‹ Histoire de l'église de France: composée sur les documents originaux et authentiques (volume 2)Chapitre 29 sur 50 · IV · texte numérisé non relu

IV

210 tlIflTOtRI

Le principal sectateur do Bêranger était Eusèbe-Ëranon , évéque d'Angers. Les autres évéques furent alarmés des progrès de Thérésie, et, de concert avec les seigneurs, conseillèrent au roi Henri d'assembler un concile à Paris. Les hérétiques eux*mémes le sollicitèrent ^ ; c'est pourquoi Henri le convoqua pour le 16 octobre (1050).

Déoduin, évéque de Liège, ayant appris que l'on devait tenir ce concile, en écrivit au roi Henri, o Le brnit s'est répandu ^ ditil ', dans toute la Germanie que Brunon , évéque d'Angers , et Déranger de Tours, renouvelant les anciennes hérésies, prétendent que le corps du Seigneur n'est pas un corps réel , mais une ombre et une pure figure; attaquent le mariage légitime, et le baptême des en&nts '. On dit aussi que votre zèle pour TEglise vous a inspiré de convoquer un concile pour les convaincre publiquement et délivrer de cette peste votre illustre royaume. Ce projet est digne d'un grand roi , et plaise à Dieu que vous puissiez l'exécuter et punir, comme ils le méritent, les auteurs de ces blasphèmes! Cependant nous ne pensons pas que vous puissiez le faire dans votre concile; car Brunon est évéque et ne peut être condamné que par le pape. Voilà ce qui nous afQige, nous fidèles enfants de l'Église; nous craignons qu'après avoir entendu les hérétiques dans votre concile, vous ne puissiez les punir, car de là résultera un grand scandale pour le peuple , qui croira qu'on n'aura pas pu les y convaincre d'erreur. Nous prions Votre Majesté de n'avoir point égard à la demande que vous ont fkite les hérétiques, car ils ne sollicitent un concile que parce qu'ils se tiennent assurés de l'impunité. Ayez donc soin de faire autoriser préalablement voire concile par le pape, ou mieux ne songez point à demander d'éclaircissements aux sectaires: il ne fiiut songer qu'à les punir. On a dû écouter les hérétiques lorsque les questions n'étaient pas encore bien approfondies; mais aujourd'hui, qu'est-il besoin d'un concile pour éclaircir des questions si bien définies par les conciles et les Pères? »

Déoduin, après avoir cité plusieurs passages de saint Cyrille , de saint Ambroise et de saint Augustin sur la présence réelle, le mariage et le baptême des enfants , conclut ainsi :

* C*est au moins ce que dit Déodulu dans la lettre citée ci-dessous.

s Epist. Deoduin ; ap. Mablll. analecL

' Gulmondf fun des adversaires de Ëërangcr, nous apprend aussi que cet hérétique attaquait le mariage et le baptême des eufaittt*

DE l'kGUSB de FRANCE. lit

« Nous croyons donc que Brunon et Déranger doiven! élre re^ gardés comme des hérétiques déjà condamnés. Vous n'avez plUiâ qu'à délibérer avec vos éyéques et les nôtres , avec l'empereur votre ami et avec le pape, de la punition qn'ils méritent, o

Ces dernières paroles sont remarquables. Aux yeux de Déoduid l'hérésie attaque l'empire chrétien , et tous les représentants de Tau-* torité doivent concourir à éteindre une erreur funeste qui menace son unité.

Henri ne crut pas devoir tenir compte de la lettre de révéque de Liège, et le concile se tint à l'époque fixée *• Il s'y trouva un grand nombre d'évéques, de clercs et de seigneurs. Le roi lui-même y as-* ststa. Béranger, au lieu de comparaître, comme il en avait reçu l'ordre , se retira à Angers auprès de Brunon , son protecteur. Oo n'en procéda pas moins à l'examen de sa cause. Isembert, évéque d'Orléans, qui avait assisté au concile de Rome ob Béranger avait été condamné pour la première fois , produisit une longue lettre de l'hérétique: a Ordonnez, dit-il aux évéques, que cette lettre soit lue. Ce n'est pas à moi qu'elle a été écrite; mais je l'ai interceptée et enlevée de force an porteur qui devait la remettre à un de ses amis, nommé Paul, n On croit que c'est Paulin , primicier de Mets* Cette lettre fut lue, mais les Pères du concile en furent si scanda* lises, qu'ils en interrompirent plusieurs fois la lecture pour témoigner leur indignation* On condamna d'une voix unanime Déranger^ «es adeptes et le livre de Jean Scot d'où ils avaient tiré leurs erreurs* On déclara ensuite que si Béranger et ses sectateurs ne se rétractaient, toute l'armée de France, ayant à sa tête le clergé revêtu des ornements sacerdotaux, marcherait contre eux et irait les traquer^ quelque part qu'ils fussent, et les mettrait à mort.

D'après l'opinion commune , l'hérésie était un crime politique.

Comme l'abbaye de Saint-Martin était un Bef relevant du roi, qai en avait même le titre d'abbé, Béranger, en sa qualité de chanoine de cette abbaye, lui était immédiatement subordonné. Henn le priva donc, après le concile de Paris, des revenus auxquels il avait droit sur les biens de l'abbaye. Béranger, plus sensible à la perte de son revenu qu'à celle de sa foi, écrivit à l'abbé Richard, son ami , de s'intéresser auprès du roi en sa faveur ', et de lui dire

* Durand. Troarii. Lib. de Corporc Christi , pars 9\^ Itiitt op. L^iifraiir.! mpptnàê

s Epist. Bercngar. ; ap. D'ÂcheM spicUé^. nov. cd t. , t. tir, p. 409.

Si2 HISTOIRB

qu'il s'ofTrail de prouver que Jeaa Scot avait été injustement condamné à Yerceil. a Le roi,ajoute-t-il, doit savoir que Jean Scot n'a écrit qu'à la prière de Karl-Ie-Graud y son prédécesseur^ si zélé pour la religion. De peur que Terreur des hommes grossiers et ignorants de ce temps-là ne prévalût, il chargea ce savant homme de recueillir dans les Ecritures de quoi les désabuser, b

Jean Scot avait écrit , en effet , par l'ordre de Karl-le-Chauve : ce n'était pas une preuve que son livre fût très-catholiqqe.

Béranger réclama aussi l'appui du trésorier de l'abbaye de Saint- Martin. « Si vous avez occasion, lui dit41 ^, de parier au roi, ayex la bonté de lui dire un mot en ma faveur, pour exciter sa libéralité, sa religion , sa compassion , et le porter à me dédommager, par quelque largesse, du tort qu'il m'a Tait , à moi qui suis un clerc de son Eglise. »

On peut croire qu'il sollicita de même la protection de Frolland, évéque de Sentis; au moins cet évéque parvint-il à faire croire au roi que Béranger était un vertueux prêtre qui n'était poursuivi que par des envieux jaloux de son mérite. Frolland ' donna avis à Béranger du succès qu'il avait eu auprès du roi, et comme il était malade au moment où il lui écrivait, il se recommanda à ses prières. Frolland n'était sans doute pas partisan des erreurs de Béranger; il est probable que son estime pour la personne de cet hérétique lui faisait interpréter d'une manière bienveillante des opinions condamnables. Quoi qu'il en soit, son crédit auprès du roi empêcha que le décret du concile de Paris ne fût mis à exécution. Béranger resta cependant privé de son titre canonial ; mais l'évêque d'Angers, son ami, l'avait fait archidiacre de son église depuis assez longtemps ^.

Ce fut sans doute vers cette époque que Béranger reçut une lettre d'Adelmann, écolfttre de Liège, ei qui fut depuis évéque de Bresse. Adelmann était ce disciple de Fulbert qui nous a fourni de précieux renseignements sur Yacadémie de Chartres. II y avait connu Béranger. Au nom de leur vieille amitié et de leur vénérable maître, il le conjure, dans sa lettre, de ne pas troubler l'Eglise en prêchant une détestable hérésie.

* A p. Mablll. prsf. in sacul. vi Bened.

s A|>. D'Acberi spicileg. t. ni , p. 390.

* n avait ce Utre en iOAO lorsqu'il assista à la consécration de !*ég!}se do Voa* dôme. — y. Mabill. praoral. In sscul. ti Bened.

DB L B6U8B DB VRARCB. 213

a Je vous appelle mon frère , lui dit-il *, quoique vous soyez plus jeune que moi, à cause de la douce intimité dans laquelle nous avons vécu à Chartres , à l'école de notre vénérable Socrofe. Platon remerciait la nature de l'avoir iait naître du temps de son Socrate; mais nous, c*est avec plus de raison que nous pouvons nous glorifier du ndtre, de cet homme si chrétien, si catholique, dont nous avons expérimenté la sagesse, la sainte vie, la salutaire doctrine, et qui prie sans doute aujourd'hui le Seigneur pour nous. Il se souvient de nous certainement, il nous conjure encore de marcher, à la suite des saints Pères, vers la sainte cité qu'il habite maintenant, sans nous laisser égarer dans les sentiers de l'erreur. Ne vous rappelez-* TOUS pas ces conversations touchantes qu'il avait avec nous , dans son petit jardin , auprès de l'oratoire ; ces douces larmes qu'il répandait en nous parlant et que lui arrachaient sa foi et sa tendresse pour nous? Que le Seigneur, mon cher frère, vous préserve d'entrer dans ces routes ténébreuses que nous indiquait notre père Fulbert! Puissenl-ils mentir ceux qui publient partout que vous êtes séparé de l'unité de l'Eglise, et que vous avez des sentiments contraires à la foi catholique touchant le corps et le sang du Seigneur im* mole chaque jour sur l'autel , dans toute la terre. Suivant enx , vous diriez que ce n'est ni le vrai corps ni le vrai sang de J.-C. qui serait offert sur l'autel, mais seulement une figure et une ressemblance.

a L*ayant entendu dire il y a deux ans, je résolus de vous écrire et de vous demander à vous-même ce qui en était. Mais comme votre ami Paulin, primicier de Metz, est un peu plus rapproché de TOUS, je le priai de s'en charger et il le promit. Il n'en a rien fait jusqu'ici, mais Dieu m'a fait trouver une autre occasion de vous écrire. Je vous conjure donc, par la miséricorde de Dieu, et par la mémoire de notre cher Fulbert , de ne point troubler la paix de rÉ-< glise catholique pour laquelle tant de milliers de martyrs et tant de saint docteurs ont combattu , et qu'ils ont si bien défendue^ que tous les hérétiques sont demeurés confondus. »

Adelmann établit ensuite la foi catholique touchant l'Eucharistie , d'après les paroles de TÉcriture.

On croyait à Liège, comme l'atlesto la lettre de Déoduin , que Déranger refusait de croire à la réalité du corps eucharistique de J.-C, parce qu'il aurait pensé, comme d'anciens gnostiques, que le Sauveur n'aurait eu qu'un corps fantastique et purement apparent. Telle

< BibUoih. PP.« t. XTin.

flU u&»xouis

n'était pas TopiDion de Béranger. Il admettait que J.-C. avait eu un vrai corps et que le corps eucharistique était vrai en ce sens qu'il p'était pas fantastique, mais il n'admettait pas que ce vrai corps fût réellement sous les apparences eucharistiques, mais seulement d'une manière intelligible, comme disait Hugues de Langres ^ C'est en ce sensqu'il répondit à Adelmann. Après l'avoir assuré de la pureté de sa ^i, il ajoute^:

a Vous avez entendu dire que je n'admettais pas dans l'Eucharistie le vrai corps et le vrai sang de J.-È. Sachez que j'ai toujours été éloigné des opinions des manichéens. En accordant qu'une chose peut devenir le corps et le sang de J,-C. , je dois nécessairement accorder que c'est un vrai corps, car J.-C. a eu un corps humain et non pas un corps fantastique, comme le croyaient les hérétiques. Je dis que , selon l'Ecriture , le pain et le vin deviennent le corps et le sang de J.-C. , par conséquent je ne puis nier qu'après la consécration le pain et le vin ne soient, pour la foi et pour Vintelligencef le vrai corps et le vrai sang de J.- C. d

Ces paroles, en apparence si formelles, contenaient cependant toute l'erreur de Béranger. S'il eût été catholique, il n'eût pas dit que le pain et le vin étaient le corps et le sang de J.-C, ce qui eet faux; mais que le corps et le sang étaient réellement sous les apparences eucharistiques: et comme, suivant lui, le pain et le vin existaient substantiellement dans le sacrement de l'autel , le pain el le vin représentaient à la foi et à l'intelligence le vrai corps et le vrai sang de J.-C. 'y ils l'étaient pour la foi et pour l'intelligence, c'est-à-dire d'une manière purement intelligible, et non pas en réalité. Béranger se servait volontiers d'équivoques pour dissimuler ses véritables senti* ments à ceux qu'il savait ne pouvoir compter parmi ses adeptes *« , Le pape Léon ^, après avoir condamné Béranger à Verceil , lit un

* Hug. Lingon. Tract, de corp. et sang. Doin. cont. Ber.; inter op. Lanf. append ^ Ap. Mabill. pnefat. in secul. yi. Brued. part. 2» S 38. ^Noiis Ignorons pourquoi le P. Mablllon ne regarde pas cette lettre comme la réponse à celte d'Adelroaim et pourquoi II ctll , en pariant de cette réponse (loc. dL, S 30) t Qva epfstola ad nos non pervenit. La lettre deBéraiigtr à Adelmann, qu'U cite plui ]oln , nous paraît bien être cette réponse.

> Les auteurs qui ont pensé que Béranger admettait la présence réelle « k cause de son affoclatfoii à se servir des mois : Frai corps du Seigneur^ n'avaient pas fait attention au reproche non fondé qu'on lui aurait fait de n'admettre, comme les gnoatiqus, qu'un oorps fantaatiqae. Béranger se défend de et reproche, mais n'admet pas pour cela la réalitë.

4 Wibert. vit. S. Léon. lib. 2, c 8. — Cet historien imnii appfwd que ce fut

DK L RCU5S DK rilANCI. 31 S

second voyage en-deçà des Alpes. Il avait avec lui Lanfranc * et l'abbé Hugues de Cluni qu'il chargea d'une légation importante en Hongrie. Le pape, dans ce voyage, ne fit rien de particulier pour rkglise de France; son principal but semble avoir été d'affermir la paix entre l'empereur et le roi de Hongrie. L'année suivante ( 1052), il passa de nouveau les Alpes; en traversant la France, il nomma saint ' Robert abbé de la Chaise-Dieu, nouveau monastère qui avait été fondé par ce saint homme 3 puis il se rendit en Allemagne pour demander à l'empereur des secours contre les Normands qui ve^ naient de s'emparer des provinces méridionales de l'Italie '•

Dès le commencemeni, du xi* siècle, une troupe de Normands re^ venant du pèlerinage de Jérusalem , étaient débarqués à Salerne qu'ils avaient trouvé assiégée par les Sarrasins. Echangeant volontiers le bourdon de pèlerin contre des armes que leur offrit Gaimar, prince de Salerne, ils avaient fait une sortie vigoureuse contre les infidèles qui furent obligés de lever le siège. Le prince de Salerne combla d'éloges ses défenseurs, leur offrit des présents et les pressa de se fixer sur ses terres ; mais les généreux guerriers qui

pendant ce second voyage que Léon nomma Vidon pour Ini succéder sur le sidge de Toul dont 11 était resté Josqu'aiors titulaire,

* Lanfranc epist. 19«

^ S. Robert éialt un seigneur d'Auvergne , fils du comte Gerauld , de la même famille que saint Gerauld d*AuriUac. 11 fut d*abord dianolne de Brioudf* , puis moine à Cluni; il Ht ensuite un pèlcrintigc à Rome et, à son retour, se retira dans un lieu d*^sert. — Plusieurs disciples étant venus lui demander A partager son genre de vie, il obtint du roi la permission de fonder* en ce lieu, un monastère qui fut appelé Casa Dei^ maison de Dieu , et par corruption Chaite-Dieu, Bn 105S le pape Léon couArma l*éreciioo éa nouveau monastère et éleva Robert à la dignité d'abbé.

s Pendant ce troisième voyage, le pape Léoa «saiala à TinvenUon d'un corps que les moines de Salnt-Emmeran de Ratisbonne prétendaient être celui de saint Denis l'aréopagite et qu*ils avaient trouvé en creusant la terre. Les ambassadeurs français, qui étaient alors i Raiisbonne, réclamèrent et donnèrent avis au roi Henri de la prétention des moines de Salnt-Emmeran. Celui-ci fit faire, au monastère de âalnt-Denls^ l'Invention des rellquesde ce saint, afin de eoosUter qu'elles y étaient, et non pas è RatlsiKuine ; mais les moines de Saint-Rmmeran soutinrent leur prétention et l'appuyèrent dans la suite sur une bulle que le pape Léon leur avait donnée pour rcconnattre qu'ils possédaient véritablement le corps de saint Denis. On trouve , en efl^t , une lettre de l^n IX sur ce sujet. Plusieurs auteurs la croient apocryphe. (K. de Detectionc corp. S. Dyon. : ap. Duch. Scrip. Ilist^ franc* e( Diploni* Léon ; ap. Labb. et Cossart. Conc. L ie, p. 980.)

216 UISTOlRt

n*avaicnt eu, en combattant les Sarrasins, d'autre motif que l*àmour de Dieu et de la religion , s'en étaient retournés dans leur pays sans avoir voulu accepter les présents qu*on leur offrait. Gaimar avait alors envoyé avec eux, en Normandie, des députés chargés de citrons et autres beaux fruits d'Italie, d'étoffes précieuses et de harnais dorés , afin d'exciter d'autres Normands à éniigrer et à se rendre dans un pays où l'on jouissait de tant de richesses.

Quelques années après , un Normand nommé Raoul se retira à Rome auprès du pape, et fit remporter plusieurs victoires aux Italiens sur les troupes de l'empereur grec qui prétendait avoir encore des droits sur la haute Italie. Le bruit des victoires de Raoul s'étant répandu , un grand nombre de Normands quittèrent leur pays , émigrcrent en Italie et se groupèrent autour de lui. Quelque temps après, d'autres Normands arrivèrent sous la conduite du fameux Robcrt-Guiscard , et, après avoir chassé les Grecs et les Sarrasins qui se disputaient depuis longtemps les provinces méridionales de l'Italie, ils s'y établirent en conquérants. Au milieu des guerres qu'ils furent obligés de soutenir, on eut à leur reprocher des violences et des déprédations , suites inévitables des combats ; voilà ce qui irrita contre eux le pape Léon, et qui lui fit demander à l'em-i pereur des secours pour les combattre. Il fut même assez mauvais politique pour en demander aux Grecs \ ces irréconciliables ennemis de l'Eglise Romaine, et pour marcher lui-même à la tête de troupes mal disciplinées et aussi mal commandées ^ contre les Normands.

Ceux-ci ne furent effrayés nî des armes spirituelles du pape, ni de ses démonstrations militaires. Ils battirent ses troupes, le firent prisonnier, et le relâchèrent quelque temps après lorsqu'il lear eut donné l'absolution des censures qu'il avait lancées contre eux. L'expédition du pape était une faute , surtout au point de vue politique ; car la race courageuse des Normands était une barrière que la Providence opposait à l'invasion de I islamisme.

Le pape était malade lorsqu'on le mit en liberté. On fut obligé de le porter en litière jusqu'à Rome, où plusieurs Normands l'accom» pagnèrent par respect. Il mourut Tannée suivante, en saint, comme il avait vécu (1051).

Léon IX eut le bon esprit de s'entourer des hommes les plus di«

< Epist. Lcon. ad ConstanUn. Imperat. ; ap. LabI». Conc, T. ix, p. 981, — Wib. vit. S. Uoii.

DE l'bglisi de niANCI. 217

gnes de sa confiance et les plus capables de Téclairer. De ce nombre furent surtout Pierre Daraien , Humbert et Hildebrand , trois hommes de hante capacité et d'une vertu éprouvée. Il avait aussi une estime parlidlilière pour labbé Hugues de Cluni et pour Halinard, évéque de Lyon , prélat fort distingué par sa science *.

Léon IX était instruit. A Tâge de cinquante ans, il apprit le grec pour mieux entendre TEcriture-Sainte, et réfuter les calomnies des Grecs schismatiques contre TEglIse Romaine. Pendant son trop court pontificat, il avait entrepris de rattacher à TEglise les Grecs, dont Michel Cerularius travaillait alors à consommer le schisme. Il avait même envoyé dans ce but, à Constantinoplc, trois légats, le cardinal Humbert, Pierre d'Amalphi, et le chancelier Frédéric, qui devint pape sous le nom d'Etienne IX; mais sa mort vint interrompre une négociation qui avait eu d'heureux commencements , et l'indigne patriarche Michel consomma l'œuvre commencée par Photius.

Jusqu'à ses derniers moments, Léon IX fit preuve d'un zèle admirable pour la réforme de l'Église. Pendant tout son pontificat, il suivit principalement les conseils de Hildebrand, qui commençait dès-lors la guerre qu'il devait faire plus tard, avec tant décourage, aux vices qui déshonoraient le clergé.

Ce grand homme avait, par sa sagesse et ses lumières, conquis l'estime du peuple et du clergé de Rome, en même temps que celle de Léon IX ; aussi , lorsque ce saint pape fut mort , on le chargea de la mission délicate de choisir son successeur. Hildebrand n'était encore que sous-diacre ; mais son titre de cardinal et son génie le mettaient en position de répondre dignement à la confiance qu'on lui témoignait. Il se rendit en Allemagne auprès de l'empereur, et, dans une assemblée qui se tint à Mayencc, fit élire Gcbhard, cvêque d'Eichstal , proche parent de l'empereur. Ce prince fut affligé de ce choix , parce qu'il aimait Gcbhar, et disait qu'il lui était nécessaire pour le gouvernement; mais il ne put persuader à Hildebrand de changer d'avis; malgré l'empereur, malgré Gebhard lui-même qui hésitait à donner son consentement, Hildebrand l'emmena à Rome

* Halinard anll été moliie de SainC-BenlgM de Dijon. Ce fut an dês plnssalnit évéques de son temps. Le pape l'ayant laisié k Rome pour le remplacer pendant 8011 troisième Toyage en Allemagne , Halinard y fut ^mpolsonnét {«'auteur de sa vie remarque qu'il était savant et surtout habile dans la géopKitric et la physique. (VIU Halinard. ap. MabllL iscuL vi Bened.)

318 UISTOIRB

OÙ il fit ratifier son choix par le clergé et le peuple. Le nouveau pape prit le nom de Victor IL

Victor continua y à la persuasion d'Hildebrand, la réforme corn-» mencée par son prédécesseur, et chargea Hildebrand lui-méroe d'aller réformer TEglise de France. Celui-ci partit aussitôt, et tint, Tan 1055 9 un concile à Lyon ^. Six évêques siinoniaques y furent déposés. Parmi eux étaient Libert de Gap et HugueSy archevêque d'Embrun. La cause de ce dernier fut examinée dans la première session^ il se défendit assez mal, mais cependant on remit au lendemain l'audition des témoins et le prononcé du jugement. Hugues profita de la nuit pour corrompre les témoins, et acheta leur silence à prix d'argent. Le lendemain, dès l'ouverture du concile, Hugues se leva et dit, d'un air triomphant: a Où sont mes accusateurs? » Tous gardaient le silence. Hildebrand était trop clairvoyant pour être dupe. S'adressant à Hugues, il lui dit avec gravité : et Archevêque, croyez-vous que le Père, le Fils et le Saint* Esprit soient une même divinité?^ Je le crois, répondit Hugues. — Dites donc alors le Gloria Patri, reprit le légat. » l/archevêque se mit en devoir de le faire, mais il ne prononça que les premiers mots : Gloria Pain et Pilio , et ne put jamais nommer le Saint- Esprit contre lequel il avait péché en achetant et en vendant ses dons. L'archevêque d'Embrun, confondu de cette manière miraculeuse , fut obligé de s'avouer lui-même coupable et on le déposa. Pierre Damien et Didier, abbé du mont Cassin, qui rapportent ce miracle, l'avaient appris de la bouche même d'Hildebrand. Le pape Victor ordonna Viminien , archevêque d'Embrun, et Hugues, l'archevêque déposé, se fit moine à Cluni.

Saint Hugues de Cluni avait assisté au concile de Lyon; il invita son ami Hildebrand à venir visiter son monastère, dont il avait été prieur, et celui-ci fut bien édifié do la ferveur de ses anciens frères.

Hildebrand parcourut la France entière. Partout les évêques et les abbés simoniaques , effrayés de son énergie et du miracle arrivé en la personne de l'archevêque d'Embrun , renonçaient d'eux-mêmes aux dignités qu'ils avaient achetées. Si nous en croyons un ancien auteur *, quarante-cinq évêques et vingt-sept abbés ou prieurs se seraient ainsi reconnus coupables avant tout jugement.

L'intrépide légat, en poursuivant ainsi la sioMoie, n'oabliailpas

* PaoL Bern. vit. 8. Greg.

> Pet. Aragonlus, de Gest. rom. PP.

DB L*KGU6fi De VRAKCB. 219

une autre mission dont il avait été chargé par le pape. Victor, l'aq* oée même oùii était monté sur le saint-siége, avait présidéà Florence un nombreux concile où il avait condamné l'hérésie de Béranger. Ce fut Bans doute aussitôt après ce concile qu'Hildebrand passa en France ; le pape le chargea de citer Béranger dans un concile qu'il assemblerait à Tours mètae, le berceau de Terreur.

Hildebrand * tint ce concile. Béranger s'y trouva, ainsi que Lan* franc qui s'était déclaré son adversaire. L'hérétique eut la liberté d'exposer et de défendre son système , mais il n'osa le faire devant des juges aussi capables de le suivre à travers toutes les subtilités de sa dialectique , et il prit le parti de confesser tout simplement la foi catholique. 11 fit même serment de n'avoir jamais d'autre sentiment que celui de l'Ëglise touchant TËucharistie, et il fut reçu à la communion '.

L'exemple du légat du saint-siége anima le sèle des prélats les plus recommandables de l'Eglise de France, et l'on y tint alors plusieurs concilea.

Maurile, métropolitain de Rouen, convoqua celui de sa province l'année même où se tint le concile de Tours. On y fit de beaux règlements , particulièrement sur la continence des prêtres, qui était le point de discipline le plus mal observé en Normandie.

Le clergé, selon Ordéric Vital ', y était tombé dans une telle dis* «olution, que non-seulement les simples prêtres, mais les évêques eux-mêmes y avaient des concubines et se glorifiaient du nombre de leurs enfants. En 1050, Manger \ qui était alors archevêque,

< F. Epist. Euseb. Brun, ad Bcrengar, ; Orderic. UisU ceci. llb. h ; MabilL isciil. ?i Bened. pr«f. part. 2*$ 23. Plusieurs auteurs mctlenl i la môme date que le concile de Tours, celui d'Angers contre le même Béraiiger, et la IcUre d'Eosèbe Brunon , évAque d*Angera , d cet bérëUqae. Noos ci oyons devoir placer ceue letU« et le coadle d'AngeiB sept aas plw tard.

s L'enperevr Henri UI envoya au eéttcUe de Tours des ambMndcurs pour se plaindre de ce que Ferdinand, roi de Castillc, prenait le Utre d'empereur qui ne lui appartenait pas. Les Pères du concile et le pape trouvèrent fondée la plainte de Henri , et Ferdinand consentit k ne plus prendre le titre d*empereur.

Les empereurs «d'Allemagne croyaient que, comme soceeseenra de Charlemagne dans l'empire d'Occident , lis avaient une certaine supériorité sur les autres royaumes; mais cette supériorité leur échappait, et Hildebrand , devenu pape, contribua plus que tout autre k la reporter sur le siège apostolique, qui dès lors un amit une plos réeHe mène dans le domaine polHique.

* Ordcr. Vital. HIst. eccl. llb. 3.

* Y. LabK elCMi^ Conc t. », p. 1047,

220 msToiaB

avait bien cherché à apporter quelques remèdes aux désordres de son église ; mais comme il donnait lui-même l'exemple des vices qu'il voulait corriger dans les autres, ses règlements furent inutiles. Mauger ayant été déposé, à cause de ses scandales, Maurile * lui succéda. Ses règlements ne furent peut-être pas plus utiles que ceux de IMauger, mais au moins il donnait l'exemple des vertus que tous ses prêtres eussent dû pratiquer et qu'il leur recommandait. Maurtle avait été élevé à la célèbre école de Reims, d'où il avait passé à celle de Liège , qui jouissait d'une haute réputation et que dirigeait AdeU mann , disciple de Fulbert. Il était ensuite devenu écolfttre d'Haïberstat, en Saxe, où il vécut plusieurs années. Dégoûté du monde, il se fit moine à Fécamp, d'où il passa en Italie avec un savant moine, nommé Gerbert, qui fut plus tard abbé de Saint^Vandrille. Maurile devint abbé de Sainte-Marie à Florence ; mais, ne pouvant corriger les désordres de ses moines , il revint à Fécamp d'où on le tira pour l'élever sur le siège de Rouen. Un homme de cette nature devait souffrir des désordres de son église : Maurile s'entoura des hommes les plus capables de Normandie, et l'on peut croire qu'il se servit d'eux pour travailler à la réforme. Thierri ', abbé de Saint- Evroul ; Ansfrid , abbé de Préaux ; un savant nommé Fulbert ; Lanfranc, prieur et écolfttre du Bec, tous ces hommes remarquables l'aidaient de leurs conseils.

Ce fut sans doute Lanfranc, l'infatigable adversaire de rhérésie de Bcranger, qui engagea le saint évêquede Rouen à dresser, dans son concile, une profession de foi' que nous avons encore et qui fut évidemment dirigée contre les vaines subtilités par lesquelles Béranger voulait détruire la croyance catholique.

Un an après le concile de Rouen, les archevêques Rimbauld d'Arles * et Ponce d'Aix reçurent du pape Victor une commission spéciale pour en assembler un à Toulouse. Dix-huit évéques y assistèrent, et on y dressa treize canons ^ presque tous contre la simonie.

* Vit S. Hauril. ; Hist. Episcop. Rotboiu. ; Order. Vital. Hist. Eccl., ioc eiL « Ordcric. \M. Hîst. llb. 3.

s Ap. MaJ)IU. Analect. ; et prxfat. in sacui. vi Bened. S 23 part. 2«.

* Rimbauld était un bon év6qve , Il avait ëlé élevé «u monastère de Salai-Victor de Marseille , qui jeta alors quelque éclat sous le saint abbé Isarnc. De son temps on trouva A Marseille le tombeau de Maximten-Hcrcule. Rimbauld, consulté sur ce qu*on en devait faire , conseilla de Jeter tout à la mer, ce qnl fut fait.

Ds l'bousk di francs. SSi

Wifroi, archevêque de Narboone» qui y assista ^ prononça sa condamnation en y apposant sa signature, car c'était un prélat simoniaque et il avait été condamné comme tel au concile de Florence par le pape Victor. Au commencement de son épiscopat, il avait tenu un concile dans lequel on avait fait vingt-ueuf canons pour obliger à l'observation de la Trèœ de Dieu; mais il était le premier à violer ces règlements, et , lorsque le concile de Toulouse eut lieu, il était en guerre avec Béranger, vicomte de Narbpnne, son beau-frère. Le vicomte présenta au concile de Toulouse une r&* quête * dans laquelle il prouva que l'archevêché de Narbonne avait été acheté par le père de Wifroi pour son fils ; que Wifroi loi-même avait acheté l'évêché d'Urgel pour son frère Guillaume, et que , pour le payer, il avait vendu les croix, les vases sacrés et les ornem^its des châsses de son église; qu'il vendait les ordres sacrés, et qu'il avait fiiit payer aux évêques de Lodève et d'Ëlne leur ordination. Mais Wifroi , quoique tous ces griefs fussent vrais et prouvés , ne fut pas déposé alors; il fallait pour y réussir toute l'énergie d'Hilde* brand, qui le déposa lorsqu'il fut devenu pape.

Victor II , après avoir dignement travaillé pendant deux ans i l'œuvre de la réforme commencée par Léon IX, s'en alla au ciel re* cevoir la récompense de son zèle. Frédéric, abbé du Mont-Cassin, lui snccéda sous le nom d'Etienne IX. Gervais de Reims écrivit au nouveau pape pour le féliciter.

Gervais ^ était un évêque régulier, ce qui était assez rare alors,

< Querim. Bereog. ; ap. Labb. conc. append., t. ix, p. 1956. ^Dans ccUc r^ qu6te Béranger parle d'un concile d'Arles. H s'était sans doute tenu sous l'éTéque Raluibauld. Ce fut lui aussi qui fit assembler le concile de Saint-Gilles. Ce concile se tint peu avant celui de Toulouse et l'on s*y occupa de faire observer la Trêve tte Diett.

3 Gervais, comme nous l'avons déjà remarqué , naquit à Coalmon sur le Loir. Son père éialt Aimon , seigneur de Gbftteau-du-Lolr , et sa mère Hlldeborge, fii'e d'Ives I Y comte de Bellesme et d'Alençon. Il était neveu d'Avesgaud , évéque du Mans, auquel 11 succéda en 1036. Hcrbert-Baccon , gouverneur du Maine pendant la minorité du comte Hugues, l'empêcha pendant deux ans de prendre possession de son siège. Gervais , avec l'aide des citoyens du Mans . chassa Herbert , établit le comte Hugues dans ses droits et lui fit épouser Berthe, fille de Eudes, comte de Blols. GeolIîroh'Martel , comte d'Anjou , qui s'était lié avec Herbert , assiégea Cltiiteau-du^Loir qui appartenait à Gervato, et s'empara de cet évéque en l'atUrant perfidement à une conférence. Gervais fut sept ans prisonnier et donna CM^ teau-du-Loir pour sa raoçon , lorsqu'il eut appris que le comt« du Maioe était mort et que GeolTrol-Martel s'était emparé de son comté. Gervais ne put rentrer au Mans et s'en alla en Normandie. Il avait pu , au milieu des agitations de sou

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et un litlérateur distingué ^ ce qui no l'était pas moins dans le haut clergé. On pourrait lui reprocher des altores hautaines; mais son tèlc, sa vigueur sacerdotale, son éloquence, sa science et surtout ses bonnes mœurs compensaient bien ce que sa magnifioence seigneuriale pouvait avoir de peu apostolique.

Victor II avait la plus haute idée du mérite de Gervais ; il l'honora du pallium , et l'établît primat de toute la Gaule \ Gervais avait corn* prb les efforts des papes pour la réforme de TEglise* Témoin des abus qui déshonoraient la France , il eût désiré que Victor, à l'etemple de Léon IX, fût venu à Reims tenir un grand concile national, pour 7 remédier. Il avait même pris à cet effet quelques mesures avec Victor. Ce pape étant mort après un trop court pontificat, Gervais parla de son projet à Etienne IX, dans sa lettre de féKcitation«

Le pape lui fit une réponse dans laquelle nous remarquons le passage suivant ' : « Quant au concile qui devait se tenir h Reims, tout ce que je puis vous dire, c'est que le pape Victor, d'heureuse mémoire, n'est plus, et que vous ne me marquez pas si le roi y consentirait, b Etienne se souvenait de la snsceptiMlité de Henri lors du voyage de Léon IX. Il finit sa lettre à Gervais en rengageant à accompagner à Rome le légat Hildebrand qui , après avoir parcouru toute la France pendant deux ans, devait y retourner vers les fttes de Pâque de l'année 1058. Etienne avait indiqué un concile à Rome pour cette époque; mais il mourut auparavant , à Florence , entre les bras de saint Hugues de Gluni.

Etienne avait recommandé , avant de mourir , qu'on ne fit pas l'élection de son successeur avant le retour de Hildebrand pour lequel il avait la plus haute estime; mais à peine la nouvelle de sa mort fut-elle connue à Rome, que plusieurs seigneurs, à la tête desquels était Grégoire , comte de Tusculum , imposèrent à l'Église pour pape Jean, évèque de Veletri, qui prit le nom de Benoit.

Pierre Damien , que le pape Etienne avait fait évéque d'Ostie et le premier des cardinaux , protesta avec ses collègues contre l'élection irrégulière de Benoit, et prononça anathême contre ceux qui l'avaient faite. Les partisans de Benoit, qui étaient les plus forts,

épifoopat , faire plnaieura fondations rellgleuacs. Bn 10S5, le roi Heari le rappela 4o Normandie elle fit arclievêque de Reims. Bn f OM, Il sacra roi Philippe, Mi éeHcMl

* C'est ce que Toa fàii dans le discours prononcé par GemAs au sacre de Phmppe.

^ Bpist Steph. ad Gcrvsis. ; a p. Labb. Èonc. t. ix , p. 1088.

passèfetit oolre. Pierre et ses collègues furent obligés de s'enfuir et de se cacher en divers lieux. Selon Pierre Damien , Benoit aurait été si stuptde, qu'il aoniitbien pu ne rien connaître du complot qui &t de lui un pape; quelques ambitieux qui voulaient jouir de la puissance ponliQcale l'auraient élevé sur la chaire de saint Pierre, comme malgré lui, et lui auraient acheté , à force d'argent , quelque sympathie dans le peuple.

Hildbrand ayant appris à Florence l'élection que Ton avait faite à Home, écrivit aux Romains les mieux intentionnés, et ayan! obtenu leur consentement pour l'élection de Gérard, évéque de Florence, le fit choisir dans une assemblée qui se tint à Sienne. Des députés partirent aussitôt pour l'Allemagne, afin de faire approuver eette élection par le roi Henri IV, ou plutôt par sa mère Agnes qui gouvernait pour luié Le nouveau pape prit le nom de Nicolas IL Il avait une haute réputation de science et de piété. Hildebrand, qui avait pris une si grande part à son élection, eut toute sa confiance, et ce fut par ses conseils qu'eut lieu le concile de Sutri où se trouvèrent les évéques de Toscane et de Lombardie. L antipape y fut condamné. Benott, effrayé de l'anathénie prononcé contre lui, quitta le Saint-Siège. Nicolas l'ayant appris, se dirigea vers Rome, paisiblement et sans être accompagné de troupes. Le clergé et le peuple Ty reçurent avec honneur, et il fut intronisé par les cardinaux, comme il était d'usage. Quelques jours après, Benoit vint se jeter aux pieds du pape, et , sans chercher à justifier sa criminelle usurpation, protesta qu'on lui avait fait violence; Nicolas leva l'excommunication portée contre lui , mais à condition qu'il demeurerait à Sainte-Marie-Majeure, déposé de l'épiscopat et de la prêtrise.

Le schisme étant ainsi terminé, Nicolas s'appliqua tout entier à la réforme de l'Eglise. On possède de lui plusieurs lettres qui témoignent de sa sollicitude pour l'Eglise de France *. Mais ce qu'il fit, sans contredit, de plus remarquable pour la réforme de l'Eglise, fut le concile qu'il tint à Rome, dans l'église de Latrau, au mois d'avril de l'an 1059. Cent treize évéques y assistèrent, avec un trèsgrand nombre d'abbés , de prêtres et de diacres. Hildebrand fut l'ame de cette immense assemblée, et sut lui inspirer ses hautes pensées sur la réforme et sur 1 indépendance de l'Eglise. Outre plusieurs canons contre la simonie et le concubinage des clercs, on y fit deux décréta très-remarquables : le premier, qui transportait aut

* Ap. Lâbb. (Souri t. M.

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cardinaux le droit exclasif d'élire les papes, et ne laissittt au peuple et au reste du clergé que voix confirmalive^ le second, qui prescri* vait la vie commune aux clercs attachés aux diverses églises. Par ce dernier décret, on voulait détruire le concubinage , qui venait prin* cipalement de la vie isolée delà plupart des membres du clergé, et c'est à dater de cette époque que les chanoines-réguliers devinrent beaucoup plus communs dans l'Eglise. Le décret sur Télection des papes ne semble pas aussi sage, au premier abord; mais les circons* tances avaient sans doute rendu nécessaire cette modification aux règles primitives de l'élection , et peut-être n'y avait-il que ce moyen de soustraire le choix des papes à l'influence trop directe de Tempe* reur et des factions qui existaient à Rome.

11 est certain qu'Hildebrand, en inspirant au pape la pensée de proposer ce décret , n'eut en vue que Tindépendance de rEglise.

Béranger se rendit à Rome pour le concile, et s'y trouva avec Lanfranc, son habile et infatigable adversaire. La doctrine de l'hérétique y fut examinée avec soin ; Lanfranc en fit sentir tout le venin, et l'artificieux sectaire, n'osant la défendre en présence du concile , jeta au feu le livre de Jean Scot , et pria le pape Nicolas de lui donner par écrit la foi qu'il devait professer. Le savant cardinal Humbert fut chargé de rédiger cette profession de foi, qui était ainsi conçue * :

a Moi, Béranger, indigne diacre de l'église de Saint-Maurice d'Angers, connaissant la foi, vraie, catholique et apostolique, j'anathématise toute hérésie, principalement celle dont j'ai été accusé jusqu'à présent, et suivant laquelle : le pain et le vin offerts sur l'autel ne sont , après la consécration , que le SacremetU * et non pas le vrai corps et le vrai sang de Notre-Seigneur J.-C. ; et d'après laquelle le corps et le sang de J.- C. ne peuvent être touchés et rompus par les mains des prêtres , mangés par les fidèles d'une manière sensible, si ce n'est seulement en sacremenL Je suis d'accord avec le saint-siége romain et apostolique, et je professe decœur, comme de bouche, touchant le sacrement de la table eucharistique, la foi que le seigneur et vénérable pape Nicolas, ainsi que ce saint concile, ont définie conformément à l'autorité évangélique et aposto*

< Ap. Lanf. LIb. de corp. et aang. Domlni , c. 2.

s Le mot utcremenî signifie tlgne ou figure, L*Eacharis(ie est bien le signe ou la figure du corps et du sang de J.» C, par les ttpèut sacramenieUet ; mais eeUe figure n'exclut pas la réalité. Les tens n'aperçoivent que le signe ^ et la fui croit à la réalité^ sur la parole de J.-C. conservée , dans son vrai sent , par TEglise»

DR l'eGUSK m niANGB. 2t5

liqne, et qu'ils m'ont prescrite, savoir : Que le pain et k vin offerts sur l'autd sont ^ après la consécration , non-seolement le Mcrement, mais aussi le vrai corps et le vrai sang de Nutre-Seigneor J.^G.^ et qoe ce corps et ce sang peuvent être touchés et rompus par les mains des prêtres, mangés parles fidèles d'une manière sensible, nonsenleaiaiit en sacrement j mais en vérilé; je jure que telle est ma foi , par la sainte et eonsubstantielle Trinité, et par les Irès-saints évan-* giles du Christ; je déclare ceux qui s'écarteraient de cette croyance dignes d'un étemel analbéme avec leur doctrine et leurs sectatenrs; moi-même, si jamais j'osais la contredire par mes sentiments ou mes paroles, que je sois soumis à toute la sévérité des canons, s Béranger adopta celte profession de foi et écrivit au bas : « Après avoir lu et relu cet écrit, je l'ai signé de mon plein gré. » Béranger, après cette quatrième rétractation , ne fut pas plus fidèle à la vraie foi qu'auparavant. De retour en France, il poursuivit de ses invectives et de ses injures le cardinal Humbert dont la parole claire et méthodique n'avait laissé aucun jour à son astucieuse subtilité. Ce grand homme n'était, aux yeux de Béranger, qu'un trèsinepte Bourguignon qui se ressentait prodigieusement de son origine* La Bourgogne était alors la Béolie de la France. Béranger se trompait sur la patrie du savant cardinal, qui était Lorrain et non pas Bourguignon * ; du reste, comme le fait remarquer Lanfranc, l'esprit de Dieu soulQe où il veut et pouvait fort bien faire surgir en Bourgogne, comme ailleurs, un homme de génie ; Humbert en était no , quoi qu'en dise Béranger, dont le témoignage a peu de valeur en cette circonstance, et ses savants et nombreux écrils sont là pour attester qu'il fut digne de traiter les aflaires de l'Eglise à côté de Pierre Damien et de Hildebrand.

Après le concile de Rome , le pape envoya en deçà des Alpes deux légats: saint Hugues, abbé de Cluni, pour l'Aquitaine, et le cardinal Etienne pour le reste de h F|*auce. Ils étaient porteurs d'une lettre ^ du pape adressée aux évêques de France, d'Aquitaine et de Gascogne, et qui contenait l'abrégé des canons du concile de Rome. Les deux légats se mirent courageusement à l'œuvre et poursuivirent la réforme commencée sous la légation de Hildebrand. Saint Hugues tint un concile à Avignon. Les actes en sont per*

* LanC lib. de eorp. , etc. , cli. 3.

3 Epist. Nicol. pap. ad eptst. Galt. , etc. ; ap. Labh. et Coss, Conc. t. ii ,

p* tooe.

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