‹ Histoire de l'Église de GenèveChapitre 2 sur 84 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Pendant deux siècles et plus, il fut convenu à Genève, que l'époque antérieure à la Réforme ne méritait que le plus profond mépris et pouvait être rayée sans scrupule de notre histoire. Au moyen âge, disait-on, la Genève des évêques ne fiit qu'une pauvre el obscure cité, ignorante, corrompue, sans gloire ni liberté. La faute en était naturellement au catholicisme, aux moines et au clergé, qui favorisaient le despotisme, la superstition et empêchaient l'essor du progrès. Mais la prétendue Réforme, qui est venue, a dissipé ces ténèbres, répandu à flots la lumière, régénéré les mœurs, développé les vertus civiques, créé enfin une ville nouvelle, ne ressemblant en rien à la premi^.re et qui doit la faire oublier (1).

PosT TENEBRAS LUX ! Sur la foi de cette fastueuse de\ise, on jetait l'anathème au passé, et l'année 1535 était la première date de notre histoire.

Ce courant d'idées, hàtons-nous de le dire, tend à disparaître de jour en jour, même parmi nos adver-

(I) CSémt, LacotliiSre, Uoucbon, <

saires et à faire place à une critique plus éclairée et plus impartiale.

Nos historiens nationaux n'ont pu, pendant longtemps, sortir des légendes de Bonivard et des récits de Froment, tous deux témoins fort suspects, qui ont écrit via et studio sous l'influence calviniste et les préventions de leur haine contre une religion qu'ils avaient lâchement abandonnée. Aujourd'hui on aime à puiser aux sources, et naturellement on revient des injustes préjugés contre cette époque peu explorée et partant peu connue.

En lisant les actes anciens que l'on est parvenu à déchiffrer et que l'on publie dans leur entière exactitude, on est tout étonné de rencontrer, dans ces âges calomniés, de magnifiques exemples de noblesse, de courage et de générosité ; on ne peut, surtout, s'empêcher d'admirer ta fermeté, l'indépendance et le patriotisme de la plupart de nos anciens évoques.

Ce sont là, on peut le dire, les traits principaux de leur physionomie, jusqu'à ce jour défigurée par l'ignorance ou l'erreur.

Ce magnifique réveil des études historiques, qui a fait succéder dans la France contemporaine aux préjugés et aux mensonges, triste héritage de la philosopliie du dernier siècle, une critiqua large et éclairée, a eu aussi parmi nous ses courageux interprètes. C'est, je ne crains pas de le dire, un concitoyen protestant qui, le premier, s'est frayé une voie nouvelle dans le vaste champ mal défriché de notre histoire nationale et lui a donné une courageuse impulsion. Passionné, avant tout, de cet amour de la vérité, qui est la première et la plus précieuse qualité de l'historien, il a consacré, comme il le dit

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■môme, « à l'étude de l'histoire de Genève,

ses journées, et une grande partie de ses nuits > (1). Ce chercheur inratigable, qui a lu dix huit cents procès de cette époque, qui a lu, bien lu, et en grande partie copié, d'un bout à l'autre, quelques milliers de lettres publiques et particulières, tous les registres orginaux, sans en sauter une ligne, dont la vie s'est écoulée dans les salles basses des archives, et qui a pu écrire avec confiance ces lignes ; a Je suis plus instruit que personne sur l'histoire de ma patrie (2); n c'est Jacques- Ami Oaliffe, né à Genève le 7 avril 1770, et mort à Florence le 15 décembre 1853 (3).

M. J.-B. GalifTe, marchant sur les traces de son père, s'est lancé coarageusement dans la carrière, en publiant ses Pages d'histoire exacte sur le jirocès de JHerre Ameaux en 1546, et sur celui d'Ami Perrin, ancien syndic et capitaine général de la République, en 4547 (4).

Ce titre, on l'avouera, a quelque chose d'original et de piquant. J.-B. Galiffe s'est excusé d'avoir ainsi intitulé des mémoires, parce que, dit-il, a. le nombre de ceux qui étudient l'histoire aux sources vraies est très-petit, surtout à Genève, où l'on a Vécu sur des données plus légendaires que véri-

e Qettioe, par Gal»ïb-P]cikt, p/igo 10. —

I) Notiees généalogigws. OenivB. t vol. Préface, pnge lïiii. I) Jnoqura-Aaù GaliRe ■ pnblii.^ plnsitiurs oavrHgi-i impùrunia mr l'Iiise de uddC«b, enirii aniret : Matériaux pour l'histoire de O^nèee. I »ol, tlotictt génealogiguts sur Us familles genevoises. — Genève.

presque ^^^^|

I "mÂ. Lettres sur l'hûlotre de Genève.

' illuHtN», cijuleoant iJi» itoouûea ttcs-imércs:

- lionfvf, S vol, in-i*.

diques, et où l'histoire pour cela est à refaire (1) t. Critique amère, mais bien méritée, à l'adresse des deux auteurs qui ont écrit récemment l'histoire de la Réforme et de l'Eglise de Genève, MM. Bungener et GabereL

Mais pour parler de l'ancienne Genève, à quelle source irons-nous puiser nos renseignements? Estce dans Bonivard? Voici ce qu'en dit Galiffe :

a Bonivard, méprisable moine défroqué, parasite et faux témoin, dont les caramades d'inicpité ont fait une espèce de saint, pour le brillanter de son auréole. Pensionné par le Conseil pour écrire l'histoire de Genève, au lieu de profiter des matériaux historiques qu'on s'était empressé de mettre à sa disposition, il composa une espèce de roman qui fourmille de mensonges et d'impostures, et qui a induit en erreur tous ceux qui se sont imaginés travailler à l'histoire de Genève jusqu'à nos jours (2). »

Bonivard n'est donc qu'une médiocre autorité. Nous en dirons autant de Froment, qui a composé un ignoble livre sur les temps de la Réforme (3). Son langage est bas, trivial, il ne trouve de verve et de couleur que pour raconter les turpitudes qu'il met sur le compte des moines et des prêtres. Froment, qui se montre si sévère à leur égard, aurait dû ne pas oublier les scandales de sa vie privée; car son inconduite le fit suspendre de ses fonctions de notaire et chasser de Genève (4). Un pareil historien est suspect, à bon droit.

(1) Ibid. page 127.

(2) Notices généalogiques, t. lïl, p. 68.

(3) Froment. Des actes et gestes de la cité de Genève, nouvellement convertie à T Evangile. — Genève.

(4) Fragments historiques et biographiques^ de Grenus. Tome 2, page 45.

Que dire de Michel Roset, anteiir de l'Histoire de Genève, depuis dl24 jusqu'en 15G2 {1)? Sans être impartial (2), il raconte avec beaucoup d'habileté, et ne craint pas de signaler les erreurs de Bonivard et de Froment, ses devanciers.

En 1679, Spon, médecin lyonnais, fit paraître une Histoire de Genève (3). 11 dût se servir des matériaux de Bonivard, qui lui furent présentés comme authentiques et vrais, n De cette manière, dit Galifîe, il fat indignement trompé, aussi son histoire fourmille d'erreurs (4). » Ce qui n'empêche pas son ouvrage d'être d'un très-grand intérêt à cause des chartes qui l'accompagnent Le syndic Gautier a enriclii cette publication de notes précieuses, extraites des registres de l'Etat et qui, par là même, ont une grande valeur historique.

Peu de temps après que l'histoire de Spon eut été publiée, il en parut une autre en italien, intitulée : Historia genevrina, o sia historia délia città e ropubîica di Genevra (5). L'auteur était un italien, nommé Grégorio Léti, à qui Genève avait d'abord accordé l'hospitalité et le droit de bourgeoisie, à cause de sa haine contre le catholicisme, mais qui paya fort mal la République de ses bienfaits, et finalement hat banni pour son inconduite. Quand son histoire parut, on n'y vit qu'un acte de vengeance du transfuge italien. De fait, Léti ne mérite donc qu'une confiance très-limitée, surtout pour les temps anciens.

(1) RoïicT Michel. Histoire de Qetièce. M. .S.

(1) It écrlvil suus \a ycuv de Calvin ul reçut dos appoiDlecucDU assez fom du Coosoil. Fragments hUlorigues, p. BQ.

(3) Sros. Biitolre de Genèae. Edilioa de 1754. 3 vol.

(l) GkL»*E. Naticen généalogiques, I. lU, p, 460.

^) Hiitoria genevrina, o sia historia délia citlà e republica di Çàiewra. Z vol. — Afflslerdain, 1086.

Picot nous a laissé trois volumes sur Genève (1) ; on peut dire qu'il a su se mettre au-dessus de la haine des partis. Néanmoins, élevé dans les préjugés de son siècle, il n'a pu apprécier l'œuvre des Réformateurs qu'au point de vue protestant.

Lévrier, en écrivant la Chronique historique des comtes de Savoie, a aussi parlé des évoques de Genève (2). II est court, mais incisif. Galiffe dit que c sous sa plume, on sent le sang d'une victime qui crie contre ses bourreaux, t

Dans des temps plus rapprochés de nous, M. James Fazy a publié, en forme d'essai, un Précis de Vhistoire de Genève depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours. C'est en 1836 que parut le premier volume. La politique n'absorbait pas encore ce personnage qui, dès lors, a joué un si grand rôle dans les révolutions de notre pays, et a tenu, pendant près de vingt années, le gouvernail de la République. Tombé du pouvoir, Jamçs Fazy avait repris ses études historiques et fait un appel au public pour la publication des trois autres volumes qui devaient compléter son œuvre. Les souscripteurs lui ayant fait défaut, son travail attend et attendra longtemps encore le jour. La mort a frappé, il y a 8 mois à peine, M. James Fazy.

Le style du premier et seul volume paru est net. n y a des données hardies et neuves sur l'ancienne Genève, et, comme il le dit, c'est sous un nouveau jour qu'il présente la Réforme (3).

(1) Histoire de Genève, par Picot. 3 vol. — 1811.

(2) Chronologie historique des comtes de Genevois, par Lévrier. 3 vol; 1787.

(3) Essai d'un précis de Vhistoire de Genève, par James Fazy. 1 vol. — Genève, 1836.

tl est, en outre, une mine très-riche à exploiter "pour rhistoire da diocèse, ce sont les Mémoires et Documents de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, publiés chez Julien et ftls. Les hommes les plus marquants y ont fourni leur concours^ cette publication, arrivée à son dix-huitième volume contient une foule de chartes, qui jettent une grande lumière sur le passé de Genève.

Jusqu'ici, nous n'avons nommé, à l'exception de Spon et Léti, que des auteurs protestants et nationaux. N'aurons-nous donc pas d'historiens catholiques à invoquer? Oui, surtout pour nous orienter au milieu des ténèbres, qui planent sur les premiers siècles de l'histoire de notre diocèse. Outre Sirmond et Labbe, qui ont écrit sur les Conciles d'importants ouvrages, Don Marlène, auteur de savantes chroniques, nous aurons l'important ouvrage rédigé par les frères Sammarthains, la Gaîlia Christiana (2), ou sont les noms et gestes des évoques; les Annales de Baronius, et les Mémoires, de Besson (3), ce bon curé de Chapeiry, qui a su utiUser ses loisirs, en collectionnant des chartes et dresser une liste de nos évoques. Quelquefois nous pourrons être en désaccord avec lui sur certains faits et sur les dates, mais nous ne lui conserverons pas moins une vive reconnaissance pour ses arides travaux, qui nous serviront de fil conducteur, jusqu'à ce que nous arrivions au treizième siècle. A cette date, nous avons sous la main une riche collection de pièces ofScielles. Elles se trouvent aux archives, soigneuse-

ment classées dans les Portefeuilles Historiques, où le savant et infatigable archiviste, M. Sordet, les a miautieusement inventoriées.

Il est un répertoire bien important qui a paru à Genève en 1866, contenant l'indication de tous les documents imprimés, relatifs à l'iiistoire de Genève jusqu'en 1312; c'est le Régeste genevois, publié par la Société d'histoire et d'arcliéologie, sous la savante direction de MM. Paul Lultin et Charles Le Fort. Quiconque veut s'occuper de l'ancienne Genève peut y trouver les indications les plus précises sur les actes des évèques du douzième et du treizième siècle (1).

Citons aussi les travaux de l'archéologue Blavignac, trop tôt enlevé à la science et aux lettres. Son Armoriai contient la liste des évêques et leur blason (2). Ses études sur l'ancienne Genève sont du plus haut intérêt (3).

Pour le temps de la Réforme, nous avons les recherches de Mgr Magnin, évêque d'Annecy, qui a publié, en un volume, son important ouvrage sur V Etablissement de la Réforme à Genève (4).

M. le professeur Amédée Roget fait paraître en ce moment VHistoire du peuple de Genève (5). Quoique admirateur de Calvin, cet auteur est véridique. Il

({) Régeste genevois m H^ppMoire ehronologiquo ol ftnalylifpiB iIm document impnniés relslUs ï rbisinlrc ilo la ville el du dioc^M île Gcnèva tviint 1311 - Uell^v» 1866.

(i) Aitnorial genevoU, par J.-D. Blivionac, archlieclc. — Gpnive 18U.

(3) Eludes sur Qeniee depuis Vantiguité jusqu'à nos jours, par J.-D. BuïiûHAc, 3 vol. iB-8*. - Geal've im.

r la lUfùrmc jusqu'à

travaille aux sources, sans jamais déguiser la vérité. Cest un très-bon ouvrage à consulter.

NoDS prévenons toutefois nos lecteurs que nos recherches ont été faites en grande partie aux arcliives de Genève ; ils ne seront donc pas étonnés de les voir si souvent citées. C'est la mine où nous avons puisé, sans avoir toutefois la prétention d'en avoir utilisé à fond toutes les richesses. Quelques filons, à peine, en ont été exploités, au point de vue catholique. Aussi indiquerons-nous aux jeunes travailleurs, qui voudraient marcher sur nos traces, toutes les ressources des Archives et la manière la plus simple et la plus commode de les utiliser.

Le bureau des Archives est à l'hôtel de ville, n° i. U s'ouvre tous les jours, de huit heures du matin à midi et de une heure de l'après-midi à trois heures.

Les Archives cantonales comprennent :

1" Tous les registres administratifs, judiciaires et financiers, depuis les temps les plus anciens jusqu'en 1798 (1);

2» Tous les documents de môme nature relatifs à l'administration française, depuis 1798 jusqu'en 1814 (2);

3" Des mémoires, actes privés et correspondances d'un intérêt historique relatif à Genève (3) ;

(1) Lft MLecLion compl^Lp ies KgistKs do l'ancinn Petil CoDScil est de SDQ volsmes. Le premier e>t de liOB.

m M» plieea qoi cancemml randon dépariemont do Ljmaii conalilneni '"pAl ipècUl, dit D^ôt cotnjnun.

Cette ca]iBeW>a ea renfermée dans 301 purUfcDillex conlenant jilus do 0 piicxa. La ploa aacicaiu mt de 93S. — L'iuvcDlaire ctirunulngiquo de >acei piÉcm a été dressé par rnrchlvislo SorriM, i qui l'on doit l'iintro qui e daa* les archive!. Ses snccêsïear», H. Lt'onard OenMo tl U. Grivel, lvble actuel, ont dreuë un répi'rloirt^ complet, disposé par ordre haMtiijue, des Taits conlimiM dans toutes ces pii>fC5, de sorte qn'à l'aide ria«cllt»!re et dn Répertoire, il est Irès-itirlle de rnlrc des reclierclies. U Il de coniuHre les ooms des perHoanuites el Ui date île leur e\îs[eiice. nooiéro correspuDdanl à ctiaque pii'^i', pr^senl^ ù t'arctiiviste, eal iniinétbtemcnl tuiirui au travailleur.

¥ Un très-grand nombre de volâmes d'actes de notaires qui ont instrumenté sur le territoire genevois (1);

5<> Des procès-verbaux et registres de quelques corporations, communautés, tant industrielles que religieuses (2).

Nous signalerons enfin aux pioniers futurs les quatre volumes des visites pastorales, faites dans le diocèse de Genève avant la Réforme ; les huit volumes des registres capitulaires et les Constitutions synodales de nos anciens évoques et une foule d'actes ou ordonnances qui contiennent les détails les plus intéressants sur les paroisses, sur le personnel et sur l'état de l'ancien diocèse de Genève.

Puisse l'initiative que nous avons prise servir d'encouragement à la jeunesse studieuse et lui inspirer tout à la fois le goût des études historiques et l'amour des traditions antiques, qui, obscurcies un instant, ne furent cependant ni sans dignité ni sans gloire.

(1) Les minutes des anciens notaires remontent à Tannée 1373. Elles forment environ 2,607 volumes.

(2) Le dépôt principal de ces dernières pièces se trouve aux Macchabées, n comprcna les terriers du Gtiapitre de daint-Pierre, des prieurés de Saint- Jean et de Saint- Victor, des églises, des couvents et des communautés avant la Réforme.

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