‹ Histoire de l'église de France: composée sur les documents originaux et authentiques (volume 2)Chapitre 14 sur 50 · M HI8T0IRI · texte numérisé non relu

M HI8T0IRI

Oerbert ea fit la phis brillante que Ton eti vue depaii long^-tfpnpa en France, et y forma nn grand nombre de diaciplet distingués que BOUS aurons bientôt occasion de faire connaître.

L'enseignement de Gerbert était vaste et profond. Il initiait * d'abord ses disciples à tous les secrets de la dialectique et les faisait passer ensuite à Tétude des règles de la poésie qu'il leur donnait à admirer dans les œuvres de Virgile , de Stace ^ de Térence , de Juvénal, de Perse , d'Horace etdeLucain. Puis venaient la rhétorique , la philosophie et enfin les mathématiques, è l'enseignement desquelles il donnait beaucoup de soin. Il réforma particulièrement larith*^ métique, qui est la base des sciences mathématiques, contribua à fiiire renaître la connaissance de la musique, qui était alors à peu près Inconnue en France, et perfectionna la méthode musicale en distinguant clairement sur une seule gamme les tons et demi-tons « les bémols et les diètes. Il ne se contentait pas d'initier ses élèves aux règles de Tharmonie et aux éléments des mathématiques, mais se donnait encore une peine infinie pour les instruire de l'astrononie; dans ce but il composa des machines propres à leur &ire comprendre la forme de la terre el les mouvements des astres.

Il ne donnait pas moins de soin à l'enseignement de la géométrie ; le traité qu'il en a composé se distingue principalement par la clarté et l'exactitude des démonstrations K

L'enseignement de Geibert lui acquit une réputation immense, DOB-seulement en France, mais en Germanie el au-ddà des Alpes. De tous cAtés on accourait à ses leçons; l'archevêque de Reims, Adalberon , qui avait pour lui l'amitié la plus touchante; Notger, de Liège ; Ecbert , de Trêves; Eccard , abbé de SainVJulien de Tours; Adson , abbé de Montier-en-Der; Constantin , écolâtre de Fleuri, et beaucoup d'autres savants, s'honoraient d'être en relations avec lui.

La vie de Gerbert s'écoula ainsi, dans la rude tâche du haut enseignement , jusqu'à Tannée 980, Nous le trouvons à cette époque en ItaUe ; sa vie dès-lors se déroule plus brillante, mais aussi plus agitée, n avait accompagné en Italie l'archevêque Adalberon *.Cefutdansce voyage qu'il rencontra à Ravenne le célèbre écolâtre de Magdebourg, Otrik, avec lequel il eut une discussion scientifique fort curieuse.

^ Rlch.,Hlst Franc.

s Parmi les élèv<» de Gerbert à Reims, oa remarque Robert, fils de Hugaes Capet, alors duc et peu après roi de France.

s RIch., HIsL Franc

DK l'eglisk db FRANCB. 5S

Otrik ayant entendu parier de la taste science de Técolàtre de Heims, avait envoyé un de ses disciples suivre ses leçons, et l'avait chargé de lui rapporter quelques-unes de ses opérations arithméti^ ques et de ses démonstrations philosophiques , afin de voir s'il était vraiment digne de sa réputation.

Otrik crut trouver un vice essentiel dans la division de la philosophie donnée par Gerbert, et fit part de sa découverte à l'empereur Othon U, qui lui avait confié l'éducation de son fils.

L'année suivante (980), l'empereur fit le voyage d'Italie et emmena Olrik avec lui. Ayant rencontré à Pavie Adalberon , Gerbert et Adson, abbé de Montier-en-Der, il les pria de l'accompagner jusqu'à Ravenne , et fut enchanté de l'occasion qui s'ofirait ainsi d'ellemême de mettre aux prises Gerbert et Otrik.

Tous les savants des environs, convoqués par l'empereur, accoururent à Ravenne pour être témoins de la lutte. Othon prit séance au milieu d'eux , et posa lui-même la question sur laquelle les deux champions devaient argumenter.

La discussion fut vive et animée. De la division de la philosophie, on passa aux plus hautes questions de métaphysique , et le jour était terminé que les deux combattants étaient encore aux prises.

Otrik ne fut pas heureux. Gerbert revint en France avec une réputation plus brillante encore qu'auparavant. L'empereur Othon conçut la plus haute opinion de sa science, et, en témoignage de son admiration, lui donna l'abbaye de Bobio.

Les circonstances n'étaient pas favorables lorsque Gerbert prit possession de son abbaye. Son prédécesseur Pétroald en avait aliéné les biens , et les hommes puissants qui les possédaient cherchèrent à obtenir du nouvel abbé la confirmation de ce qui avait été fait en leur faveur. Mais Gerbert voulut soutenir les droits de son monastère , ce qui lui fit autant d'ennemis de ceux qui possédaient les biens dont il revendiquait la propriété.

Après avoir tenté de le rendre odieux à l'empereur et à l'impéra* trice-mère Adéléïde , ces hommes en vinrent jusqu'à foire des préparatifs de guerre afin d'obtenir parla force ce qu'ils ne pouvaient obtenir autrement. Tout moyen , du reste, leur paraissait bon contre un étranger qu'ils haïssaient et auquel ils ne pouvaient pardonner d'avoir élé préféré aux Italiens pour le fief important de Bobio. Ils lui faisaient même un crime de son dévouement à Othon, qui^ en sa qualité de Saxon , n'était pour eux qu'un Barbare.

Cet empereur mourut en 983. Privé de son protecteur , Gerbert

5(3 UlôïOlliK

(ourua les yeux vers le siège apostolique; mais il était occupé par Jean XIV, avec lequel il s'était brouillé lorsque ce pape n'était encore qu'évéque de Pavie. a Je suis entouré d'ennemis, lui écrivit-il, « et je ne possède plus rien que mon liâton pastoral et la béuédic- « tion apostolique. » Il n'obtint même pas de Jeau XIV cette bétté~ diclion , et se décida alors à quitter l'Italie.

a J'ai bien des armes et des vassaux , écrivit-il alors à celui qui «c lui avait tenu lieu de père, à Gérald d'Aurillac ; mais quel espoir a puis-je conserver, n'ayant plus le soutien de lempereur et sait chant à quoi m'en tenir sur la fidélité, les dispositions et les i( mœui*s de certains Italiens. Je cède aux circonstances et je vais « reprendre mes éludes que j'avais interrompues pour quelque « temps, mais auxquelles je n'avais point renoncé. »

Il retourua à Reims, auprès de son ami Adalberon ; mais, dans sa pensée , son séjour en France ne devait être qu'une halte momentanée, e(, ne désespérant pas de revoir bientôt son abbaye, il y avait laissé une partie de ses livres, ses meubles et une orgue qu'il destinait à ses amis, les moines d'Aurillac.

Après son départ de Bobio , deux factions adverses y mirent le trouble et la confusion. Quelques moines se déclarèrent contre lui et nommèrent successivement plusieurs abbés. Gerbert leur reprocha vivemeut d'avoir méprisé son autorité, consola ceux qui lui étaient restés fidèles , et fut toujours reconnu pour abbé par les moines les plus vertueux.

Il songeait à faire le voyage de Rome afin de poursuivre, auprès du pape Jean XV, sa réintégration dans ses fonctions et dans la possession des biens de son monastère, lorsque Boniface , surnommé Francon , qui déjà s'était emparé du siège apostolique par le meurtre et la violence, l'usurpa de nouveau. Boniface avait été obligé de se réfugier à Constantinople aprèi; avoir été chassé une première fois de Rome; mais lorsqu'il eut appris la mort de l'empereur , il reprit le chemin de l'Italie, fit étrangler le pape Jean XV et se rendit possesseur du saint-siége.

Gerbert ne pouvait espérer obtenir justice d'un tel pape. Après avoir hésité quelque temps s'il retournerait en Espagne oii le rappelait l'abbé deCusan, Warin; s'il irait à la cour impériale, ou s'il resterait à Reims, il se tixa définitivement dans cette dernière ville et reprit la direction de l'école épiscopale *.

CGerb.,Episc.pasii.

DE L KGLISB DE FRAKCE. 57

Son dévouement à la fiunille des Olhon le jeta alors dans des intrigues politiques.

Henri de Bavière, onde du jeune Othon HI, désirant placer sur sa tête la couronne impériale , chercha à gagner à sa cause le roi de France, Lothaire. Celui-ci se rendit sur les bords du Rhin; mais, an lieu de faire la guerre en faveur d'un autre, il crut plus avantageux de la faire pour lui-même, entreprit de s'emparer de la Lorraine et d'en dépouiller Charles qui s'était fiiit vassal des empereurs d'Allemagne. Lothaire mourut au milieu de cette guerre.

On voit , par la correspondance de Gerbert , qu'il travailla avec une étonnante activité à apaiser une guerre qui eût pu être si préjudi* cîable au jeune Othon et favoriser les prétentions de Henri. La paix ayant été conclue en 985 , Gerbert espérait continuer paisiblement ses études, lorsqu'il fut obligé de prendre part au triste débat que suscita Charles de Lorraine, en accusant la reine Emma, veuve du roi Lothaire^ d'adultère avec Adalberon-Ascelin , évéque de T^on. Le fils d'Emma, le roi Louis-le-Fainéant, se déclara contre elle; Adalberon fut outragé et chassé. A la tête de ses adversaires était Arnulph, fils naturel du roi Lothaire et clerc de l'église de Laon.

Adalberon -A scelin, qui protestait de son innocence, s'adressa à tous ses confrères dans l'épiscopat et leur écrivit * :

« Quoique j'aie été forcé de quitter mon siège devant l'autorité du roi et la faction de certaines gens, je ne suis cependant pas privé a de l'épiscopat. Ma conscience ne me reproche rien, et des accusa- « lions calomnieuses ne peuvent être un motif de condamnation, a Que j'aie la consolation de vous voir compatir à ma douleur et a que mon troupeau sente l'absence de son pasteur. Je vous en « prie donc, je vous en conjure, que personne de vous ne donne « le saint-chrême, ne célèbre la messe et ne donne la bénédiction a épiscopale dans toute l'étendue de mon diocèse, d

Cependant le roi et la faction dirigée par Charles de Lorraine cherchaient à faire déposer l'évêque de Laon '. L'archevêque de Reims, Adalberon d'Ardenne , refusa énergiquement de se fiiire l'instrument de leur haine. Soutenu par Gerbert, son ami, il résista courageusement à toutes les intrigues, malgré les menaces du roi qui vint mettre enfin le siège devant Reims. Gerbert, l'ami, le conseil de l'archevêque Adalberon y éprouva alors , comme il le dit lui-

* Inier GerberU Epist. 08, edll. Ducb6ne« Hlst franc, icript., Lu, p. 813. S/^M.,Ëpisl. 07.

58 lltTOlMI

même ^ les effets de la colère des rois, des sédHioDs populaires et des discordes des souverains; mais la paix fut rétablie par Tentremise de Béatrix, duchesse de Lorraine. Le roi se réconcilia aveêla reine Emma, sa mère, et Adalberon-Ascelin fut rétabli sur le siège de Laon,

Le roi Louis-le-Fainéant mourut peu de temps après (9S7) sans laisser d'enfants. D'après l'ordre de succession suivi ordinairement par les races germaniques, la couronne appartenait à Toncle du roi, Charles de Lorraine. Mais les Français ne l'aimaient pas et élurent roi Hugues-Capet, duc de France, arrière petit-fils de Robert-le- Fort. Hugues fut sacré à Reims par l'archevêque Adalberon, le dimanche 3 juillet 987, et, pour assurer le trône à sa fiimille, il fit couronner roi à Orléans, au mois de janvier de l'année suivante, son fils Robert, âgé de seixe ans.

Gerbert, qui avait compté Robert parmi ses élèves à l'école de Reims, et qui était honoré de l'amitié de Hugues, se déclara pour les nouveaux rois et travailla de tout son pouvoir, comme l'atteste sa correspondance, à les faire reconnaître par tous les vassaux sur lesquels il pouvait avoir quelque influence.

Cependant Charles de Lorraine entreprit de conquérir une couronne qu'il regardait comme sienne; se jeta sur les terres de France, s'empara de Laon et fit prisonniers la reine Emma et Adalberon- Asceiin. Hugues n'était pas encore assex affermi sar son trône pour résister à Charles de Lorraine; les vassaux eussent .peut-être refusé d'obéir à sa voix , et il le laissa pour quelque temps en possession de sa conquête.

Charles, enhardi par ses succès , voulut se firire sacrer roi et s'adressa dans ce but à l'archevêque Adaiben» , sous prétexte de lui demander ses conseils. Gerbert écrivit pour son ami cette réponse à la lettre du duc de Lorraine ' :

« Comment vous adresses-vons à moi, pour me demander cou- « seil , puisque vous me regardes comme un de vos plus grands en- 9 nemis ; vous m'appelez père , et en même temps vous cberchei à t m'arracher la vie. Je n'ai pas mérité que vous en agissiex ainsi s envers moi^ car ce n'est pas mon habitiide de me mêler aux in* « trigues des hommes pervers. Vous le savez, je vous conseillai aoc trefois de vous adresser, avant de rien entr^Nnendre, aux prind-

* GerbwL« Efiisi. 91 ad RilMoad.

3 lèiéU^ Rpist ISS.

DE l'eglisb w f range. 50

> panx dn royaume. Qu'étais-je, en effet, pour tn'arroger le droit » de donner un roi aoi Français? Ce sont là des affaires d'État qui V ne sont pas du ressort d'un particnlier. Vons croyea qne je hais la » famille royale ; j'en prends mon Rédempteur h témoin, je n'ai

> contre elle aucun sentiment de haine. Vous me demandez ce qne » TOUS deves faire : il est difficile de le dire, je n'en sais rien, et, » quand je le saurais, je ne sais si j'oserais le déclarer. Quant à » TOUS personnellement , je voudrais pouvoir tous reconnaître pour B seigneur, sans manquer à l'honneur ; car quoique vous ayez ra-- D vagé le sanctuaire de Dieu, qne vons ayez incarcéré une reine » contre le serment que vous lui aviez fait, que vous ayez jeté en » prison l'évéque de Laon et méprisé les anathèmes des antres évé-> » ques; tout cela ne peut me fiiire oublier le service que vous m'avez » autrefois rendu en m'arrachani à mes ennemis. Je ne vous dirai » pas que vous formez contre le roi mon seigneur une entreprise 9 au«-dessu9 de vos forces ; mais laissez-moi vous dire que vos partis sans vous trompent et qu'ils recherchent plus leurs intérêts que n les vôtres... Mais peut-être en ai-je déjà trop dit. n

Cette lettre fbrt habile dut contrarier profondément Charles de Lorraine, qni eût désiré recevoir d'Adalberon la consécration royale. Cependant il ne renonça point à son projet. Hugues semblait d'abord se préoccuper fort peu de ses tentatives d'envahissement. Les grands vassaux du nord qui lui étaient dévoués suffisaient bien pour arrêter la marche de son compétiteur, et il s'occupait exclu* sivement à s'attacher les vassaux des provinces centrales et méri* dionales. Deux surtout hésitaient à le reconnaître pour roi : Seguin, archevêque de Sens, et Guillaume, duc d'Aquitaine.

Seguin était un prélat de mérite et son influence était grande. Hugues désirait vivement qu'il se déclarât, et lui écrivit à ce sujet :

a Comme nous ne voulons pas abuser de la puissance royale , lui dit-il *, nous avons l'intention de prendre, sur toutes les affaires publiques, l'avis de nos fidèles et de suivre leurs décisions. Vous êtes parlicttUèrement digne que nous ayons confiance en vos conseils; nous vous avertissons donc avec bonté de venir, avant le premier jour de novembre , nous prêter serment de fidélité , à l'exemple des autres vassaux, pour le bien de la paix, pour l'nnion de l'Église et de tout le peuple chrétien. Si , à l'instigation de quelques hommes pervers, vous refusiez de le faire , vous vous attireriez une sentence

* IntcrGerbert. Epist. 107,ediL Duchtoe; Hist. Franc script, t* u.

sévère de la part du pape et des évêques vos comproviaciauz ; moimême, malgré ma clémence dont personne ne doute , je serais obligé, en vertu de ma dignité royale, d'user envers vous de sévérité.»

Le pape et les évéques avaient ouvertement favorisé l'élection de Hugues, et Tinfluence de l'autorité ecclésiastique n'avait pas peu contribué à lui attacher les vassaux qui le regardaient, sur l'attestation des évéques , comme l'élu de Dieu.

Hugues vit donc bientôt se grouper autour de lui tous les seigneurs français, et fut en état de déclarer la guerre au duc d'Aquitaine qui différait encore. Après lui avoir fait sentir sa puissance en le battant près de Poitiers, Hugues marcha contre Charles de Lorraine et mit le siège devant la ville de Laon.

Adalberon d'Ardenne, archevêque de Reims, était i ce siège avec toutes les troupes de son archevêché. Il y tomba malade, se fit transporter à Reims, et mourut le 23 janvier 988.

Il avait désigné pour lui succéder son savant ami Gerbert qui l'avait aidé de ses lumières et de ses conseils dans les affaires politiques et ecclésiastiques les plus importantes. Gerbert était, sans contredit, le meilleur choix qu'on pût faire; mais la politique l'emporta sur son mérite, et on mit à la place dont il était digne le jeune Amulph, ce fils naturel du roi Lothaire, clerc de l'église de Laon, qui s'était déclaré contre son évêque Adalberon-Ascelin. Hugues voulait gagner à son parti ce jeune ambitieux et donner quelque satis&ction aux partisans de l'ancienne famille karolingienne. Les évéques réunis à Reims entrèrent dans les vues du roi , et consacrèrent Aruulph dont ils firent un éloge pompeux, a Celait, suivant eux S un homme d'une grande piété, d'une foi remarquable, d'une admirable constance ; prudent dans le conseil, et capable dans l'exécution. Né et élevé dans le pays, il s'était toujours montré pur d'hérésie siraoniaque, éloigné de toute faction tyrannique, très-juste envers tout le monde. »

Gerbert n'en parlait pas si bien dans une de ses lettres ^ : a Arnulph, dit-il, fils, à ce qu'on croit, du roi Lothaire, après avoir usé de ruse et de perfidie envers son évêque, et l'avoir livré lui et sa ville; après avoir répandu beaucoup de sang humain et causé beaucoup de ravages et d'incendies, fut condamné dans un con-

* Labb., CoDc, t. ix, p. 734*

3 Gerbert, Epist. ad Wilderod. episc ; apud Duch., UisU deposiL Aruulph., t. IV, p. 114.

DE L'icLlBE DE PRANCE. 61

cile des évéques de toute la France ; cependant , après la mort de TarcheTéqne Adalberon de bienheureuse mémoire, et n'ayant été réconcilié que par Adalberon de Laon, il fut gratifié de la métropole de Reims, dans l'espérance qu'on eut d'obtenir la paix par ce moven. n

Les évéques , dans l'acte d'élection dont nous avons rapporté un fragment, font allusion à cette condamnation d'Arnulpb, l'attribuent au malheur des temps, et prétendent qu'il en fut relevé par l'autorité ecclésiastique.

Hugues fit sacrer Arnulph , archevêque de Reims, et lui fit prêter, dans la cérémonie de son ordination , le serment suivant * :

a Moi, Arnulph, par la grâce de Dieu , archevêque de Reims ^ je promets de garder aux rois des Français, Hugues et Robert, la fidélité la plus entière; de leur prêter en tout, selon mon pouvoir et mon savoir, conseil et assistance, et de ne soutenir jamais leurs ennemis de mes conseils ni de mon secours. Je fais ces promesses en présence delà Majesté Divine, des esprits bienheureux, et de toute l'Église, espérant la récompense de Téterneile bénédiction pour ma fidélité à les observer. Mais, si contre ma volonté et mes désirs, je m'écartais de cette fidélité, que la bénédiction se change pour moi en malédiction; que mes jours soient abrégés, et qu'un autre reçoive mon épiscopal ; que mes amis m'abandonnent et deviennent mes ennemis. Je signe cet écrit fait par moi, pour être à mon égard un témoignage de bénédiction ou de malédiction, et je prie mes frères et mes fils de le signer aussi.

«Moi Arnulph , archevêque, j'ai signé.»

Arnulph maintint auprès de lui Gerbert ^, mais il suivit trop peu de temps ses conseils.

Charles de Lorraine était toujours à Laon. Toul-à-coup , ses soldats se présentent devant la ville de Reims dont ils trouvent les portes ouvertes; ils brisent les portes de l'église cathédrale, pillent le sanctuaire, se livrent à toutes sortes d'outrages envers les prêtres et les habitants de la ville; l'archevêque lui-même tombe en leur pouvoir.

Bientôt on apprend que c'est le prêtre Adelgar, le confident

* Apud UBbb.,Gonc.,t. ix, p. 736. — F. etiam Hlst. deposiL Arnulph., apud Ducb., HisU Francor. script., t. iv, p. 101 etseq.

* F. plusieurs lettre» d*\mn1ph parmi celles de Gerbert ; une entre antres k Ecbert de Trêve»,

63 HIBTOIRI

d'Arnulph , qui a oarert les portes de la ville à Venw^iàé Amalph était neveu de Cliarles et l'anii intime de aea fils Louis; d^à on Tavait vu au nombre des partisans du prince Lorrain , lorsque oeluici avait pris Laon. Toutes ces circonstances éveillent Tattention. On soupçonne Arnulph d'avoir trahi sa foi par amour pour sa funilie, et d'avoir consenti à se constituer prisonnier pour mieux jouer son Tôle*.

Gerbert se trouvait à Reims dans une position difficile. Connu pour son dévouement au roi Hugues , Charles de Lorraine le détestait, et ne se croyait pas débarrassé de l'archevêque Adalberon, tant que vivrait son conseiller Gerbert. Cependant il n'osa pas l'arrêter et se contenta de l'abreuver de mille dégoûts '•

Arnulph y pour faire croire qu'il n'était pour rien dans la trahi-^ son qui avait livré Reims à Charles de Lorraine , fulmina un moni* toire foudroyant contre ceux qui avaient ravagé la ville.

a Troupe scélérate de brigands, s'écrie-t-il *, que veux-tu? Les larmes de la veuve et de l'orphelin ne te touchent donc point? Tu ne crains donc pas celui qui est leur avocat? Malgré toi , il sera ton juge et le vengeur des crimes que tu as commis sous ses yeux. Tu ne t'es pas contentée de tes actions infâmes, tu es encore entrée dans l'Église de la mère de Dieu, dans ce sanctuaire vénérable à tous les hommes, tu en as brisé les portes, tu l'as souillé et profané. Tout ce que tes yeux ont vu, tu Tas désiré; tout ce que tes mains ont pu toucher, tu l'as volé. »

Arnulph ordonne ensuite aux pillards de restituer tout ce qu'ils ont pris dans la ville de Reims, excepté les vivres, sans quoi il les menace de les excommunier; ce qu'il fit peu après en ces termes :

a Par l'autorité du Dieu Tout-puissant Père , Fils et Saint-Esprit , avec le secours de la bienheureuse Marie toujours vierge , en vertu de la puissance qui a été donnée aux apôtres , et qui nous a été transmise, nous vous excommunions, anathématisons, maudissons, et retranchons de l'Église, vous tous qui avez été les auteurs, les coopérateurs et les fauteurs du brigandage exercé dans la ville de Reims. Que vos yeux se ferment à la lumière! que vos mains et vos autres membres se dessèchent ! que vous travailliez sans trouver le repos, et sans jouir jamais du fruit de votre

* Hug. Ha?., Chron. Vlrdun.

s Gerberu, Epist passim.

s Apud Labb., Conc, t. iz, p. 735.

DE L'BOttn t»B FRANCS. 6^

labeur! que la crainte et la terreur vous saiiisseiit en présence de Y06 ennemis! que Totre partage soit a^ec le traître Judas, dans la région de la mort et des ténèbres! »

Le roi Hugues et les évéques crurent d'abord qu'Arnulph était de bonne foi , et s'assemblèrent à Senlis pour eiccommunier le prêtre Adelgar et tous ceux qui avaient ravagé la ville de Reims:

t Satellites d'un nouveau Judas, s'écrient iesévéques dans leur sentence * , jnsqu'où s'étendra votre licence effrénée? Quel terme votre chef a-t41 mis à ses crimes? Votre chef, c'est le prêtre Adelgar, l'opprobre de la dignité sacerdotale. Malheureux prêtre! c'est à toi que nous adressons la parole. Après avoir à Laon souillé tes mains dans les combats, qui t'a porté à devenir une seconde fois apostat du sacerdoce, à livrer Arnulph, ton archevêque et ton ami? Te seraistu flatté d'éviter la rigueur des jugements de l'Eglise et ceux du Dieu Tout-Puissant?

a Tu as ouvert les portes de la ville à l'ennemi , tu as assiégé comme un château l'Eglise de la mère de Dieu ! et vous scélérats qui avez paru armés devant l'autel de la Sainte-Vierge; qui , dans le sanctuaire, avez porté vos mains sacrilèges sur le pasteur, les prêtres et les fidèles, espérez-vous échapper à la vengeance divine? t>

Les évêques interdisent ensuite les églises de Laon et de Reims qui avaient été polluées, et ne pouvaient servir au culte qu'après avoir été reconciliées ; lancent de terribles analhêmes contre les auteurs des violences faites à Adalberon-Ascelin et à Arnulph, et excommunient nommément Adelgar qu'ils appellent un membre du diable.

Cependant Hugues et les évêques ne furent pas longtemps dupes d'Arnulph. Ses intelligences avec Charles dé Lorraine se montraient de plus en plus à découvert \ il ôtait à ceux de ses diocésains qui étaient restés fidèles au roi de France leurs bénéfices, pour les donner aux partisans de Charles, et même à ceux qui avaient pris part au pillage de la ville. Il faisait sourdement des préparatifs de guerre, fortifiait la ville, et obligeait son clergé et son peuple à jurer fidélité au duc de Lorraine.

Gerbert ne put se résoudre à trahir sa foi. Il s'enfuit de Reims et annonça sa retraite à Arnulph par cette lettre ' :

4 HIst. deposlu ArnulpbM apud Duch., HisU Francor. scripu, t ir; et ap. Labb. CoDC

s Llbell. repud. GerberL Arnulpb. archIep.,apudDucb.,op. cit., t. ii; Intcr EpUt, Gerbert., 2" part., 94*

a Après avoir longtemps réfléchi sur l'état malheureux de notre ville , et ne pouvant prévoir d'autre terme à ces maux que la perte des gens de bien, j'ai pris enfin une résolution qui est en même temps pour moi un remède aux calamités présentes et une garantie que j'offre pour l'avenir à mes amis. Je change de pays et de domination, et, reprenant ma liberté, je laissée votre disposition et à celle de mes adversaires, vos bénéfices, de peur que Ton n'en prenne un prétexte de m'accuser d'avoir trahi mes serments, ou d'avoir eu des rapports d'amitié avec votre onde. Mes précé* dents engagements m'empêchent d'embrasser le parti d'un antre. >

Gerbert avait toujours suivi , en effet, le parti de Hugues et celui des empereurs que Charles de Lorraine détestait également.

« Votre intérêt, dit encore Gerbert à Amulph, est différent de celui de votre oncle ; comment donc être en même temps et pour vous et pour lui? Pour sortir de cet embarras, je me retire, et je ne me crois lié à vous et à votre parent que par un sentiment de bienveillance purement gratuit. Si vous agréez ce sentiment , conservez-moi les maisons que j'ai fait construire à grands frais et leur mobilier, ainsi que les églises qui m'ont été données suivant toutes les formes légales en usage dans ce pays. Je vous prie de ne me faire aucun dommage, et je ne vous fais aucune autre demande. Si vous en agissez ainsi , je vous serai dévoué; mais si , comme on me l'a dit, vous avez déjà abandonné mes biens à mes ennemis, je n'hésiterai point à donner contre vous les conseils les plus rigoureux; car je ne pourrai oublier les maux passés , si vos sentiments actuels les rappellent à mon souvenir, h

Gerbert se retira à la cour des rois Hugues et Robert qui le reçurent comme un ami *, et il informa de sa démarche Ecbert de Trêves. « Il n'avait pas voulu, disait-il -, être plus longtemps un instrument du démon par attachement pour Amulph et pour Charles, » Il le prie de ne pas avoir mauvaise opinion de lui en le voyant changer de maître, et de lui conserver son ancienne bienveillance.

Gerbert contribua sans doute à éclairer Hugues sur les véritables dispositions d'Arnulph , et ce prince entreprit de le faire déposer.

Vers la fin de l'année 989, lorsque déjà on préparait un synode pour le juger. Gerbert , qui l'aimai; , lui écrivit une lettre énergique

< Gerbert., Epist. 20, 21 ; 2» pari., rd». Ducli.

< lln'd., Rpist. 18, 10.

DE h'iQUVt M FRANGE. 66

av^ celle iosciipfîon signilkative : « A Araulph, évéque encore vénérable'.» Il y explique Tétat des choses , ce que lui Ansulph avait fait I ce qui était arrivé, de quelle accusation il était menacé, et le peu de ressources qui lui restaient; il Texhorte à la pénitence , et lui mootre dans le lointain la nécessité de plus en pliis inévitable de se démettre de ses fonctions.

Dans sa réponse *'', Arnulph montre une ame qni n'était fM>iiit insensible aux renoords ; mais, comptant sur la vietoire^ il rêvait follement le rétablissement de sa race sur le trône. Il adresse à Gerbovt la buUe d'excommunication qn*il avait lancée contre les pillards de Reims, loi parie, d'un ton mystérieux, des plans dont on s'oc^ cnpait pour relever la royauté karolingienne , le prie de suspendre son jugement tant qu'il ne connaîtra pas les motifis qni le font agir, et de ne rien entreprendre sans le eeiicours du métropolitain; il l'invite aune conférence, lui renonvelie cette invttah tion dans une autre lettre , et fixe le jour de laréimion au ^1 mars (990).

Pendant que Gerbert conduisait avec Amuipb cette négociation amicale, Hugoes avait convoqué les évéques de la province de Reims. Arnulph fut cité au concile, mais refusa de comparaitre.

On fut alors très embarrassé, car les règles du droit étaient fort ignorées, et l'on résolut, avant de passer outre, de s'adresser an pape qui était Jean XV. Le roi Hugues lui écrivit * : a Dons l'embarras où nous nous trouvons, nous avons résolu de vous deman-der vos conseils; car nous connaissons votre sagesse, et nous soyons que vous avez passé toute voire vie dans l'étude des choses divines et humaines. Considères donc eeqoi est arrivé, et ditesnous ce qu'il convient de fiiire en ces circonstances, pour conserver aux saintes lois leur honneur et pour que le pouvoir royal n'ait pas le dessous. »

Hugues dit ensuite au pape comment Arnulph , après s'être li^s à lui par un serment de fidélité, l'avait tmhi en livrant sa ville aux ennemis*

« Comme il est prouvé par des témoins véridiques, ajoule-t«il, Arnulph a livré le clergé et le peuple qui lui étaient confiés à la

4 Gsrbertt Epist 10, r part.

> Inter Gerbert, Eplst. 11,11k

' Epist Hngon. ad Joann. pap.; apud Duchéne, op. cft., t. tr^ et apad Labb. Cane, t. Vif pas* 917,

66 ntm^tkU

captivité et au pillage. Mais a<kn^t(mi, comine il le prétend , qall toil kii*niéine priaonpier | pourquoi, alors, force-t-^il les citoyens et les guerriers à se parjurer? Pourquoi aiiia8se4-4t des armes contre nous? Pourquoi fortifie-l*il sa ville et i^es ebàteauiî S'il est prîsoiw BÎer, peurqaoi ne pcrme^ii pas qu'on la délivre? S'il est libre , pourquoi ne vient il pas à uou»? Je l'appeMe à mon palais, et il dédaigne d*y v«iir; les arcbevèf«ea et les évéqties Tinvitent à se rendre an milien d'eux , et il répond qtt'U n'a aucun compte è lear

rendre.

a Donc, vous qui tenez la place desapAires, ordonnes ce que l'on doit faire de ce nouveau Judas , de peur que le riora de Dieu ne soit blasphémé par nous; de peur que notre douleur et votre éleace ne nous oUigient à miner la ville et à mettre en fea toute la province. Yeiifl né séries pas eieosable devant Dieu, si vous refusiez de nous indiquer la fonne du jugeaient, à nous qui Tignorons et vous la demaadonsi a

Le droit canonique était peu étudié en France au x* dède, oofisme nous l'avonad^ remarqué.

Les évéquoa de la province écrivirent aussi au pape.

a Nous aatvons, t ris cain t Père, lui dirent-^ils, que tious aurions dii depuis feng-tempa oonsnller la sainte Église Romaitie , touchant la décadence et la ruine de l'Ordre sacerdotal) mais oppimés par une mnhitude de tyrans, et séparés de vous par une grande étendue de pays, nous n'avons pu jusqu'à présent le finru, malgré notre désir*

a Aujourd'hui , noiis sonmetlons k Votre examen un criiie nouveau d'Arnolph, areiievèque de Reims, qui est devenu on apostat fiuneux , et qui tient dana l'Église la même place qu'eut aotrelMs Judas, a

Les évéques font ensuite connaître au pape la trahison d'Ai^nulpb , les fautes fu'it a eoiniiiises àêrn l'admiiristration de èon diocèse, son refas de répandre à l'appel des archevêques éa ro^amne de France, et lui disent qu'après avoir fait inutilement envers leur frère la dènarcbe amicale que recommande l'Evangile , ito avaient dû le déiMncer à l'Eglise, et qu'île le Tarderaient comme un payen et un publicain s'il ne l'écontait pas.

« Saint Père , continuent les évéques, aeeeuvia rfigiiso qui tombe en ruine, et portez contre le conpaUe la senience piunencée par les saints canons, ou pJutôt par la vérité eUe-méme. Que nous reconnaissions en vous un autre Pierre^ déftnaenr. et awm

DB L'ÉGtM int VRANCI. 09

fiètÈ it la fbi ebréfietine; Qoe ta siiiftté Eglise RotnàiÉle jdge un coupable que l'Eglise universelle condatrihe. Que tdtre Ahkftiiê ap^ puie k dépositioù de Tapostat et rorditrafiofn d'un tiotnrel archeté^tfe. ]»

Le pape, cômine Hugtiesscmblaîf le cralndf* dans sa lelfre , n'osd pas coQdamtief Arnulph et cro! prudent d'attendre Tissue de la krtte qui Pistait entré le nouveau roi et la Vieille race karolingienne représentée par le duc deLornIine et l'arcberéque de Reims.

Hugttcis cm fut irrité et marcha contre Laon. Charles et Arnulph idnrent ft sa rencontre à la tête dé quatre mille guerriers; mais lé combat n'eut pas lieu. Charles se renferma dans la Tille de Laon, et Hugués en forma le siège.

Cependant l'évoque de cette ville, Adalberon-Asdefiti , tpte Charles avait fait prisoilitiér, avait tronté moyen de s'échapper de là totif où II ataît été enfehtié , et s'était retiré auprès de Hugues ^ Adalberon^AscelIn était un évéqne habile et artificiecnt qui n'a^vatt peur ni d'un parjure, hi d'un mensonge pour arriver à ses fins. Tandis que le roi assiégeait Laon , 11 cotiçut le projet de rentrer eft possession de son siégé épiscopal , défaire le duc de Lorrarné pii^ sonnier, et de lui infliger les mêmes traitements qu'il avait liiittiéme éprouvés dans sa prison. Il envoya dans ce desseiiï quelques afBdés à l'archevêque Arnulph pour lui faire entendre qu'il dési^ rait vivement se reconcilier avec lui et avec le duc Charles, et hti demander «ne entrevue sécrète.

Arnulph reçut les envoyés d'Adalberon avec bienveillance; et, Sitns se douter do piège qu'oii lui tendait, consentit à l'entrewie demandée. L'astucieiii évéque de Lafon réussit à souhait , et Ai<tltilph lui promit l'amitié dé Charles à condition qull lui obtiendrait pour lui-même celle de Hugues; car il comnién^ait à s'effrayer de la marche des affaires et à Craindre que les efforts du dtic de Lot^ taint ne fussent pas couronnés de succès. Charles donna aussi bien qtié Arnulph dans le [négé tendu par AdalberoA, et promit, i la sollicitation de son neveu, de rétablir ce dernier sur le siège de Laoft. Amtrfph en donna aussitôt avis à Adalberon qui hii annonça de son cAté que le roi Hugues consentait à lui rendre son aimitié. Hugues était dans le secret de l'évêqne de Laon , et fiivo-

* RIcher. chron.; Vie de Sylvestre II, parHock, ch. iv, notes; T. etlaoi GerberL Eplsu paaSb) el HM. dafMMlt* AraiApii., «p. Bueii^net Htf. franc

lisait des intrigues qui devaient le rendre maître de la ville la plus forte qui fftt alors en France.

Arnulphi d'après le conseil d*Adalberon, vint trouver Hugues ^, fut reçu à sa table et lui jura de nouveau fidélité. Il le fit sans douté de bonne foi^ et travailla à recondUer son oncle Charles avec le roi; mais tel n'était pas le but des intrigues d'Adalberon.

Cet évéque se rendit à Laon^ eut une entrevue avec Charles y et fit si bien qu'il devint son confident intime. Les protestations et les serments lui coûtaient peu; il était toujours prêt à faire tous ceux qu'on lui demandait, et à les accompagner des circonstances les plus solennelles.

En même temps, il s'entendait avec le roi pour lui livrer la ville, et l'attaque fut fixée pour la nuit du dimanche des Rameaux. Le soir de ce jour, après souper, lorsque Charles et Amulph se furent retirés et qu'il les crut endormis, Adalberon pénétra avec précaution dans leur chambre, tira doucement de dessous leur chevet les armes qu'ils avaient l'habitude d'y placer, trouva un prétexte pour éloigner le gardien qui veillait à la porte du prince , et s'y plaça luimême une épée à la main. Alors ses affidés ouvrirent les portes de Ja ville aux hommes du roi qui pénétrèrent jusqu'aux appartements du duc. Celui-ci, s'éveillant en sursaut, entendit Adalberon qui lui disait : o Tu m'as enlevé cette ville autrefois, et tu m'as forcé de chercher ailleurs un asile; à ton tour, maintenant. » Charles s'élança furieux de son lit et se jeta sur l'évêque en lui reprochant ses parjures; mais des hommes armés se saisirent de lui^ le rejetèrent sur sa couche, et, après l'avoir lié, le conduisirent à une prison où furent enfermés avec lui sa femme et ses enfants. L'archevêque Amulph fut aussi fait prisonnier, car cet imprudent, après s'être laissé tromper une première fois par Adalberon , s'était rattaché plus fortement au parti de Charles en voyant cet évéque lui jurer solennellement fidélité, et après un léger échec qu'avait éprouvé le roi sous les murs de Laon. Cet échec avait suffi pour raviver en lui les plus chimériques espérances.

C'est ainsi que Hugues devint maître de La(Mi et du sort de son compétiteur. Il le laissa mourir dans sa prison*

Pour Arnulph, le roi résolut de le faire déposer de l'épiscopat, et convoqua à cet effet un synode à Reims ^.

4 Gerbort., Eplst ad Wilderod.* «p. Dttch.« t iv, p. f l&* s GerberL, HisU deposit* Arnulph.; ap. Duch., op. cit.| U lY,jtl ap. iabk Conc, t. IX, p. 738 et seq.

DE l'iGUBM M f aAUCB.

Le 17 juin de Tannée 991 y on vit s'assembler dans TEglise de Saint-Basle , près de Reims , les évèques de la province : Widon de Soissons, Adalberon de Laon, Hervé de Beau vais, Godsman d'Amiens, Ratbod de Noyon, et Odon de Senlis; Tarchevéque de Bourges Daïbert, Gauthier d'Autun, Brunon de Langres, Milon de Màcon, Seguin, archevêque de Sens, Amulph d'Orléans et Herbert d'Auxerre se joignirent à eux. Plusieurs abbés prirent séaoce avec les évéques et les deux rois Hugues et Robert se rendirent au lieu de la réunion avec les principaux seigneurs.

L'archevêque Seguin, prélat recommandable par son âge, sa science et ses vertus, présida l'assemblée; Amulph d'Orléans, re* gardé comme le plus savant et le plus éloquent des Pères du concile, fut chargé de diriger la procédure et de faire les propositions, c'està-dire qu'il en toi le promoteur.

Après quelques préliminaires , Amulph d'Orléans prit la parole en ces termes :

« Très révérends Pères, tandis que je travaillais de tout m<m pouvoir à apaiser les troubles enEmtés par tant de luttes dont nous sommes témoins, et k procurer la paix à l'Eglise que le Seigneur m'a conGée, j'ai été épouvanté d'une horrible nouvelle: la cité de Reims, disait-on, a été prise par trahison et pillée; le sanctuaire loi-même, envahi par des hommes armés , a été profisiné. On don. nait comme l'instigateur et l'auteur de ces maux, je ne puis le dire sans douleur, l'archevêque Arnnlph lui-même qui devait en garantir son église et son peuple. On prenait de là occasion d'attaquer le corps épiscopal tout entier et c'était le prétexte de nombreuses récriminations.

» Puisque nous voici réunis par amour pour la religion et par les soins du siêrénissime roi Hugues, notre seigneur, nous devons ch^cher à laver cette tache qui retombe sur nous tous, et examiner si notre coévéque Amulph peut se justifier. Car vous savez que pour la fiiute d'un seul, l'épiscopat tout entier est accusé d'infidélité et de perfidie.

» Puisque les évéques ont des lois, ditH}n, pourquoi ne punissent-ils pas un trailre ; ils le feraient s'ils étaient fidèles au rm. Mais ils veulent cacher les crimes de leur confrère pour que les leurs restent impunis. A Dieu ne plaise que nous preoioos la défense de quelqu'un contre les lois divines et humaines! Interrogeons les témoins; puis, après avoir entendu les parties, nous jugerons suivant les canons, a

Segain^ présidenl du eoDcile , frit ensuite k parole.

«Je netouffrirai pas, ditwl, que Ton examine la eaiise d'un évèque accusé du crime de ltee-miqe«té, à moins qu'on nepro* mette de ne pas le condamner à mort , s*il est convaincu. » Et il ap» puya son opinion sur le trente-unième cancm du quatrième oondle de Tolède. Les évéques, en eOety ne pouvaient concourir directement à une sentenee capitale. Daibert de Bourges se rangta à cet avî»; Hervé de Beauvais prétendit que si ee motif empêchait l'examen de la cause, on s'exposait à voir les évéques accusa traduits devant les tribunaux laïques; mais Brunon de LMigresi en admettant en principe que les évéquf s ne devaient pas concourir, même iodi* reetement, à la mort d'Aroulph^ fit observer au concile qu'on ob* 4iendrait aisément sa grâce du roi, s'il était trouvé coupable, et pro* posa de procéder immédiatement à l'examen de la cause, ee qui fiit décidé.

Sur la proposition de Ratbod de Noyon, on fit d'abord lecture du sonnent qu'Arnulph avait prêté au roi Hugues, ei on introduisit dans l'assemblée le prêtre Adelgar qui avait livré la ville à Cliarle» de Lorraine.

n fit la déclaration suivante :

a Très-révérends Pères Je sais que je ne puis fonder sur mes paroles beaucoup d'espérance , car tout ce que je dirai pour ma défense prouvera contre moi. C'est Dudon , vassal de Charles , qui m'a engagé dans la irakison. Je loi demandai pourqupi, entre tant d'autres, on s'adressait à un prêtre comme moi pour trahir mon seigneur évèque, pour la cause de Charles avec lequel je n'avaia eu jusqu'alors aucun rapport. II me donna alors de grands élogos ei médit que j'étais un homme sage, avisé et courageux, tandis que la plupart des autres étaient des lâches et des imbéciles ; puis il ajouta que c'était mon seigneur Im-mêma qui le voulait et qui l'a* vait chargé de me transmettre ses ordres. Je n'avais qu'une demi t>i à ses paroles et je voulus m'assorer par moi-même de ia volonté de mon évèque. Je le vis donc, et c'est son commandement, c'aet l'amour que j'avais pour lui qui a été cause de mon malheur. Ce fut par son ordre que je pris les deft de la ville et que j'en ouvris les portes. Si quelqu'un parmi vous ne veut pas me croire, qu'on me soumette à l'épreuve du feu, de l'eau bouilhinte, ou du fer chaud < a

* Nous arons remarqué qun l'on poussait Jusqu'à la supertUUaii ms é|ii««vas

DE L'icLIM M rRAKCB. 71

Addgar finit m diposifioB ^ imuX qu'il élait devenu odieux aux parlbftQs de Charies depuis qu'il avait paru effrayé de Tanarthéine des évéquesy et que Richard, frère de l'archevêque, avait fouio le tuer, parée qu'il redoutait ses aveux. Sur la réquisition d'Odon de Seniis, on lut ranathéme lancé parArnulph oontre eenx qui avaient pillé Reims^ et après les réflexions de Gauthier d'Autiin sur cette pièce qui frappait les instromenta de Tattenial sans en aiteindre les véritables auteurs, on donna lecture de l'ex-* eofiiniiinicaiton fulminée par ka Pères du coodle de Sentis.

Seguin, président du concile, fit le résumé des chargea qui pe* aaient sur Aravlph d'après la déposition d'Adelgar et d'après les pièces qui avaieat été kies, puis Arnulph d'Orléaas prit la parole et s'exprima ainsi:

« Quoique rarchevéqne Arnulph ait eonlrelui les avis unanimes de tous les évéques , on doit avertir ceux qui voudraienl prendre sa défense et leur donner droit de parler ea sens contraire. Il jbul que notre décret soit tetlement conforme an droit ecclésiaatique, qu'il ne soit pas possible de l'attaquer* Nous voyons ici \e clergé d'Ar* nulph lui->mâme, des abbés remarquables par leur science et leur éloquence) qu'ils donnent secours à l'aconsé , s'ils le peuvent. Nous ne devons pas en effet nous réjouir de la perte de notre frère et coévéque, et personne ne se croira offensé si Ton justifie Arnulph de tout ce qui a été dit et &it contre lui. a

Seguin paria dans le même aens; et tons les Pères s'écrièrent i « Noua sommes de l'avis de Seguin. » Cette nnanimité étonna peux qui s'étaient imaginé que c'était un parti pris dans le concile de condamner Arnulph , et quelques-uns conçorenl l'espérance de le sauver» Ses ekrcs n*osèrent ni Taccuser ni le défendre , mais trois abbés se déclarèrent pour lui: c'étaient Jean, écolfttred'Auxenre$ Romulph, abbé de Senones, etAbbon, abbé de Fleuri, hommes ios<tniits et très-bons orateurs. Un profond nlence régna iout-^à^coup dans l'assemblée et on appâta on grand nombre de volumes que l'on mit à la disposition des défenseurs.

que l*on nommait Jugemenis de Dieu» Ces épreuves étaient alors autorisées par l'aulorlté ecclésiastique, et les plus saints personnages y avaient recours pour prouver leur Innocence. l\ est Incontestable que plusieurs fois Dieu fit des ml* racles m fiivear d« riiiiioc«ncs ^ipr\mée , eorame pour rimpératrtee sainta CttBégpode \ mmU tt ii*en «st pas nolns c«^tain que ces épreuvas no peuvent trouver leur excuse qua dans la simplicité de ceux qui y avalent recours. Les évéques Onlrent par les combattre et les Interdire complètement. On leur porta le dernier coup au concUe de Lau^n, tenu en 1219, sous Innocent IIL

YS mstomi

Après avoir lu des autorités canoniques , dont plusieurs , admises alors , n'étaient cependant pas authentiques , les trois abbés rédui* sirent aux quatre points suivants la défense d'AmuIph: i.' Ayant été dépouillé de ses biens ^ il doit être rétabli d'abord avant d*étre mis en jugement: S.* On aurait dA lui fkire les sommations c&no^ niques avant d'examiner sa cause; 3,<* Sa cause eût dû être notifiée au pape; 4.<* Le concile n'est pas assea nombreux pour juger une cause aussi importante.

Sur le premier chef, on répondit que la détention d'Arnulph n'empêchait pas qu'on pût le juger et on cita des exemples à l'appui; sur le deuxième, que l'archevêque Amolph avait été cité jo« ridiquement; sur le troisième, que la cause avait été notifiée an pape , quoique le pape , par l'effet des intrigues de Herbert , comte de Vermandois et gendre de Charles, n*eût pas donné de réponse; pour le prouver , on lut les lettres du roi Hugues et des évêques de la province de Reims au pape Jean XV.

On s'étendit longuement sur ce dernier dief. C'était en effet le principal; car, suivant le droit canonique, un métropolitain ne pouvait être mis en jugement avant que le pape n'eût admis h cause et indiqué un concite pour examiner Taceusation et prononcer la sentence.

Mais Amulph d'Orléans prétendit que, dans la cause de l'ar* chevêque de Reims, il suffisait d'avoir notifié l'affiiireau saint-siége et qu'on pouvait procéder au jugement quoique le pape n'eût pas donné de réponse, parce que, depuis long-temps, le siège apostolique n'était occupé que par des amUfieux et des papes indignes qui ne s'occupaient pas des choses de l'Eglise.

Ce principe poussé jusqu'à ses dernières conséquences conduirait droit au schisme ; mais le fait n'était malheureusement que trop réel.

Voici quelques passages du discours d'Arnulph :

« Nous croyons, dit-il, qu'il &ut toujours honorer l'Eglise Romaine en mémoire de saint Pierre, et nous ne prétendons point nous opposer aux décrets des papes , sauf toutefois les canons du concile de Nicée et des autres conciles qui doivent être éternellement en vigueur. Nous ne voulons point déroger au privilège du pape ; mais, hélas ! combien Rome est à plaindre aujourd'hui !

a Après avoir produit tant de lumières dans l' Église, quelles mon»- Irueuses ténèbres elle a amassées! Autrefois elle eut des Léon, des Grégoire I des Gelase, des Innocent dont la sagesse et l'éloquence

DE l'^GUSI DI flURCI. 73

sarpassaient tout ce qu'eut de plus grand la philosophie humaine ; aujourd'hui, que voyons-nous î des monstres d'impudicité et de eniauté.

B El on pourrait prétendre que tant d'évéques distingués par leur science et leur sainteté, qui se trouvent dans l'univers, devraient te soumettre à de tels monstres, couverts d'infimoie aux yeux des hommes, et vides de la science des choses divines et hn« mainesî

» Ditet^moi, qu'est-ce que cet bûmme assb snr un trône élevé et revêtu d'or et de pourpre! S'il n'a pas de charité et s'il est seulement enflé de sa science, c'est un antechrist assis dans le temple de Dieu, et s'y donnant comme un Dieu; s'il n'a ni charité ni science, c'est une idole, et le consulter c'est consulter un Uoc de marbre. Espérons la conversion de nos supérieurs ; mais, en atten-» dant, voyons où nous pourrons trouver la nourriture delà parole divine. Plusieurs, en cette sainte assemblée, savent combien sont distiogués les évéqpies de Belgique et de Germanie 1 Si les querelles des rois ne nous en empêchaient pas, ce serait là que nous irions diercher des lumières, plutôt qu'à Rome où tout est vénal, où les jugements se vendent au poids de i'or.

» Hdnorons l'Eglise Romaine , consultons-la si l'état des royaumes le permet, comme on l'a Csit dans cette cause d'Arnulph. Si son jugement est juste, recevons4e en paix ; s'il ne l'est pas, suivons les ordres de l'apôtre, de ne pas écouter même un ange parlant contre l'Evangile; si Rome se tait, comme elle Cadt aujourd'hui , consultons les lois. Où nous adresserions-nous, puisque Rome semble abandonnée de tout secours divin et humain , et semble s'abandonner elle-mêmeT Depuis hi chute de l'empire, elle a perdu les Églises d'Alexandrie et d'Antioche ; sans parler de l'Asie et de l'Afrique, l'Europe elleHanême commence à la quitter; l'Eglise de Gonstantinople ne la reconnaît plus , et le centre de l'Espagne s'est soustrait à ses jugements. L'antechrist apparaît et ses ministres ont déjà envahi la France, s

Arnuiph partageait l'opinion commune sur la fin du monde et regardait comme les ministres de l'antechrist les Sarrasins qui ravagaient la France. Le tableau qu'il trace de l'état déplorable de la papauté est vrai et saisissant. C'était l'Eglise de France qui devait la sauver. Au vr siècle, elle l'avait déjà arrachée au naufrage dont la mena* çait l'arianisme; au huitième, die l'avait tirée des serres des rois lombards; à la fin du onzième, nous verrons les guerriers chré-

Page 1