ta
Grégoire jette un coup d'œil^ dans la suite de son rapport, sur le clergé émigré. Quarante évéques environ étaient morts à l'étranger. Celui de Dôle fut fusillé à Vannes, après l'affaire de Quiberon. a Parmi les évéques qui étaient restés en France, ajoute Grégoire, sont morts celui de Saint-Brieuc et celui d'Orange, le citoyen du Tillet. J'ai eu l'avantage de travailler à la mise en liberté de ce dernier. Après sa sortie des cachots, ce digue vieillard m'écrivait, avec le ton de douceur qui lui était naturel : Voyez à quoi je puis encore être utile relativement à la religion. H mourut très peu de temps après avoir écrit cette lettre. Combien j'ai regretté ce prélat, qui sans doute eût concouru puissamment à pacifier l'Église. C'est une perte ajoutée à celles des vénérables Pompignan, archevêque de Vienne, et Beauvais, évêque de Senez, dont les dispositions m'étaient connues, et qui probablement auraient, par leur exemple, entraîné la majorité du clergé à la soumission aur luis.
» Les autres évéques restés en France sont ceux de Troyes, Chalon-sur-Saône, Marseille, ou démissionnaires ou remplacés avant la révolution; Angers et Séez, les seuls des évéques restés en France dont les sièges soient conservés; Senlfe, Alais, Saint- Papoul, Lectoure, Mâcon, Sarlat. On croit ce dernier en Italie ; mais on assure qu'il n'est pas émigré, o
Le siège d'Angers étant vacant^ et l'ancien évéque, de Lorry, n'étant pas émigré, Le Coz lui écrivit pour le prier, au nom du concile national, de reprendre le gouvernement de son Église. Cette démarche lui assurait l'adhésion des constitutionnels et mettait fin à la désunion dans son diocèse. Voici la lettre écrite par Le Coz :
« Monsieur l'évéque, mon très cher frère en Jésus-Christ,
» C'est à genoux, c'est devant un crucifix que je vous écris celte lettre; puissiez-vous la lire, sinon dans la même attitude, du moins dans les mêmes sentiments !
» La religion de Jésus-Christ est attaquée avec autant de perfidie que de fureur; les apostats et les impies se réunissent dans l'horrible intention de l'anéantir. Sans doute ils n'y réussiront pas ; mais en est-il moins du devoir des ministres de cette religion de se réunir aussi pour la défendre ?
» Monsieur l'évéque, donnez à la France chrétienne un exemple qui vous fera bénir, non pas seulement par vos contemporains, mais par les générations futures. Reprenez le gouvernement de
UK l'Église de prangk. .Tm
votre diocèse, aux termes du décret que j*ai Thonneur de vous envoyer*. Si le siège de Rennes vous convenait mieux, et qu'il dépendît de moi de vous y placer, j'irais dès ce moment vous en faire la proposition. Voir tous les évoques et les autres pasteurs de l'Église réunis en France pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, dussé-je mourir le moment d'après : voilà le vœu de mon cœur ; voilà ce que, plusieurs fois dans le jour, je demande au Seigneur. Il ne lient qu'à vous de hâter cette sainte réunion. Osez l'entreprendre, au mépris de toutes les craintes humaines. J'attends ce grand exemple de la solidité de vos lumières, der la droiture de votre cœur, et surtout de la force de votre foi. Oh! quii serait doux pour moi, le moment où je pourrais vous embrasser à la face des autels, en présence du corps sacré de notre divin Sauveur !
» J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments les plus fraternels et les plus respectueux, Monsieur l'évéque, mon très cher frère en Jésus-Christ, votre très humhle, etc.
D f Lk Coz,
» Évéque métropolitain de Reunes, président du concile national de l'Eglise de France, n
Deux jours après l'envoi de cette lettre. Le Coz recevait la réponse suivante :
• Paris, 13 novembre 1797.
0 Monsieur l'évéque, mon très cher frère en Jésu^-Christ,
D J'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré, le 1 1 de ce mois, et le décret qui y était joint. Agréez mes sincères remerciments pour les sentiments obligeants que vous me témoignez. Il y a plus de quarante ans que l'Église de Jésus-Christ, dans laquelle j'ai eu le bonheur de naître, m'a imposé de grands devoirs. J'espère, avec le secours de sa grâce, y être fidèle^ ainsi qu'au serment que j'ai fait, d'être soumis et d'obéir aux lois de la République.
» Je prierai, tous les jours de ma vie, le Tout-Puissant pour qu'il conserve et accroisse parmi nous la foi, la justice et la charité.
i> J'ai l'honneur d'être, avec des sentiments respectueux, Monsieur révoque et très cher frère, votre très humble, etc.
» De Lorry, évêque, »
* Le décret de pacification dont nous avons parié.
L'évéque d'Angers évite^ comme on voit^ dans sa lettre^ d'aborder Ja question délicate. S'il s*était toujours regardé comme pasteur légitime de son Église^ pourquoi ne pro6tait-iI pas des avances que lui faisaient les chefs de ceux qui s'étaienl séparés de lui, pour réunir tous ses diocésains sous sa houlette pastorale? Son exemple aurait pu^ comme le présumait Le Coz^ avoir beaucoup d'influence sur ses confrères^ qui auraient pu rentrer dans un grand nombre d'Églises^ en faisant la simple déclaration politique exigée par le gouvernement. La paix eût été ainsi bientôt rendue à toutes les Eglises de France^ et d'une manière d'autant plus honorable et glorieuse que la diplomatie n'y eût été pour rien, el que l'Église eût joui de toute sa liberté. Les fidèles^ qui soupiraient après le retour et l'union de leurs pasteurs^ l'eussent amplement dédommagée de ses sacrifices, et eussent été plus généreux que l'Etat, qui vendit si cher à l'Eglise son inscription sur son budget. N'eût-il pas mieux valu poser^ entre évêques et prêtres vertueux, les bases d'une paix honorable^ que de se soumettre à une trans^ action dont un gouvernement sceptique dicta les conditions ?
Tandis que les évéques constitutionnels délibéraient en concile à Notre-Dame de Paris, sur les moyens de pacifier et de réorganiser l'Eglise de France , le Directoire, vainqueur de l'opposition qu'il avait rencontrée au conseil des Cinq-Cents, avisait aux moyens de porter à la religion les coups les plus funestes. Ce fut alors que l'on songea à abolir le dimanche chrétien au profit du décadi du nouveau calendrier *.
Pison-du-Galand eut le premier l'idée de célébrer le décadi par le repos y Vinstructiofty des jeux ou des exercices. Sur sa propo- Bilion, le conseil des Cinq-Cents, dans sa séance du 15 octobre 1797, renvoya le projet à l'examen de la commission de l'instruction publique. Duhot le rappela à l'Assemblée le 23 novembre, et fit une motion à ce sujet. La commune de Paris entra dans cette idée, et, le 25 novembre, elle défendit les travaux faits en public et l'étalage des marchandises autres que les comestibles^ les jours de décadi *. Dans la séance du 28 du même mois ', TAssemblée dé> créta que Duhot ferait imprimer son rapport. Il le présenta dansl&
• F. le Minuteur, sôunce^ (lo> 2i vendémiaire et 3 frimaire (15 octo! rc 1 1 '23 novembre 1797).
* MonUeur, n.« du 11 frimaire (l.ef décembre).
^ /bûf., £éanc€s d^^s 8. 14 et 25 frimaire (â8 novembre, \ et 15 dikcmbre .
nE L* ÉGLISE DE FRANCE. 357
séance du 4 décembre. Le 15 du même mois^ Grégoire dénonçn à l'Assemblée deux arrêtés de l'administratioii de TAlHer et de In commune de Moulins^ pris en conséquence d'une lettre du ministre de l'intérieur qui exprimait le désir de voir les ministres de tous les cultes transférer les ofiices au décadi. Gomme, ce jour-là, commençait la discussion du rapport de Duhot, Grégoire le combattit avec talent, au nom de la liberté des cultes *, et il démontra que le projet proposé ne tendait qu'à anéantir le culte catholique et à persécuter de nouveau les prêtres. Plusieurs municipalités imitèrent celle de Moulins, et déjà on s'apprêtait à commencer la persécution, avant même que le Corps-Législatif n'eût fait une loi sur la question qui était agitée. Duhot fit adopter seulement deux articles de son projet dans la séance du 18 décembre '. On les trouva bientôt insuffisants , et Bonnaire présenta un nouveau projet '. Il fut vivement attaqué par Creuzé-Latouchc et par Lucien Bonaparte, qui s'appliquèrent surtout à développer cette idée : qu'on ne de- , vait pas , chez un peuple libre^ obliger les marchands à fermer leurs boutiques aux jours de décadi, comme le proposait Bonnaire. Par une inconséquence flagrante, les partisans les plus fanatiques de la liberté soutinrent le projet de Bonnaire dans ce qu'il avait de plus despotique , uniquement dans le but de faire tomber en désuétude le dimanche chrétien. Le conseil des Cinq-Cents Tadopta. La fête du décadi fut fixée au chef- lieu de canton. Le maire du canton fut le seul officier civil pour les mariages, qui durent être tous célébrés au chef-lieu de canton et les jours de décadi. Les différentes administrations municipales furent obligées de s'y rendre en costume ; les institutélirs et institutrices durent v conduire leurs élèves. La lecture des lois, des actes administratifs, d'articles sur ragriculturc et l'industrie, des jeux et réjouissances publiques, tels furent les moyens adoptés par l'Assemblée pour faire concurrence aux réunions catholiques.
Non content du succès qu'il venait d*obtenir, Bonnaire réclama '* l'exécution forcée du calendrier républicain. H se plaignit de ce
1 Son discours se trouve au t. vi des Àwnaleê de la ReHgioUt p. 197 et 8uiv. F. aussi les réflexioBs qui le suiyent.
* MonUeur^ séance du 28 frimaire (18 décembre 1797).
* /Md., séances *des 19 et 29 messidor, du 6 thermidor (7, 17 et 24 Juillet 1798).
* Ibid,, séance du 12 thermidor (30 juillet 1798)
358 B18T0IRB
que, dans les départements, les foires, les marchés, les étahges de comestibles étaient fixés à des jours périodiques de la semaine ou de Tancien mois ; il dénonça surtout les notaires qui se faisaient un jeu d'outrager la République et caressaient le calendrier Grégorien, eux qui, avant la République, ne croyaient même pas en Dieu. «Ils se sont voués, dit-il, à tous les saints depuis qu'il a fallu endurer le supplice de l'égalité politique. » Bonnaire avait raison de flageller ces hypocrites qui se déclaraient religieux sans l'être, et par la seule crainte d'améliorations sociales qui contrariaient leur égoïsme ; mais était-il lui-même républicain de bon aloi, en froissant la liberté individuelle dans ce qu'elle avait de plus sacré! Plusieurs députés trouvèrent son projet encore trop libéral, et proposèrent de forcer à violer le repos dominical, en obligeant les marchands à vendre ces jours-là , et à ne donner de patentes qu'à ceux qui en feraient le serment. Les amendements furent renvoyés à la commission. On ne jugea pas à propos d'aller aussi loin.
Tandis que le conseil des Cinq-Cents discutait ces lois, le Directoire donnait des ordres multipliés à toutes les administrations des départements et des communes pour la célébration des décadis et l'abolition du dimanche. 11 avait recours à tous les moyens que l'hypocrisie la plus astucieuse pouvait inventer afin de désoler lu patience des prêtres ; il recommandait aux fonctionnaires publics d'en faire autant. La guillotine n'était plus en permanence ; ce n'était plus la persécution de Néron, mais celle de Julien-l'Apostat. Les conseils des départements , les municipalités , fidèles aux prescriptions du Directoire, prirent des arrêtés vexatoires, ou Tabsurde le disputait k l'intolérance la plus hideuse ^ Le clergé constitutionnel rivalisa de zolc avec les insermentés pour résister à des violences qui attaquaient , dans le repos septénaire, une institution dont Dieu lui-même est l'auteur. Un grand nombre d*ecclésiastiques furent persécutés, emprisonnés, déportés pour leur persistance à sanctitier le dimanche ; mais les arrêtés du Directoire et de ses fonctionnaires servi les tombèrent peu à peu devant la formidable opposition de l'opinion publique. On ne Jini pas sans intérêt ce tableau qu'a fait Grégoire des fêtes décadaires :
* Grégoire a fait les recherches les plus cousciencieusos sur ces actes des dc^parlerrcnts, des municipalités rt du Din ctoirr. V. son His(oirr des secU^ religieuses, t. i, liv. l,«r, clwp. lOof 11,
DK l'àglisb de fbancb. 359
.« En créant^ dit-il S un calendrier nouveau^ qui^ par sa nature, est étranger à la religion, le député Romme espérait anéantir le dimanche. Je le tiens de sa bouche, et, à cette occasion, je lui dis : a I) existait a\ant toi^ il existera après toi. n Cette conception, d'un genre tout neuf^ fut accueillie jusque dans le Directoire^ et, conséquemment, dans le ministère ; mais on était embarrassé sur le choix des moyens. La qualité de persécuteur est si exécrable, qu'on n'osait revenir à des mesures de sang ; on voulait tourmenter les chrétiens sans en avoir le renom, et, par là, échapper aux accusations terribles de l'histoire, qui, en silence, a tout recueilli et qui dira tout. Déjà on avait une petite milice combattant sous les drapeaux du décadi : c'étaient les théophilanthropes '. Des fêles décadaires étaient ordonnnées dans toute la France ; des écrivains à gages étaient chargés de les organiser; des journalistes, de les vanter; des orateurs, d'y haranguer; des poètes, de préparer des chansons pour les célébrer. L'argent fut prodigué, les églises furent encombrées de tous les échafaudages qui pouvaient gêner ou empêcher les solennités du christianisme. Quelques municipaux, les uns furibonds, les autres tout honteux de leur rôle, se rendaient aux parodies décadaires. Près de leurs tréteaux figuraient ordinairement les bustes de l'auteur de la Pucelle, et de celui des Confâssions et de VHélotse, qui se débarrassait de ses enfants en les envoyant à l'hôpital. Ce spectacle, comme on voit, était très propre
à faire aimer les moeurs! D'ailleurs rien n'y manquait, rien
excepté des assistants.
ïi On imagina de fixer les mariages au décadi, et la pudeur, humiliée ou flétrie, était forcée d'y venir entendre les propos lubriques de quelques spectateurs déboutés. On imagina encore de forcer les instituteurs et institutrices à y traîner leurs élève*; et ces pauvres enfants venaient y bâiller à la lecture des lois sur l'organisation des douanes, de la marine et des patentes, etc.
» Le public, rassasié de ces folies dispendieuses, les repoussait avec horreur. Alors on eut recours à des moyens que l'on présumait devoir être plus efficaces : ce fut d'inviter les prêtres, sous peine de déportation^ à transférer les offices du dimanche au décadi. On y joignait la promesse d'accélérer le paiement de leurs
» V. le Compte-rendu de Grégoire, au 2.« concile nationni tenu en 1801, au t. m des actes de ce concile.
' Nous en parlerons ci-dessous.
160 IIISTOIRR
pensions; on s'emparait des clefs des églises, a\ec défeuse de les ouvrir autre jour que les décadis ; on dissertait même théologiquement sur le dimanche : on prétendait qu'il avait été établi par Constantin. On conçoit que des érudits de cette force eussent pu soutenir que la bataille d'Arbelles a été gagnée en Amérique, par le prince Eugène. »
Pour faire croii*e qu'une partie du clergé adhérait à la translation du dimanche au décadi^ on supposait des lettres pastorales do certains évéques; on insérait dans les journaux les mensonges les plus révoltants, que Ton ne pouvait démentir pai'ce que la liberté de la presse n'existait plus; on persécutait ceux qui n'étaient pas endimanchés les jours de décadi, ou ceux qui l'étaient le dimanche ; on alla, dans certaines localités, jusqu'à vouloir empêcher la vente du poisson aux jours d'abstinence. Parmi les prêtres qui refusèrent d'obéir aux injoncliçus du Directoire ou de ses agents, un grand nombre furent envoyés à Tile de Rhé, ou même au deU des mers. On citait devant les tribunaux les marchands qui fermaient leurs boutiques les dimanches, et quoiqu'il n'y eût aucune loi à cet égard, mais seulement des arrêtés tyran niques, des jugrs prévaricateurs condamnaient le prétendu délit ^
La Théophilanthropie se lie intimement au décadi, car les partisans de cette parodie religieuse n'avaient pas hioins que la prétention de remplacer, dans l'esprit du peuple, les offices chrétiens par leurs cérémonies ridicules, Axées au décadi; et de contribuer ainsi k l'abolition du dimanche. Nous devons faire connaître ce système, qui n'était autre que le déisme sWorçant d'êti*e pratique et de se transformer en religion.
La Théophilantliropie' ne fut organisée que dans le courant de l'année 1796. Son premier auteur fut un nommé d'Auberménil, caractère enthousiaste et original, qui voulut fonder une religion en recueillant, cà et là, dans les rituels des divers cultes, quelques usages qui lui semblaient convenir à son projet. Ses sectateurs s'appelèrent d'abord Théoantliropophiles : ce titre leur es4 donné dans leur Manuel, imprimé en 1797. Ils le changèrent depuis en celui de Théophilanthropes, qui signifie, comme le premier, amis de Dieu et des hommes. Le Manuel dont nous venons de parler
< On peut consulter sur fous ces faits et bien d'autres relatifs au décadi. les Annales de la religion, t. vi et suiv. * Grégoire, Histoire des sectes religieuses, 1. 1, liv. 3, eti. 3et suiv.
DE L'iKil.lSK I)F. FRANCK. Hfil
fut rédigé par Chemin; il eut pour principaux associes Moreau, Janes, Mandar et Haûy, frère du célèbre abbé du même norù, qui acquit une si juste réputation par ses travaux sur la physique. Haûy le Théophilanthrope était directeur de l'institution des aveugles des deux sexes de la maison de Sainte-Catherine^ située rue Saint-Oenis^ au coin de celle des Lombards. Ce fut dans cette maison qu'eut lieu, le 16 décembre 1796, la première réunion solennelle de la Théophilanthropie. Bientôt les adeptes réclamèrent le droit d'exercer leur culte dans les églises, qui n'étaient alors considérées que comme des édifices nationaux, sur lesquels tous les citoyens avaient des droits, et dont l'autorité civile pouvait leur accorder l'exercice. Ils s'installèrent dans plusieurs églises de Paris. Au commencement de l'année 1798, ils obtinrent même la permission de se réunir à Notre-Dame.
Les adeptes les plus distingués du nouveau culte étaient : Rallier, Goupil-Préfeln et Creuzé-la-Touche; Chassant, Parens, Chappuy, Michel, prêtres apostats; Juliei^de Toulouse) et Malfusson, ex-ministres protestants ; Lachapelle, Bernardin de Saint-Pierre, qui consentit à être parrain Ihéophilanthropique d'un nouveau-né, dans l'église Saint-Thomas d'Aquin. Son principal orateur, à Paris, était Dubroca, ancien Barnabite, auteur dejplusieurs ouvrages, qui n'appartint pas longtemps à la nouvelle Église. Chemin en fut l'homme le plus important : il figura comme directeur, orateur, auteur et libraire ; il a rédigé le Manuel, le Rituel, V Année religieuse, qui formaient comme les livres officiels des Théophilanthropes, et plusieurs ouvrages de morale. Dans ces livres, comme dans la plupart des productions de ces hommes systématiques, on aperçoit cette idée fondamentale : que toutes les religions se rapprochaient par certaines vérités, dont le centre lumineux était la Théophilanthropie; ils n'excluaient donc aucune Eglise, aucune secte ; ils ne voulaient pas qu'on les considérât comme sectateurs d'un culte exclusif. Leur société était un Institut de morale; ils l'appelaient du moins ainsi, et prétendaient que leur religion, formée de tout ce que les philosophes avaient dit, depuis l'origine du monde, de plus excellent, était aussi ancienne que le monde, aussi ancienne que l'obligation d'aimer Dieu et les hommes. Les Théophilanthropes étaient si tolérants qu'ils n'excluaient même pas les athées de leur Église. Le jour de la fête de la Tolérance, ils déployèrent des bannières sur lesquelles étaient inscrits les noms des diverses religions. L'une d'elles était consacrée à la morale ;
362 ni5T0IRE
olle était portée par Sylvain Maréchal, qui s'était fait une réputation bien méritée d'athéisme ^
A peine la Théophiianthropie était-elle établie que plusieurs des adeptes, séant à la ci-devant église de Saint-Thomas d'Âquin^ déclarèrent qu'ils ne reconnaissaient pas la juridiction du comité des Théophilanthropes séant à Catherine. Mais s'ils. étaient divisés touchant la juridiction, leur culte était à peu près le même, et ils étaient surtout unis dans uae commune haine contre l'Église catholique.
Les ministres de la Théophilanthropie étaient de deux sortes : les lecteurs et les orateurs; dans les cérémonies, ils étaient revêtus d'une robe blanche et d'une ceinture rose. Les réunions avaient lieu les jours de décadi. Leur culte était simple : sur un autel sans ornements était déposée une corbeille de fleurs ou de fruits, selon les saisons, en signe de reconnaissance pour les bienfaits du Créateur ; vis-à-vis l'autel était une tribune, où le ministre, tête découverte et debout, récitait à hauie voix une invocation, que les assistants répétaient k voix basse et dans la même attitude ; elle était suivie d'un moment de silence, pendant lequel chacun se rendait compte de sa conduite depuis la dernière fête religieuse ; ensuite on écoutait des lectures ou des discours de morale -, ces discours ou lectures étaient entrecoupés de chants.
En général, les hymnes des Théophilanthropes étaient bien versi liées et les airs agréables.
Leur office durait environ une heure et demie. Des prières, des cantiques, des lectures, des discours en constituaient l'ensemble. U y avait cependant quelques modifications lorsqu'il fallait initier un nouveau-né ou bénir les mariages, ils avaient conservé l'institution des parrains et marraines. Lorsque les époux se présentaient au temple, on les entrelaçait de rubans et de guirlandes de fleurs dont les extrémités étaient tenues, de chaque côté, par les anciens de leur famiUe.; l'épouse recevait un anneau de la main de son époux, et une médaille d'union qui lui était remise parle chef de famille. On faisait aussi une cérémonie pour les funérailles : on y voyait, en souvenir du défunt, une urne ombragée de feuillages.
Outre ces fêtes, les Théophilanfliropes en avaient en l'honneur de Socrate, de J.-J. Rousseau, de Washington et même de saint Vincent de Paul.
^ I\ osl rauleur du DicUonnnirr des Àfhrp!;.
DB L*éGLI$B DE FRANCE. 363
Le dimanche ayant peu à peu pris le dessus sur le décadi^ surtout après la chute du Directoire, les Théophilanthropes annoncèrent que leur culte aurait lieu ce jour-là au temple de la Victoire (c'est-à-dire Saint-Sulpice), et le décadi au temple de la Reconnaissance (c'est-à-dire l'église Saint-Germain TAuxerrois). Leur culte tomba, faute d'adeples, dès que le clergé catholique put en toute liberté exercer le sien. On a dit et répété que le chef du Direc^ toire, Laréveillère-Lépaux, était le grand-prêtre de la Théophilanthropie, et on lui en a même fait exercer l'office. Cette assertion est dénuée de fondement. Laréveillère, dans ses Réflexions sur le culte, incline incontestablement vers laThéophilanthropie ; il favorisa ce culte comme individu et comme chef du gouvernement; mais il n'est pas vrai qu'il y ait pris part, soit comme lecteur, soit comme orateur. Il professait ouvertement le déisme, trouvait que c'était assez d'un couple de dogmes ; mais il se contenta d'être écrivain assez ridicule, et il ne se revêtit ni de la'robe blanche ni de la ceinture rose.
La Théophilanthropie eut peu d'adeptes dans les départements, excepté dans celui de l'Yonne. Dans le reste de la France, quelques prêtres apostats essayèrent çà et là de l'établir ; mais ils eurent peu de succès. Le 31 octobre 1801, les consuls prirent un arrêté portant que les Théophilanthropes ne pourraient plus se réunir dans les' églises. Ainsi s'éteignit ce culte, après cinq ans d'existence. H ne mérite pas d'occuper plus longtemps l'histoire, et nous le quittons pour porter nos regards vers l'Italie, où avaient lieu le? plus graves événements.
Le Gouvernement de Pie VI ' montrait, depuis le commencement de la Révolution française, beaucoup de sympathies pour les émigrés. « Malgré les conseils de quelques cardinaux, dit Artaud, il prenait indirectement une part active et trop patente, au moins par la correspondance de son ministre, aux mécontentements qu'excitaient en Italie les invasions de la République française. » Les Français réfugiés qui étaient à Rome lui faisaient partager, touchant l'État du .clergé, leurs propres erreurs; il est certain que, dans ses brefs, à côté d'excellentes intentions, on remarque une foule de fausses appréciations. Par lui-même, laissé à ses propres inspirations, il eût mieux connu et mieux jugé
^ Histoire de Pin VI ; Mémoires historiques et philosophiques sur Pie VI : Mémoires de Tabbé d'Auribeau ; Artaud, Histoiro du pape Pic VII.
36 i HI8T01BE
les évciietiieuts; peul-cUre aussi n'eùt-il pas pris aussi légèrement le parti de l'Autriche^ qui faisait peser sur le nord de l'Italie unr injuste domination. Effrayé des progrès du général Bonaparte et des Français en Italie^ Pie VI es^saya de mettre à couvert les États de l'Église au moyen d'un traité. Il n'obtint qu'un armistice, è des conditions très dures , et qui ne furent pas ratifiées par l^^ Directoire. Le Gouvernement français voulait ajouter, aux conditions stipulées, la révocation des brefs lancés contre la constitutiou civile du clergé, et l'abolition de l'inquisition. Le pape, aprê^ avoir consulté plusieurs fois les cardinaux, déclara qu'il ne pouvait souscrire aux demandes du Gouvernement français. Bonaparte continua donc sa marche en Italie, et créa, dans le nord de cette contrée, la République cisalpine. Sur ces entrefaites, on intercepta une lettre du cardinal Busca, secrétaire d'État de Pie VI, au cardinal Alboni, nonce à Vienne. L'imprudent ministre n'y dissimulait point son antipathie poui* les Français, et réclamait l'appui di* l'Autriche en faveur des États de TÉglise. Cette lettre fut un nouveau grief contre Rome. Bonaparte s'en approchait de plus en plus, et, le 18 février 1797, son quartier général était à Tolenlino. Pie VI lit de nouvelles ouvertures de paix. Le général français s'y prêta. Il fut conclu que le pape donnerait li*ente millions, seize cents chevaux équipés, les trois provinces de Bologne, Ferrarr et Ravenne; qu'il recevrait une garnison française à Ancône; qu1l paierait une pension à la famille Basville, etc. Basville, attache à l'ambassade française de Naples, avait été assassiné à Rome en 1793. Le traité de Tolcntino fut ratifié par le Directoire. L'impôt extraordinaire que Pie VI fût obligé de lever excita des émeutes dans ses États, qui étaient en même temps travaillés d'une part par ie> partisans des idées républicaines, et de l'autre par les énoigrcs français. Le clergé, énormément riche, n'avait point encore contribué aux charges de l'État. Le pape eut recours à un emprunt forcé, aux intérêts de trois pour cent, et les bénéticiers jetèrent les hauts cris. Depuis le. traité de Tolentino, Joseph Bonaparte, frère du général, était ambassadeur à Rome. Sa position était aussi difficile que celle du pape ; ni l'un ni l'autre n'avaient assez de puissance pour arrêter les conflits qui se multipliaient dans une ville habitée par des hommes de diverses opinions, et que les événements exaltaient jusqu'au délire. Dans un de ces conflits, le général Duphot fut frappé mortellement. Dès que la nouvelle de ce fait arriva à Paris, le général Berthier, qui était à Milan, reçut
Dl L'écUSE DE PRANXB. 365
ordre de marcher sur Rome. Il s'arrêta aux portes^ parlementa a^ec le pape^ et y entra ensuite sans commettre aucune violence, et même comme protecteur d'un Gouvernement qui n'avait plus assez de force pour se faire obéir. L'occupation de Rome eut lieu au commencement de l'année 1798. Quelques jours après^ on déclara à Pie VI que le peuple romain ne le reconnaissait plus pour son roi. On mit les scellés sur les musées, les bibliothèques, les archives. Bientôt après, on annonça au pape qu'il ne pouvait rester à Rome, et qu'il devait se préparer au départ. En efiet, le 20 février, dès le matin, on l'obligea de monter en voiture ; son médecin et quelques personnes de sa maison lui furent laissés pour le servir. Il était âgé de 81 ans. Il put s'arrêter à Sienne et il y résida trois mois. Un tremblement de terre avant ébranlé la maison qu'il y habitait, on le transféra à la chartreuse de Florence, d où il entretint une correspondance fort active avec les évêques et les souverains, touchant les affaires de l'Église. 11 y resta jusqu'au 27 mars 1799. Il en partit ce jour-là, sur les ordres du Directoire, pour la France.
Malgré les efforts des ennemis de l'Église, le sentiment catholique était encore si profond en France, que le pape fut reçu, dans toutes les localités qu'il traversa, avec un respect et une vénération extraordinaires. 11 arriva le. 14 juillet à Valence, qui fut le terme de son pénible voyage et de sa vie. Il passa plus de deux mois dans la citadelle de cette ville, voyant peu de monde et gardé à \ue. Il eut la liberté de continuer sa correspondance pour les affaires de l'Église. I^ Directoire avait résolu de le faire transférer à Dijon ; mais la mort empêcha la réalisation de ce projet. Pie VI mourut à Valence, le 29 août 1799, dans des sentiments de piété et de résignation dignes du chef de l'Église. Le premier jour de décembre de la même année, les cardinaux s'assemblèrent en conclave à Venise. Le 14 mars 1800, le cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, fut élu et prit le nom de Pie VII.
Tandis que les cardinaux créaient un nouveau pape, le Gouvernement français était modifié. Le Directoire tomba, dans la journée du 18 brumaire (8 novembre 1799), sous un coup d'État dirigé par le général Bonaparte. Des consuls, à la tête desquels fut ttonaparte, composèrent le pouvoir exécutif, sous la direction d'un Corps Législatif, d'un Sénat et d'un Tribunat.
366 HisroïKK
Lp pape Pie Vil rétabli à Rome par rAutriche et Aaples. — Nouvelle campagne de Bonaparte en Italie. — Mise à exécution du traité de Tolentino. — Ouvertures de Bonaparte au pape pour rarranjîpmont des affaires religieusp de France. — Spina h Paria. ~ Gommenoement des négociations. — Deuxièine concile national des constitutionnels. — Examen de ses actes. — Sa séparation aussitôt après la signature du Concordat.— Son opinion sur cette Convenllon.
— Df'tails sur les négociations de Tabbé Bernier et de Spina. — Consalri à Paris. — Le Concordat et les bulles qui l'accompagnent — Bref Tàm muUa aux anciens eveques. — Bref Post multos Labores aux constitutionnels. ' Opposition au bref Tàm multa dans l'ancien épiscopat. — Opposition au Concordat dans le Corps Législatif. *- Il est remplacé. ~ Le légat Gapran en France. — Nouvelle opposition au Concordat dans Tancien épiscopat. — Lr Concordat présenté au Corps Législatif est accepté. — Discours de Portails. - Publication des bulles et autres actes. -^ Fête du rétablissement du CQlte.
— Esprit du Gouvernement. — Articles organiques. — Nominations.^ Circulaires en faveur des constitutionnels. — Protestations dans Tancien épiscopat contre le Concordat. — Protestation de Pie Vil contre les articles oigsniquM.
— Conclusion de VBUMre de fÉglUe de France.
L'Autriche s'était emparée des Êtat-Komains après le départ de Pie Yl. Elle hésita si elle les rendrait à son successeur. Elle pensa le retenir à Venise, ou même de l'engager à se fixer à Vienne. On négocia deux mois, et Pie VII put enfin partir pour Rome, où il arriva le 3 juillet 1800. Les Français le suivaient de près. Bonaparte marcha contre les Autrichiens, les battit à Marengo, et devint, par celte victoire, maître de toule l'Italie. Le pape se trouvait ainsi de nouveau à la disposition des Français ; mais Bonaparte ne voulait pas alors agir envers Pie VII comme le Directoire l'avait fait à l'égard de Pie VI. Bonaparte, premier consul et chef du Gouvernement français, rêvait quelque chose de plus brillant ; il ne songeait à rien moins qu'à relever à son profit le trône de Gharlemagne. Pour arriver à ce but, il crut que la religion lui serait utile. Les idées catholiques étaient trop profondément empreintes dans l'esprit français pour que les saturnales de la Raison, les fêtes prétentieuses de l'Étre-Suprême, ou les fades cérémonies des théophilanthropes eussent pu les déraciner. La grande majorité des Français regrettaient le culte de leurs pères, et gémissaient des divisions qui existaient entre les deux clergés insermenté et constitutionnel. Bonaparte comprit qu'il répondrait à un besoin