DE L*ÉGLI8B DB FRANCE
En même tqmps que des disciples, plus croyants que msonnables, de Paschase-Ratbert, exagéraient jusqu'à l'at»urde le sentiment de ce grand homme; Jean Scot adoptait un système diamétralement opposé et également éloigné de la vraie foi catholique *. C'était la manie de Jean Scot de vouloir toujours subtiliser plus que les autres ; il voulut tellement spiritualiser le corps eucharistique de J,*-C.y qu'il ne lui laissa plus aucune réaUté , ou du moins le réduisit à une réalité vague et fantastique comme une émanation purement intelligible. Au nom de la philosophie et de la raison, Jean Scot donnait un démenti à TEcriture^Sainte qui affirme une réalité positive, tan* dis que les stercoranistes plus ou moins exagérés, contestaient à la philosophie et à la raison leurs droits les plus légitimes.
Le dogme catholique, également éloigné de ces deux exagérations, donne en même temps satisfiiction à la parole divine et à la raison ; car la parole de J.-C. est claire : « Ceci est mon corps , ceci est mon sang. » Les droits de la raison sont également respectés dans le dogme catholique sainement entendu. Les sens , en effet , n'attestent que ce qui parait; leur témoignage ne va pas au-delà , et ce n'est que par une induction , qui n'est pas toujours logique , que nous nous formons, d'après Vappcurençe d'un objet, une idée de Yessence elle-même de cet objet.
Dans les faits naturels , cette induction est souvent fausse. A plus forte raison, lorsqu'un avertissement divin, clair et formel, nous met en garde contre elle, devons-nous nous abstenir et nous con« tenter d'accepter purement et simplement ce que les sens nous attestent, c'est-ànlire ceqm parait ^ ce qui tombe sous les sens. Quant à la réalité, à l'essence, nous la connaissons dans l'Eucharistie par le témoignage divin qui ne contredit en rien le témoignage des sens qui nous attestent toujours ce qu'ils sont chargés d'attester» et jamais on ne prouvera qu'il soil contraire à la raison d'admettre que, sous les apparences qu'attestent nos sens, il ne puisse exister une essence autre que celle que nous serions portés à déduire par le raisonnement , dans les cas ordinaires.
Au point de vue de la philosophie , comme au point de vue de la Coi, Jean Scot était donc dans l'erreur. U n'eut point de partisans jusqu'au xi* siècle. Son livre même était à peu près oublié lorsque
* Le livre de Jean Scot est perdu. Hais, comme Béranger déclara avoir pris son opinion dans le livre de ce philosophe, on connaît ahisl l'opinion de Jean Scot par celle de Béranger.
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Béranger le tira de la poussière et adopta les sentiments hérétiques qai y étaient développés *.
Béranger, d'abord écolâtre à Tours , oii il s'était acquis une réputation méritée y était devenu archidiacre de l'Église d'Angers. Il avait une science réelle ; mais , si nous en croyons un de ses adversaires \ il aurait poussé, sur ce point, ses prétentions trop loin. Il tranchait de l'homme extraordinaire, et sa démarche trahissait en lui beaucoup de suffisance : il marchait avec une gravité affectée, pariait avec emphase et avait presque toujours la tête enfoncée dans son capuchon, pour faire croire qu'il réfléchissait pn^mdément. Son caractère était, du reste, fort doux, son éloquence insinuante; il était irréprochable dans ses mœurs, mais la haute estime qu'il avait de sa science l'avait rendu tellement opiniâtre dans ses idées, qu'il les conservait intérieurement même lorsqu'il était obligé de les abandonner publiquement.
Nous avons dit comment Béranger, après avoir étudié sous Fulbert de Chartres , s'était fixé à Tours , dont il rendit l'école une des plus célèbres de France. Après avoir été vaincu dans le cartel philosophique que lui avait proposé Lanfranc à son arrivée en France, sa gloire pâlit; ses élèves n'eurent plus pour lui autant d*estime, et l'école du Bec , dirigée par Lanfranc devenu moine, fit oublier l'école de Tours.
Béranger ne pouvait voir sans un profond chagrin ses élèves passer dans le camp de son vainqueur. De dépit, il abandonna la grammaire et la philosophie pour se jeter dans le vaste champ de l'exégèse biblique '. Il n'apportait point à l'étude des Ecritures les connaissances philologiques et historiques qui lui eussent été nécessaires pour en pénétrer le sens, mais seulement une subtilité de dialectique qui ne pouvait que le conduire k des systèmes erronés. C'est ce qui arriva. Comme il ne s'appliquait, dans ses travaux bibliques , qu'à trouver des explications neuves , sans tenir compte des interprétations traditionnelles qui seules peuvent avoir une valeur incontestable, il ne resta pas longtemps dans la vérité.
* Onelques autenrs, entre autres le P. Mabltlon cl Tabbé rin';act, ont prétenda que Béranger avait cm à la présence réelle et rej<^td seulement la Iranssolisiantlation. Nous croyons que ces auteurs se sont trompés et que Béranger cul Toplnloo qui fut admise depuis par Calvin et ses sectateurs.
s Gulunond. Gont. Berengar. Ub» 1.
V Gulunond., loc cit.
DB l'bousb db PRARCB. 805
Béranger avait lu les livres de Jean Scot j dont Vesprit subtil avait beaucoup d'analogie avec le sien ; il avait lu en particulier son livre sur l'Eucharistie y et comme personne n'en avait adopté les conclusions hétérodoxes , ce fut pour Béranger une raison de les admettre et il entreprit de les propager. Au lieu donc d'interpréter, comme toute la tradition chrétienne, les paroles évangéliques touchant l'Eucharistie , il ne voulut voir dans ce sacrement qu'une simple figure, ou une présence purement intelligible.
Béranger communiqua d'abord son système à de pauvres écoliers qu'il nourrissait et qu'il s'était attachés par ses libéralités ; puis il envoya ces disciples le répandre dans les diverses écoles de France.
L'écolAtre du Bec , Lanfranc , ayant ainsi appris que Béranger en* seignait les erreurs de Jean Scot sur l'Eucharistie, s'appliqua dans son école à défendre la croyance catholique. Béranger, qu'on en instruisit, fut heureux de trouver cette occasion de laver la honte de son ancienne défoite, et adressa à LAufranc un défi sur le terrain théologique où il se croya't fort.
a Frère Lanfranc, lui écrivit-il *, Engelramn de Chartres m'a rapporté que vous désapprouviez et traitiez d'hérétique le sentiment de Jean Scot touchant le sacrement de l'autel , en ce qu'il a d'opposé au sentiment de Paschase que vous défendez. Frère, si cela est, je vous dirai franchement que c'est indigne de vous de raisonner ainsi . car vous n'êtes pas sans intelligence : on voit que ni vous, ni vos disciples n'êtes encore assez versés dans la science des Ecritures. Quoique je n'y sois pas moi-même très-habile , je désirerais bien , s'il était possible , vous entendre discourir sur ce point devant tels juges et tels auditeurs que vous voudriez. En attendant, faites bien attention à ceci : si vous traitez d'hérétique Jean Scot dont j'approuve la doctrine, il faut aussi donner le même titre à Ambroise, à Jérôme et à Augustin , sans parler de beaucoup d'autres, p
Lanfranc dut recevoir cette lettre au moment où il partait pour le concile que le pape Léon IX avait convoqué à Rome et qui eut lieu dans l'Eglise de Latran. Il ne répondit donc pas à Béranger qui , ignorant son départ, lui écrivit une seconde lettre dans laquelle il s'applaudissait presque d'avoir obligé Lanfranc à adopter ses opinions. Sa vanité lui faisait sans doute croire que le savant prieur du Bec avait reculé devant sa provocation.
* EpisU Bereng. ad Lanf. — Ap. Labb. et Gossart. Conc. t. ix, pag. 1054.
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Le porteur * de cette lettre n'ayant pas trouvé Lanfranc, la remit à des clercs qui , après TaToir lue, crurent que le docte écoifttre du Bec s'était véritablement rallié au sentiment hétérodoiede Jean Bcot, conçurent quelques soupçons sur la pureté de sa foi et envoyèrent au concile de Rome la lettre qui lui était adressée.
Cette lettre fut lue dans le concile oix l'on traita la question importante de l'Eucharistie.
On peut croire que le diacre Pierre avait en vue l'erreur de Déranger, lorsqu'au concile de Reims il fit mention de certaines hérésies qui avaient des adeptes en France ; l'on s'en fût dès lors sans doute occupé si Hugues de Langres, le premier adversaire de Béranger, n'eût quitté le concile dans la crainte d'être condamné comme simoniaque. Cet évéque se trouvant au concile de Rome, put éclairer les évéques sur les véritables opinions de Déranger, contre lequel il s'était cru obligé de publier un livre ' pour défendre le dogme catholique. Déranger fut condamné et cité au concile de Verceil qu'on indiqua pour l'automne de celte année (1050). Comme la lettre adressée par Déranger à Lanfranc pouvait donner lieu de soupçonner la foi de ce dernier, le pape lui ordonna d'eiposer ses sentiments. Il le lit d'une manière si nette et si précise, que tout le concile en fut satisfait. Comme Lanfranc connaissait par&itement les opinions de Déranger, le pape le garda auprès de lui jusqu'au concile de Yerceil.
Déranger, pendant qu'on le condamnait à Rome, parcourait la Normandie * pour y répandre ses erreurs. Ne recevant point de réponse de Lanfranc, il croyait sans doute que l'on craignait de discuter avec lui ou qu'on était disposé en sa faveur. Il est probable qu'il se rendit au Bec où, n'ayant pas trouvé Lanfranc, il visita le nouveau monastère de Préaux, où l'abbé Ansfroi eut horreur de sa doctrine; il se rendit de là au palais de Guillaume, duc de Normandie. Guillaume n'avait aucune prétention à la théologie; cependant, comme la question était grave, il convoqua tous les savants de son duché à Drionne, afin de discuter avec Déranger.
* Lanf., Ub. de corp. et sang. Domlnl , adv. Bereng., c A*
s Lanf., loe. cit — Via, eUam MabUlon, pnefat, lo s«cut. vi Bened. — Le nrre de Hugues de Langres se trouve parmi les œuvres de Lanfranc « ediL de D. Luc d*Aclierl , append. p. 68.
s Durand. Troarn. Ub. de corp. et sang. ChrisU, pars 0".— Inter Op. Lanf. appeiML p. 100.
ra L'ioun m praiici. Wl
LaDfranc n'élait pat là pour lutter avec son antagoniste ; mais deui de ses disciples, Ascelin et Guillaume^ tinrent dignement sa place, et combattirent Déranger avec nne telle vigueur, qu'il fut obligé de convenir que le livre de Jean Scot contenait des erreurs et qu'il ne l'avait pas lu tout entier.
n se retirait confus de cette conférence où son orgueil avait tant souffert, lorsqu'il apprit à Chartres la eondamnalion de sa doctrine au eoncile de Rome, et sa citation au concile de Verœil. Quand il passa à Chartres, on f connaissait déjÀ son échec de Brionne et sa condamnation. On le questionna malicieusement , et il sortit de la ville tellement exaq>éré, qu1l écrivit à ses amis des lettres pleines des plus violentes invectives contre le pape et son concile.
Cependant il envoya à Veroeil deui de ses plus habiles disciples pour prendre sa défense. Afin de détruire le Âcbeux effet qu'avait produit le bruit de son échec à Brionne, il publia un prétendu oomple-rendu de la conférence , sous forme de lettre à Ascelin , l'un de ses adversaires.
c En passant chez vous, lui dit-il *, j'avais résolu de ne disputer avec personne sur l'Eucharistie, et mon unique but était d'en référer aux évéques que j'allais trouver. Voilà pourquoi je n'ai à pen près rien dit dans la conférence 06 vous avet eu tort devons trouver.»
On n'aperçoit pas dans ce pauvre préambule le vigoureux champion qui défiait Lanfranc avec tant de hardiesse*
« C'est pour la même raison, continue-t-ii , que je n'ai point voulu crier trop haut contre cette damnaMe et sacrilège proposition de Guillaume: Tout homme doit approcher à Pâque de la tabk du Seigneur.
« Pour en venir k ee qui me fiût écrire cette lettre , j'ai appris que Guillaume se vantait de ra'avoir forcé à avooer que Jean Scot était hérétique< Puissies-^voos comprendre combien il est imprudent et impie de traiter ainsi ce savant! Pitschase, sachez-le bien, est le seul qui se soit imaginé que la substance du pain disparait complètement dans le sacrement du corps du Seigneur; si vous penses comme lui , votre opinion est aussi contraire au sens commun qu'à la doctrine de l'Evangile et de l'apôtre. Voici tout ce que j'ai dit de Jean Scot dans la conférence : Après avoir déclaré que je n'avais pas )n tous ses ouvrages , j'ai dit que je pouvids démontrer qu'il éttJt cafhoMque dans ce que j'en avais lu } et cela je le prouverai par les
* Epist. nercngar, ad AsceHo, ; Inter aii. Lanfranc 1 nof . p. ih t ^U d*Acliei1.
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écrits des Pères que j'ai cités dans ma lettre à Lanfranc, oii j'ai prétendu qu'on devait traiter ces Pères d'hérétiques , si l'on donnait cette qualification à Jean Scot. J'ajoutai que si dans ses écrits on trouvait quelque chose d'inexact, je le condamnerais sans difficulté. Je parlais sincèrement et je ne voulais pas entrer en discussion làdessus.
« Quant à Guillaume , il me demanda si je soutenais véritablement ces deux propositions que Ton m'attribuait: i* les paroles de la consécration prouvent que la substance du pain demeure dans l'Eucharistie; 2^ le bâton pastoral n'est pas le signe du soin des ftmes confiées à ceux qui le portent. Je n*ai jamais avancé celte seconde proposition; pour la première, vous pouvez vous souvenir que je la démontrai si clairement, que le moindre écolier capable d'entendre passablement la signification des mots pourrait raecom* prendre et faire à d'autres la même démonstration. »
Or c'était précisément sur ce point qu'il avait été confondu y et il ne parlait avec tant d'aplomb que pour faire illusion à ceux qui voudraient bien le croire sur parole.
Ascelin ne laissa pas sans réponse la lettre de Béranger et rétablit la vérité sur tout ce qui s'était passé à la conférence *. Il lui reproche, en particulier, d'avoir tronqué la proposition de Guillaume sur l'obligation oix était tout fidèle de communier à Pàque, car Guillaume y avait mis cette condition : c A moins que pour ses péchés, il ne soit trouvé indigne d'un banquet si salutaire; il ne doit pas s'en éloigner lui-même, mais seulement par ordre de son confesseur. »
On doit remarquer la conformité de cette doctrine avec celle qui fut plus tard officiellement décrétée au concile de Latran , sous Innocent III. Les crimes et les désordres qui afOigeaient l'Eglise avaient fait perdre progressivement la pieuse coutume où étaient les fidèles de participer, chaque dimanche, au banquet eucharistique. Dqà, au ix* siècle, on avait été forcé d'ériger en obligation cette participation que les premiers fidèles regardaient comme une fieiveur; on avait alors rendu la communion obligatoire trois fois l'année: à Pàque, à la Pentecôte et à Noël. Au xi* siècle, on avait déjà réduit cette obligation à Pàque seulement, et encore s'en trouvait*il qui, comme Béranger, ne voulaient pas la reconnaître. Gomme, h cette époque, il n'y avait pas de décret positif sur ce point, les indilfé^
* Eplst Âscellnl sdBcreng. { Intcr 0|i. Lanf. not. p. t4.
DR l'rOLISB m FRANCK. 209
renls adopla'ient celte opiuion relâchée, et c'est pour cela sans doute qu'au commencemeat du xiu" siècle, le concile de Lalran porta le décret qui est encore en vigueur aujourd'hui et qui ne fit que consacrer un usagc.déjà passé depuis longtemps dans la pratique, comme on le voit par la lettre d'Ascelin.
Cet auteur, après avoir réfuté les assertions de Béranger relativement à la conférence de Brionne, lui dit en finissant: a Rougissez de défendre un livre qui vient d'être condamné à Yerceil dans un concile plénier où vous-même avez été noté d'hérésie. »
Le concile de Yerceil * avait eu lieu en effet à l'époque fixée par le pape. Le livre de Jean Scot y fut lu et condamné d'une voix unanime , et les disciples de Béranger furent confondus dès les premiers mots qu'ils voulurent prononcer en faveur de leur maître*
L'hérésie de Béranger faisait grand hruit en France. Cet hérésiarque travaillait clandestinement à augmenter le nombre de ses sectateurs, et ses adeptes parcouraient dans ce but les principales écoles. Ils firent quelques tentatives à Liège, mais ils rencontrèrent dans cette ville des gardiens vigilants de la foi, 1 évêque Déoduin , l'écolâtre Adelmann et l'écolâtre Gozechin qui signale avec énergie les progrès de l'erreur.
« Ouvrez les yeux, dit-il ', et voyez les dogmes pernicieux, les fausses opinions qui sortent de l'académie de Tours à laquelle préside Béranger, cet apôtre de Satan ! Voyez les serpents qui sortent des cavernes de cette nouvelle Babylone. Les hommes enivrés du vin nouveau ou plutôt du venin de cet hérésiarque, sont à la piste de nouveautés sacrilèges et donnent aux Écritures des sens contraires à la foi. Ils disent, chose horrible à entendre! que les divins sacrements qui s'opèrent sur nos autels ne contiennent que Tombre et non la vérité. Ils enseignent cette erreur avec tant d'artifices, qu'ils séduisent un grand nombre de clercs nomades dont ils pipent la simplicité ou piquent la curiosité. Ces novateurs leur font voir la superficie des Ecritures, comme un chemin uni qui les conduit au palais de la sagesse , comme un sentier droit qui les mène au port du salut. Mais dès qu'ils sont entrés dans ce chemin , ils les embarrassent dans les filets de leur philosophie sophistique el dans leurs syllogismes captieux , les éloignent de la voie du salut et les jettent dans l'abîme. »
* LaDfranc, llb. decorp. et sang. Domlnl adv. Bercngar., c. 4. s Ap. Mabillon. AnaleeU