‹ Histoire de l'église de France: composée sur les documents originaux et authentiquesChapitre 22 sur 26 · jO HI9T0IRK · texte numérisé non relu

jO HI9T0IRK

a J'ai ea mains^ dit-il, copie d'une lettre que M. Arnauld a écrite au pape, le 27 aoûl dernier; il y rend compte de sa conduite au papo et soumet à sa ccusure l'ouvrage incriminé. On sait que cette lettre a été remise au pape le 2% septembre dernier ; la Faculté ne doit pas prévenir le jugemei^t du pape. » La lettre d' Arnauld à Alexandre VII, déposée entre les mains du greffier, fut lue publiquement.

L'assemblée délibéra sur la proposition du syndic. Le doyen et quelques autres docteurs furent d'avis de ne rien précipiter et d'attendre la réponse du pape ; mais l'avis contraire l'emporta. Il fut résolu que la lettre d'Arnauld serait examinée. La meyorité nomma

Î)our commissaires Cornet, Chapelas, Le Moine, de Breda, Bail et e P. Nicolaï, Dominicain, qui tous étaient ennemis d'Arnauld et ses parties sur la matière en question. Les commissaires durent faire leur rapport dans l'assemblée du i*' décembre.

Le 16 novembre, le docteur de Saint-Amour et soixante autres docteure présentèrent requête au Parlement, pour être reçus appelants comme d'abus de cette décision de la Faculté, et demandèrent qu'il lui fût fait défense de passer outre à l'examen. Le lendemain, Arnauld passa un acte devant notaire, se porta aussi appelant, comme d'abus, de la même conclusion et récusa les commissaires. H fit signitier cet acte au syndic le 19 novembre, et, le 23, il présenta au Parlement une requête conforme à son acte, et dans laquelle il demanda de plus que, dans les assemblées de la Faculté, il n'y eût que deux docteurs Mendiants, par chaque couvent, qui eussent voix délibérative, suivant les règlements de la Faculté reconnus par le Parlement. Nous avons remarqué ailleurs que le Parlement avait, en effet, confirmé les règlements et usages de la Faculté sur ce point; mais les Jésuites avaient obtenu du Conseil plusieurs arrêts qui laissaient la question indécise, et dont ils se prévalaient lorsqu'ils avaient besoin dWe majorité qui leur fût dévouée. Ils convoquaient alors tous les docteurs Mendiants de Paris et des provinces. Ils en avaient usé de la sorte pour faire nommer syndic le docteur Gu jard, qu'ils savaient dévoué à leurs intérêts. Le docteur Chasteiain, un des plus savants de la Faculté, oi plusieurs de ses confirères présentèrent requête au Parlement pour faire annuler cette élection.

Le Parlement rendit son arrêt le 29 novembre ; il décida qu'il serait pasëé outre à l'examen du livre d'Arnauld ; quant à là question des Mendiants, il l'ajourna à nn mois. Ces docteurs ne furent

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point assignés^ et on les laissa paisiblement assister, en aussi grand nombre qu'ils voulurent^ jusqu'en 1663. Comme on n'eut plus besoin alors de leurs bons offices, le Parlement confirma les anciens usages de la Faculté, et le Conseil du roi lui-même adhéra à cet arrêt.

Le le' décembre, les moines se trouvaient en grand nombre à l'as^ semblée ; le docteur Bourgeois fut autorisé à lire une lettre écrite par Amauld à la Faculté, pour Tassurer qu'il était loin de chercher à éviter le jugement de la Faculté, qu'il demandait seulement que les choses se passassent régulièrement, et qu'on ne lui donnât pas pour juges des hommes que tout le monde savait être ses parties.

Après cette communication, Chapelas commença le rapport de la commission. Plusieurs membres eussent voulu remettre la fin du rapport à la séance ordinaire du mois de janvier, dans l'espérance que peutrêtre, jusqu'à cette époque, le Parlement prendrait une décision à l'égard des Mendiants ; mais la majorité se rangea à l'avis du doyen. Chapelas continua son rapport dans la séance du 2, et donna l'extrait des endroits jugés répréhensibles. Les prc* miers se rapportaient à la question de fuU^ savoir : si les cinq propositions étaient dans Jansenius. Amauld, semblant en douter, était accusé d'outrage envers le pape et les évoques de TassemMée du Louvre. A l'égard de la question, que Chapelas appelait de droite savoir si Arnauld soutenait la doctrine des cinq propositions, Chapelas citait la proposition dont nous avons parlé, relative à la chute de saint Pierre, et il la qualifiait hérétique.

Après la lecture du rapport, on décida qu'on se réunirait de nouveau le 7, et qu' Amauld serait invité à venir exposer simple-* ment ses sentiments à la Faculté, en promettant de se soumettre à sa décision. Le docteur Bourgeois fut chargé de transmettre à Arnauld cette conclusion de la Faculté.

Elle ne put lui être notifiée officiellement, parce que le scribe de la Faculté refusa de donner à Bourgeois copie authentique de cette conclusion; mais le docteur de Saint-Amour, qui en conféra avec Arnauld, fut chargé d'une lettre dans laquelle l'inculpé se défendait d'une manière fort énei'gique touchant la Question de Droit.

Ce travail avait quinze grandes pages. Arnauld y démontre d'une manière frappante que sa proposition est textuellement dans saint Chrysoslôme et saint Augustin; qu'il n'a point dit que saint Pierre, dana sa chute, avait été privé de la grâce intérieure et actuelle, maia seulement de cette grâce efficace qui l'eût fait infailliblement

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résister à la tentation; que sa proposition était^ par conséquent, opposée à la première de celles qui avaient été condamnées par Innocent X.

Amauld n'avait pas eu le temps de traiter la question de fait, n semblait qu'on eût dû ouvrir d'abord la délibération sur la question discutée. Il n'en fut pas ainsi^ et l'on commença par la question de fait. Il s'éleva sur ce point un tel tumulte^ qu'il fut impossible de délibérer. L'évéque de Montauban^ qui était à la séance^ déclara^ en se retirant^ qu'il en donnerait avis au roi. Cet évéque apporta en effets dans l'assemblée du 10^ une lettre de cachet^ dans laquelle il était ordonné à l'assemblée de délibérer sur l'affaire de M. Amauld sans interruption^ brièvement et paisiblement.

Dans la séance du 10^ le docteur de Saint-Amour lut un travail d' Amauld, touchant la question de fait. Il y exposa qu'en énonçant un doute sur ce point : si les cinq propositions étaient ou non dans le livre de Jansenius^ il voulait seulement dire que lui ne les y avait pas trouvées, après avoir lu ce livre; qu'en affirmant ce fait, il ne voulait faire aucune injure ni au pape ni aux évéques, qui avaient une opinion contraire ; et que pour une telle affirmalion, il ne pouvait, à aucun titre, être taxé d'hérésie.

Après cette lecture, on continua la délibération sur la question de droit, et l'assemblée fut remise au 17. Ce jour-là et le suivant, la délibération continua. Hardoin de Péréfixe, évéque de Rhodez, qui assistait aux séances, trouva qu'on opinait longuement, malgré la lettre de cachet du roi, dans laquelle il était ordonné d'être bref, et il dit hautement qu'il en porterait plainte à Sa Majesté. Il le fit en effet; et, le 20, Séguier, chancelier de France, se présenta au nom du roi pour assister aux séances et faire exécuter la lettre de cachet. Malgré le soin qu'il prit de presser la discussion, la délibération se prolongea encore treize séances, jusqu'au 14 janvier (1656).

Les amis d'Arnauld lui conseillèrent, pour éviter la censure, d'écrire à la Faculté une lettre fort respectueuse, pour témoigner le regret de s'être exprimé comme il l'avait fait touchant le fait de Jansenius, puisqu'en parlant ainsi il avait donné occasion de penser qu'il faisait injure au pape et aux évêques, auxquels il demandait pardon de cette injure.

Cette lettre ayant été iue, le chancelier déclara qu'on devait continuer la délibération, et qu'on aurait ensuite à examiner si la

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satisfaction d^Aniauld était suffisante, dans le cas où il serait condamné.

Le 14 janvier^ tous les docteurs ayant achevé d'opiner sur la question de fait, on compta les suffrages. Cent vingt ou cent trente' se prononcèrent pour la censure; sur ce nombre étaient quarante moines et sept évéques de cour ; soixante-huit ou soixanteonze docteurs se prononcèrent en sens contraire. Huit ou dix docteurs^ que Ton appela les indifférents, énoncèrent des avis particuliers, plutôt favorables que contraires à Arnauld,

On commença à opiner le 18 janvier sur la question de droit. II fut décidé que phaque docteur ne pourrait parler plus d'une demi-heure pour exposer son avis. Ce règlement causa des contestations, et Seguier fut obligé de revenir, dans la séance du 24, pour faire, dit-il, observer le règlement de la compagnie touchant le temps d'opiner. Les amis d'Arnauld protestèrent contre cette violence, et soixante d'entre eux ne parurent plus aux séances. Le 26 janvier, Arnauld déposa chez un notaire une protestation en bonne forme contre les procédures exercées contre lui, et fit signifier cet acte le lendemain aux doyen, syndic et greffier de la Faculté. On la lut dans l'assemblée, et on n'y eut aucun égard. Le 29, les docteurs opinèrent; cent vingt-sept d'entre eux et trois évéques se prononcèrent pour la censure ; neuf seulement ne jugèrent pas la proposition digne des notes qui lui étaient infligées.

Quant à la personne d'Arnauld, il fut décidé que, si dans le délai de quinze jours, il ne signait la censure, il serait déchu de son titre de docteur.

On arrêta aussi que, sous la même peine, tous les docteurs et bacheliers seraient obligés de la signer. On accorda deux ans aux docteurs de province. Soixante docteurs, dont plusieurs évéques et quelques bacheliers, aimèrent mieux être exclus de la Faculté que d'adhérer à une censure qu'ils considéraient comme injuste.

La Société de So^bonne adopla la même mesure.

Ainsi, Arnauld fut dégradé de ses titres de membre de la Sorbonne et de docteur de la Faculté. Le docteur de Sainte-Beuve refusa sa signature, quoiqu'il eût condampé les cinq propositions même avant la bulle d'Innocent X, et uniquement parce qu'il ne trouvait pas la censure équitable. Il fut exclu de Sorbonne, privé

* Le nombre varie seloii les narrations.

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de son titre de docteur^ et Ton donna sa chaire de théologie à un nommé Lestoc. Le docteur Jean de Launoy, quoiqu'ennemi de la doctrine de saint Augustin sur la Grâce, se prononça aussi en faveur d'Arnauld.

Le docteur Jean de Launoy joignait à la vertu la plus sévère le caractère le plus intraitable; il semble qu'il n'a été toute sa sie tourmenté que de deux passions ; celle de la vertu et celle de la vérité^ mais ces passions si respectables, excitant une âme ardente comme la sienne, le portèrent jusqu'à l'excès. Toute sa vie il fut en lutte contre les préjugés dont le monde savant se débarrassait chaque jour, et il faut avouer que si ses critiques furent parfois téméraires, il rendit à la science ecclésiastique d'éminents et incontestables services. Ses ouvrages contre les fausses traditions qui obscurcissaient les origines de l'Église de France, et sur les écoles du moyen-âge^ lui donnent un rang distingué parmi les érudlts. Ses traités contre la simonie et du Pouvoir royal sur le mariage, sont des œuvres théologiques de premier ordre. Ce dernier ouvrage fut composé à l'occasion des discussions qui eurent lieu à propos du mariage de Gaston et de Marguerite de Lorraine. Launoy y soutient que le pouvoir civil a le droit d'opposer des empêchements dirimants au mariage. Le livre fut condamné à Rome; en France, les théologiens adoptèrent la doctrine de Launoy avec quelques tempéraments, et les jurisconsultes l'exagérèrent. Les lettres de Launuy sont autant de dissertations savantes où Tauteur a principalement pour but de défendre les libertés de l'Église gallicane. Il fut un des plus rudes et des plus doctes adversaires de l'LIltramontanisme. On lui attribue un ouvrage assez extraordinaire sur les (Questions de la prédestination et de la Grâce.

A l'origine des discussions sur ces questions, Launoy adopta une opinion étrange qui le fit classer parmi les docteurs neutres ; ce fut sans doute pour cela qu'en 1643, le chanceher Seguier le choisit pour un des quatre censeurs qu'il chargea du soin de détruire le Jansénisme. Ou répandit le bruit qt'il avait été payé par les Jésuites pour approuver leurs livres, et que ses gages n'avaient cessé qu'au moment où il avait refusé d'approuver certains ouvrages qu'il avait trouvés trop erronés. En 1649, le docteur Cornet ayant dénoncé les cinq propositions, Launoy émit cette opinion ' que les Pères grecs qui avaient précédé saint Augustin avaient suivi la doctrine enseignée par Cassien et les semi-Pélagiens, mais que depuis saint Augustin, l'Église avait suivi l'opinion de ce doc-

DE l'bglisk De frantb. 355

ieur. Il concluait de là qu'il n'y atait pas de tradition véritable dans rÉglise touchant la GrÀce et la prédestination, et que Ton pouvait en conséquence croire ce que l'on voulait sur cet article. Il ajoutait que Jansenius avait très bien entendu saint Augustin; qu'on avait tort de le condamner; que les opinions qu'on lui reprochait appartenaient bien à saint Augustin ; qu'il était libre de soutenir ces opinions, comme les Semi-Péiagiens étaient libres de suivre une doctrine contraire.

LAunoy mourut en 1678^ au moment où il faisait imprimer sa réponse à la dissertation du P. Noël Alexandre^ touchant l'auteur de la Somme de saint Thomas. Dans son traité sur la simonie^ Launoy avait laissé entrevoir que la Somme attribuée à saint Thomas n'était pas de lui. Le P. Alexandre crut l'honneur de son Ordre compromis, et attaqua l'opinion de Launoy. Ces deux savants ne luttaient pas ensemble pour la première fois. Au sujet des traditions sur l'Église primitive en France, ils s'étaient déjà rencontrés. Il faut avouer que le savant Dominicain n'eut que de bien pauvres témoignages à opposer à son terrible adversaire, et qu'il fut vaincu sur ce dernier terrain.

Launoy était plutôt lié avec les Jésuites qu'avec Amauld ; mais il avait une droiture naturelle qui ne lui permettait pas de sacrifier la justice à l'esprit de parti. Il fit un mémoire ^ pour démontrer que la sentence rendue contre Arnauld était illégale, et il fit sur la censure des notes qui en démontrent la nullité. Launoy avait pour hti la loi et la raison ; mais le roi, ou plutôt Mazarin, était contre lui avec toute la Cour dominée par Mazarin et dirigée par le P. Annat; la loi était faible devant une telle puissance. Le pape ne fut pas de l'avis de la majorité de la Faculté touchant la lettre d'Arnaud. Nous avons vu que ce docteur avait soumis au pape sa Lettre à un duc ei pair; Alexandre Yll, au lieu de la censurer, loua la piété et l'érudition de l'auteur et l'exhorta à mépriser à l'avenir les libelles de ses adversaires *.

Pour arriver à censurer Arnauld, il y avait eu entre les Jésuites et les Dominicains de longs pourparlers pour arriver à un moyen lorme et s'entendre entre eux, malgré la diversité de leurs sentin)ent£ sur la Grâce. Les Dominicains étaient Thomistes, et leur

< Od a inséré ce Mémoire dans la grande Collection des Œuvres d' Arnauld, t. XX, p. 381 et suiv.

> K. Œuvres d' Amauld, t. xtx.

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doctrine se rapprochait beaucoup plus de celle d'Amauld et des Augustiniens que de celle de Molina. Us se seraient probablement rangés du côté d'Arnauld si le P. Annat n'avait pas employé toutes les ressources de son esprit pour les engager à faire cause commune avec les autres religieux^ et à concilier en apparence leurs opinions théologiques avec celles de Molina. Pour arriver à cette conciliation^ il fallait des mots dont le sens vague et indéterminé pût servir de refuge aux opinions les plus contradictoires. Ces mots, on les trouva : ce furent ceux de Pouvoir prochain et de Grdee suffisante. Les Thomistes et les Molinistes donnaient à ces mots un sens contradictoire; mais Arnauld les rejetait, c'en était assez pour qu'on les adoptât comme un terrain neutre sur lequel tous ses adversaires pouvaient se réunir afin de l'accabler.

Pascal^ s'empara avec avantage de ces deux mots dans les premières Provinciales, qu'il fit pour défendre Arnauld contre l'injuste censure dont il avait été frappé.

Pascal, dont le nom seul rappelle la science, le génie et l'esprit, était un des plus jeunes solitaires de Port-Royal. Il s'était illustré par ses démonstrations mathématiques, à Tâge où les autres n'apprennent qu'avec peine les premiers éléments des sciences. Génie aussi facile que profond, il sut exprimer les idées les plus abstraites dans un style que l'on jugea supérieur môme à celui d'Amauld, et qui est resté comme un des plus beaux modèles de la langue française.

Cet étonnant génie était mathématicien et philosophe comme Descartes, spirituel et malin comme Molière, éloquent comme Bossuet. Les premières Provinciales, qu'il écrivit pour la défense d' Arnauld, ayant eu un succès prodigieux, il continua ces spirituelles satyres, et critiqua avec autant de logique que d'esprit, les arguties immorales des théologiens de la Compagnie des Jésuites.

* Biaise Pascal naquit à Glermout en Auvergne, le 19 juin 1623, et mourut à Paris en 1662, &gé de 39 ans. Parmi ses ourrages, on distingue principalement les dix-huit Lettres ProvinetaUs, XeTraUé de V Équilibre, \es Problèmes sur la Cycloide, ses Pensées sur la Religion. Ce dernier ouvrage donnait le cauctiemar à Voltaire et aux autres ennemis du Christianisme pendant le xvui.e siècle ; ils mirent tout en œuvre pour déprécier Pascal et le faire passer pour fuu. Les Jésuites se sont appuyés de leur autorité pour soutenir les mAmes idées. (K. Feller yo Pascal.) C^s attaques intéressées n*ont en rien diminué la gloire de ce profond et religieux génie. On peut eonsolter» sur Pascal» le beau travail de M. Prosper Faugère.

^ ra t'àauBM DB rBANGB. 857

Pascal introduit spirituellement sur la scène, dans ses premières lettres, le docteur Lemoine, inventeur d'un système mitoyen entre les Thomistes et les Molinistes, et le P. Nicolaî, Dominicain, le plus moliniste de ceux qui prétendaient suivre la doctrine de saint Thomas ; c'est par le moyen de ces acteurs que le P. Annat parvint à son but, en créant deux grands mots, sur lesquels ni les uns ni les autres ne peuvent s'accorder, et qui leur servent cependant de moyen d'union. Après avoir exposé les deux points du procès d'Amauld , il visite les ennemis de ce docteur, les interroge, les met en contradiction avec eux-mêmes touchant le fameux mot de Pouvoir prochain, auquel il$ tiennent tant, mais ils finissent par lui donner cet argument, devant lequel il bat nécessairement en retraite ^ a Est-ce que le mot est de TÉcriture. — Non, dirent-ils.

— Est-il donc des pères, ou des conciles, ou des papes? — Non.

— Est-il donc de saint Thomas?^- Non. — Quelle nécessité y a-t-Q donc de le dire, puisqu'il n'a ni autorité ni aucun sens de luimême ? — Vous êtes opiniâtre, me dirent-ils : vous le direz, ou voue serez hérétique et M. Arnauld aussi, car nous sommes le plus grand nombre; et s'il est besoin, nous ferons venir tant de Cordeliers, que nous l'emporterons. »

C'était le grand moyen d'avoir la majorité.

Pascal est mordant, surtout (Contre les nouveaux Thomistes, qui admettaient l'expression de grâce suffisante avec les Jésuites, tout en retusant d'admettre, avec ces derniers, qu'elle suffisait pour faire le bien*.

a Je m'en allai, dit-il, droit aux Jacobins *, où je trouvai à la porte un de mes bons amis, grand Janséniste (car j'en ai de tous les partis), qui demandait quelque autre père que celui que je cherchais. Mais je| l'engageai à m'accompagner à force de prières, et

> Pascal, l.r« Lettre Prov., ad fin.

* Dans le système de Moliaa, le mot de gràee suffisante a un sens déterminé, puisqo'elle suffit à la yolonlé de Thomme pour lui ftiire accomplir les commandements. Les nouveaux Thomistes, en admettant cette expression, ne regardaient pas la grâce suffisante comme suffisant pour foire le bien, et ils admettaient que , pour raccomplisseroent des préceptes, il faUait une gr&ce efficace, selon le sentiment des anciens de leur école.

Pascal, 2.* Prov. On appf^lait Jacobins les Dominicains, parce qu^ils avaient une maison rue Saint- Jacques. On remarquera que Tauteur fait allusion dans ce passage à la demi-heure accordée aux opinants de la question de droit; cette demi4ieure était mesurée par un sablier placé sur le bureau du président.

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demandai un de mes nouveaux Thomistes, il fut ravi de me revoir : Ëh bien^ mon père, lui dis-je, ce n'est pas assez que tous les hommes aient un pouvoir prochain^ par lequel pourtant ils n'agissent en effet jamais, il faut qu'ils aient encore une grdee suffisanté f avec laquelle ils agissent aussi peu. N'est-ce pas là l'opinion de votre Ecole? -» Oui, dit le bon père ; et je l'ai bien dit ce matin en Sorbonne. J'y ai parlé toute ma demi-heure, et sans le sable, j'eusse bien fait changer ce malheureux proverbe qui court dcj i dans Paris : Il opine du bonnet comme un moine en Sorbonne. — Et que voulez-vous dire par votre demi-heure et votre sable, lui répondis-je ; taille-t-on vos avis à une certaine mesure ? — Oui, mv dit-il, depuis quelques jours. •— Et vous oblige-t-on de parler une demi-heure? — Non, on parle aussi peu qu'on veut. -^ Mais non pas tant que l'on veut, lui dis-je. la bonne règle pour les ignorants ! l'honnéle prétexte pour ceux qui n'ont rien de bon a dire ! Hais enfin, mon père, cette grûce donnée à tous les hommes ef ! suffisante? — Oui, dit-il. •*-« Et néanmoins elle n'a nul effet san."^ grâce efficace ? — Cela est vrai, dit-il. — Et tous les hommes ont la suffisante, conlinuai-je, et n'ont pas V efficace? *^ 11 est vrai, dit-il. — C'est-à-dire, lui dis-je^ que tous ont assez de grâce, et que tous n'en ont pas assez : c'est-à-dire que cette grâce sufKt, quoiqu'elle ne suftise pas; c'est-à-dire qu'elle est suftisante de nom et insuffisante en effet. En bonne foi, mon père, cette doctrine est bien subtile. Avezrvous oublié, en quittant le monde, ce que le mot de suffisant y signifie ? ne vous souvient-il pas qu'il renferme tout ce qui est nécessaire pour agir ? Mais vous n'eu avez pas perdu la mémoire ; car, pour me servir d'une comparaison qui vous sers plus sensible, si l'on ne vous servait à table que deux onces de pain et un verre d'eau par jour, seriez-vous content de votre prieur, qui vous dirait que cela serait suffisant pour vous nourrir, sous prétexte qu'avec autre chose, qu'il ne vous donnerait pas, vous auriez tout ce qui vous serait nécessaire pour vous nourrir? Comment donc vous laissez-vous aller à dire que tous les hommes ont la grâce suffisante pour agir, puisque vous confessez qu'il y en aune autre absolument nécessaire pour agir, que tous n'ont pas? Est-ce que cette créance est peu importante, et que vous abaudonnez à Is liberté des hommes de croire que la grâce efficace est nécessaire ou non? Est ce une chose indifférente de dire qu'avec la grâce sufHsanté on agit en effet? — Comment, dit ce bonhomme, indifférenie! c'pfI une hthrêsie. c'est une hérésie formelle. La nécessité ']r

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la gréée effieaee pour agir effectivement est de /b« ; il y a hérésie à la nier.

et — Où en somme^nous donc, m'écriai-je, et quel parti dois-;je iei prendre? Si je nie la grâce suffisante, je suis Janséniste, Bi je l'admets comme les Jésuites, en sorte que la grâce efficace ne soitpas nécessaire , je serai hérétique^ dites-vous. Et si je Tadrao's comme vous, en sorte que la grâce efficace soit nécessaire, je pèche contre le sens commun, et je suis extravagant, disent les jésuitrs. Que dois^je donc faire dans cette nécessité inévitable, d'être ou extravagant, ou hérétique, ou Janséniste? Et en quels termes sommetnous réduits, s'il n'y a que les Jansénistes qui ne se brouillent ni avec la foi, ni avec la raison, et qui se sauvent tout ensemble de la folie et de l'erreur? il

Le succès extraordinaire des premières Prtmnciales fit comprendre aux solitaires de Port-Royal qu'ils avaient trouvé le vrai moyen de lutter contre leurs adversaires, et de battre en brèche cette puissance occulte qui savait dominer les cours de France et de Rome, pour leurnuire. Au lieu de rester sur la défensive, ils marchèrent bravement à l'attaque de leurs ennemis, et les firappè rent en pleine poitrine.

Depuis un demi-siècle, la Compagnie des Jésuites avait produit une foule de théologiens, qui s'étaient attribué la mission de décider les divers coê de conscience qui pouvaient se présenter dans les différentes circonstances de la vie humaine ; on leur avait donné le nom de casuistes. Toutes les congrégations religieuses, et la Sor^ bonne elle-même, fournirent quelques-uns de ces théologiens, mais en petit nombre, comparativement à ceux que produisit la Compagnie des Jésuites; c'est pourquoi on attribue généralement, et avec raison à cette Société l'avantage d'avoir produit les casuistes. En outre, les casuistes Jésuites ont une nuance que ceux des autres congrégations n'ont que par exception. Sous prétexte d'une connaissance exacte du cœur de l'homme, o ils essayèrent ' de réaliser une transaction entre la perfection infinie et les vices de l'humanité ; de populariser la religion en combinant quelques pratiques avec les sentiments du monde. Le monde s'était plaint,

* Les purulcs que nous enregistrons ici se trouvent au t. iv, p. 50 de U n >uvuUe Histoire de la Compagnie de Jésus, par M. Crétineau-Joly. Tout le niondo sait que celte œuvre appartient bien à la Société ; les aveux que nous V trouvons n'en ont que plus d'importaBCe.

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depuis Torigine du Cbri&tianisme, de l'austérité de certains pré- 'Ceptes ; les Jésuites venaient au secours de ces doléances ; ils tentaient de lui faire moins âpre le chemin du ciel ».

De là^ la dévotion aisée du P. Lemoine^ la Somme des Péchés du P. Bauny ; la Théologie morale d'Escobar ; la Moelle de la Théologie morcUe de Busambaûm^ et tant d'autres œuvres du même genre.

Les solitaires de Port-Royal prenaient au sérieux TËvangile ; ils savaient que^ selon Jésus-Christ^ on ne pouvait servir deux maîtres ; qu'il ne pouvait y avoir de transaction entre la lumière et les ténèbresy entre le Christ et Bélial; que Jésus-Christ n'avait point apporté en ce monde un accommodement avec les vices du monde^ mais répée pour les couper jusqu'à la racine; ils comprenaient qu'au lieu de transiger avec les pr^ptes dont le monde s'était plaint depuis l'origine du christianisme^ il fallait, pour le guérir, lui présenter ces mêmes préceptes entendus, comme on le faisait depuis l'origine du Christianisme, et qu'il n'appartenait pas aux hommes de rendre facile le chemin du ciel, qui, selon Jésus-Christ, est si difficile, qu'un bien petit nombre peuvent y marcher.

Il y a donc, entre la doctrine de Port-Royal et celle des Jésuites, la diâérence qui existe entre Escobar ou Bauny et l'Evangile.

Pascal mit au service de la morale évangélique tout ce que la satyre eut jamais de plus fin et de plus mordant. Chaque mot de ses Provinciales est une épigramme d'autant plus acérée, qu'elle est enveloppée d'une naïveté aussi élégante que spirituelle. Son ton railleur ne tombe jamais jusqu'au trivial; c'est, comme on disait au* trefois, du sel attique d'aussi bon aloi que celui de Théophraste, de Térence ou de Molière. Et ce qui étonne le plus en lisant les Provinciales f c'est que Pascal ait pu être si constamment spirituel, en traitant un sujet aussi monotone par lui-même. Il ne s'agissait en effet que d'exposer les principes immoraux des casuistes, de citer et de discuter les textes de ces mauvais théologiens. Pascal les suit sur les divers points de la morale ; il attaque surtout leurs principes sur la probabilité, la simonie, l'homicide, l'usure, la fausse dévotion, les péchés capitaux, l'aumône, la calomnie.

Les deux dernières lettres ^ traitent des questions du faii et du droit, si débattues à l'époque où elles parurent, comme nous le verrons bientôt.

* La 17.* et la 18.«, publiées en 1657.

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Les Promnciates ne peuvent être analysées. Il faut les lire pour les connaître et les apprécier. Seulement^ comme les Jésuites et leurs amis se sont crus obligés de les attaquer dans tous leurs ouvrages *^ et particulièrement dans ceux qu'ils ont intitulés Histoires, nous devons quelques mots de réponse à leurs accusations.

Le plus grave reproche qu'ils aient adressé à Pascal^ c'est celui d'avoir manqué d'exactitude dans la citation de quelques textes, et d'avoir parfois rapproché t^ertains membres de phrases isolés, pour appuyer l'opinion qu'il voulait donner d'un auteur.

Ceux qui ont fait ce reproche à Pascal n'ont pas réfléchi que le spirituel écrivain ne tenait pas tant à faire de l'érudition et à citer un texte, sans qu'il y manquât un mot, qu'à donner une idée exacte de l'opinion qu'il voulait attaquer. En général, les citations de Pascal sont exactes, même, littéralement parlant ; elles le sont toujours, si on veut pénétrer le sens de l'auteur. Pour le découvrir il ne faut pas s'arrêter à un texte isolé, mais rapprocher de ce texte les propositions éparses çà et là, qui le modifient et lui servent de commentaires. C'est ainsi que Pascal en a agi; aussi pénè- Ire-t-il avec une sagacité étonnante jusqu'aux entrailles mêmes de ces pauvres easuistes, qui ne s'attendaient guère à ce qu'un jour un homme comme Pascal viendrait faire Tanatomie exacte de leurs dégoûtants volumes, et en exposer aux regards étonnés les principes immoraux. Chanter victoire lorsqu'on a trouvé Pascal en flagrant-délit d'oublier un mot dans une phrase, c^est prouver qu'on a peu de chose à dire, lorsque le système de morale n'en est pas moins exposé avec une exactitude invulnérable. La Somme des Péchés du P. Bauny n'en est-elle pas moins un livre immoral, repoussé par le clergé de France comme par le Saint-Siège, parce que Pascal, en flagellant ce casuiste, n'aura pas cité tous les mots d'une de ses propositions ?

On a dit que Pascal avait calomnié la Compagnie de Jésus, en attribuant à tout le corps une doctrine immonde, professée seulement par quelques Pères espagnols ou flamands. Ce reproche est de Voltaire, qui s'entend avec les Jésuites pour déprécier Pascal *,

^ jyAyrigny, Hém. ehronol., ann. 1856, 1660 ; Hist. de la Compagnie de Jésus, par M. Crétioeau-Joly, t. rv ; Hist. de TÉglise par le P. Béraud-Ber^ eastel, édit. Henrion, t. ix.

* Les ennemis du Gliristianisme ont pris, conune ils le devaient, la défense des casuîstes contre Pascal. Feller triomphe Iorsqu*il cite, en faveur de ses

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