‹ Histoire de l'église de France: composée sur les documents originaux et authentiques (volume 2)Chapitre 41 sur 50 · IV · texte numérisé non relu

IV

323 HISTOIRB

Ksme de Roscdin. La question théologiqae est seule de notre domaine.

Un nommé Jean ayant entendu Roseelin attaquer te dogme chrétien an nom de la philosophie, en écrivit à Anselme que ses profonds ouvrages avaient placé à la tête de tous les docteurs de son temps, a Voici , lui dit-il % la question que remue Roseelin de Compiègne : Si les trois personnes de la Trinité sont une môme chose et non trois choses distinctes, comme trois anges ou trois âmes, et seulement unies par l'identité de volonté et de puissance, il faut en conclure que le Père et le Saint-Esprit se sont incamés avec le Fils. »

Roseelin prétendait appuyer son erreur sur Tautorité de Lanfranc de Gantorbéry et d'Anselme. Lanfranc venait de mourir; mais Anselme connaissait bien la foi de celui qui avait été son maître et son ami. Il le vengea des calomnies de Roseelin dans une lettre à Foulque, évèque d'Amiens, son ancien disciple.

« Je viens d'apprendre, lui dit-il ^, que le clerc Roseelin prétend que les trois personnes en Dieu sont autant de choses entièrement séparées, comme seraient trois anges, de manière cependant à ce qu'elles aient une volonté et une puissance identiques. Voici son raisonnement ; Ou bien le Père et le Saint-Esprit se sont incamés, ou bien l'on pourrait dire qu'il y a trois Dieux, si l'usage le permettait. »

Après avoir vengé la foi de Lanfranc, Anselme ajoute :

« Quant à moi, je veux que tout le monde sache que je crois de cœur et profosse de bouche les trois symboles : celui des ApAtres , celui de Nicée et celui de saint Athanase; je condamne en particulier les blasphèmes attribués à Roseelin ; quiconque les soutient , fût-il un ange, je lui dis anathème. >

Anselme prie Foulques de porter sa lettre au concile de Soissons qui avait été convoqué par Rainald, archevêque de Reims, et qui se tint en 1092 ou en 1093.

Roseelin y comparat, et son erreur y causa une telle horreur au peuple, qui! fut obligé de l'abjurer pour ne pas être puni de mort '. La rétractation de Roseelin ne fîit pas sincère. A peine fut-il hors de danger qu*il se remit à l'enseigner, ce qui le fit exiler en Angleterre.

* F. Balui. MiscelUn., t. nr.

s Anselni* Epist ad Fulcon.

> Anaéliii. de fld. Triait

DB L'ioLIftB Vm PRA!f CE. 323

C|elte leçon sévère fiit inutile. Il dogmatisa en Angleterre eomme ^n France; mais il y reooonlra saint Anselme qui fqt élevé en 1093 sur le siège archiépiscopal de Cantorbery , à la place de son ami Laqfranc *,

Anselme s'opposa autant qu'il pat à son élection, et les évèques d'Angleterre eurent beaueoup de peine à vaincre sa ^^sistance; l'humble abbé du Bec eût bien préféré sa solitude et ses livres aux travaux de Tépiscopat, si pénibles alors pour ceux qui voulaient dignement s'acquitter de leur charge.

A peine fut^il installé que les moines du Bec le prièrent de eon«tinuer le livre qu'il avait commencé en France contre les erreurs de Roscelin.

Cet ouvrage fut un coup de foudre pour le philosophe qui efaeiw cbait à se créer des adeptes en Angleterre. Le clergé anglais était peu régulier alors , et le pieux Lanfranc avait été obligé de pousser la tolérance jusqu'à autoriser le mariage des prêtres de la campagne. Roscelin , persécuté par un tel clei^é , lui reprocha sa conduite scandaleuse et lui jeta, comme un défi^ un pamphlet théologique ' dans lequel il soutenait l'incapacité radicale des enfants des prêtres à re^ cevoir les Ordres. Il était plus fitcile de dire au clergé d'Angleterre de dures vérités que de répondre aux arguments d'Anselme; Roscelin f en prenant ce parti , ne fit rien pour sa cause et excita contre lui une haine si vive qu'il dut s'enfuir au plus vite et qu'il coumt risque de la vie '•

Roscelin revint demander un asile à la France , et pria Yyes de Chartres de lui accorder un bénéfice dans son diocèse.

Yves avait probablement eu de l'amitié pour Roscelin dont il estimait la science ; mais il était trop bon catholique pour recevoir dans son clergé un homme d'une orthodoxie suspecte. Il lui répondit^ qu'il ne pouvait lui donner la position qu'il sollicitait , tant qu'il n^aurait pas détruit le scandale qu'avait causé son erreur, en la réfutant lui-même par de nouveaux ouvrages. L'évêque de Chartres

* Lanfranc était mort en tOSO ; mais comme l'ëglise d« Gaatorbéry avait de Brands Mens, le roi d'Angleterre, Gulllaume-le-Roux , avait déclaré que, de son vivant, eile n'aurait que lui pour archevêque. î\ cbannea d'avis dans une maladie qu'il fit en 1093.

> Ap. D. D'Aciieri spldl.

' Pet. Epist. ad eplscop. parisiens, ii^ter op. Ab«Iard.

* Yvon. Epist. 7.

fit entendre 9 de pla», à Roscelin qu'il se rendait lui-même suspect s'il avait des rapports avec lui; il Ta jusqu'à dire, dans sa lettre, que Roscelin serait probablement lapidé par les fidèles de Chartres, s'il mettait le pied dans la ville.

Le philosophe hérétique revint cependant en France , et nous le verrons, dans la suite , en discussion avec Abailard *.

Ses idées hétérodoxes n'eurent pas de succès , grâce surtout à Anselme, son premier adversaire.

Anselme, doué d'un génie vigoureux et élevé, fut pour ainsi dire le créateur de cette philosophie chrétienne ou théologique qui prit, au moyen4ge , une si vaste extension. Il en posa les bases dans ses trois ouvrages intitulés : Monologium, Proslogium^ et Dialogus de veritate *.

Sa méthode est de partir du dogme chrétien comme expression de la vérité, et d'arriver à la démonstration de cette vérité parle moyen de la raison. La vérité pour lui n'est autre que le Verbe de Dieu, ou l'expression de l'Être infini. La vérité ^ en effet, c'est ce qui est f ei\B, vérité considérée d'une manière générale, n'est que l'Être infini lui-même ou Dieu qui est la raison des êtres, le principe de toute vérité ou réalité individuelle.

Cette théorie, parfaitement juste au point de vue philosophique comme au point de vue chrétien, conduisait Anselme à admettre des réalités générales ou universaux^ et à rejeter le nominalisme de Roscelin, comme faux, même philosophiquement'.

Cependant Anselme , dans sa réfutation de Roscelin , s'attache uniquement à défendre le dogme chrétien, et n'attaque qu'indirectement, et pour ainsi dire en passant, le système philosophique de

* On ne possède des ouvrages de Roscelin qu'an pamphlet contre le B. Robert d'Arbrlssel , et son pamphlet contre les prêtres d'Angleterre.

s Outre ces trois ouvrages et le traité Hê fde Triniiatit^ etc. , contre Roscelin, on a de saint Anselme une réponse au moine Gauniionqui avait attaqué sa démonstration de Vexittenee de Dieu tirée de Vidéeûe Dieu; un traité de la Proeatian du Saint-Esprit contre les Grecs ; un dialogue sur la chute du démon ; deux livres sur cette question : Pourquoi Dieu s'est-il fait homme f un traité de ta conception virginale et du péché originel ; des traités de la volonté^ du litre-m-bitre^ de Vaeeord de ta prédettination et du libre-^àitre ; du pain ajigme; de la Gramwutire; des homélie*^ quelques discours, un recueil de méditations et de prièrea ; des hymnes et un Psautier en l'honneur de la sainte Vierge ; une coUectioo eooildérable de lettres ; enfin plusieurs opuKules sur la théologie ou la discipline ecclésiastique. Le P. Gerberon a publié les ceuvres de saint Anselme, 1 vol. iu-foL

s Anselm., de fid. Trinit., appelle Roscelin hérétique même en dialectique.

Bl L*<6U8I DB frauci. 335

son adversaire. Son livre delà foi de la TrmUé est tout théologique. Dans ses ouvrages philosophiques que nous avons cités plus haut, il s'élève bien au-dessus de tous ces petits systèmes établis sur des points particuliers , et embrasse, d'un regard sublime, le champ immense de la vérité entière. Il part de l'idée même de Dieu , c'està-dire du beau, du bien , du vrai essentiel, et de cette idée conclut Texistence même de Dieu. C'est sur cette base que, dans son Mono^ logium et son Proslogiumy il appuie l'édifice entier des dogmes chrétiens, dont la chaîne se déroule majestueuse sous les développa ments du profond docteur.

La France n'avait pas encore eu un métaphysicien aussi profond qu'Anselme; dans les siècles postérieurs, elle en a eu peu qui méritent de lui être comparés. Descartes, le père de la philosophie moderne, s'est rencontré trop souvent avec lui, disons le mot, lui a dérobé trop d'idées pour que l'on puisse nier que ses ouvrages ne lui aient été fort utiles.

Roscelin eut Anselme pour adversaire théologique et Guillaume de Champeaux pour adversaire en philosophie.

Guillaume, dont nous parlerons plus longuement dans la suite, est considéré comme le chef des réalistes ^ école diamétralement opposée à celle de Roscelin.

Guillaume était né au village de Champeaux, près de Melun , vers le milieu du xi* siècle. Il se rendit célèbre par ses leçons publiques de philosophie, et, au commencement du xii* siècle, il était chef de l'école cathédrale de Paris. Il devint évéque de Châlons-sur-Marne, se lia intimement avec saint Bernard et fut l'âme de plusieurs con* ciles.

Il commença à enseigner à la fin du xi* siècle , en même temps que Roscelin, et adopta une théorie absolument contraire à la sienne. Pour Roscelin , les individus seuls existaient et les idées générales n'étaient que des mots. Pour Guillaume, les idées générales ou universaux, comme les genres, les espèces, avaient seuls de la réalité, et les individus n'existaient réellement que parce qu'ils faisaient partie de tel genre ou de telle espèce; c'était là seulement ce qui les faisait être ce qu'ils étaient *.

Les écoles de philosophie se partagèrent entre les systèmes de Roscelin et de Guillaume de Champeaux.

4 Nous ayons exposé d*uDe manière plas détaillée les systèmes des réatistes et des nominaUites , dans le Coup-d'œll général placé en tète de ce volume.

396 ÉiâtolAfi

Cdùi*ci eut un disdple très-céièbre (|tii contribua beaucoup au succès de son système, c'était Odon de Cambrai.

Il était * né à Orléans et il se rendit particulièrement célèbre par les leçons de philosophie qu'il donna à la fin du ii« siècle, d*abord à Toul, puis h Técole de Tournai. Ses ouvrages philosophiques sont perdus; il en avait fait un en particulier, intitulé De la chose et dé rétrèy dans lequel il établissîiit sans doute ses preuves en faveur du réalisme. Le vlfeux chroniqueur qui nous a fait conriaîlre Odon, nous dit qtj'il n'enseignait point la dialectique nomihale (in voce), comme certains nouveaux professeurs, mais la dialectique réelle (in ré), comme Bôèce et les autres anciens docteurs. Il y avait, à Lille, lih professeur nonioié RaimbeK qui enseignait le système de IloRcelin ; mais l'école de Tournai effaça bientôt l'école de Lille.

La réputatioh d'Odon se répandit dans toute l'Europe et lui attira des disciples de Plahdre, de Bourgogne, de Normandie et des autres provinces de France; d'Italie et de Saxe. Tournai éiait devenue utld ville savante ; on n'entendait , dans toutes les rUes, sur les places publiques, que des discussions sur les points les plus obscurs de la philosophie. Si Ton s'ajïprDcbait du lieii où se tenait l'école , on voyait les étudiants tantôt se promenant iavec Odon , à l'exemple des péripatéticiens, tantôt assis autour de lui, à l'exemple desstôïdenSy et écoutant ses leçons ou lui proposant leurs difficultés.

Outre ses leçons de dialectique, Odon en faisait aussi sur l'astro* nomie. C'était ordinairement le soir, devant la porte de l'église, qu'il les donnait. Là, entouré de ses disciples, il leur montrait les cbnstellations, leur expliquait les mouvements des astres. Ces séances se prolongeaient quelquefois jusqu'au milieu de la nuit. Odon avait deux cents élèves environ : il maintenait parmi eux la plus exacte discipline et les conduisait lui-même à l'église. Ils s'y tenaient avec tant d(* modestie, qu'on les eût pris pour des moines de Cluni , dit le vieux chroniqueur auquel nous empruntons ces détails.

Quoique fort bon chrétien , Odon préférait de beaucoup Platon aux Pères de l'Eglise qu'il ne daignait pas alors étudier. Ayant cependant rencontré parhasard le Traité du libre-arbitre de saint Augustin, il Tacheta, mais le relégua aussitôt parmi les livres qu'il appréciait le moins.

Au bout de deux mois, expliquant le quatrième livre de la coiP' solation delà philosophie ^ où Boèce traite du libre-arbitre, il se rap-

4 De Restaurât monasu S. Martini, ap. D*Àch« SpiclL

DE L'BOUSi M FRANCE. 337

pela Touvrage de saint Augustin qu'il avait acheté et se le fit apporter. A peine l'eut-il ouvert, qu'une vive lumière le frappa. Il découvrit dans saint Augustin une éloquence, une philosophie qu'il n'avait point jusque là soupçonnées. Mais, bien différente de la doctrine des anciens philosophes, qui ne fait que jeter dans l'intelligence quelques éclairs, celle du grand docteur de i'Ëglise lui allait à l'âme, de sorte que plus il avançait dans la lecture, plus il sentait son cœur se détacher du monde.

Odon n'opposa aucun obstacle à la grâce. Il en seconda au con* traire la sainte impulsion , et se donna enfin tout entier à la pratique de la philosophie divine de la croix. Il quitta son école, interrompit ses leçons publiques, et prit la résolution de quitter le monde.

Les abbés de tous les monastères et des chanoinies cherchèrent à enrichir leur maison du célèbre professeur ; mais les habitants de Tournai le retinrent dans leur ville et lui firent céder par l'évéque Radbod une petite église dédiée à saint Martin et située hors des murs.

Odon s'y établit avec cinq de ses disciples. Leur nombre augmenta bientôt, et ce petit mona-stère devint une abbaye célèbre qu 'Odon gouverna avec sagesse, jusqu'au moment où il fut élevé sur le siège de Cambrai ^

Ce que nous avons dit, de saint Anselme, de Roscelin, de Guillaume de Champeaux et d'Odon de Cambrai , est à peu près tout ce que l'on connut sur l'état de la philosophie à la fin du xi* siècle. Les documents nous manquent pour en donner une idée plus complète. Nous devons quitter le paisible domaine de la science , pour esquisser le fableau du grand mouvement qui agitait le monde , à la même époque, et fit entreprendre la première croisade.

^ Outre Touvrage de l'être et de lu chose ^ Odon avait composé deux autres ouvrages philosophiques Intitulés : Le Sophiste ci des Complétions ^ c'est-à-dtrc dos conclusions ou raisonnements. Ces ouvrages sont perdus, ainsi que son poeoie sur la Guerre de Troie, On possède encore d*Odon de Cambrai : une explicatinn du canon de la messe ; un ouvrage sur le Péché originel; un dialogue sur l'Incarnation ; un traité du Blasphème contre le Saini-Bsprit ; enfin quelques coninieataires sur divers eodroita des aainlcii Ecriiures.

328 BISTOIM

Depuis Gerbert la papauté avait travaillé à disposer le monde catholique à la guerre sainte \

Grégoire VII surtout, le génie politique du xi* siècle, avait cherché pendant tout son pontificat à faire comprendre à l'Europe le danger qui la menaçait du côté des Mahométans, et avait même organisé une expédition pour refouler ces barbares du côté de l'Espagne \

Sous l'impulsion du siège apostolique, on avait vu, à différentes époques, des troupes de plusieurs milliers de pèlerins armés , se diriger vers la Palestine pour y protéger les fidèles et les lieux consacrés par les mystères de THomme-Dieu. Les Français, plusieurs fois, s'étaient jetés, au delà des Pyrénées, à l'encontre des disciples de Mahomet^ et depuis trois cents ans opposaient une digue insurmontable à ce torrent qui menaçait toujours de faire irruption.

A la Gn du xi® siècle, les Musulmans redoublaient d'efforts. L'Europe allait être envahie. Il ne fallait rien moins que toutes les forces de la catholicité pour l'emporter dans cette lutte suprême.

Dieu , qui aime à choisir les plus faibles instruments pour faire éclater sa gloire, choisit un humble et pauvre ermite, du nom de Pierre, pour soulever toute l'Europe contre l'islamisme et pour sauver l'Église.

Pierre, ditGuillaumede Tyr ', naquit au pays des Français et dans le diocèse d'Amiens. U fut ermite autant de fait que de nom *. C'était

* On peut voir les considérations pliilosopbiquesque nousavons présentées sur tes croisades dans le Coiip-d'œll général placé en tête de ce volume.

s On trouve dans les lettres de Grégoire VII des témoignages nombreux sur le projet qu'il poursuivait avec ardeur, d'opposer toutes les forces de TEglise ^ l'invasion des Mahomélans.

s Guillcini. Tyr. de bellosacro lib. 1.— Nous nous attacherons principalement à cet excellent chroniqueur dans notre récit des premières croisades. Tout le monde connaît le bel ouvrage de M. Micbauid sur les croiiades. AvonsHMus besoin de dire qu'il nous a été d'une grande utilité t

* Ou l'appelait en effet Plerre-l'Ermlte. Orderic Vital prétend qu*on lui donnait aussi le nom de Pierre de Aeherit, Anne Commène l'appelle Cucif^^iWlrr, mot qui parait Uré , suivant la remarque de M. Michaud , du mot picard kiokio^ petit, et du mot Petnu, Pierre. On pouvait lui donner vulgairement le nom de Petii Piem , k cause de n peUte taille*

Dl L'ioUSI M F RAIIGK* 339

un homme de très-petite statare et d'un extérieur presque ignoble. En revanche y il avait Tesprit vif, l'œil perçant et le regard agréable; son éloquence était bcile et abondante. Le bruit des pèlerinages d'Orient le fit sortir de sa retraite, il suivit dans la Palestine la foule des chrétiens qui allaient visiter les saints lieux. Comme les autres , il acquitta à la porte de la ville le tribut qu'on exigeait de tout fidèle et reçut Thospilalilé chez un fervent chrétien qui avait souffert pour sa foi. Pierre s'entretint longuement avec son hôte des persécutions que les fidèles avaient à supporter de la part des sectateurs de Mahomet et des malheurs qui les accablaient. Il put s'en assurer par lui-même en visitant les saints lieux. Au Calvaire, au tombeau de J.-C. , dans les divers lieux consacrés par les actions de l'Homme- Dieu, tout était bien propre à enflammer son zèle, à le remplir d'indignation contre les Âf usulmans qui s'étudiaient à donner des preuves du fanatisme le plus intolérable. Pierre, ayant appris que le patriarche Siméon était un homme pieux et rempli de la crainte du Seigneur, désira s'entretenir avec lui en secret. Il alla donc le trouver. Siméon reconnut bientôt, au langage de Pierre, que, sous une chétive apparence, cet homme était doué d'une sagesse et d'une expérience extraordinaires. Il lui donna sa confiance et lui raconta en détail les maux qui affligeaient le peuple de Dieu habitant la sainte cité. En l'écoutant Pierre se sentit ému, son visage était inondé de larmes et il demanda au patriarche si l'on ne pourrait trouver aucun moyen de se soustraire à tant de calamités, a Pierre, lui répondit ]'évéqueSiméon,cesont nos péchés qui empêchent leSeigneur d'entendre nos soupirs et de sécher nos larmes. Nos péchés ne sont point encore affacés, aussi le dei 4Sontinue-t-41 à nous éprouver! Si du moins votre peuple, qui sert Dieu avec tant de zèle, voulait nous secourir ou bien prier pour nous! C'est là notre unique ressource. L'empire des Grecs, si rapproché de nous' et si riche, ne peut nous secourir ! à peine s'il peut se suffire à lui-même, et, dans l'espace de peu d'années, il a perdu la moitié de ses provinces. »

oOh! s'écria Pierre, si l'Eglise romaine et les princes d'Occident étaient instruits de vos malheurs par un homme énergique et digne de foi , ils essaieraient , j'en suis sur, d'y apporter remède. Ecrivez donc au pape, aux rois, à tous les princes de l'Occident. Donnez à votre lettre tous les caractères d'authenticité , et je me charge de la porter en Europe. J'irai dans tous les royaumes, je ferai partout le tableau de vos calamités, je prierai, je solliciterai de vous venir en aide ; pour le salut demonftme, jeme dévouerai tout entier à cetteœuvre. a

390 HIBTOIIUI

Le patriarche et les fidèles qui étaient présents aticueillirent ayec joie les paroles de Pierre et applaudirent à sdû conhige.

Après cet entrelien, Tenthousiasme de Pierre n'eut plus de bornes, 11 embrassa d'un coup-d'œil l'énorme tâche qu'il devait ao^ complir et crut que Dieu lui-même lui en avait inspiré la pensée. Un jour qu'il était sous une impression plus forte encore qu'à l'or* dinaire , et qu'il pensait à retourner dans son pays pour accomplir sa mission, il entra dans l'église du Saint-Sépulcre. La nuit le surprit au milieu de ses prières, et, fatigué de ses longues veilles et de ses oraisons, il s'étendit sur le pavé et s'endormit. Pendant son sommeil, il crut entendre J.-C. qui lui disait : «Pierre, lève-toi! cours exécuter ce qui t'a été prescrit. Je serai avec toi. Il est temps de purifier les lieux saints , et de secourir mes serviteurs. »

Pierre se lève subitement, se hâté d'aller trouver le patriarche, reçoit sa lettre * et sa bénédiction, se rend au bord de la mer où il trouve un vaisseau prêt à metire à la voile pour la Pouille, et dé*barque en Italie après une heureuse navigation.

Le pape Urbain II , disciple et confident de Grégoire VII , embrassa avec ardeur un projet dont ses plus illustres prédécesseurs appelaient de tous leurs vœux la réalisation. Il reçut Pierre comme un homme chargé d'une mission divine et lui promit de l'appuyer et de soutenir son projet, de toute son autorité, lorsque le temps opportun serait venu.

Pierre, encouragé par les paroles du Souverain pontife, sentit un aèle de feu dévorer son âme. Il traversa rapidement l'Italie, passa les Alpes , parcourut toute la France et la plus grande partie de l'Europe. Il s'adressa aux princes d*abord ; il suppliait, il tonnait contre l'indifférence, et luttait contre l'inertie; il parvint à en décider quelques-uns à marcher au secours de Jérusalem ; mais il vit bientôt qu'il aurait plus de succès auprès des masses. Il laissa donc là les châteaux, et parcourut tous les royaumes, appelant à lui les petits et les humbleSé Son éloquence, vive et imagée, remuait des flols de peuple. Il pdgnait avec vivacité les profanations des lieux saints, le sang chrétien coulant dans les rues de Jérusalem. Il prenait à témoin de la vérité de ses récits le del même, les anges et les saints.

* La Ieitr« de Siméoa est adressée aux prinoei très-magaiflques et très-pieux de Tillustre race du très-magniflque aeigneur Karl-le-Grand , empereur , et à tous les catholiques orUiodoxes de tous les pays. On trouve dans cette loscrlptloo , comme dans une fbule de plèbes de celle époque^ uile IdéS tOùftise de Teaplre àaroUaglea A la l«ts duquel «Hdt alurs le pàpèk

Dl L'BGLiSË M fRANGB. 331

Le t)euple dntdUrdit en foule Tap/^tre de la guerre saiute qui prêchait sur les cheittins , sur les places publiques. En entendant ses paroles véhémentes , les fidèles éprouvaient tour à tour les plus vives émo^ tions de la pitié et toutes lés fureurs de la vengeance ; tous pnn mettaient de donner leur vie pour la délivrance de la Terre^Sainte.

C'est ainsi que Pierre TËrmite^ comme un autre Jean, suivant la remarque de Guillaume de Tyr, préparait les voies au pape Ur^ bain dont la voix allait bientôt se faire entendre^

Au milieu de Témotion générale produite par les prédications de Pierre, l'empereur d'Orient Aleiùs Commène envoya des ambas-» sadeurs au pape pour réclamer le feecours de l'Europe contre les Turcs. Déjà il avait adressé aux princes d'Occident des lettres étranges dans lesquelles il fiiisait appel en même temps à leur piété et à leurs passions et les suppliait de loi venir en aide. Pour ré'* pondre aux désirs d'Alexis, Urbain convoqua un concile ou plutôt une diète européenne a Plaisance K Plus de deux cents évéques ou archevêques^ quatre mille ecclésiastiques de différents ordres et trente mille laïques répondirent à Tinvitation do saint-siége. Le concile se trouva si nombreux qu'on fut Obligé de pi^endre séance dans une plaine voisine de la ville* Les ambassadeurs d'Alexis y exposèrent eux-mêmes l'objet de leur mission ; Urbain appuya leurs discours et leurs prières de toutes les raisons que purent lui fournir les in* téréts de la chrétienté. Cependant le condle ne décida rien, quant à la guerre d'Orient. Les déclarations de rimpéraUice Adélaïde qui vint révéler sa propre honte et celle de son époux, les anathèmes contre l'empereur d'Allemagne et contre l'anti-papeGuibert, oo« cupèrent plusieurs jours le pape et les membres du concile.

Urbain, en quittant Plaisance, se dirigea vers les Alpes et se rendit en France. Il était Français et comptait trouver dans sa patrie plus d'enthousiasme que chez les Italiens, pour la guerre sainte qu'il méditait. Il ne se trompait pas. Son grand projet ne lui faisait point oublier la réforme de l'Église qu'il poursuivait avec zèle, à l'exemple de ses prédécesseurs , el il s'en occupa d*abord.

En entrant dans le royaume des Français, dit Guillaume de Tyr ', il reconnut y comme il l'avait entendu dire, que toutes les lois di-

* Concil. Placent ; ap. Labb. et Cossart Conc, t x « p. 503.— Le roi Philippe y envoya des ambassadeurs pour demander un délai relaUvement A son mariage avec BerU-ade.

3 GuUlelm. Tyr. de Bell. sacr. Ub. i*

332 BisTOimi

vines étaient foulées aux pieds, la doctrine de TÉvangiie méconnue et méprisée, la foi, la charité , toutes les vertus éteintes dans les cœurs. Préoccupé des moyens de mettre fin à tant d'abus, il résolut de tenir un concile général qui dut s'assembler d'abord à Yéielai , ensuite au Puy. Urbain se rendit en cette ville vers le mois d'août, mais n'ayant pas trouvé qu'elle idi propre à une réunion aussi nombreuse que celle qu'il convoquait, il indiqua définitivement le concile à Glermont pour le 18 novembre. En attendant cette époque, il visita plusieurs villes et monastères des provinces méridionales et de la Bourgogne, réveillant partout sur son passage l'amour de la disci-* pline et excitant l'enthousiasme pour la délivrance des lieux saints. Il arriva à Glermont le 4 4 novembre.

La ville put à peine contenir les princes, les ambassadeurs, les prélats accourus à cette grande et solennelle réunion où toute k chrétienté allait délibérer sur son avenir, a Les villes et villages des environs, dit une ancienne chronique % se trouvèrent remplis de peuple , et forent plusieurs contraints de faire dres^r leurs tentes et pavillons au milieu des champs et des prairies, encore que la saison et le pays fossent pleins d'extrême froidure. »

C'était la voix du pauvre ermite Pierre qui avait remué les cœurs de cette foule immense.

Le concile s'occupa d'abord de la réforme de l'Église '. On décréta de nouveau la trêve de Dieu et l'on menaça des anathèmes de l'Église ceux qui continueraient à troubler la société par leurs guerres particulières. On condamna les deux vices les plus communs dans le clergé séculier : la simonie et l'incontinence , ainsi que les investitures laïques. On renouvela en même temps sur le droit d'asile, ces vieux décrets qui avaient sauvé tant d'innocents; la croix du chemin , comme l'église du village , furent déclarés lieux de refuge pour le faible que persécuterait l'homme puissant.

* Guillaume Aubert, HIst. de la conquête de Jérusalem, llv. l*^

3 Concil. Claromont. ; ap. Labb. et Cous. Conc, t. x, p. 500 ad 507. —On s'occupa d'une foule de questions au concile de Glermont. Outreles décrets dont nous parions, on en lit beaucoup d'autres. Le pape confirma en faveur de Tarchevéque de Lyon les droits de primai que lui avait reodus Grégoire VII sur les quatre Lyonnaises , c'est-à-dire les quatre métropoles de Lypn , Sens , Tours et Rouen. Decreu Urbau. ; ap. Labb. et CossarL , p. 517 ; append. CossarL can. 7, p. 580. L'archevêque de Tours y fut déclaré métropolitain de la Bretagne , malgré les préte»tlons de l'archevêque de Dol, Ibid. Le monastère de Marmoutlers fut exempté de sa Juridiction , op. cit , p. 506. On excommunia de nouveau Philippe I*% roi de France , à cause de son mariage adultère.

Di l'^gusi di pramcb. 333

L'Église se montrait toujours pldne de sollicitude pour le pauvre^ et le couvrait f comme une mère, de sa protection puissante.

On décida enfin que le voyage en Terre-Sainte, entrepris non par simple sentiment d'honneur ou dans un but commercial , mais bien pour délivrer l'Eglise de Jérusalem , tiendrait lieu de toute péni* tence ^

Ce décret remplit d'un enthousiasme extraordinaire la foule im* mense rassemblée à Ciermont et aux environs. Pendant que les chefs de la chrétienté délibéraient , Pierre l'Ermite continuait sa mission populaire au milieu de ces fidèles accourus de toutes parts et les enflammait du feu qui dévorait son âme.

Enfin le grand jour arriva où le pape lui-même devait publiquement prêcher la guerre sainte. Au milieu de la grande place de Ciermont , on dressa une espèce de trône. Le pape y monta, accompagné des cardinaux. Pierre était au miUeu d'eux , couvert du froc grossier de l'ermite, et adressa le premier la parole à la foule innombrable qui remplissait la place entière. Tous les cœurs frémirent sons les accents énergiques de l'apôtre, lorsqu'il rappela les profanations et les sacrilèges qu'il avait vu commettre dans les lieux sanctifiés par les pas de J.-C. , lorsqu'il peignit les chrétiens chargés de fers par un peuple infidèle, traînés en esclavage, attelés au joug comme des animaux ; les enfants du Christ obligés de payer la permission de saluer le tombeau de leur père; les ministres de Dieu, arrachés des saints autels^ battus de verges, abreuvés d'ignominies.

Le peuple était déjà rempli d'émotion lorsque le pape lui-même se leva et fit entendre ces paroles ' :

« Frères bien-aimés! comme nous, vous avez entendu le récit lamentable des persécutions, des malheurs , des cruelles souffrances que les chrétiens no9 frères ont à supporter à Jérusalem , à Antioche, dans toutes les villes de l'Orient. Vous savez comme les membres de J.-C. sont de nouveau battus de verges I comme ils sont abreuvés d'ignominies ces chrétiens qui sont vos frères et vos amis, les en&nts du même Christ, du même Dieu! comme ils sont

* Gonc Claromonl. ; Labb. p. 507, can. 2. On entend id non pas le sacrement de Pénitence que tous les pèlerins devaient recevoir avant leur départ , mais les pénitences eoclésiasUques ou canoniques Imposées par les évéques pour l'expla« tion des pécbés.

s On possède trois discours pronoucés par le pape et qui sont à peu près les mêmes pour le fond. Nous avons pris dans chacun ce qui nous a semblé plus éloquent F. Labb. et Goss. Gonc, t. x, p. 514. Baron. Annal, eccl. ad ann. 1005.

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vendus par des maîtres étraBgers 4an8 leurs propres héritages, on exilés et obligés de venir au milieu de voua implorer votre charité l Le sang chrétien, racheté par le sang de J.-C. , est crueUement répandu l la chair chrétienne, unie à celle du Christ par les liens d'ane mystérieuse parenté , cette chair est accablée de soufifrances , elle eA esclave ! Dans les villes de TOrient . les chrétiens n*ont en partage que les larmes , la misère et la douleur. Oh 1 je ne puis le dire sans frémir, le^ églises où furent autrefois célébrés les saints mystères, ont été changées en étables. Des hommes pervers se sont emparés des villes les plus saintes; les Turcs, cette race immonde, sont les maîtres de nos frères. A Antioche, où le hienheureui Pierre fat évéque, ces païens ont souillé de leurs supierstitions la sainte Eglise et ont indignement chassé la religion chrétienne de Tasile qui lui était consacré.

« Les domaines des églises et des pauvres sont aujourd'hui au pouvoir des tyrans païens. Le sacerdoce de Dieu est foulé aux pieds, le sanctuaire est profané, les chrétiens si peu nombreux qui sont restés dans ces régions désolées , sont obligés de se cacher pour se soustraire aux tourments. .

a Et Jérusalem I vous en parlerai-je, frères bienniimés? Je le crains, puisque c'est à cause de nos péchés que cette ville où J.-C. a souffert pour nous, a été arrachée au joug de Dieu pour être soumise au joug d'une race ignoble et païenne. Ce qui nous reste à Jérusalem est si peu de chose , que c'est pour nous un opprobre. A quoi sert aujourd'hui cette église de la Yiei^e Marie où son corps virginal fut enseveli I et ce temple de Salomon qui était devenu celui da Seigneur: hélas! les nations barbares Tont souillé de leurs idoles! Et le tombeau du Seigneur! je ne puis vous retracer les abominations qu'y commet une race impie; beaucoup d'entre vous en ont été témoins. »

Le pape ne s'attacha pas uniquement , dans son discours , à éveiller le sentinient chrétien, mais à faire comprendre à son immense auditoire qu'il était de l'intérêt de l'Europe entière d'entreprendre la guerre sainte.

« Les hordes barbares des Turcs, dit-il, ont planté leurs étendards aux rives de l'Hellespont. De là, elles menacent tonte la chrétienté. Si Dieu lui-même ne les arrête dans leur marche triomphante en armant contre elles tous ses enfants, quelle nation, quel royaume pourra leur fermer les portes de TOccidentî »

U n'y avait, en effet, qu^une ligue européenne qui pouvait op-

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poser aux Turcs un obstacle asses poissant pour les empêcher d'envahir l'Occident comme ils avaient envahi l'Orient. Les forces séparées des différents royaumes eussent succombé sous leurs efforts. Le pape faisait donc appel à l'Europe entière; mais surtout aux Français qui dès-lors étaient la nation la plus chrétienne et la plus énergique.

« C'est dans leur courage , leur dit Urbain , que l'Eglise plaçait son espoir ; c'est parce qu'il connaissait leur bravoure et leur piété qu'il avait traversé les Alpes et qu'il leur apportait la parole de Dieu*

«Guerriers qui m'écoutez, poursuivit l'éloquent pontife, vous qui cherchez sans cesse de vains prétextes de guerre, réjouissezvous, car voici une guerre légitime : voici le moment de montrer si vous êtes animés d'un vrai courage; voici le moment d'expier tant de violences commises au sein de la paix , tant de victoires souillées par l'injustice. Vous qui avez été si souvent la terreur de vos concir toyens et qui, pour un vil salaire, avez vendu vos bras aux fureurs d'autrui , prenez aujourd'hui le glaive des Machabées et courez à la défense de la maison (ï Israël y de la vigne du Seigneur des armées. Ce n'est plus l'injure d'un homme que vous devez venger, mais celle de Dieu ; ce n'est plus une ville ou un château qu'il faut attaquer, mais la Terre Sainte dont il faut faire la conquête. Si vous triomphez, vous avez en partage les bénédictions du ciel et les royaumes de l'Asie. Si vous succombez, eh bien, vous aurez au moins la gloire de mourir où mourut J.-C.! Dieu vous aura vu dans

> l'armée sainte et il ne l'oubliera point. Que de lâches affections , que des sentiments égoïstes ne vous retiennent point dans vos foyers;

> soldats do Dieu vivant, n'écoutez que les gémissements de Sion, bnsen tous les liens terrestres et souvene^vous de ces paroles du

I Seigneur: Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n'est

I pas digne de moi. Celui qui abandonnera sa maison^ son père^ sa

mère, son épouse, ses enfants, ses biens à cause de moi , sera récom- I pensé au centuple et possédera la vie étemelle» b

I A ces paroles d'Urbain, la foule entière, remplie d'enthousiasme,

s'écria d'une voix unanime : Dieu le veut I Dieu le veut I

a Oui, Dieu le veut, reprit le saint et éloquent pontife; suivant sa promesse , il s'est trouvé au milieu de vous qui vous êtes rassemblés en son nom ; c'est lui qui vous a inspiré ce cri unanime que je viens d'entendre. Qu'il soit votre cri de guerre, qu'il annonce partout la présence du Dieu des armées, p En ce moment, Urbain, élevant la croix :

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a J.-C. lui-même, dit-il , sort de son tombeau et tous présente sa croix. Elle sera Tétendard autour duquel viendront se grouper tous les enfonts d'Israël. Vous la mettrez sur vos épaules ou sur votre poitrine, elle brillera sur vos armes et sur vos drapeaux , elle sera pour vous le gage de la victoire ou la palme du martyre; elle vous dira sans cesse que J.-G. est mort pour vous et que vous devez mourir pour lui. »

A ces dernières paroles d'Urbain, l'enthousiasme était à son comble et éclata par de vives acclamations. La piété, Tindignatiou, l'ardeur guerrière remuaient cette foule immense; les uns versaient des larmes sur le sort de Jérusalem et des chrétiens d'Orient, les autres juraient d'exterminer la race des Musulmans.

Tout à coup, au signal du pape , il se fit un profond silence. Le cardinal Grégoire, depuis pape sous le nom d'Innocent, annonça au peuple une absoute générale. La fonle entière tomba à genoux, silencieuse et recueillie. Tandis que le cardinal lisait à haute voix une formule de confession générale, tous se frappaient la poitrine, et le pape leur donna l'absolution de leurs péchés.

Ensuite commença l'enrôlement pour l'armée sainte.

Adhémar de Monteil, évéque du Puy , demanda le premier à entrer dans la voie de Dieu et reçut des mains du pape une petite croix rouge * qui fut le signe adopté par tous ceux qui s'engagèrent à aller combattre les infidèles ; d'où on leur a donné le nom de croises et à l'expédition le nom de croisade. A l'exemple d' Adhémar, d'autres évéques, des ecclésiastiques, des moines, des seigneurs, tons les chrétiens qui avaient entendu les éloquentes paroles d'Urbain, accouraient recevoir des croix du pape et des évéques qui les bénissaient et les leur distribuaient. Tous, en se les attachant sur leurs vêtements, juraient d'oublier leurs querelles et leur haine, pour combattre ensemble les ennemis du nom chrétien.

D'après les ordres du pape ', les évéques présents au concile se firent les apôtres de la croisade dans leurs diocèses, et se séparèrent avec la ferme résolution de faire observer par tous les fidèles la trêve de Dieu y afin que ceux qui voudraient se croiser n'éprouvassent aucun obstacle.

Le pape lui-même parcourut la plus grande partie de la France pendant les années 4095 et i 096 , tenant partout des conciles, pré-

4 Ces croix étalent en drap ou en sole muge, s GulIL Tyr. de Belle sac lib. 1.

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