DB L EGLISE DE FEANCB
Non content d'avoir été élevé au cardinalat^ Richelieu avait demandé le chapeau pour son frère, qui, de chartreux, était devenu successivement archevêque d'Aix et de Lyon. Une bulle de Sixte V défendait d'élever deux frères au cardinalat; le nonce lit espérer à Richelieu qu'Urbain VIll y dérogerait en sa faveur, s'il voulait reconnaître cette grâce en obligeant Richer à rétracter son livre de la Puiuance ecclésiastique et politiqtie, et faire jurer aux bacheliers de Sorbonne de s'attacher aux décrets des papes, dans renseignement théologique. Richelieu accepta les conditions. En conséquence, Urbain VIII nomma l'archevêque de Lyon cardinal, et Richelieu ne songea plus qu'à exécuter sa promesse.
Le 4 décembre 1629, Charles Talon, curé de Saint-Gervais, porta à Richer, de la part du cardinal, une déclaration que ce prélat avait rédigée lui-même avec le conseil de Duval, et lui dit que l'on exigeait qu'il la signât; elle était en latin, et en tout conforme à celle que Duval lui avait présentée en 1620. Richer demanda copie de cette déclaration et la liberté de faire des observations au cardinal- ministre. Le lendemain, il réunit ses amis et leur donna lecture de la pièce qui lui était imposée ; trois jours après,' Talon passa de nouveau chez Richer, le fit monter dans une voiture et le conduisit chez le ministre, où il trouva le fameux Père Joseph, capucin et confident intime de Richelieu ^ Après une discussion que ce ministre ne permettait que pour la forme, il abusa de son autorité pour effrayer un homme affaibli par les souffrances, et il ordonna au P. Joseph de le conduire dans sa chambre, où Richer, accablé de douleur, signa tout ce qu'on voulut, pour se soustraire à la persécution. Richelieu fit légaliser la déclaration par deux notaires et la remit au nonce, qui l'envoya au pape.
Le nonce, ayant obtenu cette première victoire, demanda que Richelieu exécutât la seconde partie de sa promesse, qui consistait
< François Le Clerc du Tremblay, qui prit en religion le nom de Joseph, était fils de Jean Le Clerc du Tremblay, ambassadeur à Venise, et de Marie de La Fayette. Il naquit à Paris, le 4 novembre 1577. Il montra dans sa jeunesse des dispositions extraordinaires pour s^instmire ; il acquit beaucoup de connaissances, voyagea en Italie, en Allemagne et en Angleterre. U entra dans Tordre des Capucins, et prit Thabit le 2 février 1509. Il fit profession, r année suivante, entre les mains de frère Ange de Joyeuse. Il devint Provincial de son Ordre, et peu à peu se trouva mêlé aux affaires du gouvernement. Richelieu, devenu ministre tout puissant, se servit du P. Joseph pour exécuter les desseins qu*U formait souvent diaprés ses conseils ; car le P. Joseph était aussi profond politique qu'habile diplomate.
152 HISTOIRB
à faire jurer les bacheliers de s'altacher aux décrets des papes^ dans renseignement (héologique.
Richelieu était proviseur de Sorbonne et venait de remplacer^ par une belle église et de vastes bâliraents^ les masures que l'on appelait le collège de Sorbonne. Les docteurs étaient flattés de la protection et de la magnificence du puissant ministre et ils étaient disposés à tout lui accorder. Richelieu mit quelques correctifs et restrictions à la proposition qu'il voulait faire ; le 2 janvier 1630^11 la fit adopter, et il n'y eut que trois docteurs assez courageux pour refuser leur adhésion.
Les deux victoires que l'ultramonlanisme venait de remporter étaient peu glorieuses.
Richer^ qui s'attendait à la violence qui lui serait faite^ avait rédigé une protestation qu'il joignit à son testamenl* avant de se rendre chez le cardinal. A peine eut-il quitté son palais^ qu'il la publia. Elle fit grand bruit et alla jusqu'à Rome. Urbain ne put dissimuler le chagrin qu'il en éprouva. On disait tout haut à Rome que Richelieu avait joué le pape, et qu'il ne se souciait plus de tenir sa parole depuis qu'il avait reçu le chapeau de cardinal pour son frère.
Richelieu tint à se disculper et à prouver sa bonne volonté au pape. En conséquence, il le pria d'envoyer de Rome un homme ayant sa confiance, qui serait témoin de ce qu'il avait résolu de faire. Urbain envoya donc à Paris un notaire apostolique, qui fut logé dans l'hôtel du P. Joseph *. Quelques jours après l'arrivée de ce notaire, Duval alla inviter Richer à dîner chez le P. Joseph, de la part du cardinal qui voulait, dit-il, le consulter après le repas sur quelques points de controverse. Richer s'excusa d'abord sur son état de souffrance, sur l'habitude qu'il avait contractée de ne jamais manger hors de chez lui ; mais, vaincu par les instances qui lui furent faites, il se décida à parlir avec Duval. Après qu'on se fut levé de table, le P. Joseph fit entrer Richer dans une chambre avec Duval et le notaire apostolique, puis il lui dit que la question sur laquelle on désirait avoir son avis était celle de rautorité du souverain pontife. Richer exposa son opinion avec beaucoup de clarté et de modération. A peine avait-il fini de parler, que le P. Joseph lui présenta un papier sur lequel était écrite une rétracta-
1 Ce religieux avait un hôtel outre rappartemcnt qu'il occupait chez le cardinal.
DR l/râLlSR DE FAANCE. 153
tjon. Deux hommes armés parurent en même temps et le menacèrent dé mort s'il ne signait ce qui lui était présenté. Richer^ étourdi^ signa, et aussitôt^ il eut la liberté de se retirer. Dès qu'il fut rentré chez lui^ il dicta le récit de tout ce qui venait de se passer, et en signa les copies, qui furent adressées à ses amis.
L'émotion que fit éprouver au docte vieillard cette scène étrange flil mortelle pour lui. Il ne fit plus que languir jusqu'au 28 novembre 1630, qu'il mourut, après avoir reçu une seconde fois les derniers sacrements avec la piété la plus touchante.
Richer donna, pendant toute sa vie, des preuves d'une vertu solide, d'une intégrité de mœurs que ses adversaires les plus injustes ont reconnue. Sans affecter une sévérité stoïque, il mena une vie frugale, sérieuse et retirée. Sa science était vaste ; l'Écriture-Sainte, les Pères de l'Église et les monuments de la discipline ecclésiastique lui étaient fàtniliers. Il avait du goût et de la critique. Son style est simple, naturel, mâle et exempt de cette barbarie scholastique qui était ordinaire aux théologiens de son temps. Des adversaires ont pu tirer de mauvaises conséquences de quelques-uns de ses principes; mais Richer protesta toujours contre ces conséquences. Il vécut et mourut en prêtre fidèle et dévoué à l'Église. L'ultramontanisme a intérêt à en faire un chef de secte. Mais l'histoire impartiale ne peut lui attribuer une doctrine qu'il a toujours désavouée. Si on peut la trouver dans quelques-unes de ses paroles, elle ne fut jamais dans son cœur.
Les préoccupations théologiques du cardinal de Richelieu ne l'empêchaient pas de poursuivre ses deux grands desseins : l'abaissement de la famille hispano-autrichienne et la destruction des Protestants de France.
L'année même où ils avaient obtenu la paix, (1626), les Protestants s'étaient réunis en synode national a Castres, avec la permission du roi ^ ; tout s'y passa avec calme et on y désavoua par un acte authentique les négociations faites pendant les guerres civiles avec les Espagnols. Mais tout le parti n'était pas animé de ces intentions pacifiques; des émissaires de l'Angleterre et de La Rochelle parcoururent les provinces et cherchèrent à les exciter à la guerre. Du reste, les projets du cardinal de Richelieu n'étaient pas un mystère, et il profitait des apparences de paix, dit un historien %
> Mercure franrois, passtm: Benoit, Hist. de l'Édit de Nantes. » Hihtoirp de l'ÉgHs-, par l'abbc de Choisi, ♦. x, p. 285.
154 HMTOiaE
a pour ramasser des troupes, des vaisseaux et de Targent, et se mettre en état d'accabler les Huguenots, d Ces préparatifs eSrayàrent les Protestants les moins soupçonneux. Bientôt des troupes s'approchèrent de La Rochelle^ qui se mit en état de défense; Soubise demanda avec instance une flotte au roi d'Angleterre ; ce prince employa les mois d'avril, de mai et de juin l'627, à la préparer. Louis XIII résolut de prendre lui-même le commandement des troupes qui étaient devant La Rochelle ; une maladie l'arrêta en route, et le duc d'Angouléme le remplaça. Lorsque ce duc arriva en Poitou^ la flotte anglaise s'était déjà approchée des côtes de France K Elle était composée de 90 vaisseaux et portait 8 à 10,000 hommes de troupes réglées, avec toutes les munitions nécessaires; le duc de BoucÛngham, qui la commandait, publia un manifeste daté de son bord le 21 juillet 1627 ; il y exposait les motifs de son entreprise. Un des principaux était les infractions faites au traité de paix conclu avec les Protestants et dont le roi d'Angleterre, selon lui, était le garant. Les Rochellois étaient divisés en deux partis^ les uns voulaient la paix et à leur tête était Godefroy, maire de la ville ; les autres voulaient la guerre. Soubise ne fut reçu dans la ville qu'à la prière de la duchesse de Rohan, sa mère, qui s'y était réfugiée. Il était accompagné de Beccher, secrétaire de Boukingham, qui fit tous ses efibrts pour persuader aux habitants de La Rochelle de recevoir avec reconnaissance les secours du roi d'Angleteriv. On lui répondit assez froidement qu'on remerciait ce prince de ce qu'il avait fait, mais qu'on ne pouvait prendre aucune résolution avant d'avoir consulté les autres Églises protestantes, conformément au serment d'union qui les unissait ensemble. Les Anglais, pour attendre cette décision, descendirent dans l'ile de Ré, après avoir remporté un avantage sur Toiras, qui y commandait au nom du roi de France.
Richelieu, ayant appris la descente des Anglais dans l'tle de Ré, envoya aussitôt, dans tous les ports de l'Océan, de l'argent et des ordres pour équiper tous les bâtiments qui s'y trouvaient. L'abbé de Marsillac, son maître de chambre, se rendit aux Sables d'Olonne et l'évéque de Mende au Havre, avec la mission de mettre tout en mouvement sur les côtes. Le duc de Guise reçut le corn* mandement de l'armée navale, et Gaston d'Orléans^ frère du roi, celui de l'armée de terre, que lui céda le duc d'Angouléme.
1 Mercure françois; Joarnal du ri^ de La Roehette; Mémoirefl de Btohelieu, Ut. 18 et 19.
DM l'AgLISB 01 PftANGI. 155
Les Rochellois^ se voyant pressés par cette armée^ cédèrent enfin éxu exhortations de Soubise, se déclarèrent en insurrection^ cha#* sèrent l'intendant de justice qui résidait parmi eux, an nom du roi^ et publièrent un manifeste. On commença dès lors à serrer la ville de plus près. Le roi arriva le 12 octobre et prit le commandement de l'armée, il envoya six mille hommes dans l'ile de Ré, sous la conduite de Schomberg; les Anglais furent obligés d'abandonner ce poste, après avoir éprouvé un échec. La Rochelle fiit bloquée par terre au moyen d'une circonvallation qui embrassait toute l'en* ceinte de la ville, et, du côté de la mer, on ferma son port par une digue de pierres sèches assez solide pour résister à la violence des flots.
Le duc de Rohan levait des troupes dans l'intérieur de la France, afin de faire diversion au siège de la Rochelle.. Au commencement de l'année 1628, il essaya, mais inutilement, de se rendre maître de la citadelle de Montpellier, et ses lieutenants firent quelques ex* péditions. Le prince de Condé emporta sur lui plusieurs avantages et pacifia le Languedoc et le Vivarais ; pendant ce temps-là, la division était au camp du roi. Un grand nombre de seigneurs désapprouvèrent la guerre, et blâmèrent Richelieu d'avoir forcé les Rochellois à se révolter en préparant une expédition contre eux. Le roi, ennuyé du blocus, retourna à Paris. Richelieu resta devant La Rochelle, et présida chaque jour le conseil de guerre, pour diriger les opérations du siège ; il fit quelques tentatives inutiles pour s'emparer de la ville par surprise, et fut obligé de s'en tenir à son projet de la prendre par la famine. Une flotte anglaise parut le 11 mai, à la hauteur de l'île de Ré, et s'approcha de la digue qui fermait le port. Le comte Derbigh la commandait,* cet amiral n'osa attaquer la flotte française, et se retira après avoir tiré quelques coups de canon. Le roi revint au camp; il fit tirer des coups de mousquet sur une multitude de femmes, de vieillards et d'enfants que Ton avait contraints de sortir de la vUIe ; il avait fait arracher des herbes et des légumes qui croissaient entre les murailles et la circonvallation, et vouledt que l'on tirât sur les malheureux qui venaient ramasser quelques coquillages sur le bord de la mer. Une affreuse famine régnait dans la ville ; Jean Guiton, qui avait remplacé Godefroy dans la charge de maire, montra, dans ces tristes circonstances, une énergie peu commune ; il avait d'abord fait quelque difQculté d'accepter cette charge; forcé enfin de se rendre aux vœux de ses concitoyens^ il prit un poignard et leur dit : « Je