L EGLISE DB FRANCK
Mayeal augmenta considérablement les biens temporels de Cluni, et affilia à sa congrégation plusieurs monastères qu'il fut chargé de réformer.
L'empereur Othon I*', surnommé le Grand, gémissait depuis longtemps sur l'état déplorable où étaient réduits la plupart des monastères de son royaume. Ayant entendu parler de Mayeul , il le fit venir à sa cour , et conçut pour lui tant d'estime et d'affection , qu'il lui donna la surveillance de tous les monastères qui dépendaient de lui en Germanie et en Italie. L'impératrice Adéléïde partageait la vénération de son époux pour le saint abbé; tous les seigneurs de la cour le chérissaient , et tous ceux qui avaient quelque grâce à obtenir de l'empereur avaient recours à sa médiation.
En 966 y Mayeul fit un voyage en Italie pour réformer l'abbaye de Saint- Apollinaire, et pour prendre soin de celle de Saint-Sauveur que l'impératrice faisait bâtir près de Pavie. Il en fit un second en 973, et fut pris en revenant, au passage des Alpes, par les Sarrasins, avec une grande troupe de gens qui l'accompagnaient.
Les Sarrasins chargèrent de chaînes tous leurs prisonniers. En conduisant Mayeul à leur fort de Fressinet, plusieurs lui témoignaient beaucoup de respect, mais d'autres se moquaient de lui et parlaient avec mépris de la religion chrétienne. L'abbé deCIuni n'eut pas de peine à leur démontrer l'excellence de la religion de J.-C. et la fausseté de la leur, ce qui les irrita tellement qu'ils lui mirent les fers aux pieds et l'enfermèrent dans une affreuse prison. Mayeul , dans son triste réduit, n'aspirait qu'au moment où il se verrait couronner du martyre, lorsque Dieu, dans un songe, lui donna l'espérance d'être délivré. Les Sarrasins lui avaient laissé par mégarde un petit traité de l'Assomption de la Sainte- Vierge attribué à saint Jérôme. Ce fut une grande consolation pour le pauvre prisonnier. Il eut la pensée de compter combien il restait de jours jusqu'à l'Assomption , et ayant trouvé qu'il y en avait encore vingt-quatre, il ne désespéra pas de pouvoir célébrer cette fête avec les chrétiens, et pria la Sainte-Vierge de lui obtenir cette grâce.
Les Sarrasins , quelques jours après , le vinrent trouver et lui demandèrent s'il était assez riche pour se racheter , lui et les siens. « Je a ne possède rien en ce monde, répondit Mayeul, mais j'ai sous moi cr des gens qui ont de grandes terres et beaucoup d'argent. » Ils l'engagèrent alors à envoyer un des siens chercher la rançon , et Ja fixèrent à mille livres pesant d'argent. Mayeul envoya un de ses
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moines avec un billet écrit de sa main , et qui ne contenait que ces mots: a A mes seigneurs et frères de Cluni , firère Mayeul , malheua reux prisonnier :
« Les torrents de Bélial m'ont environné, et j'ai été enveloppé « dans les filets de la mort. Envoyez , s'il vous platt, la rançon pour « moi et pour ceux qui sont avec moi. »
Cette lettre causa une profonde affliction à Cluni et dans tout le pays d'alentour. On vendit tout ce qui servait à l'ornement du monastère. De pieux fidèles offrirent des dons volontaires , et on amassa promptement la somme exigée par les barbares. Le porteur fit tant de diligence, que le vénérable abbé put être délivré pour le jour de l'Assomption , comme il le désirait. La nouvelle de sa captivité avait alarmé tout le monde; on s'empressa partout sur son passage de lui témoigner la joie que l'on ressentait de sa délivrance. Les moines de Cluni allèrent au-devant de lui avec des parfums et des cierges.
Mayeul, en revenant d'Italie, avait prédit la mort d'Othon le Grand, qui mourut en effet la même année. Othon II, son fils, eut pour le saint abbé de Cluni autant de vénération que son père. A peine fut -il assis sur le trône, qu'il songea à remédier aux scandales que l'ambition , la violence et l'immoralité des usurpateurs du saint-siége donnaient depuis trop longtemps au monde chrétien. Dans ce but, il prit, de concert avec sainte Adéléïde, sa mère, la résolution d'élever Mayeul à la papauté , et le manda à sa cour. L'humble abbé refusa cette dignité: a Je veux rester pauvre, ditail, et jamais je n'abandonnerai mon petit troupeau. » Comme l'empereur et sa mère redoublaient leurs instances, il demanda du temps pour y penser et se mit en prières. Sa première résolution ne fit que se fortifier, et il répondit aux évéques et aux seigneurs qui voulaient lui persuader de se rendre au désir de l'empereur: « Je sais que je n'ai pas les qualités nécessaires pour une si haute di- V gnité. D'ailleurs, les Romains et moi nous sommes aussi éloignés « de mœurs que de pays. 9
Il demeura ainsi ferme dans son refus. C'est une preuve qu'il eût été digne de gouverner l'Eglise. Othon II et Adéléïde, samère^ donnèrent à Mayeul une autre preuve de leur respect.
Les délations de quelques flatteurs ayant mis entre eux de la mésintelligence , la pieuse Adéléïde fut obligée de se retirer en Bourgogne, auprès de Conrad, son frère. Mayeul l'ayant appris, alla trouver Othon et lui représenta les châtiments qu'il avait à craindre,
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en traitant ainsi celle que Dieu lai ordonnait d'honorer. L'empereur fat touché et pria Mayeul de le réconcilier avec sa mère. Adéléïde était trop chrétienne pour ne pas pardonner à son fils, et leur réconciliation fut aussi constante qu'elle avait été sincère.
Le succès des réformes de Mayeul en Germanie et en Italie porta plusieurs évéques et seigneurs de France à mettre sous son autorité les monastères qu'ils possédaient. L'initiative ne venait pas des moines, qui généralement aimaient leurs désordres et s'opposaient, autant qu'il était en eux, à la réforme. Ceux de Saint-Maur-des- Fossés, près Paris, opposèrent une résistance opiniâtre.
L'esprit de saint Maur, patriarche des Bénédictins de France, n'avait point passé dans ce monastère avec ses reliques. Les moines qui se glorifiaient de posséder ce trésor, en avalent perdu un plus précieux , l'amour et l'esprit de leur état, et ils étaient tombés dans un relâchement scandaleux , sous le gouvernement de l'abbé Magenard ^ C'était un homme de qualité qui aimait le luxe et l'éclat, et n'avait du moine que l'habit; encore le quittait-il souvent pour se revêtir de fourrures précieuses. Il aimait passionnément la chasse où il était plus assidu qu'à l'office , et il nourrissait sur les fonds du monastère, des meutes de chiens et des oiseaux. Les moines marchèrent sur les traces de l'abbé , et bientôt parmi eux on ne vit plus vestige de la discipline régulière. Dieu, cependant, conserva dans cette communauté un saint religieux, nommé Âdic, comme un lis parmi les épines, comme une étincelle pour y rallumer le feu de la ferveur. Adic, voyant le désordre croître de jour en jour, eut recours àBurcard ', comte de Paris et de Gorbeil, et le pria d'y apporter remède.
Burcard était un seigneur de haute piété. Affligé du triste tableau que lui fit Adic des désordres des moines de Saint-Maur-des- Fossés, il pria le roi de lui donner en fief ce monastère, jusqu'à ce qu'il y eût mis la règle en vigueur. Le roi était alors Hugues-Capet qui avait été élu par les principaux seigneurs en 987, après la mort de Hludwig-le-Fainéant. Burcard ayant obtenu de Hugues l'abbaye qu'il sollicitait, se rendit à Cluni , se jeta aux pieds de saint Mayeul, et lui dit qu'il n'avait entrepris ce voyage que pour soumettre à son
* vu. Burcard. comiu, apud Ducliéne , U iv, p. 116.
^ Ou Bouchard. Le roi lui flt épouser la veuve d*Aiinon , comte de Corbell , et père, dit-on , des quatre fils Aymoii , si célèbres dans les vieux romans declievaierlc. La famille de Motiimorcncy compte ce Burcard ou Bouchard parmi ses alcux«
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obéissance le monastère de Saint-Manr-des-Fossés. Mayeul , qui était du royaume de Bourgogne y lui répondit : a Vous avez dans votre D royaume tant de monastères! que n'y cherchez-vous le secours D que vous désirez , plutôt que de venir chercher si loin des incon- » nus? 9 Cependant il se laissa fléchir aux instantes prières du comte , et partit à sa suite avec quelques-uns de ses religieux les plus parfaits.
Quand ils furent arrivés sur la Marne , près de Saint-Maur, le comte envoya ordre à Tabbé et aux moines de venir à sa rencontre au-delà de cette rivière. Ils y allèrent sans se douter de rien ; mais à leur arrivée, Burcard leur déclara que ceuxd'entre eux qui voudraient vivre sous la conduite et suivant la réforme de Mayeul, pouvaient s'en retourner au monastère , mais que les autres pouvaient se re* tirer où il leur plairait. Presque tous aimèrent mieux s'en aller, n'emportant que les habits qui les couvraient, que de vivre avec régularité. Magenard fut mieux traité, parce qu'il était noble, et on lui donna l'abbaye de Glanfeuille ou Saint-Maur-sur-Loire qui dépendait de Saint-Maur-des-Fossés.
Mayeul laissa dans ce dernier monastère les religieux qu'il y avait amenés avec lui, et leur donna pour prieur un moine, nommé Teuton , qui dans la suite en fut abbé. Le roi fut si édifié de la ferveur des moines de Saint-Maur-des-Fossés , qu'il leur donna plusieurs terres. Le comte Burcard fit de même et voulut y terminer sa vie sous l'habit monastique.
Eudes ou Odon, comte de Chartres, de Tours et de Blois, entreprit, vers le môme temps, de rétablir la règle monastique à Marmoutier. Les religieux de cette abbaye, après avoir longtemps suivi la règle de saint Martin leur père, y avaient renoncé pour suivre la règle des chanoines qui était plus douce. Eudes obtint de saint Mayeul treize moines qu'il mit à Marmoutier où l'on suivit désormais la règle de saint Benoit, suivant la réforme de Cluni. Villebert fut mis à la tête de la nouvelle communauté , avec le titre de prieur; mais on pensa que ce serait manquer à saint Martin que de ne pas donner un abbé particulier à son monastère t et Villebert en prit le titre. Mayeul le trouva d'abord mauvais , mais Villebert lui représenta que le pape et le roi l'avaient ainsi voulu pour honorer saint Martin.
Le monastère de Marmoutier n'en fut pas moins sous la surveillance de l'abbé de Cluni qui était à la tête de toute la congrégation, et auquel on donnait le titre de premier abbé (proto-abbas).
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Eudes vonlat, comme Barchard, mourir bous l'habit monastique ; il se 6t moine à Marmoutier, se croyant ainsi plus sûr de trouver grâce auprès du souverain juge.
Henri *j duc de Bourgogne, frère de Hugues Capet , affilia aussi à la congrégation de Cloni Tabbaye de Saifit-Germain d'Auxerre ; Brunon , évéque de Langrcs, s'adressa de même à Mayeul pour réformer celle de Saint-Bénigne à Dijon. Le saint abbé y envoya douze de ses moines auxquels il donna pour supérieur un religieux nommé Guillaume, qu'il avait amené dîtalie.
Guillaume ^ fut élevé dans le monastère de Saint-Janvier à Locedia, près Verceil. Ce qu'il avait entendu dire de la régularité de Cluni lui avait déjà inspiré le désir d'aller y mener une vie plus parfaite , lorsque saint Mayeul s'arrêta à Locedia , dans un de ses voyages en Italie. Guillaume lui fit connaître secrètement ses désirs, et Mayeul, qui découvrit en lui d'excellentes dispositions, lui promit de l'emmener à son retour de Rome.
Guillaume fit de rapides progrès dans la piété et montra une rare capacité pour le gouvernement. C'est pourquoi saint Mayeul renvoya tour à tour réformer les monastères de Saint-Saturnin-sur-le- Rhône, de Saint-Bénigne à Dijon et de Bèze. Henri de Bourgogne lai donna de plus à réformer celui de Verzi. Guillaume se montra partout le digne collaborateur de Mayeul, et sa réputation pénétra jusqu'en Normandie.
Richard I*% qui en était duc , avait fait rétablir l'église et le monastère de Fescamp et y avait mis des chanoines à la place des religieuses pour lesquelles ce monastère avait été bâti primitivement. Les chanoines y menèrent une vie très-peu régulière, et Richard prit la résolution de les remplacer par des moines ; il mourut avant d'avoir pu exécuter son projet. Son fils Richard II hérita de sa pen^ .sée, et manda l'abbé Guillaume à sa cour. Le saint abbé accepta Fescamp, et y mit une colonie religieuse qui donna autant d'édification que les chanoines avaient donné de scandale. Le duc Richard venait souvent dans la nouvelle communauté, servait lui-même les religieux à table et prenait la dernière place au milieu d'eux.
Outre Fescamp, Richard mit encore sous la discipline de Guillaume les monastères de Jumièges, de Saint-Onen, du Mont-Saint- Michel et quelques autres. Le saint abbé établissait partout, non-
^ r. Biblioth. Clun., p. 314.
s Rod. Glab., Vit. S. OiilU. ; apud Mabill., ad. SS. Bc'ned.