère de Cluni était peu éloigné de Mâcon , Mayeul y disait de fréquentes visites. Il aimait à s'entretenir de choses spirituelles avec les religieux , et ceux-ci , qui avaient ainsi occasion de connaître son mérite, souhaitaient ardemment Tavoir pour fi*ère. Leurs désirs furent enfin accomplis.
Vers Tan 942 , Mayeul fit sa profession monastique à Cluni, et Tabbé Aymar le nomma bibliothécaire et apocrisiaire de Tabbaye. La première charge lui donnait l'intendance des études. Il s'appliqua particulièrement à donner une nouvelle impulsion aux éludes religieuses et à détourner les moines de la lecture des poètes profanes. Lorsqu'on lui demandait dès livres frivoles, il répondait: <r Les odes divines des prophètes vous suffiront bien pour vous a initier à la poésie ; vous n'avez pas besoin des vers de Virgile qui a vous souilleraient l'imagination. » Comme apocrisiaire , Mayeul était chargé de la garde du trésor de l'Église et des négociations importantes de la communauté. En cette qualité il fit un voyage à Rome.
Mayeul était depuis six ans moine à Cluni (948), lorsqu'il fut élu abbé coadjuteur de saint Aymar ^ Il fut digne de ses prédécesseurs et se montra aussi zélé pour maintenir la discipline que pour développer parmi ses moines le goût de l'étude. Il leur donnait l'exemple, et même pendant ses voyages il étudiait.
La lecture des livres saints faisait ses délices; il ne méprisait pas toutefois les philosophes et les auteurs profanes qui pouvaient offrir quelque utilité. Personne ne connaissait mieux que lui , non-seulement les règles monastiques, mais le droit canonique et le droit civil. Il parlait avec élégance et facilité; son éloquence captivait surtout lorsqu'il avait à discourir sur des points de morale. Son amour pour la pureté le faisait veiller avec un soin extrême sur celle de ses disciples, et les moindres fautes étaient reprises par lui avec vigueur. Plusieurs hommes riches et puissants, touchés des exhortations du saint abbé , abandonnèrent le monde et vinrent augmenter sa communauté ; mais quoiqu'elle fut nombreuse et que les moines fussent de nations et de mœurs différentes, la paix et l'union n'y étaient jamais altérées.
* Aymar vécut Jusqu'en 065 et conserva le Uire d'abbé Jusqu*& sa mort, comme on le voit en plusieiin chartes»