DE L É6U8B DB FRANCK
« Huil jours (ayant son abjuration)^ dans un entrelien avec Gobel sur des matières religieuses, cet évêque m*en avait parlé avec le respect qui leur est dû. L'accablement de la surprise accrut en moi celui de la douleur en apprenant sa démarche ; je dis en apprenant, car j'étais en ce moment au comité d'instruction publique.
» Rentré à la séance^ je vois des prêtres catholiques, des ministres protestants s'élancer successivement à la tribune pour blasphémer et abjurer leur état. Dès le moment de mon arrivée, autour de moi s'étaient agglomérés, comme des furies, une troupe de députés montagnards.
» J'étais considéré comme le coryphée du clergé, et, par cette raison, ils mettaient plus d'intérêt à m'arracher une abjuration, qui, pour l'impiété, eût été un triomphe, a II faut que tu montes à » la tribune. — Et pourquoi? — Pour renoncer h ton épiscopat, i » ton charlatanisme religieux. — Misérables blasphémateurs, je ne D fus jamais un charlatan ; attaché à ma religion, j'en ai prêché la » vérité, j'y serai fidèle. )» Dans l'intervalle, ils crient au président de m'accorder la parole, «t le président annonce que j'ai la parole, quoique je ne l'eusse pas demandée. Je m'élance à la tribune ; à un épouvantable tapage succède alors un silence général :
« J'entre ici, n'ayant que des notions très vagues de ce qui s'est D passé avant mon arrivée. On me parle de sacrifices à la patrie ; » j'y suis habitué. S'agit-il d'attachement à la cause de la liberté 1 » j'ai fait mes preuves; s'agit-ii du revenu attaché à la qualité » d'évéque ? je vous l'abandonne sans regret ; s'agit-il de la reli- » gion? cet article est hors de votre domaine, et vous n'avappas » droit de l'attaquer. J'entends parler de fanatisme et de supersti- » tion : je les ai toujours combattus; mais qu'on définisse ces mots, » et l'on verra que la superstition et le fanatisme sont diamétraleo ment opposés à la religion.
» Quant à moi, catholique par conviction et par senlknent, » prêtre par choix, j'ai été désigné par le peuple pour être évêque ; » mais ce n'est ni de lui, ni de vous que je tiens ma mission. J'ai a consenti à porter le fardeau de l'épiscopat dans un temps où il » était entouré de peines; on m'a tourmenté pour l'accepter; on » me tourmente aujourd'hui pour faire une abdication que l'on ne x> m'arrachera pas. J'ai tâché de faire du bien dans mon dUocèse ; D agissant d'après les principes sacrés qui me sont chers, et que je D vous défie de nous ravir ; je reste évêque pour y en faire encore ; o j'invoque la liberté des cultes. »
3âO HlrvTOiUR
» Ce discours fui iaterroaipu vin^'t fois ; car dès que les persécuteurs s'aperçurent que je parlais en sens opposé à leurs ^ues, des rugissements éclatèrent pour étouffer ma voix, dont j'élevais à mesm*e le diapason ; et ces rugissements se prolongèrent jusqa à la iin de mon discours. Je doute que le pinceau de Milton, accoutumé à peindre les spectacles des démons, pût rendre cette scène.
» Descendu de la tribune^ je retourne à ma place : on s'éloigne de moi comme d'un pestiféré ; si je tourne la téte^ je vois des regards furibonds dirigés sur moi ; sur moi pieu vent les menaces, les injures.
» Accablé par l'aspect des outrages faits i\ la religion, et plus encore de ceux que ces événements lui présageaient, j'éprouvais toujours une douce satisfaction d'avoir bravé cet orage; je remerciai Dieu d'avoir soutenu ma faiblesse et de m avoir donné Li force de confesser Jésus-Christ. La séance finie, je me traîne chez luoi, et, persuadé que mon discours improvisé ne pouvait échappera riiistoire, je m'empressai de le confier au papier. »
Le Moniteur n'a donné qu'une courte analyse du discours de Grégoire, et lui fait dire qu'il abandonnera i'épiscopat quand on le voudra. Grégoire a protesté contre cette inexactitude. De son côté, la Feuille du salut public ^ contredit le journal officiel, eu afifirmant que la Convention applaudit à la résolution énoncée par Grégoire, de rester évéque. La rage des ennemis de cet évèque démontre qu'il a parlé en effet comme il l'a rapporté, et ils firent afficher dans tout Paris une diatribe contre lui intitulée : Un tnoi à r évéque Grégoire. Sa conduite postérieure prouve de même la vérité de ses affirmations, car il se donna toujours comme évéque de Loir-et-Cher, même lorsque le culte chrétien eût été remplacé par celui de la Raison ou de l'Ètre-Supréme de Robespierre. Pendant dix^huit mois, il s'attendit à Téchafaud ; son républicanisme exalté et son indépendance de tous les partis qui voulaient dominer purent seuls le préserver de la mort.
Après le discours de Grégoire, on lut à la Convention des lettres de Gay-iVernon, évéque de la Haute-Vienne, et de Lalande, évéque de la Meurthe, qui suivaient l'exemple de Gobel et de Lindet. ils eurent trop d'imitateurs. Un prêtre de Paris demanda à la commune de changer son nom d'Erasme en celui d'Apôsiai, ce qui lui
* Feuille du salut public, n.o 130, p. 2.
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fui accordée On adopta le mot se déprêtriser pour désigner l'apostasie de tous ceux qui renoncèrent à leur sacerdoce et à la reÛgion.
Nous n'enregistrerons pas toutes les déclarations impies adressées & la ConTention ou aux communes par ces ecclésL'istiques ' ; quelques personnages cependant doivent être mentionnés à cause de leur importance. Tels furent les évéques d'Évreux^ Beauvais, Saint-Omer^ Orléans, Bourges, Moulins, Périgueux, Angouléme et Nimes, qui se marièrent. Quelques autres évéques constitutionnels aposlasièrent d'une manière plus ou moins formelle ; mais la grande majorité resta fidèle à la religion et au célibat ecclésiastique; plusieurs même défendirent le célibat avec autant de science que de courage.
Un grand nombre de vicaires épiscopaux et de prêtres imitèrent les évéques apostats. Citons seulement le fameux Sièges. Il déclara que depuis longtemps il n'était plus prêtre et qu'il n'avait jamais été dans les chaînes du sacerdoce que de la même manière que les prisonniers étaient autrefois à la Bastille. Lebon, Duquesnoy, Lakanal, Chabot, Goyre-Laplauche, Poultier, Chastes, Ichon, Schneider, Roux, sont les plus célèbres de ceux qui renoncèrent au sacerdoce. Ils furent nombreux, et Grégoire ' porte à deux mille le nombre de ceux qui se marièrent.
La section des sans'-culottes de Paris présenta, dans la séance du 20 brumaire, à l'Assemblée, huit prêtres qui avaient apostasie au pied de la chaire de Notre-Dame. Les sans-culoites étaient suivis d'une troupe de jeunes femmes vêtues de blanc et ceintes d'un ruban tricolore, la tète ornée de fleurs. Après elles, s'avançait la déesse de la Raison. C'était une danseuse de l'Opéra, portée par quatre hommes dans un fauteuil orné de guirlandes de chêne ; le bonnet de la Liberté était posé sur sa tête, et sur ses épaules flottait un manteau bleu; sa main droite s'appuyait sur une pique*. Chaumetle, procureur de la co^mmune et grand prêtre de la Raison,
1 Jtfmiteiir, n.o 51, 11 novembre 1703.
s On peut consulter le Momieur, n.o 51 et suiv. ; novembre 1793 et 8Miv. ; Annales de la Religion, passim.
* Grégoire, Histoire du Hariage des prêtres.
* Moniteur, loc. ciL; Grégoire, Histoire des sectes religieuses, t. f ; toire de la Convention, ou Mémoires de Durand de Maiilane, cb. 9.