‹ Histoire de l'église de France: composée sur les documents originaux et authentiquesChapitre 12 sur 26 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

Louis nv roi. — VÀugusWiut de Jansenius, évêque d'Tpre. — Analyse de cet ouvrage, sa publication en Belgique et en France. — Bflbrts de la cour de Rome pour que la Sorbonne ne s'occupe pas de VAuffusUmu et garde la neutralité entre Jansenius et Molina. — On provoque la bulle dTrbain YIII in Eminenti.

— Quelques évêques la publient. — La Sorbonne s'abstient. — La bulle n'est pas publiée dans les formes légales. — Adversaires de la bulle. — Solitaires de Portr-Royal. — Le Haistre. — A. Arnauld. — Mort de l'abbé de Saint-Cyran. — ObservoHtm* d' Arnauld contre la bulle in Eminenti. — Sermons d'Isaac Habert contre Jansenius. — Apologies de Jansenius par Arnauld. — L'archevêque de Paris prescrit le silence dans les chaires et les catéchismes. — Polémique écrite. — De Bellegarde, archevêque de Sens. — J. Slrmond, Jésuite. — Lettre de la Faculté de Louvain à la Sorbonne en faveur de Jansenius. — Polémique écrite d'Isaac Habert et d' Arnauld. — Ce dernier publie le livre Da la Fréquente Communion. — Sermons du p. Nouet contre ce livre. — Les Jésuites poursuivent Arnauld et son livre devant les cours de France et de Rome. — Ce livre est approuvé par quatorze évêques et quarante docteurs. — Lettre des évêques approbateurs à Urbain VIII. — Le docteur Bourgeois à Rome. — Lettre des évêques approbateurs à Innocent X, successeur d'Urbain Yni. — Le livre d' Arnauld examiné par l'Inquisition. —Il sort victorieux de l'examen. ~ Les Jésuites obtitnnent, comme satisfaction, la censure d'une propasition insérée dans la Préface par l'abbé de Barcos. — Celui-ci prouve en vain que sa proposition est parfaitement catholique. — Ses ouvrages restent sans réponse. — Raconis, évêque de Layaur, attaque le livre d' Arnauld et ceux qui l'ont approuvé. — Le clergé de France en prend la défense et écrit à Rome contre le pamphlet de Raconis. — Assemblée du clergé de 1645^. — Elle approuve, pour la troisième fois, le livre de Petrtts Aurelius et en fait faire une seconde édition à ses fTais.

— Quarante exemplaires de l'édition de 16UI saisis à l'instigation des Jésuites.— Protestation du clergé contre cette saisie. — Éloge de Petruê Aurtiius par Godeau, évêque de Yence. — Cet évêque attaqué par les Jésuites. — Les pamphlets de ces religieux censurés par le clergé. — Fin de l'assemblée de 1615.

Louis xiv était ftgé d'enYÎron quatre ans lorsqu'il succéda à son père. Anne d'Autriche^ sa mère^ fut régente pendant sa minorité. La mort de Richelieu^ suivie de si près par celle de Louis XIII, avait été généralement regardée en France comme un heureux événe-

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ment *• On espérait que la régente suivrait un système politique contraire à celui de Richelieu ; comme elle avait elle-même souffert de cette politique, on pensait qu'elle s'en déclarerait l'ennemie et que son gouvernement serait aussi doux et populaire que celui de Richelieu avait été despotique et cniel. Ces espérances furent bientôt trompées. Jusqu'alors Augustin Potier, évêque de Beauvais^ avait été le conseiller d'Anne d'Autriche ; si ce prélat était peu favorisé du côté du génie, il avait du moins la réputation d'honnête homme. A peine la régente eut- elle pris les rênes du gouvernement qu'elle éloigna Augustin Potier pour donner toute sa confiance au cardinal Mazarin, ami et confident de Richelieu.

Mazarin ne jouissait en France d'aucune considération ; par ses mœurs, il était indigne d'appartenir au clergé ; la noblesse méprisait ce fils d'un banqueroutier florentin, et le peuple, accablé de nouveaux subsides, murmura bientôt contre le ministre qu'il en regardait à juste titre comme l'auteur. Le Parlement prit la cause du peuple et de la noblesse contre Mazarin ; les princes du sang, jaloux de son InQuence, formèrent contre lui un parti puissant ; telle fut la raison de cette guerre civile, connue sous le nom de Fronde, qui désola la minorité de Louis XIV et qui fut surtout dirigée contre Mazarin.

Nous n'avons point à raconter les détails de cette lutte si féconde en intrigues et en événements variés ; nous devons nous borner à l'histoire religieuse, qui nous offre des faits très importants, et qui eurent la plus haute influence sur les actes politiques eux-mêmes et sur toute la société.

L'abbé de Saint-Cyran, pendant sa captivité à Vincennes, avait fait imprimer en France le fameux livre de l'évêque d'Ypres intitulé Augustinus. Il parut en 1641, revêtu de l'approbation de plusieurs docteurs de la Faculté de théologie de Paris. Ce livre fit trop de bruit en France pendant les xvn."*« et xvni."*® siècles pour que nous ne le fassions pas connaître avec quelques détails.

L'auteur, Jansenius, évêque d'Ypres", eut principalement en vue.

^ Mémoires de Guy-Joly ; de Montglat ; de madame de Motteville.

* F. Libert-Fromond, vit. Jansenii ; Rapin, Jésuite, Uist. mss. du Jansénisme, Biblioth. de rArsenal,th. fr., no 56; Gerberon^Hist. du Jansénisme, 1. 1, ann, 1640 ; Mém. mss. do Hermant sur THist. Eccl. du xvii.e siècle, liv. 2 ; Eilies Du Pin, Hist. Eccl. du xvii.e siècle; t. ii; fVAvrigny, Mémoires chronoL, ann. 1638, 16f1.

en le composant, de combattre le Pélagianisme renouvelé en partie par le Jésuite Molina K II était connu pour sa piété et sa science K Ses commentaires sur les quatre Évangiles Tout placé parmi les plus doctes interprètes des Saintes-Écritures, U étudia pendant toute sa vie les Œuvres de saint Augustin, et il n'eut d'autre but, dans son AugmUnus^ que d'exposer la doctrine du grand adver* saire des Pélagiens ; ii ne publia pas lui-même ce livre. Attaqué de la peste en 1636, il remit par testament son manuscrit à son chapelain Reginald Lamée, en lui recommandant de s'entendre, pour la publication, avec le docteur Libert-Fromond et le chanoine Henri Galenus. Dans son testament il parle de VAugtuiinus en ces termes :

a Mon sentiment est qu'on y peut trouver difficilement quelque chose à changer ; si toutefois le Saint-Siège veut qu'on y change quelque chose, je suis enfant d'obéissance, et enfant obéissant de l'Eglise romaine, en laquelle j'ai toujours vécu jusqu'au lit de la mort.

Quelque temps avant de mourir, Jansenius avait conçu le projet de publier lui-même son livre et de le dédier au pape Urtiain YIII ; on trouva même dans ses papiers une lettre ' pour ofifrir son ou-

* Bossuet reconnaissait que le systâme de Molina méritait d*ôtre condamné comme opposé à la saine doctrine de TÉglise sur la Grâce. (F. le journal mss de Tabbé Le Dieu, 28 septembre 1700.) Baronius était du même ayis que Bossuet, conmie nouâ le verrons ci-dessous.

* Bossuet pensait ainsi touchant la piété de Jansenius , son savoir et sa soumission à TÉglise (Journal mss de Tabbé Le Dieu, 26 août 1700). Les Jésuites, dans leur nouvelle Histoire, publiée par M. Grétineau-Joly, sont forcés, par la vérité, de faire Téloge de Jansenius, et de reconnaître qu'il n'avail^ ni dans le caswr ni dans la téley la coupable opiniâtreté qui produit le$ sectaires. U est vrai que, quelques pages auparavant, Pauteur en lait un adver^ saire des catholiques. ( F. Crétiueau-Joly, Hist. de la Compagnie de Jésus, t. IV, p. 5 et p. 12.) M. Rhorbach» s'est cru profond en disant que Jansenius, Mahomet, Spinosa, etc., c'est tout un. On trouve cette absurdité au liv. 87, § 5, de la prétendue histoire de M. Rhorbacher.

* Cette lettre fut remise à Condé après la prise d* Ypres ; Jansenius 8*y montre tout dévoué à l'Église, et va même jusqu'à TUltramontanisme lorsqu'il parle de sa soumission pour les jugements des papes. L'historien de la Compagnie de Jésus est donc forcé d'avouer que, s'il eût survécu d la publication de son ouvrage^ U n'aurait pas hésité d le désavouer, il eût été plus juste de dire qu'il eût, par ses explications, rendu impossibles les récriminations des Ifolinistes, qui ont abuse d'une lettre morte pour la torturer et lui faire exprimer des erreurs qui n'étaient ni dans Vesprit de l'auteur, ni dans ses sentiments.

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vmge à ce pape et pour l'assurer qu'il le soumettait à son jugement ayec un très profond respect et une parfaite obéissance.

L'Augu8$ifm$ est divisé en trois parties. Voici comment l'historien du Jansénisme ^ analyse cet ouvrage :

« Dans le premier tome^ qui contient huit livres, Jansenius s'oc* cape i njpparier distinctement tous les points de Thérésie, tant des Pélagiens que des demi-Pélagiens, pour faire voir en quoi cette hérésie oonsistoit; d'où il étoit aisé d'apercevoir les rapports que cette hérésie et les opinions des théologiens qu'on appelle Molinistes ont entre elles.

» Dans le second tome, il montre d'abord, en forme de questions préliminaires, que les vérités chrétiennes ni nos mystères, et sur* ' tout celui de la Grâce, ne sont pas du ressort de l'esprit naturel, mais dépendent d'une autorité supérieure, et qu'on n'en doit pas juger par des raisonnements humains, mais par des lumières plus pures et plus sûres, qui se tirent de l'Ecriture, des conciles et des saints Pères ; ^ que l'Église reconnoît saint Augustin pour son docteur en la matière de la Grâce et qu'elle n'a point d'autre doctrine sur ce mystère que celle de ce grand saint; 3" que, par conséquent, pour ne point s'écarter de la foi et de la doctrine de l'Eglise au sujet de la Grâce, on doit suivre exactement, et sans écouter les raisonnements de l'esprit humain, ce que rEcriture-Sainie nous en découvre, et que les conciles en ont défini, et ce que saint Augustin, avec les saints Pères qui l'ont suivi, nous a enseigné. Ensuite, U traite de la Grâce et du bonheur des anges et de l'homme avant sa chute, réduisant dans un bel ordre tout ce que ce saint en a dit, et répondant à tout ce qu'on lui pouvoit opposer. De là il passe à l'état de l'homme criminel et misérable, expliquant par saint Augustin la nature et les suites funestes du péché originel ; et comment tous les hommes naissent criminels et esclaves du péché, demeurant sous la domination de la concupiscence et

Cest oe qu*aiirait attesté Jansenius s'il eût vécu au moment où Ton décida que ses paroles avaieni le sens que les Molinistes y trouvaient ; il eût protesta contre ce sens, et eût attesté qu'il n*avait eu d'autre but, dans son ouvrage, que d'exposer la vraie doctrine de saint Augustin, qui était oeile de l'Église romaine. La piété de Jansenius, sa sagesse, sa modération et son dévouement pour l'Église ne peuvent laisser sur ce point aucun doute à ceux qui n'adoptent pas en aveugles les déclamations des Jésuites comme autant de vérités historiques. * Gerberon, Hist. du Jansénisme, loc. cU.

dans les ténèbres de Tignorance^ jusqu'à ce que la Grâce du Sauveur les éclaire et les délivre de ces ténèbres et de cet esclavage. Enfin^ il vient à Tétat que les tbéoiogiens appellent de pure na ture^ et il fait voir évidemment que c'est renverser tous les principes de la doctrine que saint Augustin a soutenue jusqu'à la mort contre les Pélagiens, et ruiner la nécessité de la Grâce que de reconnoître la possibilité de cet état, rien n'étant plus opposé, selon ce saint docteur, à la sagçsse de Dieu, à sa bonté et à sa justice que de donner l'être à une créature raisonnable, en l'abandonnant, toute innocente qu'elle soit, à elle-même, sans la vouloir faire jouir de sa gloire, sans lui donner nuls secours pour y arriver, ou en lui faisant même souffrir les misères de cette vie et la mort, qui ne peuvent être que la peine du péché.

» Dans le troisième tome, Jansenius traite de la guérison de l'homme et de son rétablissement en la liberté qu'il avoit perdue par le péché. C'est là qu'il rapporte, avec beaucoup de netteté et de fidélité, tout ce que saint Augustin a écrit pour expliquer et pour soutenir la nécessité et l'efticace de la Grâce, et la prédestination gratuite et absolue contre les hérétiques Pélagiens et demi- Pélagiens. »

L'on joignit ^ à ce grand ouvrage un écrit où Jansenius avait fait un parallèle entre les opinions de plusieurs théologiens de la Société de Jésus et celles des demi-Pélagiens. Ce fut surtout cet opuscule qui lui attira la haine des Jésuites.

Après la mort de Jansenius, Libert-Fromond et Calenus ' s'entendirent avec Jacques Zegers, libraire à Louvain, pour publier VAugtistinus. 11 fut décidé qu'on l'imprimerait avec autant de célérité et de secret qu'il serait possible, afin de n'avoir point à surmonter les entraves que les Jésuites n'auraient pas manqué de mettre à sa publication. Ceux-ci parvinrent cependant à pénétrer le mystère dont on s'entourait. Le P. Guillaume Wiâkerk suborna un des ouvTiers de Zegers, et reçut de lui les feuilles au fur et à mesure qu'elles sortaient de la presse. L'historien moderne de la Compagnie de Jésus ' nous apprend que les Pères, tout en avouant qu'ils se servirent alors de moyens que la probité liitéraire n'autorise jamais^ et que la politique conseillera toujours, s'étayèrent

* Crerberon, Hist. du Jansénisme, ann. 1640.

* Gerberon, toc. cit.

* Grétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, t. iv, p. 19.

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sur ce texte de saint Jérôme * : a On ne doit point tolérer l'accusation d'hérésie^ et à cet égard rindlfférence est déjà un scandale. » Quoi qu'il en soit de la conduite des Jésuites et des principes sur lesquels ils l'appuient^ ils connurent le livre avant sa publication^ et entreprirent de l'étouffer avant qu'il eût vu le jour. Us s'adressèrent * àj'intemonce de Bruxelles Paul Stravius, pour l'engager à arrêter la publication de VAtigmtinuSy et à supprimer ce qui était imprimé. Ils appuyèrent leur réclamation sur les décrets du Saint- Siége^ qui avait défendu à tous les partis d'écrire sur les matières de la Grâce. Ils ne disaient pas que plusieurs théologiens de leur Société n'avaient point respecté ces décrets^ et avaient publié divers traités sur cette matière.

Paul Stravius trouva fondée la réclamation des Jésuites, et, au mois de juin, il écrivit à Jean Schinkelius, doyen de la Faculté de théologie de Louvain, pour le prier d'arrêter l'impression du livre àe Jansenius, ou pour le moins d'en faire suspendre la publication jusqu'à ce que le pape en eût ordonné autrement. Stravius écrivit en même temps à Rome, au cardinal François Barberi^i, neveu du pape. Ce prélat lui répondit, le 21 juillet, qu'il fallait empêcher la publication de VAugustinuSy ou du moins en suspendre l'impression jusqu'à nouvel ordre. Stravius écrivit de nouveau à Schinkelius pour lui communiquer la réponse du cardinal; il écrivit dans le même sens au docteur Gérard Van-Werm, alors recteur de l'Université de Louvain. Ceux-ci convoquèrent la Faculté de théologie, qui adhéra à cette décision du recteur, a quoique, dit-elle, les nonces apostoliques n'aient pas fait connoître à l'Université les décrets par lesquels les papes Paul V et Urbain VIII ont défendu d'écrire ou d'imprimer quoi que ce soit touchant la Grâce, sans une permission expresse du souverain Pontife, et qu'en conséquence Jansenius, en écrivant sur cette matière, et Zegers, en imprimant son livre, n'aient commis aucune faute ; l'Université, voulant té-

^ Hyeronim. «il Pammacb.

* Gerberon et Grétineau-Joiy, loe. eU.; Leydecker, Flist. Jans.; D*A.yrigny, Mém. chronol., ann. 1638, 1610. Extrait des dix-huit tomes in-folio sur Taffaire des Jansénistes, mss. de la Biblioth. de rÀrsenal, théol. franc., n.o 53.

Cet Extrait contient une analyse et des passages de pièces officielles concernant les affaires du Jansénisme depuis 16i0 jusqu'à 1663. 11 fut fait par le P. Rapin, Jésuite, pour servir & son Histoire du Jansénisme, dont on ne possède que la première partie, que nous avons citée précédemment. Nous citerons ce recueil sous le titre ^Extrait mu, du P. Rapin.

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