JEAN DE BERTRAND
A la mort de Guillaume de Lornay, Benoit XIII se réserva spécialement la nomination de son successeur, ce qui occasionna une vacance durant laquelle les vicaires capitulaires prirent diverses décisions synodales, qui furent proclamées, sede vacante^ après la Purification de la sainte Vierge. Ignorant la détermination prise par Benoit XIII, ou se croyant autorisés à faire eux-mêmes leur choix, sauf à le faire légitimer par le Pape , les chanoines jetèrent leurs vues sur Jean de Bertrand, docteur ès-lois, chanoine de la cathédrale, qui jouissait de la réputation d'un savant, scientià consj)icuumy et d'un gentilhomme accompli, élégant tissimum pastorem. Il n'y eut qu'une voix pour le demander pour évêque.
Benbit XIII, averti de ce vote, ne voulut pas se mettre en opposition avec le Chapitre, mais, supposant que les chanoines avaient ignoré la réserve ci-dessus mentionnée, il commença par déclarer que la nomination n'avait
aucune valeur, mais qu'il la ratifiait, en nommant luimême, de son autorité, Jean de Bertraud évêque et paEteur de l'Eglise de Genève. La lettre de Benoit XIII est datée de Perpignan, le 14 octobre 1408 (1).
Le 10 janvier de l'année suivante, Jean de Bertrand fit son entrée solennelle à Saint-Pierre où il reçut l'accolade des deux doyens d'&ge du Chapitre, Jaques de Monthoux et Jean d'Arenthon, représentants de leurs collègues. On le conduisit ensuite processionnellement au grand autel, oii il prêta serment, la main sur les Evangiles, de respecter les Franchises, octroyées par ses prédécesseurs. Le procès-verbal en fut dressé, signé et remis entre les mains des syndics. Il prit tout de suite la direction des affaires de son évëché (2).
Déjà le 16 mars, les autorités viennent réclamer de lui une monition contre ceux qui, depuis près de vingt ans chargés des affaires de la commune, toléraient des abus criants dans la gestion des finances. Il renouvela, le 4 mai, d'une manière plus instante, des menaces contre les coupables.
Une de ses premières sollicitudes fut de remédier su rel&chement de la discipline qui s'était introduit dana les rangs du clergé; pour cela, il fit une nouvelle publication des statuts synodaux. Pour se rendre mieux compte de l'état de son diocèse, il en fit la visite, examinant dans chaque paroisse où en étaient les prêtres sous le rapport de la science et de la moralité. Pour cela, il interrogeait les principaux paroissiens qu'il appelait au presbytère et il prenait note de leurs attestations. 11 se rendait ensuite à l'église et il visitait la custode du Saint-Sacrement, les vases sacrés et les autres ornements, prescrivant les répa-
(1) Porter. bi«l., u' 394. — 14 oclulire 140S. fil P«td. UiL, n- 3W. - SroH, l. Il, p. 1»,
rations urgentes. Ses procès -verbaux, conservés aux archives de Genève signalent la grande pauvreté de la plupart des paroisses, mais ce qui frappe surtout dans ce registre, c'est la modicité du revenu des bénéfices.
Jean de Bertrand consacra à cette visite plus de douze mois, ainsi répartis; il se mit en route en 1411, le 23 mai, le samedi après Tascension, débutant par Saint- Jean de Gonville et il continua jusqu'à Bumilly d'où il revint, à travers les Bornes, à Bonneville, oii il conféra les ordres le 13 septembre. L'année suivante, il parcourut le bassin de Genève. Nous le trouvons le 27 février à Veyrier, et le 6 juin, dans le pays de Gex. En 1413, il recommença ses visites le 9 mai et il les termina le 27 septembre (1).
Avant de partir, l'évêque Jean de Bertrand avait autorisé la communauté de Genève à construire, sur le cours du Bhône^ des moulins et des usines pour brunir les armes (2). Il avait aussi chargé Girard Fabri d'examiner la valeur des terres de quelques villages qu'il se proposait d'échanger avec le comte de Savoie.
Tout nous prouve dans les pièces qui nous restent de Jean de Bertrand que ses talents et ses connaissances étaient très-appréciées par les plus grands personnages de son temps. Il n'est pas jusqu'à l'empereur Sigismond, roi de Hongrie, qui ne lui demanda son avis pour régler des affaires importantes, et, dans une autre circonstance, il lui adressa les ambassadeurs qu'il envoyait au comte de Savoie, pour qu'il les aidât de ses conseils et même de ses secours (3^ (12 mars 1414). L'empereur l'emmena avec lui, comme conseiller, dans le voyage qu'il fit en 1415, en
(i) Visites des évéques, t. I. Archives de Genève.
(2) Arch. de Genève. Porlef. histor., n' 398.
(3) Porlef. liislor., n' 405. — M. D. C, t. V, p. 349.
At3gon. Le but que Jean s'était proposé, en accompagnant Sigiiinoncl, était de travailler à faire cesser le sclitsme.
De son côté, Jean de Bertrand se montrait coulant vis-à-ïis du comte, tout en réservant les droits de son î%\m. Il alla mitas jusqu'à lui permettre de rendre justice à ses sujets dans Genève, pourvu, toutefois, que ses arrêts ne portassent point préjudice aux sujets de l'évoque (1).
Jean de Bertrand figura avec distinction au concile de LViiistimce. Il en partit avant Martin V, qui arriva le U juin à Genève, où il fut reçu par les syndics sous un dais broché d'or, et conduit en procession au couvent des Cordcliers de Rive, où il séjourna jusqu'à son départ pour Rome; ce qui eut lieu le 3 septembre.
Camme sa suite était très-nomlireuse, il y eut â son pasîige un épuisement de vivres tel que, à cette occasion, les t'eos de la maison de l'Antipape se plaignirent à haute voii de manquer de pain. Il fallut même que l'évèque imv\{ de Thonon, où il était, une lettre aux syndics, pour les prier de remédier à cet inconvénient (2).
Martin V, ayant apprécié tout le mérite de Jean de Bertrand, lui adressa de Turin une bulle, en date du 23 septembre 1419, pour lui annoncer qu'il le trauférait â r»rchevcché de Tarentaise, en le dégageant des liens qui VilUchaient à l'Eglise de Genève. Dans ce nouveau poste, Jean de Bertrand remplit d'importantes missions. Négociateur habile, il termina les difficultés qui existaient entre le duc de Savoie et le prince d'Oranges, U fut aussi KidiiteDr entre les évéques de Maurienne, de Belley et tl'Aoîte d'une part, et le duc Amédée de l'autre, pour teraÎQer des contestations qui s'étaient élevées entre leurs officiers.
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s Je Gcnpvc. Porihf. Iiisior., n" 35*.
JEAN m DE ROCHETAILLÉE
Le successeur de Jean II de Bertrand, fut Jean de BochetailléCy patriarche de Constantinople. Ce titre était parement honorifique. Martin V, en le nommant administratenr de révèché de Genève, déclara Yoaloir loi donner un poste qui Ini permit de vivre plus honorablement DeeetUer susieniari non poierai.
Ce n'était pas i sa famille que le patriarche de Constantinople pouvait demander des ressources, puisque, selon Besson, il était fils d'un pauvre vigneron des bords de la Saône. Rochetaillée était le lieu de sa naissance. Jean avait été élevé i la maîtrise de Lyon, où il reçut les premières leçons. Les talents remarquables dont il était doué se produisirent de bonne heure, et à force d'études, il devint Docteur de la Faculté de Paris, Officiai de Rouen et enfin évêque de Genève. Il avait été appelé à siéger au concile de Constance, où son talent lui valut d'être remarqué de Martin V.
Après sa nomination, Jean III de Rochetaillée écrivit à la communauté de Genève qu'il avait l'intention de rester pendant quelque temps en la curie romaine, afin de s'y former à l'administration et de pouvoir être plus utile i la cité et à ses diocésains. Sa lettre est datée de Turin, le 25 septembre 1418. Toutefois, pour se lier vis-à-vis du Chapitre et de la cité, il envoya, le 14 octobre, Guy d'Alby, docteur en droit et chanoine de Genève et de Paris, avec le titre de procureur, afin de prendre, en son nom, possession du Siège et de prêter serment de fidélité aux Franchises (1).
(i) Portef. hisl., n* 4Î6. — M, D, C, t. II, p. i96.
Arrivé à Genève, Jean de Rochetaillée ratifla ce qu'il avuit promis par l'organe de son procureur. Ce ne fut pas pour lui une simple cérémonie, car, se trouvant vis à-vis des prétentions du duc Amédée qui lui demandait la cession du souverain domaine et de la juridiction de Genève, moyennant compensation, Jean de Rocbetaillée ne voulut pas séparer sa cause de celle de la communauté toute entière.
Jamais assemblée plus solennelle n'avait été tenue au cloître de Saint-Pierre. Il s'agissait de décider si l'évêque devait garder ses droits suprêmes ou les remettre entre les mains du duc, qui avait tout préparé pour obtenir le BQccès- Il s'était adressé à Martin V, en peignant la position de Genève sous les couleurs les plus sombres, la préseotant comme étant le théâtre de rixes continuelles, ac- Kcontpagnées d'homicides et de pillages, par suite des luttes aitre les seigneurs et les vassaux de l'évÊque. • Celui-ci,
^t-il, est trop faible pour se défendre; ■ il en concluait tqo'il devait lui confier la juridiction sur la ville et les rterres, et partager les attributions du Domaine temporel. Après la lecture ds cette pièce, l'évêque prit la parole et déclara s'en référer à la décision des représentants de la communauté, qui avait ses hommes de lois, ses syndics et ses procureurs. • C'est à vous, ajouta-t-il, à examluer si ce changement vous convient et s'il est expédient de l'opérer par compensation et à voir s'il est honorable et avantageux aux citoyens de la cité, et s'ils peuvent supporter seuls les charges qui incombent à la défense de la principauté. >
Les syndics et les procureurs de la communauté s'étant consultés furent unanimes dans leur réponse.
tludriod de l'Hermitage fut chargé de parler au nom de Lflra concitoyens. < Attendu, dît-il, que de temps immémo- ^Mial, en remontant à quatre cents ans en arrière, la vitle
de Genève, avec ses faubourgs et le territoire a^jaceot et ses revenus , a toujours fait partie du BoaTeram domaine de TEglise ; attendu que les évéques ont toi^oiiis traité avec bienveillance les habitants et gouverné avec paternité, le peuple ne désire aucun changement : bien loin de là, il estime qu'il serait dangereux poor TEgliee et la cité d'opérer une commutation, même avec promesse de dédommagements (1). >
Cette protestation fut accompagnée de la promesse formelle de soutenir les droits de Tévéque, auquel tous se déclarèrent dévoués de cœur et de volonté et prêts à payer de leurs biens et de leurs personnes.
Assurément, c'est une des plus glorieuses justifications du régime des évoques, qui s'étaient toujours montrés pères et pasteurs de leurs sujets.
Apprenant le vote émis par les représentants de la communauté, unis au clergé des paroisses et au Chapitre, Sigismond signa une déclaration formelle, portant défense aux nobles, princes et barons et surtout au comte Amédée de Savoie de toucher en rien à TEglise de Genève et à ses droits, sous peine d'encourir son indignation souveraine (2).
Sous ce haut patronage, Jean III de Rochetaillée gouverna pacifiquement son Eglise jusqu'en 1422, où il s'opéra un changement dans sa position, grâce à l'intervention du cardinal de Saint-Laurent qui avait été nommé ambassadeur à la cour de Charles VI. Ce personnage, s'apercevant que l'évêque Jean de Briève-Cuisse était mal vu des Anglais, qui occupaient Paris, proposa une mutation pour faire arriver Jean de Rochetaillée au siège de Rouen,
(1) Cette délibération se trouve in extenso dans Spon, t. II, Preuves U, p. 134.
(2) Spon. t. U, pièce LUI, p. J63.
dcveDS vacant par la mort du titulaîrG, et lui donner pour saccesscnr Jean de Briève-Cuisse.
Cette modification ayant été agréée par Martin V, avia en fut dooné au Chapitre et au peuple avec recommandation de le recevoir comme pasteur.
Quoique éloigné de Genève, Jian de Rochetaillée garda an bon souvenir de son Eglise et des habitants qui lui avaient donné une preuve éclatante de leur dévouement' n contribua même à l'érection de plusieurs édlficcB. ■ C'est ainsi, dit Elavignac (1), qu'après l'incendie de 1430, OÙ une partie de la ville ne fut qu'un monceau de ruines, il réiîdifia le palais épiscopal et la plus grande partie de l'église de Saint-Germain, où l'on voit encore ses armes et son monogramme, surmonté de la croix archiépiscopale. >
Jc&n mourut te 4 mars H36, après avoir revêtu la pourpre romaine, sous le titre de cardinal de Saint-Laurent, et après avoir rempli les fonctions de vice-chancelier de l'Eglise.