‹ Histoire de l'église de France: composée sur les documents originaux et authentiques (volume 2)Chapitre 35 sur 50 · DB L EGLISE DE PKANCB · texte numérisé non relu

DB L EGLISE DE PKANCB

Grégoire commençait à le bien connaître et lui répondit ' qa*il confirmait la sentence portée contre lui; mais que, par une dernière condescendance, il voulait bien lui permettre de faire réviser sa cause jusqu*à l'époque de la Saint-Michel, pourvu qu'en attendant cette époque, il se retirât à Cluni ou à la Chaise-Dieu , pour y vivre à ses frais seulement avec un clerc et deux domestiques. Cette condition , imposée par le pape à Tarchevôque de Reims comme une pénitence, prouve avec quel luxe vivaient alors les seigneurs ecclésiastiques.

Manassès ne suivit point le conseil du pape : alors Grégoire confirma solennellement la sentence portée par son légat , ordonna aux fidèles de Reims d'élire un autre archevêque, écrivit au comte de Reims, Hebole, de refuser à Manassès son amitié, et de travailler à lui ôter ses partisans ; enfin il défendit aux sutTragants de Ri-ims de le reconnaître pour leur métropolitain '.

Philippe, roi de France, ayant jusqu'alors prêté son appui àlarchevêque de Reims , Grégoire lui écrivit cetteleltre * :

a Nous avons souvent appris des ambassadeurs de Votre Grandeur, que vous désiriez avoir les bonnes grâces de saint Pierre et notre amitié. Nous avons reçu avec plaisir celte assurance , et si vous persévérer encore dans les mêmes sentiments, nous vous en félicitons. Vous faites voir que vous avez soin de votre salut , en désirant , comme il convient à un roi chrétien, jouir de la bienveillance apostolique. Vous l'obtiendrez facilement et vous en serez dignes, si, dans les afiaires ecclésiastiques, vous vous montrez diligent et dévoué. Sur ce point vous n'avez pas eu , vous le savez bien , tout le zèle , toute la bonne volonté que nous eussions désiré. Mais oublions les fautes de voire jeunesse , espérons que vous voué en corrigerez, et que désormais vous suivrez l'avis que nous vous donnons de châtier vos mœurs et de remplir vos devoirs avec soin. Parmi ces devoirs, nous vous indiquerons principalement ceux-ci: Aimer la justice, être miséricordieux, défendre les églises, protéger les orphelins et les veuves, mépriser les mauvais conseils et principalement éviter les rapports avec les excommuniés.

a Ainsi donc , nous ordonnons à Votre Grandeur, de la part du bienheureux Pierre , et de notre part nous vous prions de ne plus accorder votre faveur à Manassès, autrefois archevêque de Reims y

«Greg. Epist. 20,]ib. 7.

s I»M;, Eplst. 17, 18, 19, tlb. 8.

280 Hisioiai

et aujourd'hui déposé irrévocablement pour des crimes que vous connaissez certainement. N'ayez plusd*amitié pour lui, ne le souffiez plus en voire présence, et failes voir, en repoussant loin de vous les ennemis de l'Eglise, c'est-à-dire les excommuniés endurcis, que vous aimez Dieu, que vous obéissez aux dccrels apostoliques, et que vous désirez véritablement les bonnes grâces de saint Pierre.

« De plus, nous vous défendons, en vertu de noire autorité apostolique, d*empécher ou d'influencer, en quelque manière que ce soit, l'élection que le clergé et le peuple de Reims devront faire suivant les règles canoniques. Conduisez- vous de manière à faire voir que vous êtes devenu homme et que ce n'est pas en vain que nous avons consenti à fermer les yeux sur les fautes de votre jeunesse. »

Celte lettre fut écrite à la fin de décembre 1080. On procéda alors à l'élection du successeur de Manassès. Rainald, trésorier de Saint- Mnrlin de Tours, fut élu. mais, pendant quelques années, il eut à lutter contre son prédécesseur qui refusa de se soumettre à la sentence portée contre lui.

Hugues de Die, vraiment digne de Grégoire VII par la fermeté de son caractère et l'activité de son zèle, poursuivit l'œuvre de ré- Torme dont il avait été chargé, malgré les contradictions qu'il rencontrait à chaque pas.

En iOBO, il tint cinq conciles : à Bordeaux, à Saintes, à Avignon, à Langres et à Meaux. En i08i , il en assembla deux , l'un h Meaux, l'autre h Issoudun. En \ 08^, il en présida deux : le premier à Charroux, le second à Saintes *.

On ne possède pas les actes de ces conciles; on ne les connaît que par des faits peu importants; ils n'en sont pas moins des preuves du zèle, parfois trop vif, mais toujours pur, de Hugues de Die et de son digne collaborateur, Amat d'Oléron, qui avait, ainsi que saint Hugues de Cluni, le titre de légat.

Hugues de Die, pendant sa légation, ne travailla pas seulement à la réforme des mœurs, mais aussi à la destruction de l'hérésie de Déranger, qui avait en France un assez grand nombre d'adeptes.

Déranger, depuis sa rechute sous le pontificat d'Alexandre II, avait travaillé activement à détruire dans les âmes la foi à la pré-

< y, Chroii. s. Pet. vivi. Chron. MiiUiac. cl Cbron. Virdun. ; K eu Labb. et Coss. Conc, t. X, a pag. 380 ad 402.

DE l'bGLISI DB FRANCE. 381

sencc réelle. L'an 1074, un aa seulement après l'élection de Grégoire VII, il avait soutenu ses erreurs avec tant d'audace dans un concile de Poitiers \ qu'on s'élait jeté sur lui et qu'il avait failli être tué. n n'en continua pas moins à répandre ses erreurs. Hugues de Cluni et ses moines en écrivirent à Grégoire qui leur répondit' en 1078 que le cardinal Richard , qu'il envoyait en Espagne, leur dirait ce qu'il comptait faire au sujet de cet hérétique.

La même année, Déranger comparaissait à Rome devant un nombreux concile, et signait une nouvelle profession de foi ainsi conçue':

« Je confesse que le pain offert sur l'autel est , après la consécration , le vrai corps du Christ , le même corps qui est né de la Vierge Marie, qui a souffert sur la croix, qui est assis à la droite du Pore; et que le vin, après qu'il a éié consacrô, est le vrai sang qui a coulé du côté du Christ. J'afBrme que je crois intérieurement ce que je professe de bouche; qu'ainsi Dieu et ses saints Evangiles me soient en aide, x»

Celte profession de foi avait probablement été présentée au concile par Béranger lui-même. Plusieurs évêques, qui se défiaient de sa bonne foi, ne la trouvèrent pas assez explicite. Sur leur proposition , on décida que Déranger resterait à Rome jusqu'au concile qui s'y tiendrait l'année suivante, et où l'on examinerait avec plus de maturité la question importante de l'Eucharistie.

Ce concile * fut très-nombreux. Des archevêques, des évêques, des hommes religieux de divers pays s'assemblèrent dans la basilique du Sauveur, et le concile fut ouvert par un discours sur la présence du corps et du sang de J.-C. dans l'Eucharistie. Pendant deux jours une controverse savante eut lieu. D'une part, était la presque unanimité de l'assemblée qui défendait la foi catholique en s'appnyant sur les Pères grecs et latins; de l'autre, étaient quelques partisans de Béranger qui cherchaient , avec leur maître , à défendre leurs opinions erronées. Le troisième jour , les hérétiques s'avouèrent vaincus ; Béranger abjura ses erreurs devant tout le concile, en demanda humblement pardon et fit serment de ne les plus soutenir à l'avenir.

* V. Mabill. saecul. vi , Bened. pnef., S 27 2« paru

SGrcg. Epiflt. 21, m>. 5.

> Mabin. op. cit., S 28.

4 Ap. Labb. el Cossart. Conc, t. x , p. 378.

28i BifiTOini

Voici la formule de ce serment et la profession de foi que lui pro* posa ie concile * :

« Moi, Béranger, je crois de cœur et je confesse de bouche que le pain et le vin offerts à l'autel sont, parle mystère de la prière sacrée et par les paroles de Notre Rédempteur, changés substantiellement au corps et au sang vrais, propres, et vivifiants du Christ; et qu'après la consécration, ils sont le vrai corps du Christ, le même qui est né de la Vierge , qui a été suspendu à la croix pour le salut du monde , qui est assis à la droite du Père; et le vrai sang du Christ, ie même qui a coulé de son côté. Je crois que le pain et le vin consacrés sont ce corps et ce sang, non pas seulement en signe et par vertu du sacrement, mais en propriété de nature et en réalité de substance.

Je crois comme il est dit en cet écrit et conformément à vos sentiments. Je n'enseignerai désormais rien qui soit contraire à cette foi. Qu'ainsi, Dieu me soii en aide avec ces saints Evangiles.»

Grégoire crut à la sincérité de Béranger, et, en lui permettant de quitter Rome, lui remit cette lettre '^ de recommandation:

a Nous donnons avis à tous que, par l'autorité de Dieu, Père Tout-Puissant, Fils et Saint-Esprit, et des bienheureux apôtres Pierre et Paul, nous avous prononcé anathème contre tous ceux qui oseraient faire injure à Béranger , fils de l'Eglise romaine, soit dans sa personne, soit dans ses biens , et contre ceux qui rappelleraient hérétique. Nous l'avons retenu à Rome auprès de nous, autant de temps que nous avons voulu , et nous le renvoyons chez lui accompagné de notre fidèle Foulques. »

Sous la sauvegarde de l'autorité apostolique, Béranger traversa paisiblement toutes les contrées dltalie et de France jusqu'à sa de^ meure. A peine y fut-il arrivé, qu'il viola ses serments et écrivit contre la profession de foi qu'il avait faite '.

Cette nouvelle apostasie fit beaucoup de bruit. Le grand adversaire de Béranger, Lanfranc, archevêque de Cantori>ery , entra de nouveau en lice contre lui , et écrivit * son Trailé du corps et du sang

* Lanf. Ub. de oorp. et sang. Don., c 9.

s Epist. Commend. Greg. ; ap. Labb. et Gossirt, Goiic.« t. x^ p» âlOl

* Mabill. , pr»fat, aacul. vi Bened. 2 part., S 31.

* On doU nécessairement fixer Tépoque de l'ourrage tfe Lanfrane, dont nous parlons, i la dernière période de la discussion eucharistique, puisqu'il y lait uienUon de la rétraclaijon de Béranger sous Grégoire VII (K. cap. 2""].

DE L BGLlâB DB FRANCE. 283

du Seigneur; dans le môme temps Guimond, ce moine qui avait si noblement refusé lépiscopat que lui oflrait Guillaume-le-Conquérant, attaqua Déranger dans un savant ouvrage y et un pieux moine d'Angers , nommé Anastase , écrivit sa Lettre dogmatique à l'abbé Gérard.

Ces divers ouvrages méritent une attention spéciale.

Le traité de Lanfranc * est divisé en vingt-trois chapitres. Dans les premiers, l'auteur suit pas à pas son adversaire à travers toutes ses variations, et lui reproche de n'avoir jamais osé exposer clairement sa doctrine que devant ceux qu'il savait disposés en sa faveur. Pour les différents conciles où il avait à en rendre compte, il n'osait la leur communiquer et se contentait d'affirmer avec serment que sa foi était conforme à la doctrine de l'Eglise.

Lanfranc entre ensuite dans la discussion des passages des Pères de l'Eglise que Déranger citait en sa faveur, et des reproches qu'il adressait au siège apostolique dont il faisait la chaire de Satan. Le savant auteur prouve à son adversaire qu'il n'a cité les Pères de l'Eglise qu'avec ignorance ou mauvaise foi , et que ses reproches envers l'Eglise romaine n'avaient rien de fondé.

Après cette discussion , Lanfranc expose clairement la doctrine de l'Eglise, la met en opposition avec celle de Déranger, et réfute plusieurs objections que son adversaire tirait des mots : figure, sacrement, signe ou apparence , mots par lesquels on désignait l'Eucharistie et qui excluaient la réalité, selon Déranger. Lanfranc lui prouve en quel sens on appelle , avec beaucoup d'exactitude , l'Eucharistie : figure ou sacrement du corps et du sang du Seigneur. L'Eucharistie, en effet , pour les sens n'est que le sacrement , le signe ou la figure du corps et du sang de J.-C, car elle ne parait aux sens que par les espèces ou apparences; mais pour la foi y elle n'est pas seulement une figure, puisque, sous les apparences, l'intelligence, éclairée par la parole divine, reconnaît la réalité du corps et du sang de J.-C.

Le traité de Lanfranc est clair, méthodique et bien écrit '. Il est feit en forme de dialogue, de même que celui de Guimond.

* Lanf. Ilb. de corp. et sang. Domlnl ; inter op. Lanf., p. 231. edlt. d*Acheri. — Lanfranc composa , outre son ouvrage contre Béranger , des Commentaires sur Us EpUres de saint Paul ; un Ordre pour les oOices de toute l'année , k Tusage des monastères soumis k la règle de saint Benoit; un livre de Lettres qui sont au nombre de 60 ; un livre du Searst de ta Confession. Le P. d*Acheri a publié les Œuvres de Lanfranc, 1 v. in-fol., et a enrichi son édlUon d'ouvrages précieux de la môme époque.

2 Les protestants ne TesUment pas; mais on comprend poucquui.

28 i iiiSToinE

Ce savant moine composa son traité à peu près dans le mâra e temps que Lanfranc. Il est divisé * en trois livres. La moitié de Touvrape , à peu près , est consacrre à la discussion des raisonnements des partisans de Béranger; dans le reste Guimond discute les passages de l'Ecriture sainte et des Pères que les hérétiques se crovaient favorables.

On voit, dans ce savant ouvrage, que dès lors les ennemis de l'Eucharistie étaient, comme de nos jours, partagés en deux partis : ceux qui n'admettaient dans ce sacrement qu'une simple figure, et ceux qui croyaient à la co-existence du pain et du vin et du corps et du sang de J.-C. Guimond désigne sous le nom d'impanation ce dernier sentiment qui renfermait en quelque sorte le corps eucharistique de J.-C. dans la substance du pain. Il réfute cette grossière erreur aussi bien que la première qui consistait à n'admettre qu'une simple figure, et prouve que le sentiment catholique d'une rëaUté substantiellevoWéepwr des espèces sensibles, était la croyance la plu s raisonnable et la plus conforme à l'Ecriture , la croyance admise par toute la tradition catholique et par l'Eglise universelle.

Le traité de Guimond est peut-être supérieur à celui de Lanfranc. A part une erreur qu'il rejeta depuis, sur rincorruptibilité des espèces sacramentelles, le savant moine s'y montre solide logiden, érudit profond et écrivain élégant. Il attaque de front toutes les objections de ses adversaires, les fortifie plutôt qu*il ne les affaiblit, et les détruit d'une manière triomphante. Le livre de Guimond est le monument qui jette le plus de lumières sur la controverse eucharistique du XI* siècle.

La lettre dogmatique d'Anastase' est courte, mais très-solide et pleine de piété. C'est une profession de foi claire, exacte, appuyée

* Dihllotli. PP., t. xviir, edit. Liigdun. — Guimond, après avoir passé une partie de sa vie en Normandie , se rendit à Rome où il prit part à plusieurs aflTaim importantes. Urbain II l*ordonna évCquc d*A verse en Pouitlc. 11 n*y fui pas en pays éirauger , car cette parUe de Tltallc était alors liabltée par des Normands. Outre le grand ouvrage contre Béranger, on a de Guimond un petit traite dans le(|uel il cxpoi^n avec une grande clarté ce que tout fidèle était obligé de croire touchant la Trinité, rincarnation et l'Eucliaristie (BibUotli. PP., t. xvfn). — Le P. d'Acheti a édité dans son Spicilège un autre ouvrage de Guimond qui nVst qu'une réponse h Erfaste, abbé de Lire en Normandie, qui Pavait consulté sur la Trhv'té et sur VRucharfêtfe» Guimond s*y montre, comme dans ses autres écrits, très-profond théologien. Nous avons parlé de sa lettre à Guillaume, roi d'Angleterre. On ne connaît pas d'autre ou -rage du savant évéque d'Averse.

3 Inter oper. Lanf., cd!l. d'Ach,, p. 21, intcr noL ad vit. LanC

sur les témoignages Je la sainte Ecriture et des Pères de TEglise. On peut croire qu'elle était destinée à être répandue pour fortiiier dans la foi les fidèles peu lettrés qui ne pouvaient comprendre les grands traités de Durand de Troarn , de Lanfranc ou de Guiniond.

Les savants ouvrages composés contre Déranger après sa dernière apostasie, éveillèrent Tattention du légat Hugues de Die, qui cita riiérétique h comparaître devant un concile * qu'il réunit à Bordeaux (i080). C'est le dernier fait que Ton connaisse touchant la controverse eucharistique, du vivant de Déranger. Il vécut encore huit ans, pendant lesquels , si nous en croyons plusieurs auteurs, il aurait fait une rigoureuse pénitence de ses erreurs.

Ce sentiment n'est pas absolument certain : cependant il faut avouer qu'il est appuyé sur des monuments plus nombreux et plus dignes de foi que l'opinion contraire ^.

On lit en effets dans la chronique de Saint-Martin de Tours, que Déranger mourut en vrai el fidèle catholique. Hildebert, qui avait été disciple de Déranger et qui était écolàtre du Mans lorsqu'il mourut , n'hésite pas à dire, dans le poème qu'il consacra à la louange de son ancien maître, qu'il ne désirait pus datis l autre monde un meilleur sort que le sien ; or Hildebert était un savant et pieux catholique qui a fuît un beau poème pour célébrer la présence réelle de J.-C. dans l'Eucharistie. Daudri de Dourgueil, contemporain de Déranger aussi bien qu'Hildebert , et qui demeurait à une très-petite distance de Toutes, consacra à la mémoire de Déranger une épitaphe dans laquelle il le regarde comme ayant mérité le ciel par ses vertus , ce que n'eût pas dit un auteur aussi catholique que Daudri , si Déranger eût persévéré dans son opposition à l'Eglise. Le moine Clarius, contemporain de Déranger, Guillaume deMalmesbury, qui vécut peu de temps après, et plusieurs autres écrivains, attestent, de la manière la plus positive, que Déranger vécut retiré, pendant les dernières années de sa vie, dans la petite ile de Saint-Côme, près de Tours; qu'il s'y adonna à la pratique des bonnes œuvres, qu'il y fit pénitence et qu'il y mourut en bon catholique.

Pendant longtemps les chanoines de Saint-Martin de Tours se

4 y» Mabill. saecuL vi. Bened., S 32, 2 part.

s Le P« Mabillon (pnef. sccul. vi. Bencd. 2 part. S 63 et seq.) adopte et prouve que Bérangera fait péaitcnce de ses erreurs. Les protestants, et surtout Oudin , soutiennent le contraire; mais il faut avouer que leurs preuves ne valent pas celios du P. Mabillon quMIs cherchent t rérutcr.

286 HISTOIRK

rendirent chaque année, le mardi de Pâques, àTite Saint-Côme, et récitèrent un De profundis sur le tombeau de leur ancien confrère. Cet usage prouve qu'il était mort dans la foi de TEglise.

Son erreur ne mourut pas avec lui : cependant la controverse eucharistique n'eut qu'un faible retentissement depuis la mort de Déranger jusqu'au xvi* siècle.

La bonté avec laquelle Grégoire Vil avait traité Déranger, pendant son séjour à Rome, donna lieu à plusieurs calomnies envers ce saint pontife. Déranger lui-même, dans l'ouvrage qu'il composa pour combattre la dernière profession de foi qu'il avait souscrite, prétendit que le pape se serait contenté d'expressions beaucoup plus simples, et que la profession de foi qu'il avait été obligé d'adopter n'était que le résultat des intrigues de cardinaux ignares et jaloux.

Il est possible que le pape ait hésité quelque temps devant les expressions en apparence si claires et si catholiques de Déranger; l'autorité ecclésiastique, en effet, n'a qu'à sauvegarder intact le dépôt de la foi et n'a point à se préoccuper des divers systèmes d'explications fondés sur le raisonnement, pourvu que la vérilé ellemême soit respectée par eux; tel était le cas où se prétendait Déranger, et il faut avouer qu'en prenant la plupart de ses expressions dans leur sens le plus raisonnable , il eût été catholique. Mais sous ces expressions , il déguisait un système destructeur de la vérité , et ce n'était que dans le but d'obvier à tous ses subterfuges, qu'on lui avait dressé une profession de foi dont les termes étaient tous diamétralement opposés aux erreurs qu'on lui reprochait.

Grégoire VII adhéra complètement à cette profession de foi , et défendit à Déranger de discuter jamais avec personne touchant l'Eucharistie, si ce n*est pour désabuser ceux qu'il avait induits en erreur *. C'est Lanfranc qui nous fait connaître ce fait. De plus, Grégoire, dans une lettre à la comtesse Mathilde', rendit compte du concile de Rome de manière à ne laisser aucun doute sur ses sentiments catholiques et en tout conformes à la profession de foi dressée par le concile.

Il n*eut que des égards pour Déranger qu'il crut sincère, mais aucune faiblesse pour sa doctrine erronée.

4 Lanfran. lib. de corp. et sang. Dom,, c 2.

s Çreg. EplsU ; ap. Mabill. mbcuL ru Bened., pnef. $ 75.

NE L*{gLISE DK FRANCE. 287

Ce grand pape , au milieu de ses immenses traraux , ne cessait d'avoir l'œil sur l'église de France.

Nous trouvons dans sa correspondance un grand nombre de lettres qui méritent d'être mentionnées comme autant de preuves de sa sollicitude, et qu'il écrivit dans le courant des années i078 à 1081. Grégoire s'y montre préoccupé de la grande idée de grouper de plus en plus les églises et les abbayes autour du siège apostolique.

Cette pensée éclate surtout dans ses lettres à Richard , cardinal et abbé de Saint- Victor de Marseille. Grégoire voulait faire de cet illustre abbaye le centre d'une agrégation monastique analogue à celle de Cluni. Il fit part de son projet aux moines de Saint-Victor dans une lettre * qu'il leur écrivit en 1078, et le réalisa l'année suivante y lorsque le cardinal Richard prit possession de son abbaye '. Il déclara l'abbaye-mère fief immédiat du saint-siége el confia à Tabbé Richard la direction de plusieurs monastères, et même de la ehanoinie de Saint-Saturnin , située près de Toulouse ', et qui ne relevait déjà auparavant que du siège apostolique.

Grégoire comprenait de quelle utilité lui étaient les monastères pour la réforme de l'Eglise; aussi cherchait-Il à y entretenir la régularité la plus par&ite, à en Ater tons les germes de désordre. Il s'occupait des moindres discussions qui pouvaient s'élever entre les abbés de divers monastères ou entre les moines, et chargeait les évèques les plus recommandables d'accommoder ces différends ^ Le choix des abbés éveillait toute sa sollicitude, et si, par hasard, on fusait quelque mauvais choix , il élevait la voix. C'est ainsi qu'il obligea les moines de Déols, ou Bourg-Dieu en Berri, de casser le choix qu'ils avaient &it d'un certain Gaulthier, et qu'il défendit aux seigneurs du pays de soutenir ce mauvais moine '.

Plus rimportance des monastères était grande, plus Grégoire devait les protéger. On trouve dans sa correspondance de nombreuses lettres en leur (hveur. Il n>n est pas de plus remarquables que celles quil écrivit à tons les habitants de la Provence pour leur ordonner

* Greg. Epist 15, lib. 6.

s !»/</., Epiftt 7, 8, lib. 7.

* tbid.^ Eplst. 6 et 20, lib. 9.

4 |6/tf., Epitt 24, 25, lib. 6.

* md.^ Eplst 27, 28, lib. a.

de restituer les biens du monastère de Saint-Pierre de Mont-Majour, et celles qu'il adressa aux habitants des provinces de Bourges , de Narbonne et de Bordeaux , pour les obliger de restituer les biens de l'abbaye de saint Gerault d'Aurillac *.

Plusieurs monastères, assurés de cette protection du pape, cherchaient parfois à usurper les biens des églises. Ainsi y Ctuni usurpa plusieurs biens de Téglise de Mâcon, et les moines de Bourg-Dieu entreprirent de s'inféoder deux monastères dépendants de l'église de Limoges. Grégoire écrivit aussitôt h Hugues de Cluni et aux moines de Bourg-Dien de restituer ce qu'ils avaient usurpé *^.

L'amour de Grégoire pour l'institution monastique n'était pas capable de le faire dévier du sentier de la justice.

Ce que Grégoire faisait pour les monastères, il essayait de le faire pour les églises. Il eût voulu resserrer plus étroitement les paroisses autour delevèque, les évéques autour du métropolitain, les mé» tropolitains autour des primats , et ne faire de ces primats que les légats, les correspondants du souverain pontife. Ainsi nous le voyons, dans ses lettres, recommander aux chanoines de Lyon d'imiter leur doyen qui avait remis ses bénéfices à la disposition de l'archevêque, et rétablir en faveur de Gibuin, archevêque de Lyon, les droits de primatie dont son siège avait joui sur les quatre provinces de Lyon , de Rouen, de Tours et de Sens, qui portaient primitivement le titre de Lyonnaises '. A la mort de Gibuin, arrivée l'an i081 , Hugues de Die fut élu pour remplir ce siège *. Hugues , devenu archevêque, continua d'être légat du pape qui lui confia plusieurs alfaires, entre autres celle de l'évêque de Térouanne. C'était un mauvais évêque contre lequel le pape souleva le clergé et le peuple de la Flandre, et qu'il fit poursuivre non-seulement par son légat , mais par le duc de Flandre lui-même '•

Grégoire en appelait à tous les fidèles de TEglise, ecclésiastiques ou laïques, contre les évêques incorrigibles; mais, avant d'avoir recours à la sévérité, il épuisait tous les moyens de douceur : c'est ce qui ressort de toutes les lettres de ce grand pape auquel on a

* Grcg. Epist. 31, llb. 6 ; 10, llb. 7.

s tùid.^ Episr. 33, lib. 0; 17, tib. 7.

* Ibid., Epist 34, 35, 30, lib. 6.

4/6iW., Epist. 18, lOflib. 9.

B ibid.^ Kpisl. 30, 31, 33, 33, 34, lil). 0.

DS l'église DK FRANCK. 2S9

Todu Cure cependant une réputation de sévérité , et même de violence outrées.

Nous avons vu avec quelle mansuétude il traita les évéques de France déposés par Hugues de Die. On trouve dans sa correspondance bien d'autres preuves de sa bonté et de la protection qu'il accordait même à des évéques quelquefois indignes, mais qui n'étaient pas convaincus. C'est ainsi qu'il rétablit Geoffroi de Chartres et Arnold du Mans sur leur siège, et qu'il soutint l'évêque d'Angers et l'archevêque de Tours contre les insultes de Godefroi d'Anjou qu'ils avaient excommunié pour son mariage illicite; c'est ainsi qu'il ordonna à Hugues de Die de rétablir les évéques normands qu'il avait déposés, afin de ne pas contrarier le duc Guillaume qui était dévoué à l'Eglise ^ Grégoire, que Ton a présenté comme un ambitieux cherchant à réunir sur sa tôte toutes les couronnes du monde, n'attaqua réellement que les tyrans et les despotes qui opprimaient les peuples. Pour les bons princes , il les aimait, les couvrait de sa protection , les soutenait dans les efforts qu'ils faisaient pour améliorer le sort du peuple. On en trouve ipille preuves dans sa correspondance; nous citerons en particulier une de ses lettres à Hugues de Cluni ', dans laquelle il témoigne au saint abbé tout son mécontentement de ce qu'il avait reçu dans son monastère le duc de Bourgogne. Ce prince faisait le bonheur de son duché et Grégoire était désolé de le voir ainsi s'enfermer dans un monastère où il ne rendait à l'Eglise que les humbles services qu'elle pouvait attendre de tout religieux.

Mais, comme le zélé pontife le dit maintes fois dans sa correspondance, les princes de la chrétienté étaient presque tous les oppresseurs et les tyrans des peuples, au lieu d'être leurs pasteurs et pères. Voilà pourquoi il s'élève contre eux avec tant de vigueur, qu'il les menace si souvent de cette autorité suprême dont il était dépositaire et qui planait sur le monde , non pour opprimer, mais pour protéger. Celte autorité était si bien reconnue et si puissante, que princes et peuples ne pouvaient souvent trouver de sûreté qu'en contractant vis à vis d'elle les devoirs de vassalité. Grégoire, pendant son pontificat , reçut ainsi la foi et l'hommage de plusieurs feudataires, et c'était surtout à eux qu'il parlait en suzerain, lorsqu'ils manquaient à leurs devoirs. Pour les autres^ il ne faisait valoir

* Epist. 22, 11b. 7 ; 5, 15, 16, 22, 23, lib. 0. ) Grcg. Epiftt. 17, 11b. 5.

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