‹ Histoire de l'église de France: composée sur les documents originaux et authentiquesChapitre 11 sur 26 · HISTOmB · texte numérisé non relu

HISTOmB

dit la mère Angélique elle-même S mais je ne fus jmis assez beu<reuse pour reconnoftre sa sainteté telle qu'elle étoit, ni de jouir dès-lors du bonheur que Dieu sembloit m'offrir, de prendre sa conduite ; il ne me donna aussi aucune ouverture pour cela, ce qu'il ne faisoit jamais, ne s'enquérant de rien^ et ne répondant précisément qu'à ce qu'on lui demandoit. Du reste, il parloit des matières générales de dévotion avec une élévation d'esprit admirable, en sorte qu'on voyoit visiblement que ses paroles partoient plus du fond de son cœur que de son esprit. j>

Saint-Gyran ne cherchait point à se répandre ; il aimait l'étude avec passion, et ne sortait presque jamais de son cabinet que pour dUer à réglîse ou chez quelques amis, parmi lesquels étaient surtout le cardinal de BéruUe et Tavocat-géuéral Jérôme Bignon. Ce fut alors que Saint-Cyran publia la réfutation de la Somme du P. Garasse, Jésuite , sous ce titre : La somme des faussetés du Jésuite Garasse '. Gel ouvrage le désigna aux Jésuites comme un adversaire redoutable, et non sans raison. Il avait entrepris en effet, de concert avec sou ami Jansenlus, de combattre les faux systèmes de ces religieux ; Jansenius avait choisi pour les attaquer la matière de la Grâce, toucliant laquelle ils étaient tombés en de graves erreurs à la suite de leur P. Molina, et Saint-Cyran s'était réservé de saisir toutes les circonstances pour battre en brèche leur puissance. Ce but était toujours sous leurs yeux, et il fait l'objet de la correspondance active qu'ils eurent entre eux depuis l'année 1616, qu'ils se séparèrent jusqu en 1G;%, que mourut Jansenius. Ils y parlent à mots couverts et d'une manière mystérieuse du Uvre auquel Jansenius travaillait pour écraser le système de Molina, et qui parut après sa mort sous le nom d'Augustinus; ils combinent les moyens de nuire aux Jésuites eu soulevant contre eux les autres Ordres religieux, qui avoient trop souvent à s'en plaindre, et surtout la Congrégation de l'Oratoire, que les Jésuites eux-mêmes combattaient avec si peu de loyauté '.

1 r. Mémoires pour servir à THistoire de Port-Royal, t. i, deuxième re- Utioa.

* C^i ouvrage forme deux volumes iu-4.o.

3 Le P. Pinthereaii, Jésuite, sous le pseudonyme de PréviUe, publia le premier des extraits des lettres de Jansenius à Saint-Cyran, et les intitula : La Naissance du Jansénisme découverte. Os lettres furent saisies chez Saint- Cynui par Laubardemont, lorsque cet abbé fut conduit h Yincennes. Le P. tjert)eron, ^ouâ le pseudonyme de François de Vivier, publia, en 1702, les

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Sainl-Gyran, qui avait déjà fait ses preuves contre les Jésuiles par sa réfutation du P. Garasse, profita de leurs querelles avec le clergé séculier d'Angleterre pour les attaquer de nouveau ; telle fut Toccasion du fameux livre publié sous le titre de Petrus Àurelius. Comme le clergé de France prit une part très active à cette querelle, nous devons la faire connaître d'une manière succincte :

Urbain Vlll * avait envoyé en Angleterre, en 1625, Richard Smith, avec le titre d'archevêque de Chalcédoine, et la mission de gouverner les Catholiques anglais ; par son bref du i février 1625^ il lui avait donné des pouvoirs semblables à ceux dont les Ordinaires jouissent dans leurs diocèses respectifs. En conséquence de ces pouvoirs, Smith fit un règlement par lequel il défendait aux réguliers ou religieux d'entendre les confessions sans avoir reçu préalablement son approbation. Les Jésuites surtout se révoltèrent contre ce règlement, s'appuyant sur de prétendus privilèges qu'ils auraient reçus du Saint-Siège pour exercer le ministère dans toute rétendue de l'Église. Nous les avons vus en France lutter contre les Ordinaires eux-mêmes, et chercher à élever autel contre autel. En Angleterre, ils mirent plus de violence encore dans leur opposition à un évêque qui n'était qu'un délégué du Saint-Siège, pour gouverner un troupeau désolé par la persécution que lui faisaien* souffrir les souverains protestants d'Angleterre. Ils soulevèrent donc contre Richard Smith tous ceux des catholiques qu'ils avaient sous leur direction, et contraignirent l'évêque à se cacher.

Le docteur Kellison, président du collège anglais de Douai, défendit l'évêque Smith dans un traité De la hiérarchie ecclésiastique. Edouard Knok, vice-Provincial des Jésuites d'Angleterre, opposa à cet ouvrage un livre intitulé : Modeste et courte discussion de quelques propositions du docteur Kellison. Le clergé séculier d'Angleterre lit un extrait de quelques propositions du livre de Knok, et les déféra à la Faculté de théologie de Paris et à celle de

mêmes lettres, avec des remarques destinées à combattre les interprétations que donnaient les Jésuites à certains passages. Tout, dans ces lettres, révèle le dessein de combattre la doctrine des Jésuites ; mais rien n*y prouve que Jansenius et Saint-Cyran aient eu des projets contre la religion ou contre TÉglise, comme les Jésuites se sont efforcés de le faire croire. Leurs amis, et en particulier M. Rhorbacher ont pris pour base de leurs récits les commentaires ahsurdos du P. Pintbereau.

< V. Argumentum Op. Pétri Aurelit; édit. 1642. Ellies Du Pin, Hist. eccL du XTii.e siècle, 1. 1; d*Âvrigny, Mém. chronolog., ann.l03i; Bfémoires mss de Hermant, sur THist. eccl. du xtii.« siècle.

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LouvaÎD. Tandis que la Faculté de Paris s'occupait de l'examen de ces propositions, le Jésuite Jean Floid publia, sous le pseudonyme a t Daniel of Jesu^ un ouvrage intitulé : Apologie de la conduite du Saint-Siège apostolique dans le gouvernement des catholiques pendant la persécution. Les livres de Knok et de Floid ayant été dénoncés à l'archevêque de Paris, ce prélat prévint la censure de Sorbonne par celle qu'il publia le 30 janvier J634 . La censure de l'archevêque n'empêcha pas la Faculté de procéder à l'examen des propositions qui lui avaient été déférées. EUe les censura dans son assemblée du 45 février 1631. L'assemblée générale du clergé, qui se tenait alors à Paris, prit connaissance de cette affaire et manda le Provincial des Jésuites pour lui demander compte des écrits publiés par quelques membres de la Société. Le Provincial s'excusa auprès de l'assemblée, sous prétexte qu'il était occupé à ses exercices, et envoya à sa place le recteur de la maison professe de Paris; ce bon Père déclara qu'il ne savait ce que c'était que les livres dont on lui parlait, et demanda avec la plus grande simplicité ce qu'ils pouvaient contenir. L'assemblée lui répondit que le Provincial pouvait bien interrompre ses exercices pour se présenter devant l'assemblée et répondre aux questions importantes qu'on avait à lui adresser. Le Provincial comparut donc enfin ; il avoua que la réponse à Kellison était l'œuvre d'un de ses confrères ; il déclara qu'il ne connaissait pas l'auteur de V Apologie, et désavoua les deux livres, tout en priant les évêques de ne pas les censurer. L'assemblée ne crut pas devoir se rendre à sa prière. Elle censura là^Modeste et courte discussion aussi bien que V Apologie, et écrivit contre ces deux livres une circulaire à tous les archevêques et évêques de France *.

Le clergé d'Angleterre, appuyé par le clergé de France et par la Sorbonne, attaqua vigoureusement les Jésuites dans plusieurs ouvrages. Ceux-ci organisèrent contre l'évêque Smith une persécution qui força ce prélat à quitter l'Angleterre et à chercher un refuge en France, où il fut bien reçu par le cardinal de Richelieu. Pub ils attaquèrent, dans un grand nombre d'ouvrages, les censures de l'archevêque de Paris, de la Faculté de théologie, et la lettre circulaire du clergé de France. Les Jésuites Knok, Floid et Théophile Rainaud étaient les auteurs de la plupart de ces livres,

* Cette droalaire se trouve dans le recueil des conciles de Fianoe» par Ode»puo.

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ob les principes les plus sacrés de la hiérarchie ecclésiastique étaient méconnus et attaqués. Lés théologiens français tinrent au secours du dergé d'Angleterre et de son chef. Le docteur Hallier publia sa Définie de la hiérarchie ecelésioêtiqûe ; Nicolas Lemattre^ de* puis évéqne de Lombez^ fit imprimer son livre intitulé : RétâbUêsèment de la juridiction des évéques ; enfin l'abbé de Saint-Cyran, sons le nom de Petrus Aurelitu, déclara la guerre non seulement aux ouvrages des Jésuites, mais aux auteurs eux-mêmes et à toute la Société, qu'il fit considérer comme l'ennemie de l'autorité épiscopale.

Les Jésuites de France se plaignirent au roi des attaques dont leur Société était l'objet de la part de Petrus AureliuSy et firent le recueil des outrages qu'il lui adressait. Saint-Cyran leur opposa un recueil des injures que leurs confrères avaient adressées dans leurs dernier» ouvrages, à Tarchevéque de Paris, à la Sorbonne et à tout le clergé de France. Les Jésuites ne demandaient rien moins que la suppression, par autorité royale, du livre de Petrus Aurelius. L'assemblée du clergé le prit sous sa protection, et leur demande n'eut aucun effet. Cet échec leur fit comprendre qu'ils ne devaient pas trop s'avancer dans la défense de leurs confrères d'Angleterre, et ils présentèrent à une assemblée d'évéques, en 1633, la déclaration suivante pour les désavouer :

« Nous soussignés religieux de la Compagnie de Jésus, en France, déclarons que les livres intitulés etc. etc., n'ont pas été composés par aucuns religieux de notre Compagnie % ce qui fait que nous les désavouons pour tels, et, à raison des dissensions qui en |pnt arrivées, voudrions de bon cœur que les auteurs des dits livres n'ea<ssent jamais pensé à proposer telles questions. » Fait à Paris, le 23 de mars 1633.

D Cette pièce était signée de Louis de la SaDe, Julien Hayneufve, Etienne Binet et C. Maillan. »

Sur cette déclaration, les Jésuites français obtinrent une lettre de l'assemblée qui les mettait à couvert.

Quelques jours auparavant, la Congrégation de ï Index avait publié à Rome un décret pour défendre en général tout ce qui avait été publié pour ou contre dans la question qui était agitée.

1 Les signataires avaient sans doate recours ici à quelque restriction mentale, car ils savaient bien que des Jésuites étaient auteurs des livres dont ils avaient

18i iiisTuuu':

La Cour de Rome ne prononça pas sur le fond et se contenta de déclarer que Ton ne pourrait plus à l'avenir soulever de semblables questions. Ce décret fut attaqué en France et Ton fit remarquer que si on l'exécutait on ne j[>ourrait plus défendre un grand nombre de vérités de premier ordre, comme l'autorité des évêques et leur juridiction sur les moines. Le Jésuite Floid prit la défense du décret, quoiqu'il eut eu plus de part que les autres à la discussion, ce qui fit voir que le? Jésuites, vaincus par les savants ouvrages qu'on leur avait opposés, ne trouvaient rien de mieux que de faire décréter le silence le plus absolu pour sauver leur honneur.

Au milieu de cette discussion générale, le P. Sirmond, Jésuite, .se trouva attaqué personnellement par Petrus Aurelius, à propos d'un canon du concile d'Orange qu'il avait édité dans sa collection des Anciens conciles de France. Le P. Sirmond avait adopté une leçon sans tenir compte d'une toute contraire, qui avait été adoptée dans l'édifion de Cologne et qu'il aurait dd pour le moins mentionner. Le P. Sirmond attaqua P^^ru« Aurelius et défendit la leçon qu'il avait adoptée. Saint-Cyran lui répliqua par un opuscule qui reçut l'approbation de plusieurs docteurs ; n'ayant rien à répliquer, le P. Sirmond s'adressa au chancelier pour faire supprimer le livre de son adversaire ; ce magistrat ordonna que les deux ouvrages du P. Sirmond et de Petrus Aurelius seraient soumis à l'examen de plusieurs docteurs désignés à cet effet. Le savant Jésuite, ayant appris que le jugement de ces docteurs ne lui serait point favorable, obtint un ordre du roi qui fut signifié à la Faculté le 2 janvier 1634, par lequel il fut défendu à l'avenir de parler de celte affaire. Le P. Sirmond fut le premier à désobéir à cet ordre en publiant un nouvel opuscule, mais il avait affaire à un rude jouteur, et Peirus Aurelius lui répliqua avec autant de science que de logique '.

< Pendant la grave discussion sur la hiérarchie, l'abbé de Saint-Gyran en soutint une autre qu'il faut mentionner, quoiqu'elle soit en elle-même peu importante, à cause du bruit que les Jésuites en ont fait. Nous voulons parler du chapelet secret du Sainl^Sacrement. Depuis que les religieuses de Port- Royal s'étaient établies à Paris, Zamet, évoque de Langres, leur directeur, avait institué, parmi elles, comme un nouvel Ordre, sous le nom d* Institut du Saint- Sacremefit Les religieuses firent dès lors profession d'un culte tout particulier envers Jésus-Christ dans le sacrement de l'Eucharistie, et plusieurs se fixèrent dans la maison du Saint-Sacrement, située rue Coquillière, à Paris. Les archevêques de Paris et de Sens et l'évêque de Langres furent nommés par le pape supérieurs du nouvel instilut. La mère Agnès, pour entretenir sa

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Le clergé d'Angleterre adressa à l'abbé de Saint-Cyran les éloges les plus flatteurs sur la science et le zèle qu'il avait montrés dans

dévotion envers le Saint-Sacrement, eut Tidée de composer un petit écrit, divisé en seize points correspondants au nombre des siècles qui s*étaient écoulés depuis Tinstilution du Saint-Sacrpment. Chaque point était un attribut de Jésus-Christ, comme sainteté, vérité, etc., et était accompagné de quelques pensées mystiques sur cet attribut. La mère Agnès n*avait composé cet écrit de quelques pages que pour elle. D*autres religieuses le copièrent, et bientôt il fut imprimé. L*évèque de Langres Tapprouva. L*archevêque de Sens, qui l'avait d'abord regardé comme inofTensif, trouva un mauvais sens à certaines expressions. L'abbé de Saint-Cyran se mêla à 'la discussion et trouva un sens orthodoxe pour tous les termes incriminés. L'archevêque ds Sens le fit censurer par Duval et sept autres docteurs de la Faculté de Paris ; SaintrCyran le fît approuver par Jaoseniuset Fromond, docteurs de la Faculté de Louvain. Les docteurs de Paris se partagèrent alors ; ceux qui avaient censuré, et entre autres Hallier, se plaignirent de ce qu'on leur avait présenté le chapelet comme l'œuvre de personnes importantes et non d'une simple religieuse ; la cause fut portée à Rome par l'archevêque de Sens. Le pape décida que le chapelet ne méritait aucune censure, mais qu'on le devait cependant supprimer, dans la crainte que des personnes simples pussent en abuser. Un Jésuite chercha h relever la querelle, mais ce fut en vain. Il ne fut plus question dès-lors du chapelet. (F. D. Clemencet, Hist. de Port-Royal, liv. 15.)

Cette discussion mit en relation Tabbé de Saint-Qrran avec Zamet, qui l'engagea à confesser les religieuses du Saint-Sacrement. Saint-Cyran y consentit (1635).

Un an après, les religieuses retournèrent à Port-Royal de Paris, d'après le conseil de l'archevêque ; Zamet devint jaloux de la confiance qu'elles eurent pour Saint-Cyran, et peréécuta cet abbé, qui fut seul leur confesseur jusqu'en 1638, qu'il fut enfermé au donjon de Yincennes.

Les Jésuites, et surtout le P. Rrisacier, ont voulu faire passer l'abbé de Saint-Cyran pour auteur du chapelet secret. La mère Agnès, dans une déclaration authentique adressée à l'archevêque de Paris, certifia qu'elle seule l'avait composé pour son usage. Nicole (note 2 à la 16.« Provinciale) fait le plus grand éloge des ouvrages composés par l'abbé de Saint-Cyran à propos de la querelle sur le chapelet secret du Saint^Saerement. (K. D. Clemencet, loc. cit. ; les Hémoires de Lancelot et les Mémoires pour servir à l'Histoire de Port-Royal, rédigés par Le Maistre.)

Le P. d'Avrigny, Jésuite, prétend (Mém. chronol., ann. 1633) que le chapelet secret fut censuré à Rome. C'est une erreur. Il insinue que l'abbé de Saint-Cyran pourrait bien en être l'auteur ; ce qui est une erreur non moins formelle ; il prétend qu'il contient vingt-six articles, ce qui prouve qu'il n'a pas même jeté les yeux sur l'écrit, qu'il déclare inintelligible, et où il ne trouve pas quatre articles où il y ait du bons sens. La polémique du chronologiste jésuite est ordinairement faite avec autant de conscience. Quand on est membre d'une Société qui a produit tant de soi-disant livres de piété, où le ridicule le dispute à l'erreur, on devrait être moins hardi pour attaquer un écrit qu'une simple religieuse avait fait pour son usage. Il va sans dire que M. Rhorbacher a copié, dans sa prétendue histoire, tout ce que les Jésuites ont dit de plus faux touchant le chapelet secret et l'abbé de Saint-Cyran (Liv. 87, % 5).

la défense de leur cause, qui était celle de toute la hiérarchie ecclésiastique. L'assemblée du clergé de 1635 ne se prononça pas d'une manière moins flatteuse pour le docte théologien. Nous lisons ce qui suit dans le procès-verbal de cette assemblée ^ :

a Le 8 novembre, sur ce qui fut proposé par Monseigneur de Châlons, que Petrus Aurelius, qui a travaillé si doctement et avec tant de zèle pour la défense de la hiérarchie de TÉgiise et de la dignité épiscopale, se trouvoit traité si indignement, dans un sermon imprimé en Thonneur de saint Ignace, qu'encore que sa doctrine soit approuvée, même par ses adversaires, néanmoins il y est nommé en suite de quelques hérétiques ; de sorte que ceux qui n'auront pas connaissance de ses livres pourroient être surpris par la lecture de ce sermon, et croire qu'il a écrit contre la doctrine de l'Église, qu'il seroit de la prudence de l'assemblée d'user de quelque animadversion contre ledit sermon, de donner quelque témoignage, non-seulement de l'estime qu'elle fait des œuvres dudit Peirtu Àuretiiu, mais encore des ressentiments qu'elle a du service qu'il a rendu à l'Eglise.

» Sur quoi la Compagnie, après avoir fait faire lecture dudit sermon, n'auroit pas trouvé que la doctrine dudit Peirus Jurelius y fût blâmée, quoiqu'il y soit nommé en suite de quelques hérétiques, c'est pourquoi elle s'est abstenue de condamner ledit sermon. Mais voulant témoigner l'estime qu'elle fait de la doctrine de PeUrui AureliuSy (^n service qu'il a rendu à l'Église et de la gratitude qu'elle en a, eUe a député MM. l'abbé de La Vaux et Marchier vers M. de Filesac, doyen de la Faculté de théologie, croyant qu'étant très affectionné à la dignité de l'Église et de l'épiscopat, pour l'autorité duquel il s'est toujoui*s montré zélé, et en a dignement et doctement écrit, il pourra avoir quelque correspondance avec une personne qui est animée d'un semblable zèle, et douée d'un excellent savoir ; et la Compagnie leur a donné charge de lui dire qu'elle estime extraordinairement le zèle que Petrus Aurelius a témoigné à la défense de l'ordre de l'Église , et la rare doctrine qu'il a fait paroître dans les livres qu'il a faits pour ce sujet ; qu'elle désireroit bien pouvoir lui témoigner de la reeonnoissance, soit en lui donnant une pension annuelle, ou en usant de quelque autre gratification en son endroit, s'il l'avoit agréable et qu'elle eût une adresse

< Prooôa-verbal de rassemblée de 1635 ; t. n de la ooUeetion gioénk, p. 831.

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pour la lui faire tenir^ et de prier ledit sieur de Filesac de lui faire savoir^ s'il avoit quelque correspondance, avec lui.

» Le 9 novembre, MM. l'abbé de La Vaux et Marchier dirent que, suivant le commandement qu'ils avoient eu de la Compagnie, ils avoient visité M. de Filesac, doyen de la Faculté de théologie, et lui avoient fait entendre les ressentiments de l'assemblée des travaux de Petrus Aurelius ; l'estime qu'elle faisoit de sa doctrine et des livres qu'il a faits pour la défense de l'Église, et l'avoient prié de savoir si, pour témoignage de reconnoissance, il auroit agréable de recevoir une pension du clergé ou quelque autre gra^ tification ; que ledit sieur de Filesac leur avoit protesté, en foi de prêtre, qu'il ne sait qui est Petrus AurelitM; qu'il avoit reçu quelquefois des feuilles pour Timpression de ses œuvres par diverses personnes qui, la plupart, lui étoient inconnues ; et qu'il croyoit que, puisque se cachant, il s'étoit privé de l'honneur qu'il méritoit par son zèle et par ses écrits, il ne se découvriroit pas pour en avoir récompense ; et qu'il ne pensoit pas qu'il pût désirer une plus grande satisfaction de son travail, que d'apprendre les sentiments qu'une assemblée si célèbre et de tant de grands personnages que celle-ci en témoigne. x>

L'abbé de Saint-Cyran avait mérité l'estime du clergé par les ouvrages qu'il avait publiés précédemment et surtout par sa réfutation du P. Garasse ^. L'assemblée lui fit adresser un témoignage de son estime, ainsi qu'aux abbés de Mince et Aubert, pour avoir, doctement et avec zèle, travaillé pour le bien de l'Église.

Nous verrons les assemblées de 1641 et de 1645 imiter celle de 1635, et enchérir encore sur les éloges qu'elle donna au pieux et savant abbé.

Tandis que le clergé de France soutenait avec tant d'énergie la cause de celui d'Angleterre et de toute la hiérarchie ecclésiastique, contre les Jésuites, un de leurs amis les plus dévoués, le duc d'Ëpemon, se portait aux dernières extrémités contre son archevêque, Henri de Sourdîs, de Bordeaux *.

Ce prélat avait beaucoup de fermeté, et il aimait mieux passer les bornes que de reculer lorsqu'il s'agissait de ses droits et de ses prérogatives. Le duc d'Épemon, gouverneur de Guyenne, était l'homme du monde le plus ingénieux à trouver les moyens de tourmenter ceux qu'il n'aimait pas. Or, il détestait Henri de Sourdis,

< Procès-Verbal de rassemblée de 1635.

* y. Vie du dac dlËpemon ; Meroore françois ; Hémoires du clergé, t. tii.

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et il avait mis tout en œuvre pour rempêcher de succéder à son oncJe, le cardinal de Sourdis, sur le siège de Bordeaux.

N'ayant pu réussir, il résolut de donner au nouvel archevêque, en toutes circonstances, des preuves de son antipatliie. Il saisit donc avidement l'occasion qui se présenta en 1633.

Toutes les fois que l'archevêque revenait de quelque voyage, les jurats de la ville étaient obligés de l'aller recevoir à la descente du bateau. Sur la fin d'octobre, le prélat, revenant du château de Richelieu, où il était allé par ordre du cardinal ministre, le duc d'Épernon s'informa exactement de l'heure de son arrivée, et, en sa qualité de gouverneur de la province, fit venir chez lui les jurats sous prétexte de leur donner des ordres, et ne les renvoya que lorsqu'il fut assuré que l'archevêque était rentré dans son palais.

Quelques jours après, d'Épernou fit au ciirdinal un nouvel affront. Il prétendait, en sa qualité de seigneur du quartier de la ville, appelé Puy-Paulin, avoir le droit d'empêcher toute personne, de quelque qualité qu'elle fût, d'acheter du poisson frais, qui ne se vendait qu'en ce quartier, avant que les officiers de sa maison eussent fait sa provision. Sous ce prétexte, il empêcha le maître d'hôtel du prélat d'acheter du poisson pendant plusieurs jours, et il fît même poster quelques-uns de ses gardes dans toutes les rues qui conduisaient à l'archevêché, afin de fouiller tous les passants et d'empêcher que l'on n'y portât du poisson qui n'aurait pas été déposé au marché. L'archevêque protesta juridiquement contre les entreprises du duc, et menaça de jeter l'interdit sur toutes les églises de la ville si on ne lui rendait justice. Les jurats appelèrent comme d'abus de l'interdit dont il menaçait la ville.

D'Épemon, poussant l'insulte encore plus loin, fit arrêter, j)ar ses gardes, la voiture de l'archevêque, revenant d'une visite pastorale à l'Église de Saint-Michel. L'archevêque descendit de voiture et continua sa route à pied avec les ecclésiastiques qui l'accompagnaient. Le jour même, il convoqua les chapitres de la Cathédrale et de Saint-Seurin, les curés de la ville et les supérieurs des communautés religieuses. Il leur exposa les insultes et les violences dont il avait été l'objet depuis quelques jours, et demanda leur avis sur les mesures qu'il avait à prendre pour maintenir l'autorité et les privilèges du clergé.

On convint d'envoyer d'abord au duc d'Épernon quelques ecclésiastiques pour lui demander s'il avouait ou non les violences exercées par ses gardes contre l'archevêque. Grimauld, théologal

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de la métropole, porta la parole au nom des députés^ et fit les plaintes les plus énergiques contre ce qui s'était passé. Les historiens ne s'accordent pas sur la manière dont la députation fut reçue ; ce qu'il y a de certain, c'est que d'Épemon s'attacha à justifier tout ce qu'il avait fait contre l'archevêque. Les députés, étant revenus à l'assemblée, rendirent compte de leur mission ; après quoi l'archevêque lut les canons portés contre ceux qui violent le respect dû aux personnes ecclésiastiques. L'assemblée jugea que Naugas, capitaine des gardes du duc, et ceux qui l'avaient accompagné méritaient l'excommunication; en conséquence, l'archevêque prononça, le lendemain, la sentence contre eux.

Après sa sentence, l'archevêque ordonnait, pour le dimanche suivant, les prières des quarante heures, afin d'implorer la conversion des coupables. Naugas appela comme d'abus de la sentence de l'archevêque.

Le lendemain, ce prélat devant confirmer dans la cathédrale, plusieurs des gardes excommuniés voulurent assister à la cérémonie pour le braver. Il leur ordonna de sortir, et, comme ils refusaient d'obéir, le peuple commençait à murmurer et à les menacer. L'archevêque, se sentant appuyé du peuple, s'approcha d'eux, la mitre en tête, et la crosse à la main, et les somma de sortir de l'église; les gardes, comprenant qu'ils n'étaient pas les plus forts, sortirent.

Le dimanche 6 novembre, d'Épernon ordonna à tous les curés de la ville da se rendre chez lui à huit heures du matin, pour des aliaires concernant le service du roi. Les curés coururent en toute hâte au palais épiscopal en donner avis à l'archevêque, qui envoya au duc un vicaire général et deux curés pour lui représenter qu'il était contraire au droit et à l'usage qu'un gouverneur assemblât les curés, et que, s'il avait des ordres à leur communiquer au nom du roi, il devait le faire par le moyen de l'archevêque, que le roi prenait lui-même pour intermédiaire lorsqu'il s'adressait au clergé du diocèse. D'Épernon répondit simplement que, si les curés ne se rendaient pas chez lui à l'heure marquée, il saurait bien se faire obéir. L'archevêque ayant reçu cette réponse, ordonna aux curés de se rendre à leurs églises, et leur défendit de se présenter chez le gouverneur, sous peine d'excommunication.

A midi, d'Épernon envoya chercher chaque curé par un de ses gardes. La plupart obéirent : il se contenta de leur dire qu'il les avait mandés pour les consulter sur la valeur de l'excommunication

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lancée par Tarchevéque. Si cette sentence est valide, dit-il, je m V dresserai au pape. L'aumônier du duc ne respectait pas le jugement archiépiscopal et disait chaque jour la messe devant Naugas et les autres excommuniés. Mandé à Tarchevéché pour rendre compte de sa conduite, Taumônler répondit qu'il ne pouvait voir l'archevêque, à cause de la défense formelle que lui en avait faite le duc d'Éper- Don; quant au fait qui lui était reproché, il dit qu'il ne s'occupait pas de connaître, lorsqu'il célébrait la messe, ceux qui y assistaient, et qu'U s'en rapportait là-4essus au duc, qui était trop pieux pour souffrir du scandale, dans le cas où il en existerait. L'archevêque, regardant cette réponse comme une nouvelle insulte, défendit à l'aumônier du duc de célébrer la messe.

D'Épemon commençait à comprendre qu'il s'était trop avancé. Il réunit chez lui plusieurs religieux qui lui étaient dévoués, afin de les consulter sur l'exponmiunication. Tous répondirent qu'elle était nulle, et que, serait-elle valable, ceux que l'archevêque avait voulu frapper, en ayant appelé, pouvaient communiquer avec les fidèles, et devaient signifier leur appel à toutes les maisons religieuses.

Le clergé dit régulier ne pouvait manquer, en cette occasion, de faire de l'opposition à l'archevêque, en faveur du duc d'Épemon, qui s'était toujours montré favorable à leurs congrégations et surtout à celle des Jésuites. L'archevêque manda les supérieurs de tous les ordres religieux; d'Épemon défendit toute assemblée à l'archevêehé, et le chevalier du guet posa des gardes à toutes les portes, afin d'empêcher qui que ce fût d'entrer. L'archevêque, se voyant ainsi assiégé dans son palais, sortit pour aller chercher ceux qu'il avait convoqués. 11 était accompagné de Gaspard du Lude, évéque d'Agen, et de plusieurs ecclésiastiques. Le duc d'Épemon, l'ayant appris, accoumt en toute hâte, et rencontra l'archevêque auprès de la cathédrale. 11 s'approcha de lui le chapeau sur la tête, et lui dit en levant une canne qu'il avait à la main : « Vouê Doîct donc, imprudent^ qui fai(e$ ioujours des désordres ! — J'accomplis ma charge^ répondit l'archevêque. — Vous êtes un insoient, reprit le duc, un brouiUon, un ignorant et un méchant; je ne sais à quoi il tient que je ne vous mette sur le carreau, » En disant ces mots, il jetait à terre le chapeau et la calotte de l'archevêque, et lui donnait des coups de poing sur le visage et sur la poitrine. L'archevêque lui dit avec dignité : « Je wms dédare excommunié au nom du Oieu mvafU^ si toutefois vous y croyez. » d'Épem<»i devint encore

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plus furieux : « Vous dites que je suis excommunié, s'écria-t-O, wms en avez menti; je ne sais à quoi il tient que je ne vous donne descoups de bdton.^ Frappe, tyran^ reprit V archevêque; tes coups seront autant de roses et de (leurs que tu répandras sur moi. Tu as puissance sur man corps tant que tu auras les armes du roi à la main; mais sur mon aene, mon esprit et mon corps, tu n'en as point; car il me sont donnés pour conduire mon peuple^ et je te dirai en" core une fois^ de la part du Dieu vivant, que tu es excommunié. » Pendant que Tarchevéque parlait^ le duc^ exaspéré^ le frappait du bout de sa canne sur la poitrine. Quand Û entendit le mot excomrmunie prononcé pour la seconde fois^ il la leva pour en frapper l'archevêque. Le commandeur de La Hîllière et le comte de Mailli lui retinrent le bras. Mon épéel criait d'Ëpernon. Je n'ai point dauires armes que la croix, disait Tarchevêque. Sans votre ca^ ractère^ répondait le duc, je vous mettrais tout-à-i* heure sur le carreau. Pendant que le commandeur de La Hillière s'efforçait de les séparer^ d'Ëpernon ne cessait d'appeler Tarchevéque insolent^ brouillon^ ignorant; l'archevêque^ de son côté, répondait au duc qu'il était excommunié. Les prêtres et le peuple voulaient approcher pour défendre le prélat ; les gardes du duc les repous* salent l'épée à la main, et ils blessèrent même le neveu de l'archevéque, lequel se mit à crier : On assassine mes prêtres / A ces mots, le commandeur de La Hillière, le prenant par le milieu du corps, le porta jusque dans sa cathédrale. Le duc se retira alors, et le tumulte cessa.

L'archevêque assembla son chapitré pour aviser aux moyens de venger l'insulte qui lui avait été faite. Tous les chanoines furent d'avis que le duc d'Ëpernon avait encouru l'excommimication et que la cathédrale devait être interdite. En conséquence, l'archevêque déclara excommuniés d'Ëpernon et ses complices, et transporta le saint-sacrement de la cathédrale à la chapelle de l'archevêché.

Le Parlement s'entremit dans la querelle du gouverneur et de l'archevêque. Il s'assembla extraordinairement; les chanoines et les curés de la ville lui demandèrent justice des outrages faits à leur chef, et le Parlement, prenant leur supplique en considération, décida qu'il en serait informé. D'Ëpernon fit opposition, prétendant n'être soumis qu'au Parlement de Paris, à cause de sa qualité de pair de France ; malgré ses réclamations, le procès se poursuivit. L'archevêque, se sentant appuyé, excommunia de la manière la

102 HISTOIRK

plus solennelle d*Épemon et ses complices^ et jeta l'interdît sur toutes les églises de la ville^ excepté sur la chapelle du palais archiépiscopal. A la demande des magistrats^ il restreignit son interdit à l'église de Puy-Paulin^ paroisse du duc^ et à celle du château de Cadillac^ qui lui appartenait.

Les choses en étaient là lorsque le sieur de ViUemontée, maître des requêtes et intendant de La Rochelle^ arriva à Bordeaux pour informer, au nom du roi, sur les différends survenus entre Tarchevéque et le gouverneur. Il entendit les principaux témoins, et dressa un procès verbal ob furent relatés les faits comme nous venons de les rapporter. D'Épernon lui-même signa ce procè&-verbal. La Cour étant ainsi informée des faits, le cardinal de Richelieu fit comprendre au roi qu'on ne pouvait tolérer la conduite du duc d'Épernon ; en conséquence, il fut exilé en sa terre de Plassac. Son fils, le cardinal de La Valette et son ami Séguier lui écrivirent pour lui faire comprendre toute l'importance de l'affaire et la nécessité où il était d'obéir sans réclamation aux ordres du roi. L'archevêque eut ordre de se présenter à la Cpur, après avoir levé l'interdit et remis tout en ordre pour l'exercice régulier de la religion. Le 30 novemhre ^633, il leva l'interdit et partit ensuite pour Paris. Vingt-cinq évéques, qui s'y trouvaient alors, s'assemblèrent à sa demande. Le duc de La Valette se présenta devant eux et les pria, au nom de son père, de juger sa cause et de lever l'excommunication lancée contre lui. Treize membres furent d'avis d'accepter la qualité de juges, sous le bon plaisir dii pape et du roi. Philippe Cospéan, évoque de Nantes, se prononça surtout en faveur de cette opinion. Les autres représentèrent qu'ils n'étaient assemblés, à la prière d'un de leurs confrères, que pour demander au roi justice de la manière indigne dont on l'avait traité. La question fut portée par-devant Richelieu, qui se prononça en faveur de l'opinion des derniers, et la discussion fut terminée sans délai par la décision du ministre tout-puissant. L'assemblée envoya des députés à la Cour pour demander justice au roi^ qui chargea le sieur de Lauson de lui faire un rapport sur toute l'affaire.

Cependant, le duc d'Épcrnon supportait impatiemment sa condition d'excommunié ; il eut recours au pape, qui le connaissait personnellement, et envoya à Rome son secrétaire pour solliciter son absolution. Malgré l'affection que l'on avait à Rome pour d'Épernon, qui s'était toujours montré ennemi des Huguenots et ami zélé des Jésuites, on n'osait évoquer une cause dont la Cour et le clergé

DS L^éQUSB DB PBAXCB. 193

de France &*oocupaient, et le pape adressa seulement au cardinal Bichi, son nonce en France, un bref qui lui donnait un pouvoir spécial d'absoudre le duc d'Épemon, par lui-même ou partout autre qu'il déléguerait à cet effet. Le nonce n'usa de ce bref qu'après le jugement du grand conseil.

Pendant que ces démarches avaient lieu à Rome, le cardinal et le duc de La Valette cherchaient à adoucir le cardinal de Richelieu ; ils prévoyaient que si la cause de leur père venait au grand conseil, on le condamnerait à des peines très rigoureuses. Le cardinal ne céda point ; l'affaire vint au conseil, qui condamna d'Ëpernon, et le priva de toutes ses charges, mais cet arrêt ne fut que pour la forme et demeura secret.

Après bien des pourparlers, l'archevêque de Bordeaux fut délégué par le nonce pour absoudre d'Épemon ; ce duc se soumit à tout ce que désira le roi, et tous les détails de la cérémonie d'absolution furent délermioés par ordonnance royale. L'abbé de Gourson fut délégué par la Cour pour être témoin de toutes les cérémonies et en faire son rapport au roi. A son retour à Paris, il rendît un témoignage favorable du duc d'Épemon, qui affecta d'en faire plus qu'il n'était ordonné ; mais son procès-verbal fut moins favorable k l'archevêque, qui n'avait pas suivi exactement le cérémonial prescrit, et avait été plus exigeant que le roi ne l'avait commandé. D'Épernon rentra en Guyenne comme gouverneur ; l'archevêque , disgracié quelque temps, fut admis à la Cour l'année suivante (1635), lor&qu'il vint présider l'assemblée du clergé. Seulement d'Épemon perdit le gouvernement de Metz, que Richelieu voulait lui ôter depuis longtemps, et qu'il donna au cardinal de La Valette. Le mariage de la nièce de Richelieu, Mademoiselle de Pontchâteau, avec le duc de La Valette « fut encore une conséquence de la grâce qui fut accordée à d'Epemon. Richelieu profitait de tout pour arriver à ses fins et augmenter la puissance de sa famille.

Au moment où le démêlé de l'archevêque de Bordeaux et du duc d'Épemon faisait tant de bruit en France, il se passait, à Loudun, une scène étrange, qui eut beaucoup de retentissement, et dont nous devons parler.

La ville de Loudun possédait, depuis huit ans, un couvent dIJrsulines. Ces religieuses s'occupaient de l'instruction des jeunes filles et remplissaient tranquillement cette utile et modeste mission, lorsqu'on remarqua tout-à-coup en elles certaines extravagances»

194 msToni

que l'on prit pour une folie volontaire *. Laubardemont se trouva alors à Loudun, chargé de veiller à la démolition de la citadelle de cette ville, qui avait servi de refuge aux Protestants pendant la dernière guerre. Laubardemont était connu comme Texécuteur le plus inflexible des desseins sanguinaires et secrets de Richelieu. Il en est qui ont cru que le terrible ministre en voulait à Urbain Grandier, que la possession des Ursulines fut le moyen d'atteindre celte victime, et que Laubardemont fut chargé de mener cette affaire à bonne fin. Urbain Grandier avait autrefois, dans une cérémonie publique, disputé le pas à Richelieu, alors simple évoque de Lucon, prétendant qu'en qualité de premier ecclésiastique du Loudunois, il devait précéder l'évéque de Luçon, qui n'était pas dans son diocèse. En outre, les ennemis de Grandier l'avaient dénoncé comme auteur d'une satyre intitulée : la Cordonnière de la reine mire à M. de Barradm, et dans laquelle on attaquait la naissance, la famille et le ministère du cardinal *. Quoi qu'il en soit, les Ursulines se prétendirent possédées du démon et nommèrent Urbain Grandier, curé de Saint-Pierre de Loudun, comme auteur de cette possession, qui n'aurait été que le résultat de ses maléfices. Parmi les possédées, on distinguait la dame de Ra/illy, parente de Richelieu, et madame de Gozes, proche parente de Laubardemont Ce magistrat, instruit de la possesâon des Ursulines, en donna avis au roi. « Jugeant bien, dit le P. Tranquille, que les démons ne pourfoient être chassés qu'à coups de sceptre, et que la crosse ne seroit pas suffisante pour rompre la tête à ce dragon, qui avoit jeté son poison contre des âmes innocentes. »

Urbain Grandier était surtout accusé par Mignon, confesseur des religieuses, ennemi personnel de Grandier, et par ses deux oncles, Barrot, président de l'élection, et Trinquant, procureur du roi. Ces trois accinateurs avaient poursuivi Grandier devant l'évéque de Poitiers, Henri de La Rochepozay, comme coupable de divers crimes, et en particulier d'impiété et d'immoralité. Grandier, con-

* Cest le P. Tranquille qui fait cet aveu. Il dit que les Ursulines avaient le malheur dépasser, au jugement du monde, pour f&urbei eî pour folles, l^ P« Tranquille, capucin, fut un des exorcistes des religieuses, et il voit dans la possession une œuvre de Dieu, puisque c'est Vœuvre du roi* Ce privcipe, dit-il, doU arrêter les esprits judicieux en Vadveu de cette vérité {V. VélitaUe Relation des justes procédures observées au fait de la possession, etc., par le P. Tranquille*)

* Vie du P. Joseph, Capucin, par Tabbé Richard.

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damné par son évêque, en avait appelé au métropolitain et aux tribunaux^ qui le renvoyèrent absous. Ceci se passait en 1629. Les ennemis de Grandier, ayant échoué devant la justice, mirent tout en œuvre pour que Richelieu prît à cœur le procès de la possession, et employèrent les moyens que nous avons indiqués.

Les interrogatoires et les exorcismes eurent lieu sous les yeux de Laubardemont ; le fameux P. Joseph, confident de Richefieu, se rendit secrètement à Loudun pour en ^Ire témoin; l'évêque de Poitiers y alla en grande pompe, après avoir renvoyé les exorcistes du métropolitain; Laubardemont pritla chose au sérieux, et il n'eût pas été prudent de manifester le moindre doute touchant le fait étrange qui tenait tout le pays en émoi, car il lit afficher que tous ceux qui parleraient mal de la possession seraient passibles d'une amende de dix mille livres, et outre plus grande somme et punition corporelle^ si le cas y échoit.

Urbain Grandier fut mis en prison. Laubardemont lui fit subir plusieurs interrogatoires, et il rendait compte jour par jour au cardinal de ce qui se passait à Loudun. Richelieu prenait un soin tout particulier des filles affligées, dit le P. Tranquille*. Des religieux de divers Ordres vinrent aussi corroborer le fait de leur témoignage. Des médecins, en grand nombre, déclarèrent que les agitations et contorsions des religieuses possédées surpassaient la nature ; et le P. Tranquille remarque comme un miracle éclatant, au milieu de tant d'autres miracles, que la possession chez elles, au lieu de les rendre malades, avait guéri les infirmités de celles qui en avaient auparavant.

Si nous en croyons une autre relation *, les médecins avaient reçu de Laubardemont des instructions assez précises pour connaître le sens dans lequel leurs déclarations devaient être rédigées. On avait choisi, en outre, selon Grandier ', des médecins de village, qui n'avaient aucune science, et Tapothicaire de Loudun, cousin germain de Mignon, et condamné comme calomniateur dans le premier procès intenté à Grandier. Quant aux religieux, le P. Joseph , Richelieu et Tévêque de Poitiers auraient fait des choix qui les assuraient d'une complaisance à toute épreuve.

Quoi qu'il en soit, Laubardemont, ayant terminé Tinstruction de

* Véritable Relation, etc., parle P. Tranquille.

' Discours véritable de la possession des Ursulines de Loudun. Anonyme.

* Factum pour raattre Urbain Grandier, etc.

1% inSTOlAE

l'affaire, « les juges cominis par le roi sont arrivés, dit le P. Tranquille, toutes personnes très habiles et très capables d'une telle affaire, choisies exprès de divers endroits et hors de connoissance, a/in d'éviter toute apparence de connivence ou de collusion. Ainsi, la déesse justice est venue dans Loudun, le bandeau dessus les yeux, avec ses armes ordinaires, l'épée et la balance, pour prononcer un arrêt contre l'enfer et contre sa noire magie. »

L'abbé Richard % qui ne se prononce pas ouvertement contre la possession, est bien loin d'accorder à Laubardemonl et aux juges royaux les éloges que leur prodigue le P. Tranquille.

Après avoir rapporté les procédures irrégulières qui avaient eu lieu, U ajoute :

or On fit paraître Grandier dans une église ; ce fut un spectacle affreux. Ces filles (les Ursulines) firent des hurlements épouvantables, l'assaillirent de mille injures ef voulurent l'étrangler. On fut si scandalisé de leur effronterie, que tout le monde parla mal de la possession, et sa fourberie aurait été déclarée si Laubardemont n'eûi faiê afficher une défense^ sous de grandes peines^ delà décrier. Cependant, sœur Claire, sœur Agnès-la-Nogaret, vinrent publiquement demander pardon d'avoir accusé un innocent, et déclarèrent que tout ce qu'on avoit fait n*étoit qu'une momerie ! Mais Laubardemont se moqua de leur déclaration, disant qu'elle était un artifice du diable pour entretenir les gens dans l'incrédulité, et, afin de couper court y il fil nommer des commissaires pour juger en dernier ressort. Dès qu'on le sut, on ne douta plus de la mort de Grandier, parce que tous ceux à qui on en avoit donné étaient morts. D

Grandier voulut cependant espérer encore, et adressa à ses juges un factum dont nous devons présenter l'analvse ' :

tt Est véritable et a pu supposer que cy-devant et dès l'année 1629, Louis Trinquant, René Hervé, Jean iMignon, chanoine en ladite Église de Sainte-Croix, neveu dudit Trinquant et quelques autres de leur cabale formèrent, sous le nom du promoteur de l'oflicialité de Poitiers, une accusation contre ledit Grandier, en laquelle ils furent témoins pardevant monsieur Tévéque de Poitiers,

^ Vie du P. Joseph, par Pabbé Richard.

* Factum pour maistre Urbain G.andier, preslra, curé de TÉglisc Suint- Pierredu-Marché de Loiidiin, et Tun des chanoines en l'Église Sainti^-Croiï dudit lieu.

PE L'ÉGUSK de FRANCE. 197

SU posant qu*il hantoît les femraefs, parloit à elles en son Eglise; qu'il ne prenoit^ y entrant, de Teau bénite ; ne mettoil qu'un genou en terre^ et autres calomnies et faux faits. »

Après avoir rapporté le procès et les sentences favorables qui intervinrent dans les années 1630 et 1631 ^ il remarque qu'il fut alors^ en la plus rude saison de F armée , tenu en une obscure prison, dans um tour de Vévêehé de Poitiers^ près de deux nuns ; qu*il fui quatre fois prisonnier pendant ce procès, qui lui a coûté tout son bien, sans autre fondement que Vanimosité desdits Trinquant, Mignon et autres. Puis il arrive ainsi au nouveau procès qui lui fut intenté par ses ennnemis :

(( Ledit Grandier ayant présenté requête à la Cour pour faire ap* peler en icelle lesdits lYinquant, Mignon et autres pour sa réparation, dépens et intérêts, ils auroient comploté ensemblement une détestable calomnie; et, pour y parvenir, attiré en leur société René Mesmin, sieur de Sillé, homme de crédit en la ville de Lou« dun , maître Pierre Menuau, avocat du roi audit lieu, cousin ger^ main dudit Mignon , Louis Moussault , procureur du roi audit lieu, aussi cousin germain dudit Mignon, et quelques autres qui, après le décès de Moussault^ prêtre, oncle dudit procureur du roi, qui étoit directeur des consciences des religieuses Ursulines, depuis quelques années établies audit Loudun, en la maison de Nicolas Moussault, oncle dudit procureur du roi, et fort proche dudit Mi- ^fion, firent que ledit Mignon^ chanoine, l'un des témoins et partie du premier procès fût directeur de la conscience desdites religieuses et leur confesseur ordinaire. Lequel Mignon aussitôt commença, par mauvais artifices, ses inductions, et à ourdir une trame contre ledit Grandier, par une nouvelle, détestable et calomnieuse accusation ; et, abusant de la facilité de ces filles, il leur fit dire qu'elles étoient possédées, leur apprit à faire des grimaces, à dire des paroles lascives, et fait nommer ledit Grandier en tous leurs discours^ par des exorcismes qu'il fit sans aucune forme. »

Mignon, croyant avoir bien dressé ses religieuses, fit venir à Loudun son ami Barré, curé à Chinon, lequel se mit à les exorciser avec lui. Tout étant ainsi disposé, on avertit le baiily de Lou* dun et les médecins, qui se rendirent au couvent, et, après avoir examiné les faits, dressèrent des procès-verbaux par lesquels il fut constaté que la prétendue possession n'était qu'une fourberie de Mignon, pour nuire à Grandier. L'archevêque de Bordeaux ayant envoyé son médecin au couvent des Ursulines, ces religieuses ée

trouvèrent fort calmes, et Tarchevéque til, pour procéder auzexor* cismes si on les croyait par la suite possédées^ un règlement fort sage^ qui ne fut pas observé^ puisqu'il rendait la fourberie impo9-* sible. Du reste, les religieuses ne recommencèrent leurs conlor^ sions qu'après l'arrivée de Laubardemont à Loudun«

Grandier ayant eiqposé ces faits dans son facium, et dit que ses ennemis avaient circonvenu Laubardemont, raconte ainsi son arrestation.

<r Guillaume Aubin, lieutenant de police du Prévôt des marchands de Loudun, entra de grand matin en la maison de la cure dudit lieu, où demeuroit ledit Grandier, lequel se préparoit, vétn de sa robe longue et ayant son bréviaire en main, pour aller à matines de ladite église de Sainte-Croix : et lors fut par ledit Aubin, lieutenant, pris prisonnier en présence de tous les ennemis du curé, qui s'y trouvèrent par Tordre dudit sieur de Laubardemont, contre les ordonnances ; et lors, la maison du curé fut donnée au pillage, quelques remontrances qu'en pût faire sa pauvre mère, âgée de soixante et dix ans, qui y demeuroit avec son fils. »

Grandier fut conduit à Angers, où il demeura quatre mois prisonnier. Pendant ce temps, Laubardemont alla à Paris prendre les ordres de Richelieu ; à son retour, on conduisit Grandier à Loudun, où il fut enfermé dans une chambre de la maison de Mignon, dont on mura les fenêtres. Ses ennemis seuls purent l'approcher ; ta mère demanda en vain à le voir ; un de ses frères, qui était avocat à Loudun, ayant voulu le défendre, fut déclaré magicien, et mis en jugement avec ses deux autres frères qui voulaient défendre Urbain. Les requêtes qu'ils présentèrent à cet effet, conjointement avec leur mère^ à Laubardemont, pour lui démontrer que l'on ne suivait aucune loi dans les procédures et que tout était évidemment illégal et infâme dans le procès intenté à Grandier, pour le fond comme pour la forme, restèrent sans effet.

Après avoir présenté ces considérations générales, Grandier examine ces trois questions : si les Ursuiines sont véritablement possédées ; si le diable peut être envoyé par un sorcier ou magicien dans le corps d'une religieuse; site diable doit être cru.

Il nie la possession et prouve que, au lieu de prendre les moyens de connaître la vérité sur ce fait , et suivre les formes indiquées par l'archevêque de Bordeaux, on avait cherché à se tromper soimême et à tromper les autres, par tous les moyens auxquels des ennemis peuvent avoir recours, il passe en revue les signes de

DE l'&glisb db frâncb. 199

• po6se8siou indiqués par le rituel^ et prouve que ces signes n'existent pas dans les religieuses^ et que^ dans les exorcismes qu'on leur a fait subir, il y a des marques évidentes de fourberie ; Û prouve^ en second lieu^ par l'autorité des théologiens, qu'un magicien n'a aucun pouvoir pour envoyer le démon dans le corps de qui que ce soit; enfin, il détruit d'un seul coup toutes les accusations portées contre lui, en établissant que le diable étant le père du mensonge, il ne devait pas être cru lorsqu'il accusait quelqu'un; ses ennemis s'appuyaient principalement sur le témoignage du démon parlant par la bouche des possédées; Grandier fait observer qu'il était plus équitable de s'en rapporter à toute sa vie et au témoignage des honnêtes gens qui l'avaient connu, qu'aux paroles du démon, supposé que le démon parlât par la bouche de ses accusatrices.

Grandier ^ écrivit en même temps au roi pour l'assurer de son innocence et lui exposer les mêmes considérations.

Quelle que soit l'opinion que l'on suive sur la personne d'Urbain Grandier, il semble démontré, par sa défense et par les ouvrages mêmes qu'ont laissés ses ennemis, qu'on lui fit subir d'horribles tortures; que les exorcismes allèrent jusqu'au ridicule le moins Xo* lérable ; que la fourberie éclata dans toutes les réponses des soidisant possédées.

Les juges de Grandier ' avaient été nommés par lettres patentes du 8 juillet 1634. Us partirent pour Loudun et ils reçurent le factura de l'inculpé, le 11 du mois d'août; le dix-huit du même mois, ils prononcèrent leur arrêt, déclarèrent Urbain Grandier « dûment atteint et convaincu du crime de magie, maléfice et possession arrivée par son fait es personnes d'aucunes des religieuse Ursulines de cette ville de Loudun, et autres souillures mentionnées au pro* ces, ensemble des autres crimes résultant d'icelui ; pour réparation desquels icelui Grandier condamné et condamnons à faire amende honorable, nu-tête et en chemise, la corde au cou, tenant en ses

mains une torche ardente du poids de deux livres et ce fait,

être conduit en la place publique de Sainte-Croix (de Loudun), pour y être attaché à un poteau, sur un bûcher qui, pour cet efTet, sera dressé audit lieu, et y être son corps brûlé vif, avec les

1 Lettre d^Urbain Grandier au roi, arohives de TUistoire de France, 2.* série, t ▼•

* Jugement readu par les ooinmisBaire^-dépatës, eto.» iMd.

pactes et caractères magiques étant au greffe^ ensemble le livre manuscrit par lui composé contre le célibat des prêtres e\ ses cendres jetées au vent. »

Ce livre^ dont il est parlé dans rarrét, avait été saisi chez Urbain Grandier lors de son arrestation. 11 est possible qu'il Teût composé^ car ses mœurs étaient assez légères et il avait du talent comme écrivain, a U était éloquent^ dit l'auteur de la vie du P. Joseph S et on a de lui l'oraison funèbre de l'illustre Scévole de Sainte- IVlarthe *. Gomme il était bien fait^ agréable^ poli, il avait gagné l'estime et l'amitié des dames par des manières qui le distinguaient de tous les ecclésiastiques du pays et qui donnaient de la jalousie aux maris ; il choqua tous les moines en préchant contre les confréries et pour la messe de paroisse. » Cette question était alors un brandon de discorde entre les moines et le clergé ; Grandier avait raison de se déclarer contre les moines; on ne peut approuver également ses galanteries^ mais il faut avouer aussi qu'elles ne pouvaient fournir un sujet d'accusation contre lui auprès de Richelieu, qui ne craignait pas de souiller ses cheveux blancs par des amours adultères et publiques.

Urbain Grandier fut exécuté le jour même que son arrêt fut prononcé. Nous laisserons uii témoin oculaire raconter les détails de son supplice ' :

a Sur les cinq ou six heures du matin, un exempt du grandprévost est envoyé en la prison par l'ordre des commissaires, afin de faire raizer le curé, d'autant que l'on disoit que dans son poil il y avoit des pactes pour empeschcr l'exécution de l'arrest. Lorsque cet exempt fut entré et luy eust dit ceste nouvelle, sans luy dire le contenu de l'arrest, il ne dit autre chose sinon qu'il vouloit exécuter tout ce qu'il plairoit à la justice* On luy fit venir le médecin Mannoury, qui estoit celuy qui l'avoit visité, lequel il refusa, de

1 Richard, Yie du P. Joseph, Capucin.

' Docte littérateur qui a travaillé à la collection connue sous le nom de Gallia Christiftua.

* Belation vérUaMe de ce ([ui s'etsl passé en la morl du curé de Lowlim, etc. Outre les pièces que nous avons citées, on peut consulter : Remarques et CansidéralUms servant à ta justificatian du curé de Loudun ; et VHistoire des Diables de Loudun, par Aubin ; THistoire de Louis XIII, par Le Vassor.

Le Mercure françois, t. xx, et le P. D*Ayrigny (Mëm. chronoL, aon. 1034) croient à la possession des Ursulines , par Urbam Grandier. La plus grandbs partie des écrivains sérieux n*y croient pas«

DE L* ÉGLISE DE l'RANCE. 201

sorte que l'on en fit venir un autre^ qui le rasa en toutes les parties de son corps^ et souffrit cela fort patiemment. Cela fait^ on le de^ cend de la prison ; il fait rencontre du concierge et de sa femme, auxquels il dit : « Hé bien^ vous voyez aujourd'huy comme mes ennemys triomphent de moy^ je leur pardonne pourtant. » Après quoy il est mené au palais dans un carrosse, où tous les juges estoient. On le fait mettre à genoux pour luy lire son arrest; il en entend la lecture fort doucement^ sans dire une seule parole. L'arrest prononcé^ il prit la parole : a Je suplie le roy^ mon souverain, en la personne de vous autres, qui êtes ses ministres, d'amoindrir ma peine, de peur que les tourments qui m'ont esté ordonnez ne jettent mon âme dans le désespoir. » Messieurs lui promettent qu'il sera estranglé premier que le feu soit au toit, moyennant qu'il dise et confesse la vérité ; là-dessus, il respond qu'il a confessé la vérité, qu'il prend Dieu à tesmoin et les anges si jamais il eust intention ni volonté d'estre magicien ; puis il demanda du papier et de l'encre pour escrire. Là-dessus on fait sortir tous ceux qui estoient là; tout le monde crie qu'il veut se reconnoistre et faire pénitence ; on luy refuse et remonstre qu'U n'estoit point question d'escrire, qu'il falloit se confesser; il leur dit que c'estoit bien son désir. On lui présente des Récollets et Capucins, il les refuse, dit qu'il ne pouvoit se confesser à eux, requiert et demande tel autre religieux ou prestre séculier que ces Messieurs voudroient choisir, autre que ces Récollets et Capucins, ensemble les Carmes. On luy refuse tout à plein. Là-dessus, il leur dit avec une grande assurance : « Hé bien! Messieurs, je vois bien que c'est; l'on ne veut se contenter de martyriser mon corps, l'on veut perdre mon âme pour la jeter dans le désespoir; vous en rendrez compte un jour à mon Rédempteur. Pour le moins, donnezmoi une demi-heure, que je me confesse à Dieu, afin qu'en ces derniers moments je le supplie m'envoyer des forces pour résister aux ms^^. que je vois m'étre préparés, jd On lui accorda un quartd'heure, lequel passé, on l'appliqua à la question; et premier que le lasser, le RécoUet l'exorcise, ensemble les ais, cordages et coins dont il devait être questionné. Il endura le lasser ayant toujours ces mots à la bouche : a Mon Dieu, ne m'abandonnez point ! Jésus- Christ, mou Rédempteur, ayez pitié de moi! ne permettez, mon Dieu, que les tourments que je souffre maintenant me fassent oublier votre saint nom ! Il est pressé par l'exorciste et par les juges de confesser, il dit et persiste toujours qu'il est innocent, prend

90S HiSfOIftE

Dieu et les anges à témoins^ quant au fait de la magie ^ qui) ne fut jamais magicien^ qu'il renonçait au Diable et à ses anges ; qu'il supplioit un Dieu en Trinité de vouloir permettre, s'il étoit magi* cien et qu'il eût traité avec les diables, et entre autres avec ceux qu'on disoit èfee dans le corps des religieuses, qu'ils vinssent présentement lui faire une marque visible sur le corps; que ce qu'il disoit n'étoit point pour prolonger ses jours ; qu'il pardonnoit à ses ennemys ,* qu'il voyoit bien que c'étoit fait de lui ; qu'il prioit Dieu de tout son cœur de vouloir faire voir son innocence un jour après sa mort. Et lorsqu'on le pressoit, il avoit toujours de belles paroles à la bouche : a Seigneur Jésus-Christ, mon Rédempteur, tu sais que je ne suis point magicien, que je n'ai commis aucun sacrilège, mon doux Sauveur, pardonnez-moi mes péchés; Seigneur, fortiiSe mon âme, ne délaisse point celui que tu as créé et racheté; Mère de mon doux Jésus, prie ton cher tils qu'il envoie ses anges, afin que l'esprit de ténèbres ne m'environne et ne me fasse renoncer monDieu. d Trois coins passent en ces douleurs, on met le quatrième, au préalable exorcisé, la force de la douleur contraint le pauvre patient, étant comme mort : a Oui, Messieurs, dit*i), je suis magicien, je suis tout le plus abominable honune du monde, p revenant aussitôt à lui, comme finissant, dit ces paroles : ce mon âme 1 qu'ai-je dit? as-tu murmuré contre ton Dieu et créateur? non. Messieurs, je ne suis pas magicien, je ne le fus jamais. Mon Dieu, mon père, mon doux Jésus, Sauveur et Rédempteur, ne me dé* laissez point; que les flammes ni les tourments n'aient aucune force pour me faire renier celui qui m'a donné l'être, n Le boui^ reau lui montra encore quatre coins : c( mon ami, dit-il, apportes* en un fagot. » Comme Ton vit qu'il ne vouloit rien confesser, on le fait délasser, et jeter de l'eau sur ses jambes, qu'il avoit toutes gâtées ; puis après il est porté en la chambre du conseil, où il est pressé de confesser qu'il est magicien et sacrilège ; qu'il est auteur du maléfice et possession des religieuses; persiste toujours è dire que non. Je n'oubliois de mettre ici que, lors de la question, il reconnut avoir fait le livre contre le célibat des prêtres en faveur d'une personne qu'il nomma à M. de Laubardemont; que néanmoins il s'étoît repenti de l'avoir fait et qu'il avoit eu volonté de le brûler; qu'il avoit été homme comme les autres, mais qu'il étoit faux qu'il eût commis aucun sacrilège ; qu'il reconnaissoit que son orgueil et sa présomption l'avoient trompé et déçu; qu'il étoit véritable que, depub qu'il avoit obtenu la sentence de Monseigneur de Bor-

DE L'itGLlSB DE FRANCE. 903

deaux^ il n'avoit eu affaire ni à femme ni à fille^ même pas eu la volonté d'en approcher pour plaisir déshonnête.

» Pour revenir à mon discours^ lorsque le patient fut en la chambre du conseil^ on lui apporta du vin ; il le porta à la bouche et n'en put avaler^ et dit lors à quelques-uns : e Je n'ai plus be<soin de viande pour le corps, c'est pour l'àme qu'il en faut; » disoit et proféroit toujours ces paroles : a Mon Dieu, mon Dieu, ne m'a«bandonnez point. Seigneur, je suis pécheur, ne me juge point en ton ire; fais que le mal que je souffre maintenant, je le reçoive en bonne part; fortifie ta créature, inon doux Jésus, donne-lui les armes de ]a vertu de patience. » Et autres semblables paroles, qu'il dit ce temps qu'il fut dans ladite chambre avec deujx Pères Capucins. Sur les trois à quatre heures après midi, il fut descendu et mis dans un tombereau, et puis conduit devant la porte de l'église de Saint-Pierrë, où un bon Père Gordelier l'attendoit; et étant mis à terre pour exécuter l'arrêt, ce bon Père lui demanda s'il ne mou* roit pas content, et s'il ne demandoit pardon à Dieu de toutes ses fautes; qu'il les devoit à présent confesser; qu'il étoit aux derniers abois ; qu'il n'emportât rien sur sa conscience ; qu'il l'assuroit de la part de Dieu de son salut, s'il s'en alloit pénitent. Alors il dit : « Mon doux sauveur Jésus-Christ, Sainte-Vierge, vous voyez mon cœur, je vous requiers pardon. » Et puis dit : « Adieu, mon Père, priez Dieu pour moi et consolez ma pauvre mère, d Puis est remonté et conduit devant l'église des Ursullnes, où étant, il est en«core adjure de reconnoître son forfait et ne mourir pas impénitent. « J'espère, dit-il, que mon Dieu, mon créateur, sauveur et rédempteur, me fera pardon, lui seul sait que je suis innocent. Je ne dirai autre chose que ce que j'ai dit ; ne me troublez point; je vois mon Dieu qui me tend les bras, d Le Père qui était avec lui pour le confesser lui dit : a Eh bien. Monsieur, ne voulez-vous pas demander pardon à ces filles? — Ah, mon Père, répondit-il, je ne les ai jamais offensées. » Il est remis dans le tombereau, où il étoit sur le dos, les yeux au ciel, ayant toujours Dieu en sa bouche; et passant devant la maison de son avocat qui étoit à sa fenêtre, il lui dit : a Monsieur le curé, ayez toujours Dieu devant les yeux, ne murmurez point contre lui ; c'est ainsi qu'il éprouve ses enfants, d Le patient lui fit réponse : « Monsieur, j'ai espérance en Dieu, il ne me délaissera point. » Il prioit continuellement Dieu, et même, lorsqu'il fut mis dans le tombereau, il disoit les litanies de la Sainte Vierge. Arrivé qu'il est en la place publique^ il est mis sur le bft-

cher, oii il avoit la plus grande assurance qu'il eut jamais; il disoit toujours : « Mon doux Jésus, ne m'abandonne point, aie pitié de moi. » Il fut longtemps exorcisé par le Récollet, auquel il dit : « Mon père, vous travaillez en vain, il n'y a point de diable en moi; je l'ai renoncé, mon Dieu le sait ; je ne vous dirai autre chose que ce que je vous ai dit. » Il fit chanter un Salve Regina, et l'hymne Ave, Maris Stella, priant toujours Dieu. Finalement, après plusieurs interrogatoires, il pria le Père Récollet lui vouloir donner le baiser de paix, ce que le Père refusa trois ou quatre fois; enfin il condescendit et lui dit : « Monsieur, voilà le feu, il n'y a plus de salut pour vous, convertissez-vous. « De fait, le Récollet et les deux Capucins prirent chacun un bouchon de paille, et mirent euxmêmes le feu au bûcher. Ce que voyant, ledit curé dit : on ne me tient pas ce qu'on m'avoit promis : » qui étoît de l'étrangler auparavant, et étant dans les flammes, il dit encore ces paroles : « Seigneur Jésus-Christ, je te remets mon âme entre les mains ; envoyé tes anges, mon Dieu, afin qu'ils la portent devant ta face, et pardonne à mes ennemis, b Ce sont ses dernières paroles. »

II faut avouer que c'est là une mort bien chrétienne pour un magicien et un po^dé du démon. On peut croire que la sentence de Dieu fut moins cruelle pour le pauvre Grandier que celle de Laubardemont. On continua les exorcismes après la mort de Grandier. Richelieu envoya des religieux de divers Ordres à Loudun pour y faire les fonctions d'exorcistes ; ils y furent entretenus pendant deux ans aux dépens du roi. On n'oublia rien pour faire croire à la possession, et le P. Tranquille nous apprend que la Sorbonne elle-même, requise de se prononcer, décida que le mal des Ursidines de Loudun était une vérUable possession. Le fait serait-il certain que la culpabilité de Grandier, qui ne connaissait même pas ces religieuses, n'en serait pas mieux établie.

Mais on sait que Richelieu était peu difficile sur les procédures qui devaient le débarrasser d'un ennemi. Il ne reculait devant aucune injustice pour satisfaire sa haine et arriver au but qu'il se proposait. Nous renvoyons à l'histoire politique pour les exécutions cruelles dont il ensanglanta le règne du pacifique et faible Louis XIII. Il n'eût même pas reculé devant un schisme avec Rome pour accomplir les desseins qu'il avait conçus.

La politique de Richelieu n'avait jamais été approuvée de la cour de Rome ; son alliance avec les Protestants contre les gouvernements catholiques d'Autriche et d'Espagne avait toujours été

DE L*ÊaU$iE DB FRANC!?. 205

regardée par elle comme criminelle ; Richelieu avait lutté contre l'Espagne avec avantage^ et Louis Xlil avait préféré les conseils de son ministre k ceux du pape. La cour de Rome ne l'oublia pas^ et saisit avec empressement Toccasion de donner àFambitieux cardinal des preuves de ses dispositions peu bienveillantes.

En 1635^ Richelieu ^ avait été élu général de TOrdre de Citeaux, en remplacement de Nivelle^ qui avait donné sa démission après avoir inutilement cherché à réformer son Ordre. Cet abbé conseilla, en se retirant, d'élire à sa place le cardinal de Richelieu, qui avait, dit-il, beaucoup de zèle pour la réforme des anciens Ordres déchus et qui, après les exhortations charitables, pouvait employer l'autorité du roi pour soumettre les réfractairos et les courber sous le joug des règlements. Après ce discours, Richelieu fut élu d'une voix unanime. Son élection devait être confirmée par le pape. Le roi en fit la demande, et Richelieu plaida chaleureu^ment sa cause contre l'opposition formée par le P. Hilarion au nom de plusieurs moines qui n'approuvaient ni le choix fait par le chapitre général, ni la manière dont Télection avait été faite.

Cette opposition était soutenue par la maison d'Autriche, qui gagna à sa cause le cardinal Barberin, neveu du pape. Richelieu ne put donc obtenir ce qu'il sollicitait, il demanda aussi inutilement la jonction de l'Ordre de Cluni, dont il était abbé, à la Congrégation de Saint-Maur : en vain l'ambassadeur essaya-t-il d'intimider la cour de Rome en lui faisant entendre que les parlements consentiraient volontiers à terminer ces affaires à défaut du pape ; tout fut inutile; Crbain Vllt maintint aussi, contre la volonté du roi de France, un nommé Marchier, élu à cette époque dhhé de l'Ordre de Saint-Antoine, et un général des Minimes, élu en Espagne sans le consentement des religieux français du môme Ordre. Ce fut en vain que Louis XIII sollicita l'annulation de cette élection soutenue par la cour d'Espagne. La cour de Rome saisit encore d'autres occasions de mécontenter Richelieu ; mais rien ne lui fut plus sensible que le refus d'élever au cardinalat le fameux Capucin Joseph, son ami et son conOdent. Les Espagnols, qui connaissaient toute la part que ce religieux avait aux desseins et à la poUtique de Richelieu, tirent à sa promotion une opposition extraordinaire, et ce fut en vain que Louis XÏIl mil en avant la prise de La Rochelle,

» Mémoires de Rich- lipu, Hv. 28 ; Aubery, Hist. du cardinal de Richelieu, Uv. 6.

â66 HISTOIBB

et le service qa'il avait rendu à l'Église en exterminant V hérésie en 9ûn royaume.

Les Espagnols irritaient le pape contre Richelieu^ en le présentant comme l'unique auteur de la guerre^ par la scandaleuse alliance qu'il avait faite avec les Protestants d'Allemagne et de Suède. Urbain VIII désirait la paix et travaillait à l'établir. Richelieu était donc, à ses yeux, l'obstacle le plus insurmontable à ses desseins. Pour vaincre son opposition et le rendre plus favorable à sa médiation, il lui envoya Mazarin, vice-légat d'Avignon, en qualité de nonce extraordinaire. Il lui semblait que les liaisons de ce diplomate avec Richelieu, jointes à la souplesse de son esprit, le , rendaient, plus que tout autre, propre à faire abandonner au ministre du roi de France une politique qu'il regardait comme funeste.

On crut un instant que la bonne harmonie allait renaître, et ce fut alors que, pour être agréable à la cour de Rome, le roi flt censurer, par dix-neuf évoques, l'ouvrage des frères Dupuy sur les libertés de l'Église gallicane (1639). Cette censure n'emportait pas la condamnation de ces libertés. Seulement des théologiens furent chargés de revoir le livre des Dupuy et d'en corriger les endroits qui ne seraient pas conformes à la doctrine de l'Église ^

Mazarin, au lieu de suivre les instructions du pape, entra dans les vues de Richelieu et chercha à lui gagner de l'appui, même dans les cours d'Italie. Les Espagnols s'en plaignirent au pape, qai donna ordre à Mazarin de retourner à Avignon. Richelieu mit tout en œuvre pour faire revenir le pape sur cette résolution, mais il échoua encore en cette occasion contre l'influence espagnole. Le cardinal Antoine Barberin, un des neveux du pape, était vraiment dévoué au parti français à la cour de Rome. Le cardinal Antoine aimait Mazarin, et celui-ci lui parlait à cœur ouvert du mécontentement de Richelieu. Le cardinal Antoine lui disait que Rome ne serait pas aussi fière et n'afiecterait pas de lui faire tant d'affronts,

1 L'<BU?re de Pierre et de Jacques Dupuy se compose : l.o des Ouvrages faits par divers jurisconsultes, et en parliculier par Pithou sur les libertés de rÉglise gallicane; 2.o de Commentaires sur les articles de ces ouvrages; 3.0 d'un Recueil de monuments historiques sous le titre de : Preuvet des libertés de TEglise gallicane. Vopuicule de Pithou, qui est la base principale de Touvrage des frères Dupuy, a été transformé en un grand UraUé in-folio par M. Rhorbacher dans sa prétendue histoire (Liv. 87, § 5). On peut Toir la lettre des évoques qui condamnèrent Touvrage des frères Dupay au t. m de la Collection des procès-verbaux du clergé de France, piécet juttifleaiiiveiy n.o 1.

DB l'IeGUSB D FRANCK. 207

si ^ambassadeur français avait plus d'énergie. Richelieu, instruit par Mazarin de cette confidence^ rappela le comte de Noailles et envoya à Rome le maréchal d'Estrées, qui avait déjà rempli cette ambassade sous Paul Y. D'Estrées connaissait les Italiens et était persuadé que la douceur et les concessions les rendaient insolents^ mais qu'il était facile de les rendre souples et complaisants à l'excès, en déployant de l'énergie et en les traitant même avec hauteur.. On le reçut mal à son arrivée à Rome et on lui fit des affronts sanglants. n répondit à ces insolences avec une fierté et une hauteur qui désolaient la cour romaine. Urbain avait résolu de forcer, par ses mau* vais procédés, la cour de France à rappeler le maréchal d'Estrées; mais il n'y put réussir, et Richelieu lui écrivit de manière à lui faire comprendre qu'il ne pouvait se flatter de réussir.

En revanche, Urbain refusa le chapeau de cardinal que Louis XIII lui demandait pour Mazarin; et, lorsqu'il apprit la mort du cardinal de La Valette, connu par son dévouement à Richelieu, il ne voulut p<Hnt dire la messe pour lui selon l'usage, et il défendit à la G<mgrégation du Saint-Office, dont ce cardinal était membre, de lui faire un service à la Minerve ^

Dans le même temps, les rapports du maréchal d^Estrées avec la cour pontificale devenaient plus difficiles. On enleva, sans lui en donner avis, d'une église française, qui avait droit d'asile, cinq esclaves turcs qui appartenaient à l'atnbassadeur d'Espagne et qui s'y étaient réfugiés; on assassina le sieur de Rouvrai, son écuyer % qui avait eu le tort d'enlever à la justice pontificale un Italien, de ses domestiques, lequel avait violé certains réglementa de police. Le roi, ayant appris ces faits, défendit à d'Estrées de se présenter à l'au* dience du pape ou de son neveu François Barberin, son principal ministre; en même temps, il fit notifier au nonce, à Paris, qu'il n'eût pas à se présenter à son audience, et défendit à tous les évêques qui étaient à Paris d'avoir aucun rapport avec lui.

Mazarin courut à Rome, où il s'efforça de procurer au maréchal d'Estrées les satisfactions qui lui étaient dues. Il y soutint vivement les intérêts de la France, et le pape l'envoya à Paris pour accommoder les différends qui s'étaient élevés. Mazarin y arriva le 4 janvier 1610. Un pareil choix indiquait évidemment que le pape craignait les suites de ces démêlés. Depuis quelque temps, plusieurs évêques

^ Lettre du maréchal d'Estrées» du 3 nov. 1699.

t Mémoires de Talon; Hist. de Richeliea, par Aubery.

208 HISTOIRK

parlaient d'assembler un concile national pour aviser aux moyens de mettre obstacle aux prétentions exagérées du pape; Ton (Usait que Richelieu était secrètement Tâme de ce projet et qu'il avait l'intention de faire un schisme avec l'Église romaine. Un prêtre, Charles Hersent^ publia (1640), sous le titre d'Opiatus-Gallus, un livre dans lequel il prétend que le schisme était imminent^ et il en donnait, pour signes précurseurs : la publication du livre des Dupuy sur hs Libertés de V Église gcUlicane; la proposition faite par plusieurs évéques de réduire les annales payées au pape par l'Église de France, enfin certaines lois concernant le mariage, lesquelles ne s'accordaient pas avec les dispositions du concile de Trente ^ Hersent se plaignait vivement de l'idée que l'on avait eue de créer un patriarche en France, et tout en affirmant qu'il né croyoit pas que Richelieu favorisât cette opinion, on voit aisément qu'il pense à lui en parlant du patriarchat, et Richelieu ne se fit sur ce point aucune illusion *.

VOpMus^Gallus fut solennellement condamné au feu par le Parlement et censuré par les évéques de la province de Paris. Plusieurs auteurs le réfutèrent, entre autres* le docteur Hallier. Le Jésuite Rabardeau le réfuta aussi, et, pour flatter Richelieu, soutint que l'établissement d'un patriarchat en France était légitime.

Quoi qu'il en soit du projet exposé par Hersent, il n'en est pas moins vrai que les démêlés du pape et de la cour de France, et les efibrts que faisaient les nonces pour s'immiscer plus qu'ils ne le devaient dans les affaires ecclésiastiques, avaient inspiré à plusieurs évéques le désir de voir réunir un concile national, pour aviser à la défense des libertés de l'Église de France contre les empiétements de la cour de Rome. Le pape avait décidé depuis peu que les informations canoniques des évéques n'auraient plus lieu, comme par le passé, par-devant les comprovinciaux, mais paradevaut son nonce en France. Richelieu ^ en avait écrit au pape, et plusieurs évéques s'assemblèrent, à Paris, pour défendre l'usage de l'Église gallicane. Comme le pape avait annoncé qu'il refuserait les bulles à ceux dont les informations n'auraient* pas été faites selon son désir, plusieurs disaient hautement que les bulles

^ OptatuB GaUns, de oavendo schismate, eic.

* Aubery, Hist. du cardinal de Richelieu, liv. 6, ch. 3G ; D*Avrtgny, Mémoires chronologiques, ann. 1640.

' Aubery, Hist. du card. de Richelieu, llv. 6.

DB L*£eLISB DB FRAMCB. 209

du pape n'étaient pas nécessaires pour l'institution canonique. L'abbé de Saint-Cyran se déclara contre cette opinion, qui tendait à détruire violemment un usage autorisé et confirmé par des lois. Amauld *. depuis évéque d'Angers^ ayant été élu évêque de Toul, par le chapitre de cette église, dont il était doyen, Tabbé de Sajut-Cyrau dît à la mère Angélique : « Votre frère ayant été élu par le chapitre selon l'ancien droite est le seul évéque de France qui pourroit se faire sacrer sans envoyer quérir des bulles à Rome ; le cardinal pourroit pçut-étre Ty porter ; mais je crois qu'il ne le doit point faire et que, dans cette conjoncture^ cette entreprise causeroit du scandale que la prudence et la charité chrétienne obligent d'é* viler. D

Déjà l'abbé de Saint-Cyran * s'était attiré la haine de Richelieu en adoptant l'opinion de Rome touchant le mariage de Gaston. On savait en outre qu'il ne partageait pas les idées du cardinal touchant l'attrition ; or, Richelieu était si susceptible sur ce point, que le P. Seguenot, de l'Oratoire, fut enfermé à Vincennes pour avoir adopté un sentiment contraire au sien. Dans ces circonstances^ Ch. Hersent, auteur de YOpiatus Gallus, publia en France un ouvrage • où Janseniu.s attaquait avec beaucoup d'énergie la politique de Richelieu et blâmait son alliance avec les Protestants contre les gouvernements catholiques d'Autriche et d'Espagne. Cet ouvrage, qui fit élever Jansenius sur le siège épiscopal d'Ypre, fit enfermer l'abbé de Saint-Cyran à Vincennes. Ses relations avec Jansenius étaient connues, on lui attribua ses opinions, et, le 14 mai 1638, un mandat d'arrêt fut décerné contre lui; ce fut en vain que Chavigny, secrétaire d'Etat, Bignon, avocat général, les généraux des Bénédictins et de l'Oratoire, Augustin Potier, évéque de Beauvais, Sponde, évéque de Pamiers et saint Vincent-de-Paul lui-même, firent des démarches pour la délivrance du prisonm'er. Richelieu ne se laissa pomt fléchir, et l'abbé de Saint-Cyran resta à Vincennes pendant cinq ans.

Lorsque l'abbé de Saint-Cyran eut été arrêté, on saisit tous ses papiers afin d'y trouver quelques renseignements qui pussent le

< D. Glemencet, Hist. gén. de Port-Royal, liv. 3, 8 il-

* F. les Mémoires de Lancelot ; Mémoires de Fontaine.

> Cet ourragei intitulé : Mare QaUkva, avait été composé en 1633 par lan-

senitts. H ne fut publié en France qa*ep 1638, année de Tincarcération à Yln-

oennes de Tabbé de Saint-Cyran«

âiO HiSTOIftE

faire passer pour hérétique^ et une raison au moins plausible de la violence que Ton exerçait contre lui ; mais ce fut en vain que Ton examina ses nombreux manuscrits ^, avec Tidée arrêtée de le trouver coupable; on n'y découvrit rien que d'orthodoxe et d'édifiant, et on les lui rendit, excepté sa correspondance avec Jansenius, que les Jésuites surent s'approprier *. On ne trouva dans ses papiers qu'une lettre qui, au premier abord^ put donner quelque espé^ tance de trouver enfin un prétexte à son emprisonnement. Cette lettre était une réponse à saint Vînoent-de-Paul •. Saint-Cyran y parlait d'une manière générale de quatre reproches que lui avait adressés Vincent, dans une visite qu'il lui avait faite à Paris, au moment où il partait pour un voyage à Poitiers. Vincent-de-Paul était fort dévoué au cardinal de Richelieu, qui lui fournissait même alors des sommes considérables pour construire une maison pour sa Congrégation ;Laubardemont, chargé de la procédure contre l'abbé de Saint-Cyran, se flatta que, par complaisance pour Richelieu, Vin-

* Les monuscrits de Fabbé de Saint-Gyraii auraient pu former 90 ài 40 tolumea in-folio. Un homme qui avait amassé d'aussi énormes matériaux ne pouvait ôtre un chef de secte actif et entreprenant, quoi qu*en disent les Jésuites et ceux qui ont pris leurs récits pour guides, comme Petitot. Nous nV Yons rien lu d'aussi faux que la Notice sur Port-Royal, dont ce collectionneur a fait précéder les Mémoires d'Amauld d'AndiUy, et dans laquelle il s'applique à faire de l'abbé de Saint-Cyran un homme qui passait sa vie à former une secte ennemie de l'Église, et à gagner à cette secte de nouveaux adeptes. Un fait'certain, c'est que l'abbé de Saint-Cyran n*avait que fort peu de relations. Il ne sortait presque jamais. Outre les monuments historiques qui tous confirment ce fait» ses œuvres imprimées et la masse de ses manuscrits prou- Teraient seuls que l'abbé de Saint-Cyran a dû nécessairement passer toute sa vie dans les éludes les plus opiniâtres.

* Les Lettres de Jansenins, dont les Jésuites ont publié des extraits avec commentaires, faisaient partie de la correspondance saisie chez Tabbé de Saint- Cfnn, Les Jésuites parvinrent à se procurer ses lettres, qui ne leur appartenaient pas, et qui auraient dû être rendues h l'abbé de Saint-Cyran avec^ses autres papiers. Ces lettres ne fournirent à Laubardemont lui-mAme aucun renseignement défavorable à l'accusé. Les Jésuites ont été plus habiks et ont échafaudé sur ces lettrée tout leer système de la grande conjuration, ourdie selon eux contre TEglise par Jansenius et l'abbé de Saint-Cyran. Il est vrai qu'ils n'ont publié que des extraits ; qu'ils n'ont jamais voulu montrer les originaux ; que leurs extraits ne prouvent rien, à moins qu'on ne les interprète à la manière du P. Pinthereau, qui les publia.

' Il l'écrivit sans doute à Paris, au moment de partir pour Poitiers. D'autres pensent qu'elle fut écrite de Poitiers et qu'il y a une erreur dans la déposition de saint Vincent-de^ul, citée phu bas en noie. Neos croyoes le premier sentiment plus probable.

cent n'Iiésiterait pas & charger son ancien ami, et il comprenait toute Timportance du témoignage d'un homme aussi vertueux et aussi généralement estimé^ pour donner une apparence de raison à l'emprisonnement de Tabbé de Saint-Cyran. Il fit donc comparaître Vincent par devant lui et lui présenta la lettre trouvée dans les papiers du prisonnier; Vincent reconnut aussitôt avoir reçu une lettre obsolument conforme à la minute qui lui était présentée. Laubardemont lui demanda alors quelques détails sur les quatre reproches qu'il avait cru devoir adresser autrefois à Tabbé de Saint- Cyran. Vincent répondit d'abord qu'il ne s'en souvenait point. Laubardemont l'engagea à y réfléchir et lui dît qu'il l'interrogerait de nouveau dans quelques jours. Vincent se mil en prières et, après avoir fait tous ses efforts pour rappeler ses souvenirs, déclara à Laubardemont qu'il se souvenait de trois des reproches en question. Le premier roulait sur ce qu'il avait entendu dire à l'abbé de Saint-Cyran que les Huguenots s'étaient mal défendus ; le second sur ce qu'il avait cru cet abbé opposé aux vœux monastiques, parce qu'il l'avait engagé à n'en point imposer aux membres de sa Congrégation ; le troisième enfin, sur ce qu'il lui avait semblé désapprouver l'usage reçu dans l'Église d'admettre facilement aux sacrements les plus grands pécheurs. Vincent déclara en outre que, sur ces trois points, les explications de l'abbé de Saint-Cyran l'avaient pleinement satisfait; il était même allé l'en assurer dès qu'il avait été de retour à Paris, et pour lui donner un témoignage de son amitié, il était resté à dîner chez lui ce jour-là.

La déposition de Vincent ne pouvait certes pas nuire l)eaucoup à l'abbé de Saint-Cyran; il craignit cependant de lui avoir porté préjudice, et, par une charité bien digne de lui, il se crut obligé de déclarer à Laubardemont que, sur les trois reproches qu'il avait cru à tort devoir adresser autrefois à sou ami, il connaissait des faits qoi démontraient évidemment qu'il s'était mépris en les lui adressant; qu'au lieu d'être favorable aux Huguenots, il avait entrepris de réfuter leur doctrine particulièrement sur l'Eucharistie ', que, bien loin de désapprouver les vœux monastiques, il avait fait entrer un grand nombre de sujets chez les Cannes déchaussés, les Capucins et les Bénédictins, qui faisaient ces vœux; qu'enfin il sa-

< L*abbé de Saint-Gjrran avait faU^surrEucharistie^un grand ouvrage plein d'éradîtion. qui ne fnt jamais imprimé, et qui était dans 1o genre do la PirpéMtédela foi, publier depui$< par Técolede Port-Royal.

212 BisTonB

vait tolérer les pécheurs et être doux envers eux^ puisqu'il avait employé les membres de sa Congrégation dans les missions qu'il avait fait donner aux habitants du territoire de son abbaye.

L'abbé de Saint-Cyran fut interrogé ensuite par Laubardemont, mais il refusa de répondre à ce juge^ par la raison qu'étant laïque il n'avait pas le droit de s'immiscer dans une cause ecclésiastique. On n'avait pu en effet élever contre l'abbé de Saint-Cyran d'autre accusation que celle d'hérésie, et tout, dans la procédure, ne tendait qu'à le trouver coupable sur ce chef.

Richelieu, ne pouvant laisser la cause à l'exécuteur de ses hautes œuvres, la confia au docteur Lescot, son confesseur, dont il connaissait le dévouement pour sa personne.

Ce théologien S qui fut depuis évéque de Chartres, se munit d'une commission de l'archevêque de Paris etserenditàVincennes. Pendant trois semaines environ, il interrogea, à plusieurs reprises, le prisonnier *, el finit par dire qu'il était assez ignorant, et que ses lectures lui avaient tourné la télé. Il demanda à l'abbé de Saint- Cyran une rétractation de ses sentiments sur la contrition en lui faisant entendre que le cardinal tenait à ce qu'il n'eût pas sur ce point une opinion contraire à la sienne, et lui faisant espérer, à ce prix, sa liberté. Saint-Cyran refusa. Ceci se passait en 1639. Un an après, Lescot retourna à Yincennes, et demanda à Saint-Cyran, de

^ Mémoires de Lanoelot; Mémoires de Fontaine; D. Clémenoet; Hist. de Port-Royal, li?. 6 et 7; Recueil de pièces de 1740; Rapin, Histoire mas. du Jansénisme, Riblioth. de TArsenal, théol. franc., n.o56; Mémoires mas. de Hennant sor FHist. Ecd. du xvn.« siècle.

s Lescot ne communiqua point pendant sa vie rinterrogatoire quMl fit subir à Tabbé de Saint-Cyran. Le procureur-général Mole, ami de cet abbé, ne put en avoir communication, malgré toutes les démarches qu'il fit à cet effet. Ce ne fut que plus de douze aos après que Ton put en avoir quelques lambeaux pir le canal suspect des Jésuites. Le père Pinthereau, qui en avait eu communication, en défigura le commencement dans son ouvrage intitulé : Progrh du Jansénisme f etc. Ce Jésuite, dans la dédicace de cet ouvrage au chancelier Seguier, en 1655, osa manifester le regret que Saint-Cyran n*eût pas été mis à mort. « Le supplice de cet hérésiarque, dit-il, aurait été le salut de tout le royaume. » Eu 1656 mourut Lescot. On trouva dans ses papiers Tinterroga^ toire qu*il avait fait subir à Vabbé de Saint-Cyran. Cet interrogatoire, quoique rédigé par un ennemi^ suffit pour prouver Tinnocenoe de Tabbé de Saint- Cyran; aussi les Jésuites n*ont-ils jamais osé Timprimer en entier; ils se sont contentés d*en extraire quelques passages, en les accommodant à leurs préjugés, dans les divers pamphlets publiés par eux. Le P. d*Avrigny, dans ses Mémoires ehronologiquss (ann. 1658) , en parle avec une mauvaise foi qui étonne même dans un ouvrage si passionné ordinairement.

DE h'ÈGUSZ DB FKÀNCE. 213

la part de Richelieu^ sa profession de foi. Le docte abbé en donna une fort claire^ et, comme on l'avait accusé d'avoir mal parlé du concile de Trente, il déclara qu'il l'admettait non-seulement pour la doctrine, mais encore pour la discipline et pour ce qui regarde l'administration des sacrements ; mais comme il n'y disait rien de l'attrition, cette profession de foi ne plut pas à Richelieu, qui tenait à ce que tout le monde entendît la contrition à sa manière.

Le docteur Lescot interrogea saint Vincent de Paul au sujet de la lettre touchant laquelle Laubardemont l'avait déjà interrogé. Mais Vincent lui répondit d'une manière aussi favorable pour l'abbé de Saint-Gyran et lui laissa sa déposition écrite. Richelieu, qui tenait surtout à avoir Vincent pour accusateur, essaya d'abuser de son influence sur ce saint homme pour en tirer au moins quelques mots dont il pût profiter. Ce fut en vain. Aussi, le quitta-t-il avec froideur, et « en se grattant la tête, témoignant, par ce geste, qu'il n'était pas content. » Vincent lui-même alla le dire à l'abbé de Barcos, avec lequel il continua les relations qu'il ^ait eues avec son oncle ^ Souvent, il visitait cet abbé, lui demandait des nouvelles

' L*abbé de Barco3 a donné tous les détails que nous rapportons dans un ouvrage quMl composa sous le titre de Défense de feu Monsieur Vincent, pour réfuter Abelly, auteur d'une Vie de ce saint. Abelly^ osa inventer quatre reproches monstrueux qu*il mit dans la bouche de SJ>int Vincent, à propos de la lettre dont nous avons parlé. L*abbé de Barcos le défia publiquement de produire Tinterrogatoire de Vincent, lequel interrogatoire avait été signé du saint lui-même, et qui était resté entre les mains des ennemis de Tabbé de Saint'Gyran. Ne pas produire cette pièce, c'était, de la part d'Abelly, avouer sa calomnie. L'interrogatoire de saint Vincent de Paul et l'autographe de la lettre de Saint'-Gyran à ce saint étaient, en 1731, entre les mains de Colbert, évèque de Montpellier, qui publia T interrogatoire dans sa polémiqae arec Belzunce , évoque de Marseille. Cette pièce confirme pleinement le récit de l'abbé de Barcos, et nous croyons utile d'en reproduire les passager principaux, afin de convaincre de mensonge Abelly, dont l'ouvrage a servi de base à tant de faux récits sur les relations de saint Vineent de Paul et de l'abbé de Saint-Gyran. On sera moins surpris du mensonge d'Abeliy lorsqu'on saura que cet évéque était pour les Jésuites d'un dévouement si aveugle qu'il défendit seul, à peu près, dans l'épiscopat français, la morale de leurs casuistes dans son ouvrage intitulé : Moelle ihéologique. Il fit même sa Vie de saint Vincent de Paul dans le but de mettre les Jésuites sous la sauvegarde de Vineent, qu'il fait souvent parler, à tort ou à raison, en leur faveur. Il lui fait même dire à ce propos des choses absurdes et ridicules, comme l'a parfaitemrat démontré l'abbé de Barcos dans l'ouvrage cité plus haut.

Voici les passages principaux de la déposition de Vincent de Paul devant le docteur Lescot et signée de sa main :

c Je, Vineent de Paul, supérieur de la congrégation des Prêtres de la Mis-

âl4 HISTOIBK

du prisonnier et lui répétait : date locum irœ, pour lui faire comprendre qu'il fallait laisser passer le temps de la violence. Par inté-

sion, âgé de cinquante-neuf ans ou environ, après serment de dire la Térité, sur mea saiuta Ordres, reconoois que voici les faits, et les réponses que j*ai faites ensuite, par devant M. de Lescot, docteur en théologie et professeur du roi en icelle, et député par Monseigneur réminentissime cardinal duc de Richelieu, en vertu de la commission qui a été donnée à Son Éminenoe par Monseigneur Pillustrissime et révérendissime Jean-François de Gondy, archevêque de Paris, sur le sujet du procès qui se fait contre M. Tabbéde Saint- Cyrnn, détenu prisonnier au château du bois de Vincennes, à cause de» opinions particulières et contraires à VÈglise quHl est accusé de tenir s 1.0 je reconnois que la lettre qui m*a été représentée par ledit siear de Lescol, et laquelle j*Hi signée et parafÂiée, est oelle-là même qui m*a été écrite et envoyée par ledit sieur de Saint- Cyran, datée de Paris du 20 novembre 1637, souscrite du nom de Tabbé de Saint-Cyran, et comprise en quatre pages et demie ;

» Plus, je dis que je eonnois ledit sieur de Saint<Iyran depuis quinse ans ou environ, et que, pendant ledit temps de quinze ans, j'ai eu assez grande oom< municati'on avec lui, et Vai reconnu un des plus homtna de bien que fais jamais vus;

» Que, sur la fin de Tannée 1037, environ le mois d'octobre, Je fus trouver ledit sieur de Saint-Cyran en sa maison à Paris vis-à-vis des Chartreux, et lui donnai avis des bruits qui couroient de lui ^, savoir de quelques opinions ou pratiques contraires à la pratique de TÉglise qu'on disoit être tenues par lui, et no me ressouviens pas du nombre, mais seulement me souviens d'une qui est qu'il faisoit faire pénitence à quelques personnes trois ou quatre mois avant que de leur donner tabsolution^ et de quelques autres qui sont id dessous ;

» Lequel avis il reçut assez paisiblement, et ne me ressouviens point de la réponse qu'il me fit pour lors distinctement : ce qui se passa entre ledit sieur de Saint-Cyran et moi seulement, et sans qu'aucune autre personne y fût présente

» Je ne sais en quel temps je reçus ladite lettre, ni par qui elle m'a été adressée ni rendue.

» Jamais il ne m'a dit ce qu'il trouvoit à redire en notre Congrégation, ni des manquements dont il parle dans sa lettre susdite.

» Je ne me ressouviens point d^avoir Jamais défendu à ceux de notre Conçréqalion de fréquenter ledit sieur de Saint-Cyran

n J'ai vu une fois ledit sieur de Saint-Cyran dans sondit logis à Paris,

' Ces bruiu étaient répandus par Tabbé de Prières, qui avait entendu parler une ou deux fois l'abbé de Saint-Cyran, et avait basé ses accusations sur ces confersatioiB qu'il n*avalt pas comprises. Il vint un Jour demander pardon à Tabbé de Saint-Cyran de ses calomnies, pour obéir A Tévèque de Comminges; mais n se conduisit dans wtte visite d'une manière si impertinente que le docte abbé la traita comme 11 le méritait. De là la colère de l'abbé de Prières, qui fit oonU« lui, lors de son procès, une ôéposillon dont les Jésuites] se sont emparés et qu'ils onl adoptée pour base de leurs iqjares et de leurs calomnies. Celte déposition de Tabbé de Prières doit èUre reléguée panni les pamphlets, et ne peut servir A une histoire honnête.

DE L*â6Ll8B DB FRANCS. 215

réi pour l'abbé de Saint-C jran, il lui fit dire de dicter lui-même ses réponses lorsqu'il serait interrogé^ et de faire attention à ce qu'on

depuis son retour, où nous ne parlâmes point du contenu de la lettre, sinon que d*abord je lui dis que je le remerciais de ce qu*il s*étoit déchargé à moi ; ce que j'entendois qu'il s*étoit déchargé à moi par ladite lettre de la ftoherie qu*il en avoit eue.

» J'ai gardé ladite lettre pour montrer que je ne participois point à ladite pratique dudit sieur de Saint-Cyran, ni aux opinions dont on le blftmoit, au cas qu'il en fût recherché.

» M. Barcos ni M. Singlin ne me t(mi venue voir, pour me prier de ne rien dire contre Jtf. de Saini-Cyran.

» Bl, pour ce qui est de quelques autres articles sur lesquels j*ai aussi été interrogé par ledit sieur Lescot, je dis que, touchant Celui qui est : Si je n'ai pas oui dire au sieur de Saint-Cyran que Dieu détruit son Eglise depuis cinq ou six cents ans, alléguant ces paroles de Salomon : Tempui destruendi, et que la corruption s'y étuit glissée, même dans la Doctrine,

» Je réponds lui aroir oui dire, une fois seulement, ces paroles : Que Dieu détruit son Eglise; et aussi que, selon cela, il semble que ceux qui la soutiennent fassent contre son intention. Il disoit cela, ce me semble, de suite de quelques discours des jugements de Dieu, de la corruption des mœurs; et d'abord cette proposition me fit peine ; mais j'ai pensé depuis qnHl le disoit au sens (fu'on a dit que le pape^ Clément VIU disoit qu^il pleuroit de ce qu'il voyoit que, tandis que VÉglise s'étendoit aux indes, il lui sembloil qu'elle se détruisait de deçà; et pour ce qu'il dit qu'il semble que ceux qui la soutiennent fassent contre l'intention de Dieu, je pense que cela se doit expliquer par les actions de la vie dudit sieur de Saint-Cyran, qui étoient la plupart pour le soutien de VÉglise, témoins ses écrits et ce quHl faisait (aire pour le salut des âmes. Et, pour le reste de l'article, je ne lui en ai jamais oui parler.

» Sur la demande : Si je n'ai pas oui dire audit sieur de Saint-Cyran que le pape et la plupart des évoques ne font pas la vraie Église, étant dépourvus de la vocation et de TEsprit de grâce,

» Je réponds ne lui avoir jamais ouï dire ce qui est contenu dans ladite demande, si ce n'est une fois seulement : Que plusieurs évéques étoient enfants de la Cour et n*avoient point de vœaiion. Jamais néantmoins je n'ai vu personne pltu estimer Vépiscopat que lui

A Enquis si je ne lui ai pas oui dire que le concile de Trente a changé et altéré la doctrine de l'Église, et n'est pas un concile légitime,

» Je réponds ne lui avoir jamais oui dire cela ; oui bien qu'il y avoit eu des brigues dans ledit concile.

» Interrogé si je ne lui al pas ouï dire que c'est un abus de donner l'absolution incontinent après la confession, suivant la pratique ordinaire et qu'il faut satisfaire auparavant,

s Je réponds ne lui avoir jamais ouï dire que ce fût un abus d'en user de la sorte que dit la demande. L'expérience fait voir, comme il entendoit ce qui est contenu dans ladite demande, parce qu'il nous a fait faire la mission dans les paroisses qui dépendent de son abbaye de Saint-Cyran, et nous a ofCnrt

216 HISTOIBB

ne changeât point ses paroles. Le procureur- général Mole lui donna un conseil analogue^ et l'engagea à parapher toutes les pages et à tirer une ligne^ de manière à rendre toute falsification impossible. Saint-Cyran ne prit point ces précautions ; aussi^ s'aperçut- D trop tard qu'il avait eu affaire à d'éiranges gens, comme Mole le lui avait fait dire. L'interrogatoire fut rédigé de manière à rendre Saint-Cyran assez ridicule ; mais on ne put, malgré la malveillance de ses juges, le faire paraître coupable. L'interrogatoire, tel qu'il est, et rédigé par des ennemis, suffit pour prouver son innocence.

En 1641, l'abbé de Saint-Cyran commença à jouir d'un peu plus de liberté qu'auparavant dans sa prison, et ses amis purent aller le visiter. Saint Vincent de Paul fut un des premiers à lui témoigner sa joie de cet adoucissement, comme il fut un des premiers à le visiter lorsque, après cinq ans de détention, et après la mort de son persécuteur, il fut rendu à la liberté.

Quand bien même l'abbé de Saint-Cyran aurait eu quelques opinions erronées, son emprisonnement à Vincennes n'en serait pas moins un acte injuste et arbitraire de la part de Richelieu ; ce

maintefois un prieuré qu*il a auprès de Poitiers pour foire de même dans l'ëvéché de Poitiers ; et chacun sait que nous faisons le contenu de ce que dit l^article.

» Enquis si je ne lui ai pas ouï dire que les vœux sont imparfaitSi 8*op-

posant à la liberté de TEsprit de Dieu,

» Je réponds Je suis en doute si je ne lui ai pas ouï dire lesdites paroles

de la demande. Je sais néantmoins qu^il a assisté un sien neveu pour se faire Capucin dans la province de Toulouse, et mené lui-même le fils d'un de ses amis aux Carmes réformés.

» Enquis sMl n*avoit pas dit que les Jésuites et les autres nouveaux religieux qui se mêlent de fonctions cléricales doivent être ruinés,

» Je réponds lui avoir ouï blâmer quelques opinions des Jésuites, notam-

ment touciiant la Grâce J'estime qu*il vouloit dire, par ruiner les Jésuites^

que, si cela dépendoit de lui, il leur ôteroil la faculté d'enseigner la théologie.

» Touchant plusieurs autres articles, comme : Si la contrition parfaite est

absolument nécessaire au Sacrement de Pénitence que l'Église depuis six

cents ans n'est point la vraie Église

» Je réponds n'en avoir jamais ouï parler audit sieur de Saint-Cyran. » Lorsque révoque de Montpellier publja la déposition de saint Vincent de Paul, Belzunce, son antagoniste, feignit de croire qu'elle n'était pas authentique. On lui répondit publiquement (K Nouvelles ecclésiastiques du 2 août 1731, p. 155) qu'il pouvait s'assurer de Tauthenticité, et qu'on lui offrait de lui présenter les pièces bien et dilment écrites, signées et paraphées de la main de Jlf. Vincent,

Ds l'égusb de pràncb. 217

cardinal^ malgré son génie politique, ne pouvait prétendre raisonnablement au rôle de suprême dominateur de l'esprit humain, et, .s'il admettait que Terreur était un motif légitime de jeter en prison, il eût dû s'y condamner lui-même, car ses idées politiques étaient blâmées, par le chef de l'Église, comme erronées et nuisibles à la chrétienté ; ses opinions théologiques n'étaient pas toutes à l'abri du soupçon de l'erreur, et ses mœurs surtout, étaient peu dignes d'un arbitre suprême de l'orthodoxie.

Mais au-dessus de toutes les considérations, Richelieu plaçait le désir de se venger et de terrasser tout ce qui lui opposait la plus légitime résistance.

Ce fut d'après cette inspiration qu'il agit en 1641, à l'égard du clergé de France lui-même. ^

Richelieu, pour arriver à la réalisation de ses desseins politiques, avait besoin d'argent. Il avait eu souvent recours au clergé, qui s'était exécuté souvent d'assez bonne grâce, mais qui avait fini par murmurer. Les assemblées de 1628 et de 1635 avaient même fait une opposition assez sérieuse. Le ministre despote résolut^ en conséquence, de prélever de l'argent sur le clergé sans son consentement et sans même le consulter. Il chargea son ami l'évèque de Chartres ^, Léonor d'Etampes, de^ rechercher dans les archives tous les édits et décrets les plus contraires au clergé. Muni de ces pièces, Richelieu déclara, en 1639, que les biens ecclésiastiques étant biens de main-morte, appartenaient au roi*; ceux qui en jouissaient devaient, en conséquence, pour en être reconnus possesseurs par lui, lui payer certains droits qui ne l'avaient pas été, disait-il, depuis 1520, et qui devaient être plus ou moins considérables, selon la nature des bénéfices. Une chambre spéciale fut établie au Louvre pour procéder à l'exécution de l'édit et dresser les rôles pour percevoir les droits royaux. En 1640, Louis XIII, agissant en vertu du droit de propriété que lui attribuait son ministre, donna un édit pour aliéner un fonds considérable de ren-

> Procë9-verbal de l*assemblée de 1641, PréamJbuUy t. m de la GoUection générale; Mémoires de Montchal, arch. de Toulouse sur rassemblée de 1611.

s Ce fut d*après un principe analogue que TAssemblée Constituante de 1780 attribua à la nation les biens ecclésiastiques. La révolution posa donc le même principe que le ministre absolu d*un roi absolu. Ceux qui Font blâmé dans TAssemblée Contitnante ignoraient sans doute que Ricbelieu, qu'ils admirent, en était Tauteur.

218 HlflOWB

tes appartenant au clergé ; il dédarait que ce fonds remplacerait le don que lui aurait fait rassemblée du ciei^é convoquée pour cette année 1640, et qu'il ajournait à l'année 1645. Cet ajourne* ment fut signifié aux archevêques et évéques par une circulaire da*tée du 5 mars. Le 6 octobre^ le conseil privé décida que, pour ae* quitter les droits du roi, non payés depuis l'an 1520, tous les bénéficiers paieraient, dans chacune des deux années suivantes, le sixième de leur revenu, et que ce sixième serait saisi entre les mains de leurs fermiers. Cet arrêt fut confirmé par une déclaration royale du 34 octobre, et les revenus des évéques et des chapitres furent saisis dans tous les diocèses.

L'abbé de saint Vincent, un des agents du clergé, protesta contre ces mesures,* mais son opposition fut mise à néant par arrêt du 10 novembre. Il se contenta alors d'écrire à tous les évéques pour exciter leur zèle. Les prélats de cour firent de grandes promesses pour détourner le coup qui menaçait le clergé; de toutes parts, les évéques réclamèrent; ils prescrivirent des prières publiques, et firent les plus vives instances pour qu'une assemblée générale fût convoquée. Léonor d'Étampes lui-même conseilla à Richelieu de ne pas s'opposer à ce désir général ; ill'assura qu'il déterminerait l'a»semblée à donner au roi six millions. Les prélats de cour s'engageaient, de leur côté, à user de tout leur crédit pour décider l'assemblée à accorder la même somme. Richelieu se rendit à cette condition, et l'assemblée fut convoquée à Manies, ville du diocèse de Chartres, afin que Léonor d'Étampes pût y jouir des honneun et de l'influence d'évêque diocésain.

L'assemblée commença à Paris le 15 février 16|1, et finit i Mantes, le 22 août de la même année. Nous ne nous étendrons pas sur les brigues, les cabales de tous genres que Richelieu mit en œuvre pour faire nommer les députés dont il espérait plus de soumission et pour obtenir les six millions qu'il attendait. U alla jusqu'à expulser de l'assemblée les archevêques et évéques qui faisaient le plus d'opposition. Malgré ses intrigues et ses violences, il ne put obtenir qu'environ quatre millions.

L'assemblée de Mantes jouit de si peu de liberté depuis le 15 mai jusqu'à sa conclusion, qu'une partie de ses décisions fut rejetée par l'assemblée de 1645.

Mais, avant cette époque, l'assemblée s'était occupée avec beaucoup de dignité et de calme des affaires du clergé et de plusieurs questions de doctrine. Au mois d'avril, elle donna à l'abbé de

Sàint-Gynuij priflonnier au donjon de Vincennes^ un témoignage bien flatteur de son estime, en décrétant Timpression, aux frais du clergé, des ouvrages composés par lui dans la discussion sur la hié* rtFchle. Nous lisons à ce sujet dans le procès-verbal de l'assemblée ; a Le 9f7 avril S Monseigneur Tévéque de Bazas dit qu'il a\oit reçu une lettre de Monseigneur Tévéque d'Orléans, qui le prioit de saluer rassemblée de sa part et de lui représenter qu'il seroit à dé«sirer qu'elle fît réimprimer les œuvres de Pelrus Aureliiu, desquelles il ne se trouve {dus d'exemplaires et auxquelles on pourroit ajouter la préface et le Traité de la Confirmation \ Sur quoi ayant été remarqué que l'édition desdites œuvres serviroit d'une bonne réponse au livre de Gellot, outre les autres qu'on pourra faire; délibération prise par provinces, a été résolu que les œuvres de Pe^ tnu Aurelius, qui sont en quatre volumes, seront réimprimées par le sieur Vitré, imprimeur du clergé , et que la préface et le Traité de la Confirmation y seront ajoutés, et le tout mis in-folio, en belles lettres; qu'il en sera envoyé à chaque archevêque et évéque deux exemplaires, l'un pour eux et l'autre pour leur diocèse et un à chacun de messieurs les députés du second Ordre, et seront tous proprement reliés en veau, et qu'il en sera distribué aux personnes de lettres une cinquantaine d'exemplaires reliés, par l'ordre de Mes* seigneurs les pi^êsidents et de Messeigneurs les évéques de Ghar<tres et de Bazas ; et de toas les frais, lesdits seigneurs présidents arrêteront la somme et donneront ordonnance qui sera acquittée par le sieur receveur général, et allouée dans son compte, en rappor* ta^t quittance dudit Vitré. »

L'édition ' de Peinu Aurelius, faite par ordre et aux dépens du clergé de France, contient : l.^ un argument général, dans lequel est exposée la querelle des Jésuites contre l'archevêque de Chalcedoine et toute la controverse touchant la hiérarchie; 2.^ les témoignages flatteurs que reçut Peirus Aurelius, pour ses ouvrages; 3.® la lettre des évéques de l'assemblée de 1631 à tous les archevô* ques et évéques de France ; 4.^ la défense de cette lettre fexPetrtts Aurelius; h.^ la réfutation de l'ouvrage intitulé Éponge du Jésuite

* Proeès-verbal de rassemblée de leil ; t. m de la Collection générale» p. 100.

* C2e Traité était on opuscule fait par Tabbé de*6aint«CyraD contre le P. Sirmond.

* Cette édition est composée de trois itmes, renfermés dans un beau volume in-folio. Paris, Yitray, 1642.

SâO HISTOIKB

Jean Floid sous le pseudonyme de Loemelius; 6.^ la défense delà censure que fit la Faculté de théologie des propositions extraites des livres des Jésuites par le clergé d'Angleterre; 7.° la défense de la censure que fit des mêmes propositions Tarchevéque de Paris ; 8.® la réponse au P. Sirmond^ touchant le canon du concile d'Orange; 9.^ deux répliques au P. Sirmond sur le même sujet et touchant la confirmation ; iO.^ enfin la réponse au recueil qu'avaient fait les Jésuites de certains passages des livres de Peirus Aurelius, qu'ils re« gardaient comme injurieux à leur Société. Tous ces ouvrages sont écrits en latin. Les Jésuites ont attaqué ce recueil avec la plus grande violence; on comprend leurs motifs ; mais il n'en est pas moins vrai que les œuvres de Peirus Aurelius sont remplies de science et de vérité. Le style en est aussi pur qu'énergique; et l'on y trouve une facilité d'expression que l'on ne rencontre pas dans les ouvrages que l'abbé de Saint-Cyran a écrits en français. Pascal n'était pas encore venu fixer la langue française par ses immortelles Provincitdes ; il n'est donc pas étonnant de trouver dans la phrase française de l'abbé de Saint-Cyran quelque chose d'incorrect et d'embarrassé ; on n'y rencontre pas cependant beaucoup de ces expressions triviales contre lesquelles on se heurte à chaque pas dans les auleurs du même temps qui jouissaient de la meilleure réputation comme écrivains. En français^ la pensée de l'abbé de Saint-Cyran ne se faisait pas jour avec facilité. Le Jésuite Rapin ^ qui ne lui est pas favorable^ reconnaît en lui un je ne sais quoi de profond dans Vimagination qui rendait son expression embarrassée et confuse '.

Autant le clergé de France était attentif à répandre les bons ouvrages'^ autant montrait-il de zèle contre les productions immorales ou contraires aux vérités de la religion. L'assemblée de 16&1 censura plusieurs livres immoraux du P. Bauni^ Jésuite, et l'ouvrage erroné du P. Cellot^ aussi Jésuite^ sur la hiérarchie. Nous avons vu qu'elle publia le Peirus Aurelius comme une excellente réponse à ce dernier ouvrage.

1 Rapin, Hist. mss du Jansénisme, liv. 1.

* On peut conclure de ce principe que les Jésuites ont eu le plus grand tort dUnterpréter malignement certaines expressions de Tabbé de Saini-Gyran et de leur attribuer un seos bien éloigné de sa pensée.

> Dans toutes les assemblées, le clergé acceptait Thommage d*un grand nombre de livres de science ecclésiastique et accordait des gratifications aux auteurs. Henri Sponde, évéque de Pamiers, reçut 10,000 livres de rassemblée de lOil, pour ses travaux sur Thi&toire ecclésiastique.

OK L'AflUSB Dl nUMCB. SSt

« Le six avril; lit-on dans le procès-verbal S Monseigneur Tévéqae de Bazas a parlé des livres composés par deux Pères Jésuites nommés Bauni et Cellot, lesquels livres, pour plusieurs propositions qui s'y renconurent, méritoient d'être discutés et censurés par autorité de l'assemblée : sur quoi Monseigneur Tévêque de Chartres a rapporté que les mêmes livres étoient présentement examinés par la Faculté de théologie de Paris, qui procède à la censure d'iceux; et même que trois, composés par le P. Bauni, ont déjà été censurés à Rome par la congrégation de l'Indice, et en a rapporté le décret imprimé ; que, pour apporter quelque remède à tant de sortes de docirines dangereuses et licencieuses^ qui se glissent sous le titre de cas de conscience^ et même en langue vulgaire, il seroit à propos de prier la Faculté de théologie de Paris de choisir quelques docteurs de diverses maisons, tant séculières que régulières, qui la composent , pour faire une Somme nwraie et exposer les maximes constantes de l'Église, par lesquelles les tidèles doivent se régler, afin qu'ils ne soient point agités par le vent des nouvelles doctrines, qui se divulguent avec une grande licence, d

L'assemblée nomma une commission pour examiner les livres des Pères Bauni et Gellot, qui lui étaient dénoncés. Six jours après, les commissaires lurent à l'assemblée les passages qui leur avaient paru le plus dignes de censure.

a Plusieurs des propositions qu'ils contiennent ayant été longuement agitées; lecture faite du décret de la congrégation de l'Indice de Rome, qui condamne les trois du P. Bauni \ Monseigneur le président ayant invité la compagnie d'en opiner par provinces, il a été résolu, d'une commune voix que lesdits livres étoient sujets à censure comme la compagnie les a censurés :

B Ayant trouvé que celui du P. Cellot* contenoit une doctrme nouvelle, téméraire, fausse, pernicieuse et séditieuse; tendant

^ Prooès-verbal de rassemblée de 1641, t. lu de la GoUectton générale.

* Le livre da P. Gellot est intitulé : De BierarcMà et Hierarehis, Feller (art. Gellot) prétend que Fabbé de SaintrGyran écrlyait contre ce livre pour hatisfaire son penchant violent à décrier Us Jésuiies. Malheureusement pour le biographe jésuite, Saint-Gjrran avait composé tous ses ouvrages sur la hiérarchie ayant que le P. GeUot eût fait imprimer le sien. Le livre du P. Gellot parut pour la première fois à Rouen, en 1641, Feller lui-même le constate. Or, Tabbé de Saint-Gyran publia les siens pendant les années 1698, 33 et 34« G*est le P. d*Avrigny qui a induit en erreur Feller, lequel a copié les exprèsûons de son passionné et injuste eonfrère.

999 miToifti

à diminuer Tautorité du Saint-Slége^ à former schisme et division dans l'Église^ soulevant les inférieurs contre les supérieurs; à oonfondie la hiérarchie et Tordre que Notre-Seigneur Jésus-Christ a établis dans son Église ; renverser la discipline des anciens canons^ que Tauteur n'entend pas^ et^mettre en mépris les nouveaux^ par des propositions erronées^ absurdes et fausses;

Et pour ceux du P. Bauni, qu'outre les qualifications susdites qui leur conviennent, ils portent les âmes au libertinage, à la corruption des bonnes mœurs, et violent l'équité naturelle et le droit des gens, excusent les blasphèmes, usures, simonies, et plusieurs des péchés des plus énormes comme légers, et jettent des semences dt division entre les prélats de l'Église, desquels ils tâchent d'anéantir toute l'autorité, et les magistrats séculiers, desquels il emploie toutes les entreprises de juridiction comme lois du royaume ^ ; quoi* que nos rois, sur la plainte des prélats ou des assemblées du clergé, aient souvent cassé les arrêts donnés contre Tautorité de l'Église, desquels cet auteur tire ses principaux fondements, et que l'Eglise ait toujours protesté, comme l'assemblée proteste encore, que les entreprises qui se font quelquefois contre sa juridiction sont pures usurpations, et non lois ou coutumes, sur lesquelles un eeclésiastiqne ou religieux puisse ou doive établir un droit certain, au pré* judice de l'Église. »

L'assemblée fit remercier le pape d'avoir condamné les livres du P. Bauni *, le pria de condamner aussi celui du P. Gellot; et d'interposer son autorité pour qu'on n'écrivît plus sur les cas de conscience en langue vulgaire. Elle chargea en outre plusieurs docteurs de la Faculté de théologie de rédiger en latin un cours de théologie morale. Il est à regretter que ce projet n'ait pas été mis à exécution.

L'assemblée de 1641 condamna en outre plusieurs sermons prêches, surtout par les Jésuites, contre l'obligation d'assister à la messe paroissiale. Les supérieurs des Jésuites ayant consenti à les désavouer, l'évêque d'Evreux fut chargé de recevoir ce désaveu et de l'apporter à l'assemblée.

^ Nous avons remarqué que les Jésuites étaient au besoin GaUiûam parlementaires dans la pratique. Le P. Bauni Tétait en théorie et se trouva oondamné comme tel par le olergé gàUicafu

* 1^8 livres du P. Bauni, condamnés à Rome et par le clergé de France, éUient intitulés : Théologie mùraie; Somme dee péehée qui se commeiteni en tous états; Pratique du droit canonique.

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De pareils actes coûtaient peu aux supérieurs des Jésuites; mais leurs Pères n'en continuaient pas moins à attaquer les principes et les usages qui ne s'accordaient pas avec leurs opinions.

Un an environ après l'assemblée de Mantes^ Richelieu mourut (4 décembre 1642) ; il laissait la France épuisée^ et léguait à Louis XIII son ami Mazarin^ qu'il venait de faire décorer du chapeau de cardinal. Il sentit les premières atteintes de la mort au sein de la guerre qu'il faisait en Espagne. Au milieu de ses souffrances^ il trouva moyen encore de déconcerter la conjuration de Cinq-Mars^ et d'immoler ce jeune et imprudent complice du roi, de la reine-mère et de Gaston d'Orléans. Il le traîna à sa suite, de Tarascon à Lyon, sur le Rhône, dans un bateau attaché au sien, et 11 ne fut heureux qu'après avoir appris que la tête de ce conspirateur de vingt-deux ans avait roulé à terre avec celle de son ami De Thou. Fier de cette vengeance, il se fit porter à Paris sur les épaules de ses gardes, placé dans une espèce de chambre, où il pouvait tenir deux hommes à côté de son lit. Ses gardes se relayaient pour le porter ; on abattait des paus de murailles pour le faire entrer plus commodément dans les villes. C'est ainsi qu'il arriva à Paris. Il mourut à 67 ans. L'évêque de Lisieux, témoin de la placidité avec laquelle cet homme entrait sur le seuil de l'éternité, dit à quelques amis qui se trouvaient auprès de lui : Nimiùm me terret magna illa securitas ^ Richelieu se croyait peut-être quelque chose auprès de Dieu, habitué qu'il était à se regarder comme le plus grand dans le monde.

Richelieu mit en pratique tous les principes de Machiavel, d'est juger d'un mot l'homme et sa politique.

Marie de Médicis, son eimemie irréconciliable, le suivit de près au tombeau. Louis XIII les rejoignit le 14 mai de l'année suivante (1643). Ce faible prince ne fut successivement que le ministre obséquieux de sa mère et de Richelieu. Il assuma le poids de leurs fautes^ et n'ei\t jamais pour lui qu'une honnêteté inutile.

« Cette grande sécurité me jette dans Teffroi.

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