‹ Histoire de l'église de France: composée sur les documents originaux et authentiques (volume 2)Chapitre 40 sur 50 · IV · texte numérisé non relu

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nale , qu'il voulut que toute sa congrégation reconnût pour chef une femme ^ Tabbesse de Fontevraud. Cette abbaye fut le chefd'ordre , et tous les monastères de la congrégation ne furent gouvernés que par des prieurs qui regardaient Tabbesse de Fontevraud comme leur supérieure.

Nous dirons plus tard les progrès que firent les quatre grandes congrégations dont nous venons de raconter la fondation. L'histoire des ordres religieux a une très-haute importance, puisque ce fut surtout par eux que la papauté dirigea la société pendant le moyen-âge, et que ce sont eux qui donnèrent aux sciences et aux arts la principale impulsion. Ils étaient déjà, à la fin du xi^' siècle, dignes, à bien des titres, de la haute mission qu'ils avaient reçue de la providence. Un grand nombre des anciens monastères avaient peu à peu été affiliés à Cluni ou le furent dans la suite à Citeaux ; la réforme y pénétra ainsi, les abus disparurent, et les monastères furent, aux XII' et xui* siècles, des pépinières de saints, de savants et d'artistes.

Outre Robert de Molesme , Etienne de Muret , Bruno et Robert d'Ârbrissel, quelques pieux personnages travaillaient, à la fin du XI* siècle, à l'amélioration et au progrès de l'institution monastique. Nous devons nommer particuUèrement saint Gérard, d'abord moine de Corbie , et ensuite fondateur de Tabbaye de Seauve-Majeure en Aquitaine ; le bienheureux Simon de Crépi , qui abandonna les grandeurs du monde pour embrasser la vie monastique et devint un des plus saints personnages de la congrégation de Cluni 3 enfin Gaston et Gironde, son fils, fondateurs de l'Ordre de Saint-Antoine.

Cet ordre monastique fut établi à l'occasion d'une peste nommée le feu sacré qui désola la France à plusieurs reprises pendant les X* et xi" siècles, mais surtout en 1089.

Au milieu de la terreur générale que causa ce fléau , on fit des prières publiques et l'on se rendit surtout en pèlerinage à la Motte- Saint-Didier \ ou avaient été déposées les reliques de saint Antoine apportées en France plus d'un siècle auparavant. Dieu ayant glorifié les reliques du grand solitaire par plusieurs miracles, les malades atteints du feu sacré accoururent en foule pour implorer sa protection. Ce concours continuel de malades inspira à un seigneur du pays, nommé Gaston, et à son fils Gironde, la charitable pensée de fonder un hospice et de s'y consacrer au service des pestiférés.

4 Ou Saint-Antoine de Viennois.

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Huit autres persoanes s'associèrent à eui^ et forincrent ensemble une pieuse associatiou qui prit ensuite quelque accroissement et se dévoua toujours spécialement au soin des malades ^

L'institution des chanoines réguliers jetait beaucoup moins d'éclat que les Ordres monastiques ; cependant elle continuait à faire quel*que progrès et possédait plusieurs saints personnages, comme saint Gaucher qui gouvernait la chanoinie de Saint- Jean d'Aureil^ au diocèse de Limoges, et le bienheureux Hildemare.

Ce saint prêtre , de concert avec un autre prêtre nommé Conon et un laïque nommé Roger, menèrent d'abord le vie érémi tique et fondèrent ensuite à Arouaise un monastère qui devint Tabbayemère d'une congrégation de chanoines réguliers. Hildemare fut tué par un mauvais clerc qui n'avait à lui reprocher que ses vertus.

La gloire de l'institut des chanoines réguliers était Yves , doyen de Saint-Quentin, dont nous avons déjà parlé. Yves gouverna si bien sa communauté qu'elle devint le modèle de toutes les autres du même genre. U n'était encore que chanoine lorsqu'il composa son grand ouvrage intitulé le Décret, espèce de code ecclésiastique qui dénote dans l'auteur une vaste science et qui contribua puis^ sammentau rétablissement de la discipline ecclésiastique; cet ouvrage augmenta la réputation que déjà lui avaient acquise ses vertus et sa sagesse dans le gouvernement de sa communauté , et, en 1090, il fut élu évêque de Chartres.

Tvw éhi évéqa« ée Charfrct. — DIflIciiltét i|ae Itil laielte Mo MétrapollUin Rlcher de Sent. *- n Mt MCré ptr !• p«p« VrlMln II — Condoltc 4« Vf es 4« Gliarlre» dan» TaSklre dn divorce du roi Pbllippe I — Sa condalte dans ^affaire de Boacelln. — Opinions phlloiophl^nea ec tliéolovlqaea de loMelIn. — Set dlseiisalona avec Anielme. — Btat de U phU losopUe en Wtumcmk U Un du u« tlècle.— GuUlaamo de ClMmpeaia« Odon de GamlNral.

Yves fut élu évêque de Chartres après la déposition de l'indigne évêque Godefiroi qui avait été déposé déjà une fois par Hugues de Die, puis rétabli par le saint pape Grégoire VU à cause de quelques

* Ce n'éult d*abord qu'une confrérie de souliers. Booiface VIII leur donna le Ûtre de chanoines de Saint-Antoine et érigea en abbaye leur principal monastère de Sadnt-Antolue de Viennois. ( F» Helyot, hist. des Ordres monastiques.)

défauts de forme que Ton pouvait relever dans le jugemeut prononcé contre lui. Urbain II le cita à comparaître à Rome pour répondre à de nouvelles accusations de simonie et d'incontinence élevées contre lui. Godefroi obéit à la citation , dans Tespoir sans doute d'obtenir une sentence favorable, comme la première fois; mais ses crimes y étaient si bien connus et si bien prouvés, qu'il n'entreprit même pas sa défense et remit au pape son anneau et son bâton pastoral.

Le clergé et le peuple de Chartres purent dès lors procéder à l'élection d'un nouvel évéque. Yves, abbé des chanoines de Saint-Quentin, obtint la presque unanimité des sufirages. Le roi Philippe I, qui le connaissait, donna son adhésion au choix de l'église de Chartres. Mais le métropolitain de la province , Richer de Sens, reftisa de donner à Yves la consécration épiscopale. Il allégua pour motif de son refus, que Godefroi n'avait pas été déposé légalement. Il est vrai que, selon l'ancien droit , un évêque ne devait être déposé que dans le concile provincial présidé par le métropolitain ; mais l'ancien droit avait cédé sur ce point à une nouvelle discipline, et, du reste, Godefroi s'était déposé lui-même , en remettant au pape son bâton pastoral, pour éviter un jugement qui n'eût pu tourner qu'à sa honte.

Yves fit le voyage de Rome pour recevoir la consécration du pape lui-même. Urbain le connaissait depuis longtemps, le reçut avec distinction, le consacra évéque et lui adressa cette allocution * après la cérémonie :

tt Nous sommes persuadé , très-cher frère , que c'est par l'inspiration de Dieu que le clergé et le peuple de Chartres vous ont élu et vous ont amené à nous pour que nous vous conférions la dignité épiscopale. Nous avons accédé à ce désir, et vous avez reçu la consécration de nos mains. Comprenez bien maintenant que vous êtes chargé d'un lourd âirdeau : celui du gouvernement des âmes; il faut, dès aujourd'hui , vous dévouer au service d'un grand nombre , être le plus petit et le serviteur de tous, vous souvenant que vous rendrez compte au dernier jugement du talent qui vous a été confié.

«r Si notre Sauveur a dit ; Je n^ suis point venu pour être servie mais pour servir et pour donner ma vie pour mes brebis y k combien plus forte raison, nous, pauvres serviteurs du père de famille, de-

* OraL Urban. pap. ad Yvon., ap. tabb. et Cossart. Conc, t x, p. 430.

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Yons-nous chercher, aa prix des plus pénibles travaux , à conduire au bercail du Seigneur, sous Tégide de la grâce divine, les brebis qui nous ont été confiées par le souverain pasteur, pour les lui rendre saines et pures !

« Nous exhortons Votre Dilection à conserver intacte la foi que nous vous avons fait professer en peu de roots au commencement de la cérémonie de votre consécration; car la foi est le fondement de toutes les vertus. Nous savons que, dès votre enfance, vous avez été formé aux saintes lettres, et initié à la science des canons^ cependant nous avons jugé à propos de vous adresser ces quelques mots.

ff Que la prospérité ne vous élève point, que l'adversité ne vous abatte jamais; que votre cœur reste le même, sans orgueil comme sans crainte, au milieu des vicissitudes de cette vie; agissez toujours avec prudence et discrétion afin que votre vie soit irréprochable. Que la Sainte-Trinité couvre Votre Fraternité de sa protection, afin que vous portiez bien le &rdeau dont vous êtes chargé , et que vous méritiez d'entendre un jour ces paroles : a Bien I fidèle servie teur, puisque tu as été fidèle dans les petites choses^ je vais te confier une plus grande administration ; entre dans la joie de ton maître. »

Urbain ayant conféré à Yves la consécration épiscopale, adressa cette lettre ^ au clergé et au peuple de Chartres :

a Notre dévotion envers la bienheureuse Marie toujours vierge et notre devoir nous ont porté à avoir une affection spéciale pour votre Église, et nous l'avons enfin délivrée des maux qu'elle eut trop longtemps à souffrir de la part de Godefroi, autrefois évéque, et que nous avons déposé après avoir de nouveau examiné attentif* vement sa cause. Respectant votre volonté » nous avons consacré évêque le vénérable prêtre Yves que vous avez élu canoniquement. Nous vous le renvoyons consacré , pour ainsi dire , par les mains de saint Pierre lui-même; nous vous prions de le recevoir avec la faveur qu'il mérite, de lui obéir comme à un membre du vrai Pas^ teury de suivre les avis qu'il vous donnera dans sa sollicitude. Afin qu'il plaise à Dieu, qu'il puisse s'interposer entre vous et le Seigneur, et vous obtenir miséricorde pour vos péchés, tâchez vous-mêmes de &ire en toutes choses la volonté de Dieu, o

Urbain finit sa lettre au clergé et au peuple de Chartres, en leur

< Epist. Urban. ad cler. et popuL CarnoU ; ap. Labk et Gossart Conc, L z^ pag. 429.

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défendant de songer jamais à réclamer Godefroi pour érécpie, et de lui obéir comme à leur pasteur, puisque lui«-méme s'était jugé in^ digne de Tétre.

Le lendemain, Urbain écrivit à Richer de Sens ^ Il lui rappelle dans cette lettre les raisons qui Tout forcé à déposer Godefroi et lui dit que les fidèles de Chartres n'ayant pu obtenir de lui qu'il conférât la consécration épiscopale à Yves, leur évêque élu , il avait dû recevoir et ordonner un homme choisi canoniquement et dont il Connaissait depuis longtemps le mérite; qu'en cela il n'avait point voulu attenter à ses droits de métropolitain et qu'il le priait de recevoir Yves avec bonté.

Richer ne suivit pas les avis du pape, refbsa de reconnaître Yves pour son suffragant , et lui envoya une lettre injurieuse dans laquelle il lui ordonnait de venir rendre compte de sa conduite dans son concile provincial.

Yves répondit à l'archevêque de Sens avec fermeté.

« Vous prétendez, lui dit-il ', que j'ai usurpé le siège de Gode* froi ; en cela, vous vous élevez évidemment contre le siège aposto* lique , vous cherchez à détruire ce qu'il a établi , à rétabUr ce qu'il a détruit. Cependant, c'est être hérétique de résister aux jugements et aux constitutions du saint-siége; car il est écrit : Celm qui ne s'accorde pas avec l'Eglise romaine est hérétiqw, sans aucun doute*

« De plus, est-ce avoir soin de votre réputation, que de donner encore le nom d'évéque à un bouc dont les adultères , les débauches, les duperies, les parjures sont connus de presque toute l'Eglise latine; à un coupable condamné par le saint^-siége , qui n'a même pas entrepris sa justification et qui a déposé lui-même son anneau et son bâton pastoral? Vous le savez bien, puisque vous avez reçu un décret apostolique dans lequel il est dit: Quiconque aidera Godefroi, déposé de Vépiscopat, à troubler ou envahir l église dé Chartres ^ sera excommunié. C'est lui cependant que vous voulei rétablir dans i'épiscopat!

« Je vois dans votre lettre un blasphème , car vous avez osé traiter de bénédiction telle quelle , celle que j'ai reçue des mains du pape et des cardinaux. N'est-ce pas au pape qu'appartient surtout la confirmation eu l'annulation des ordinations de tous les évéques, même des métropolitains? n'est^e pas à lui qu'il appartient de con-

* .Urban. BpitL ad aicb.» op. de s YvoD. EplsU 8.

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firmer ou de casser vos décrets et vos jugements, tandis que ses inférieurs ne peuvent ni changer ni corriger les siens? »

Yves appuie ces assertions sur des autorités canoniques et termine sa lettre en disant qu'il est prêt à se présenter devant le concile provincial pour rendre compte de sa conduite, mais que si ce concile était assemblé à Etampes, comme le lui avait dit Richer, il voulait avoir un sauf-conduit.

Yves en avait besoin, en effet, pour s'y rendre et y assister en sûreté, car il avait parmi ses adversaires Godefroi, évêque de Paris, oncle de Godefroi de Chartres , son prédécesseur. Godejfroi de Paris était un puissant seigneur, frère d*Eustache, comte de Boulogne, et chancelier du roi Philippe. Par amour pour son neveu , il eût bien pu faire sentir à Yves le poids de sa puissance.

L'évéquede Chartres obtint le sauf-conduit qu'il demandait et se rendit au concile d'Etampes qui se tint Tan 1091 .

L'archevêque de Sens s'y trouva avec les évêques de Paris, de Meaux et de Troyes.

On sait, par une lettre de Yves au pape Urbain *, ce qui se passa à ce concile :

a J'apprendrai à Votre Béatitude, lui dit-il, que l'archevêque de Sens, à l'instigation de Tévêque de Paris, s'est trouvé à Etampes avec cet évêque de Paris et les évêques de Meaux et de Troyes. Ils portèrent contre moi une accusation au sujet de l'ordination épiscopale que j'ai reçue de vous, disant qu'en cela , j'avais ofîensé la majesté royale. Comme ils ne voulaient rien moins que rétablir Godefroi, contrairement à votre décret, et me déposer moi-même, j'en ai appelé au saint-siége. La crainte qu'ils ont des décrets apostoliques les a arrêtés et ils n'ont ni donné suite à l'appel interjeté par moi , ni à leur projet de déposition , sans consentir toutefois à me recevoir en paix.

II me semble donc qu'il sérail nécessaire que vous envoyiez une lettre commune à l'archevêque et à ses suffragants pour les obliger ou à me reconnaître positivement pour évêque , ou à se rendre avec moi à Rome pour vous faire connaître les raisons de leur refus.

et Je prie aussi Votre Paternité de nommer pour nos pays un légat jouissant d'un bonne réputation et cherchant moins ses intérêts que ceux de J.-C. Un tel homme est nécessaire à notre Eglise, car chacun fidt ce qu'il veut, et le fait impunément. »

^ Tvon. Epist. 12 ad Url)an. pip.

Yves, soutenu de Tautorité du pape, se maintint sur son siège malgré ses comprovinciaux et malgré les efforts de son prédécesseur Godefroi. Cet indigne évéque voulut d'abord se faire réintégrer de force, et s'établit dans une propriété dépendante de l'Eglise de Chartres et située en Normandie. Il y fut soutenu quelque temps par un seigneur du pays, mais il dut enfin abandonner ses projets schismatiques.

Yves était à peine établi sur son siège, qu'il eut à prendre part à l'affaire délicate du divorce du roi Philippe b^.

Ce prince avait épousé, depuis longtemps, Berthe, fille du duc de Frise, et en avait eu trois enfants lorsqu'il s'avisa de vouloir la répudier pour épouser Bertrade , fille du comte Simon de Montfort.

Bertrade était une femme d'une beauté remarquable , mais sans aucune moralité. Elle avait contracté un mariage adultère avec Foulques-Rechin, comte d'Anjou, qui déjà avait deux femmes, et elle vivait avec lui depuis quelque temps lorsqu'elle s'aperçut que le roi Philippe l'aimait. Elle quitta aussitôt le comte d'Anjou, se rendit à la cour de Philippe et devint sa maîtresse. Ce n'était pas assez pour elle. Le titre de reine la flattait et elle suggéra à Philippe la pensée de faire casser son mariage avec Berthe , afin de pouvoir lui donner à elle-même le titre d'épouse et de reine qu'elle ambi* tionnait.

Philippe y consentit , relégua Berthe à Montreuil-sur-Mer et prit des mesures pour faire réussir le mariage qu'il projetait. Il fallait d'abord obtenir Passentiment des évêques. Pour quelques-uns , c'était chose facile; mais on prévoyait bien que d'autres, plus fidèles aux règles de l'Église, protesteraient contre leur violation. Parmi ces derniers était Yves qui , dès ses premiers pas dans la carrière épiscopale , s'était élevé au premier rang par ses vertus et par sa science profonde.

Le roi tenait beaucoup à gagner Yves , à cause de l'influence du pieux et savant évéque de Chartres sur les autres évêques de France. Il le fit donc venir à sa cour, le combla de prévenances et de témoignages affectueux, puis lui demanda son appui dans l'affaire qu'il projetait.

Yves mettait avant tout la loi et sa conscience. Il fit observer à Philippe qu'avant de songera un nouveau mariage, il fallait au moins que son divorce fût légalement admis et autorisé. Le roi lui répondit que le pape et l'archevêque de Reims avec ses suffragants

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avaient consenti à son divorce. Yves répondit an roi qnll ne connaissait pas la décision dont il lui parlait et qu'il ne pourrait assister à son mariage s'il n'était béni par l'archevêque de Reims lui-même.

Yves pensait que Rainald de Reims était un prélat vertueux et incapable de trahir ses devoirs pour servir la honteuse passion du roi. A peine eut-il quitté la cour, qu'il lui écrivit * pour lui rendre compte de la conférence qu'il avait eue avec le roi et l'exhorter à soutenir vigoureusement la cause des lois de l'Eglise et de la religion. Le projet de Philippe lui attira de sages et nombreux avis. Mais sa pas* sion devenait plus violente de jour en jour : il crut de son honneur de l'emporter dans cette affaire et jura que son mariage avec Bertrade aurait lieu.

11 écrivit donc insolemment à tous les évéques de France d'avoir à se rendre à la cour pour y assister.

Nous avons la réponse de Yves. Elle est ainsi conçue ' :

a J'écris à Votre Sérénité ce que déjà je lui ai dit de vive voix. Je ne veux ni ne puis assister à la célébration de votre mariage à laquelle vous m'invitez; je voudrais auparavant qu'un concile général ait déclaré que votre divorce a été légitime et qu'il vous est permis de contracter mariage avec celle que vous voulez épouser. Si l'on m'avait invité h quelque conférence où les évêques eussent pu librement discuter cette affaire, je n'y aurais pas manqué, mais je ne puis me rendre à Paris pour ce à quoi vous m'invitez.

e Je ne le puis , parce que je dois conserver ma conscience pure devant Dieu, et parce que la réputation d'un évoque de J.-C. doit être sans tache. J'aimerais mieux être jeté au fond de la mer, une meule de moulin au cou, que d'être, même pour le plus petit, un sujet de scandale. En vous parlant ainsi, je crois, non pas manquer à la fidélité que je vous dois, mais au contraire vous en donner une preuve. »

Yves adressa celte lettre aux évéques qui avaient été , comme lui, invités au mariage du roi , et les conjura ' de ne pas être, en cette circonstance, semblables à des chiens muetsqui ne savent pasaboyer.

Philippe, connaissant cette démarche de l'évéque de Chartres, comprit qu'il trouverait dans les évêques plus d opposition qu'il ne l'avait prévu et se fit marier à la bâte par l'évéque de Sentis^ en

4 Yfon. Epist. ta ad Rainald.

s YTon. EpIst 15 ad Phillpp.

* Ytoo. Eplsu 14.

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présence de l'archevêque de Rouen et de Vévêque de Bayeux (1092).

Cette union adultère causa un grand scandale parmi le peuple. Plusieurs évoques élevèrent courageusement la voix pour la blâmer; il s'en trouva cependant d'assez lâches pour garder le silence , et d'assez coupables pour essayer de la justifier.

Le pape Urbain, aussitôt qu'il eut appris le mariage du roi, écrivit une lettre-circulaire à tous lesévéques de France pour leur ordonner de se réunir en concile, d'y examiner si ce mariage avait été contracté contrairement aux lois de l'Église , et de le casser si Ton jugeait qu'il en était ainsi. Cettelettredu pape fut tenue secrète et Yves ui~méme approuva provisoirement cette réserve * ; mais Urbain , comme le lui avait conseillé l'évéque de Chartres, nomma un légat pour s'occuper spécialement de cette affaire importante et délicate : ce fut Hugues, archevêque de Lyon , l'ancien légat de Grégoire VU. Les évêques timides qui n'osaient soutenir les lois de l'Eglise contre la passion du roi, cherchèrent à inspirer leurs sentiments à Hugues de Die et lui exagérèrent les dangers qu'il allait courir dans l'accom* plissement de sa mission.

Yves surprit cette intrigue et écrivît sur-le-champ au légat * :

a Ceux qui se portent bien n'ont pas besoin de médecin, mais ceux-là seulement qui sont malades, n s'est élevé un nouvel Achab dans le royaume d'Italie et une nouvelle Jézabel dans celui de France ; mais Elie ne peut pas dire qu'il soit demeuré seul , Dieu s'est réservé sept mille hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal; Hérodias danse devant Hérode, elle demande et peut obtenir la tête de saint Jean Baptiste, mais celui-ci doit dire cependant : // ne vous est pas permis de répudier votre femme sans motif. Balaam apprend à Balac à séduire les Israélites par l'amour des femmes, mais Phinéès ne doit pas pour cela pardonner à l'Israélite qui pèche avec une femme madianite. Néron ^ à l'instigation de Si-mon-le-Magicien, fût emprisonner Pierre , mais celui-ci n'en dit pas moins à Simon : Que ton argent périsse avec toi t

« Plus les méchants s'élèvent contre l'Eglise , plus il faut montrer de courage pour la défendre et pour en relever les ruines.

tf Ce n'est point pour vous instruire que je vous parle ùnsi, mais seulement pour engager Votre Paternité à remettre fortement

* Philippe eût certainement résislé à la aeotence pnoanoée contre lai et dans ce cas il eût été excommunié, ce qui aurait pu porter ksi pranda feadataire» A lui faire la guerre.

s Yton. EpisU 18.

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h main à la charme poor arracher les épines du champ du Seigneur.»

Hugues comprit Irès-bîen la lettre symbolique de Vévêque de Chartres , sentit renaître son ancien zèle et partit pour remplir la légation que le pape lui avait confiée.

Le roi Philippe était effrayé de l'énergie que déployait l'évêque de Chartres pour feire annuler son mariage et examiner juridiquement k cause de son divorce. Il lui fit dire que s'il voulait seulement rester neutre, il lui rendrait ses bonnes grâces. Yves répondit ^ à Gui qui lui avait fait ces ouvertures :

« Je vous remercie de la peine que vous prenez pour faire ma paix avec le roi; mais celle paix ne sera solide que s'il ne persiste pas dans le péché. J'attendrai donc encore quelque temps pour voir s'il ne changera pas. Tout se dispose pour casser son mariage et Tobliger à se séparer de sa nouvelle épouse. J'ai vu des lettres écrites par le pape Urbain aux archevêques et aux évéques : elles ont pour but de ramener le roi à la raison , et de le corriger par l'application des canons, s'il refiise de revenir à résipiscence. Les lettres auraient même été déjà publiées , mais , par attachement pour le roi , j'ai obtenu qu'on les tiendrait secrètes encore quelque temps. Je ne voudrais pas que le royaume eût une raison de se soulever contre hiî. Avertissez donc le roi et ftdtes-moi connaître ses sentiments.»

Philippe , après avoir épuisé tous les autres moyens pour gagner Yves, voulut recourir à la violence, et lui ordonna de se rendre auprès de lui avec les hommes de son fief. L'évoque de Chartres vit bien où le roi voulait en venir. Comme feudataire, il devait, à la réquisition du roi, lui amener un contingent de troupes, et il ne pouvait désobéir sans manquer aux lois de la féodalité et se mettre ainsi dans le cas d'être dépouillé de son fief et chassé de son Eglise. Le roi le mettait donc dans l'alternative , ou d'aller à la cour, où il serait à la merci de sa maîtresse, ou d'être poursuivi comme rebelle.

Yves préféra ce dernier parti et écrivit au roi * :

« J'ai de graves raisons de ne pas me rendre à l'ordre que j'ai reçu de Votre Excellence. La première, c'est que le pape Urbain vous a défendu , par l'autorité apostolique, de rester avec la femme que vous regardez comme votre épouse , et que vous n'avez pas voulu donner des garanties suffisantes pour la sûreté du concile que

4 Ytoo. Eplst;23.

s YTon. EpisU 28 ad PbUipp.

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le pape avait chaîné les évéques de tenir. Si voos ne quittez pas Bertrade, la même autorité vous excommunie, et défense est faite à tout é\éque de couronner votre prétendue épouse.

a C'est par respect pour Votre Majesté que je ne veux pas me rendre auprès de vous, car j'y verrais des choses dont je serais obligé d'avertir le saint-siége auquel je dois obéissance comme à J.-C, et j'y devrais dire publiquement ce que je vous dis en secret.

a Une autre raison qui m*empéche de me rendre à votre ordre ^ c'est que la plupart des vassaux de mon Eglise sont absents ou excommuniés. Je ne puis les envoyer à l'armée tandis qu'ils sont séparés de la communion, et je ne puis, d'un autre côté, les reconcilier avant qu'ils n'aient fait satisfaction.

a De plus. Votre Sérénité sait bien qu'il n'y a pas de sûreté pour moi à la cour. Je crains tout de la colère d'un sexe trop infidèle à ses amis, pour être disposé à bien traiter ceux qu'il regarde comme ses ennemis, o

Philippe s'attendait à cette réponse. Aussitôt après l'avoir reçue, il partit pour le pays de Chartres, déféoda * l'évêque, c'est-à-dire déclara rompue entre eux la foi féodale, et ravagea les terres de son fief ou évêché. Yves fut ainsi réduit à la pauvreté avec ses vassaux. Son courage n'en fut point abattu, comme on le voit dans sa lettre' à Guillaume, abbé de Fescamp, qui l'avait félicité d'avoir été jugé digne de souffrir, comme Jean-Baptiste et Ëlie, pour les lois de la chasteté conjugale.

Le roi Philippe ne trouva pas que c'en fClt encore assez d^avoir réduit un évêque et son troupeau à la mendicité pour satisfaire la haine d'une femme adultère ; il entreprit de faire déclarer féhn le saint évêque de Chartres, afm de le priver juridiquement de son fief, et de le faire déposer de l'épiscopat. Il le cita donc à comparaître devant ses pairs. Yves lui répondit ' :

a Je reconnais que la grâce de Dieu s'est servie de vous pour m'élever aux honneurs, et que je dois hommage et respect à votre dignité. Mais puisque les avis salutaires que je vous ai donnés par purs motifs de charité et de fidélité vous ont tellement irrité contre moi, que vous m'avez déféodë et que vous avez mis au pillage les

* Difflduclare, déclarer V alliance ou la foi féodale rompue. On a fait de ce mot : défier^ qui voulait dire, au moyen-dge, déclarer la guerre.

s Yvon. Epist. 10 ad Gulllelm.

« /M., EpIsU 23 ad PhUipp.

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biens de mon église, je ne puis me présenter à la cour ni honorable* ment ni en sûreté.

a Que Votre Majesté me donne un peu de répit, et me laisse le temps de réparer mes pertes : elles ont été si grandes que j'ai presque manqué de pain.

<E Quant aux accusateurs auxquels vous m'ordonnez de répondre, je le ferai quand je saurai ce qu'on me reproche. S'il s'agit d'affaires ecclésiastiques , je répondrai à l'Eglise ; s'il s'agit d'affaires séculières , je répondrai à la cour. »

La réponse ferme et digne du saint évéque ne fit qu'irriter davantage le roi. Hugues de Puiset , vicomte de Chartres *, se mit au service de sa colère , s'empara de Yves et Tenferma dans un châteaufort. Les habitants de Chartres prirent ouvertement le parti de leur évéque et trouvèrent moyen de lui faire dire dans sa prison qu'ils allaient prendre les armes pour le délivrer. Yves , en bon pasleur qui sait donner sa vie pour ses brebis, défendit aux fidèles de Chartres de prendre les armes en sa faveur ; il craignait que leur courageuse résolution n'attirât sur leur pays de nouveaux malheurs , dont il se serait cru la cause.

Urbain ^ écrivit alors de nouvelles lettres à l'archevêque de Reims et à tous les autres évéques de France , pour leur reprocher de lais- 9er impuni le crime du roi et leur ordonner de travailler à faire sortir de prison l'évéque de Chartres (1093).

Yves fut délivré , mais les protestations du pape restèrent encore secrètes et Texcommunicatioa prononcée par lui ne fut point publiée. Philippe entreprit même alors de négocier avec Urbain la ra* tification de son mariage et lui envoya des ambassadeurs qui eurent ordre de foire des menaces si les prières trouvaient le pape inflexible.

L'ËgUse était toujours troublée par le schisme de l'antipape Guiberl , soutenu par l'empereur Henri IV. Philippe chargea ses ambassadeurs d'avertir le pape que la France se rallierait au parti de l'antipape , s'il refusait de ratifier le mariage qu'il avait contracté avec Bertrade.

Yves trouva moyen d'avoir connaissance des instructions secrètes données aux ambassadeurs et écrivit aussitôt au pape pour le rassurer CQUire les craintes qu'on allait chercher à lui donner.

* Yvon. Eplst 20.

3 Urban. Epist ad Rainald. et ad omnes episcop. franc. ; ^p. ^abb. el Gossart. GonCf U x,p. 463, 464.

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ff Les ambassadeurs qui vous sont eavoyés , lui dit^l % pleins dq confiance dans leur esprit et dans les artifices de leurs discours y se sont flattés d'obtenir du saint-siége ce que le roi désire , c'est-à-dire rimpunité de son crime. Ils doivent yous dire que le roi et son royaume se soustrairaient à votre obéissance, si vous ne leviez pas votre excommunication.

« Il ne m'appartient pas de vous donner des leçons , mais je veux vous faire savoir que ceuz-là seulement se sépareraient de Tunité de l'Eglise, leur mère , qui en sont déjà séparés de cœur. Que Votre Sainteté se rassure donc à l'aide de ces paroles des Saintes-Écritures : Je me suis réservé sept mille hommes qui n^arU pas fléchi le gemu devant Baal.. Il faut qu'il y ait des hérésies afin que ton connaisse ceux qui sont éprouvés. »

Philippe comptait beaucoup sur le succès de ses menaces et avait d^avance convoqué un concile à Troyes pour le premier dimanche d'après la Toussaint. Yves en avertit le pape et ajoute :

« Quoique je sois cité à ce concile , je ne crois pas devoir m'y trouver , à moins que vous n'en jugiez autrement ; car je crains bien qu'on y fasse qudque chose contre la justice et contre le saint-^ siège. »

L'évéque de Chartres ne se £dsait pas illusion sur le peu de foi de ses confrères et pensait que les projets schismatiques du roi eussent été soutenus par quelques membres de l'épiscopat. Mais la crainte d'un schisme ne devait pas, suivant lui, arrêter le pape, dans la guerre juste et légitime qu'il faisait au roi pour le maintien des lois sacrées de la religion. Urbain pensa comme Yves et répondit aux ambassadeurs de Philippe qu'il ne pouvait ratifier le mariage du roi avec Bertrade, à moins que r<m examinât juridiquement les raisons qu'il avuit eues de répudier Berthe.

Philippe ayant reçu cette réponse du pape, fit assembler leeon* ciledont nous avons parlé (i(>04). Comme l'archevêque de Reims était malade de la goutte, on se réunit dans cette ville au lieu de s'assembler à Troyes, ainsi que le roi l'avait d'abord décidé. Yves, sommé de se rendre au concile de Reims , demanda un sauf-conduit. Il ne put l'obtenir; c'est pourquoi il se crut dispensé de s'y rendre. On fit quelques procédures contre lui, mais l'évéque de Chartres les

4 Yvon. Eplsl» 46^

DB L'i<U.lSR DB FRANCB. 31 f»

mit à oéant dans cette lettre ^ qu'il écrivit à Richer de Sens, son métropolitain, et aux autres évêquesdu concile de Reims.

a Si vous vous étiez souvenu delà loi divine dont vous devriez être les docteurs et les défenseurs, vous ne m'auriez pas invité à votre concile : premièrement, parce que j'y ai été cité par certains évêques qui ne sont pas mes comprovindaux et qui ne peuvent être mes juges sans une délégation du siège apostolique; secondement, parce que, d'après l'avertissement démon métropolitain , vous voulez me juger hors de ma province, quoique les canons aient décidé que tout crime devait être jugé d'abord dans la province elle-même à laquelle appartient Tévêque coupable ; troisièmement, enfin, parce que j'en appelle au saint-siége, sachant bien que c'est la haine seule qui vous porte à m'accuser.

a Ce n'est point le désir de me soustraire au jugement qui me fait appeler au saint-siége, puisque j'avais demandé au roi un saufconduit qui m'a été refusé ; mais , d'après les menaces qui m'ont été faites , j'ai très-bien compris qu'il ne me serait pas permis de dire impunément la vérité. C'est, en effet, pour l'avoir dite et pour avoir obéi au siège apostolique, que l'on m'accuse de parjure et d'offense envers la majesté royale. Je pourrais retourner contre vous, et à plus juste titre, les reproches que vous me faites, puisqu'au lieu de brûler et de trancher vif un mal incurable, vous ne cherchez qu'à le pallier à l'aide de remèdes trop doux pour être utiles. Si vous aviez été de mon avis, notre malade serait déjà en parËûte santé. C'est à vous de voir si, en différant la guérisou , vous remplissez bien votre devoir et si vous êtes vraiment iidèles au roi.

« Que le seigneur roi fasse contre moi tout ce qu'il pourra, tout ce qu'il voudra; qu^il m'enferme, me chasse ou me proscrive, je suis décidé, avec le secours de la grâce, à tout souffrir pour la loi de mon Dieu , plutôt que de consentir à son péché ; car en me faisant son complice j'encourrais les mêmes peines que lui. Que l'Ange du grand conseil et l'Esprit de force soient avec vous, afin que vous ayez des pensées droites et que vous agissiez suivant la justice. »

Tandis que des évêques courtisans tenaient leur concile de Reims ^ le légat Hngaes, archevêque de Lyon, en présidait un

* Ytod. Eplst. 35.

S r. Cbron. Virdun. ; Chron. S. PeL vlv. et Bertbold. ; ap. Labb. et CossarL CoQCf t. X , p. 407, 500.

autre à Âutun. Il s'y trouva trente-deux évéques parmi lesquels on nomme Radulphe, archevêque de Tours, et Hoël , évéque du Mans; des abbés et des hommes religieux en grand nombre y assistaient aussi. On y renouvela plusieurs décrets importants contre la simonie et l'incontinence; puis le roi Philippe y fut publiquement excommunié à cause de son alliance adultère avec Bertrade.

Nous aurons plus tard à revenir sur cette triste et scandaleuse question du mariage de Philippe.

Une autre * beaucoup plus élevée préoccupait à la même époque les hommes d'intelligence et de foi : c'était celle de la Trinité. Ce mystère était depuis quelque temps l'objet des plus hautes spéculations philosophiques. Quelques théologiens, comme Guimond, s'étaient crus obligés d'exposer avec exactitude la foi de l'Église sur ce mystère , effrayés qu'ils étaient des hardiesses de plusieurs philosophes qui ne craignaient pas de le fixer hardiment, au risque d'être aveuglés par son éclat.

A la tête de ces philosophes était Roscelin. C'était un des principaux philosophes de l'époque , comme on le voit dans une vieille chronique ^ qui contient les faits écoulés depuis le roi Robert jusqu'à la mort de Philippe I". On y lit ces mots :

a En ce temps florissaient dans la philosophie y tant divine qu'humaine : Lanfranc, archevêque de Cantori)éry; Gui-le-Lombard , Maingaud-le-Teuton, et Bruno de Reims qui se fit ermite, il y eut aussi de puissants sophistes dans la dialectique , comme Jean qui prétendit que la dialectique n'était que nominale; Robert de Paris, Roscelin de Compiègne et Arnoul de Laon. Ceux-ci furent les sectateurs de Jean et eurent aussi un grand nombre de disciples. »

D'après ce vieux chroniqueur, ce serait donc un certain Jean qui aurait été l'inventeur du nominalisme , et Roscelin se trouverait être un de ses disciples. Mais, pour l'histoire ', l'auteurd'une opinion n'est

* Le pape Urbain rétablit à cette même époque Tévéché d'Arras, malgré les réclamaUoDS de Tévéque de Cambrai. Ce prélat voulait conserver les deux églises qui avaient été unies en effet depuis saint Waast. Le premier évéque d*Arras , depuis le rétablissement de ce siège, fut Lambert, ordonné par le pape luimême.

Urbain, à la même époque, décida en faveur de l'église de Tours la question agitée depuis si longtemps entre cette égli»e et celle de Dol.

3 Fragment, hlst. ; ap. Duchêne et D. Bouquet

> Cousin , Préface des œuvres Inédites d'Abailard. — Ce travail de M. Cousin nous a été utile et a répandu de nouvelles lumières sur la question du nominse llsmc et du réalisme.

DE l'^guss db raANCB* 321

pas cdui qui la soupçonne le premier , mais celui qui lui donne son vrai caractère y en l'appuyant sur des preuves nouvelles, en lui donnant des développements nouveaux; Roscelin, chanoine de Saint- Corneille de Compiègne, a donc toujours passé, et à juste titre, pour l'auteur du nominalisme.

Il n'est pas focile de se faire une idée bien nette de ses opinions philosophiques. Les documents sont rares et insuffisants ; ce ne sont que quelques paroles vagues d'un petit nombre de chroniques, la réfutation faite par saint Anselme de ses erreurs contre la Trinité , et une lettre d'un nommé Pierre que l'on croit être le célèbre Abailard.

Saint Anselme, dans son ouvrage contre Roscelin \ se plaint de la mauvaise philosophie qui s'introduisait, de son temps, dans la théologie et minait les grandes vérités du christianisme. C'était en effet, comme nous l'avons remarqué ailleurs ^, le caractère distinctif de la philosophie scholastique , de vouloir appliquer ses principes à la théologie ; de là il arrivait que les génies hardis, en possession de principes faux ou incomplets , cherchaient à plier les vérités chrétiennes à l'exigence de leurs opinions , adoptées à priori comme les bases incontestables du vrai. Anselme , philosophe de premier ordre et théologien exact, s'élève avec force contre ces dialecticiens, hérétiques même en dialectique , c'est-à-dire au point de vue purement rationnel , qui prétendaient que les universaux n'étaient que des mots. C'était là en effet l'opinion de Roscelin. Pour lui, l'individu seul avait une existence réelle et l'idée générale n'était qu'un moL £n partant de ce principe, il avait été amené à dire que les trois personnes de la Trinité, ayant chacune une existence réelle et individuelle, la Trinité n'était qu'un pur mol et qu'il y avait en Dieu trois existences réelles , c'est-à-dire trois Dieux.

Roscelin poussait si loin son opinion de la réalité individuelle, qu'il ne voulait pas que l'on distinguât dans l'individu plusieurs parties; pour lui , il était tout un, et la distinction des parties, en détruisant son individualité , détruisait en même temps sa réalité ; il en disait autant des qualités extérieures qui n'avaient rien de réel, séparées de leur sujet.

Il ne nous appartient pas de faire voir ce qu'avait de &ux et d'exagéré, au point de vue purement philosophique, le nomina-

* Anselm. de fide TriniuUs, etc. ; Int. ejus op., edlL P. Gerberon. 3 y, Coup-d*œil général au commencement de ce volumeé

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