PHILIPPE DE SAVOIE
Voici encore une élection provoquée par la maison de Savoie et qui va placer sur le siège de Genève un prince trop jeune pour gouverner par lui-même : c'est le fils de M. de Bresse (3), Philippe de Savoie.
En jugeant à trois cents ans et plus de distance des élections de cette nature, nous ne pouvons que les déplorer. Nous ne saurions aujourd'hui admettre la possibilité du choix d'un enfant pour chef d'un diocèse, et sans difficulté nous dirions : • Voilà une élection déplorable, impossible à concilier avec les intérêts de la religion. •
(1) Porlef. hisi., n* 793.
(1) La bmille de Champion poruil de goenli^s à un champion contonnié «rmé et mnntti d'argpnl, teosat une épëo nut à li main drolM de mAme. (GoicuRNON, Armoriai de Bresse et Buyens).
<31 Le Selineur dp Bresse, doul il s'ngil ici, est PliUippc iv Savoie, fils dn due Louis, fréK d'Ame IX.
Cependant si nous mus reportons à ces temps élo)gDé3, nous gommes étonnés de voir que ce qui nous parait compromettant pour la dignité épiscopale ne l'était nullement à cette époque. Bien plus, ces élections étaient non-seulement acceptées sans murmure mais réclamées auprès du Souverain-Pontife, comme une faveur, soit par les syndics de Genève, soit par le Chapitre de la cathédrale.
Ce n'est donc pas sur le Pape qu'il faut faire retomber la responsabilité de ces choix. Nous avons besoin d'entrer dans quelques détails à cet égard, car les attaques contre la nomination du jeune Philippe n'ont pas manqué dans l'histoire. Ces détails, nous les puiserons à leurs sources, c'est-à-dire dans les registres du Conseil et du Chapitre.
A peine Champion fut-il mort qu'un courrier partit de Turin, à franc étrier, pour en porter la nouvelle aux autorites de Genève (1).
Il arriva le l" juillet, porteur d'une missive venant de la part de la duchesse Blanche, Marie de Monferrat, veuve de Charles I". En notifiant le décès de l'évëque aux chanoines, elle recommandait chaudement à leur choix futur M. de Montjous, fils de l'illuatrissime seigneur de Bresse, Elle les priait en outre d'attendre l'arrivée de R"" Claude de Marcossey, pour procéder à l'élection du successeur de l'évéque défunt, et de confier jusqu'à ce moment la garde de l'évëché à René Bastard de Savoie. Les chanoines s'étant rassemblés répondirent à la duchesse que tout était prévu par les règlements capitnlaires, en la vacance do siège, soit pour la garde de l'évëché, soit pour la sûreté des châteaux, et que d'ailleurs ils s'efforceraient de lui donner satisfaction (2). En apprenant l'arrivée du messager
(I) Registre du Conseil, 1" juillet 149S. (1) Ibid.
^ ducal, les syndics ila la ville se réunircDt pour se concerter sur ce qu'ils devaient faire. Ils résolurent d'envoyer une députation au prévôt du Chapitre, pour lui exprimer, au nom des magistrats de la cité, le désir de voir sur le siège épiscopal le fils de M. de Bresse. Le soir même, ils se présentèrent à la salle capitulaire et se déclarèrent prêts à soutenir, le plus qu'ils le pourraient (in cunclia
tpossibilibus), Messieurs du Chapitre. Relativement à l'élection, ils recommandaient particulièrement l'illustre seigneur de Montjoux. Eogant eosdem dominos quod in eorunt elecHone, qvam de proximo facluri sunt, comtnendatitm Jllam /(um flum Montis Jovis kabeatit (1). Non contents de cette démarche, ils vont le lendemain chez le Bastard de Savoie et lui déclarent qu'ils se sont rendus vers Messieurs du Chapitre, pour les prier d'offrir le siège épiacopal au fils de M. de Bresse (2).
Le 3 juillet arrive Spectable-Claude de Marcossay, porteur de deux nouvelles missives de la duchesse, l'une pour le Chapitre et l'autre pour les syndics. Elle revenait à sa première demande, eu exhortant les uns et les autres â faire leur choix, • non pas seulement dans leur intérêt, mais dans celui de l'Ëglise, de la cité et du diocèse, et à porter leurs voix sur le sujet proposé (3). » Elle s'adresse ensuite aux syndics et les conjure de lui venir en aide, en usant de toute leur influence auprès du Chapitre. Les lettres de la duchesse sont lues dans la demeure du vidomne, en présence de la municipalité et du prévôt, et une troisième fois les syndics se déclarent prêts à agir dans les sens de la demande (4). Voilà donc les Cod-
(1) Rpgialre du Canseil, t juillet li9S. (3) RagiBlre du Chapilro, 3 juillet 14II5.
[3) Registre ilu Chapitre, 3 julllel, U9S.
(4) Rcj^tre du Conseil, 3 juIllM 1400.
seils ananimes. Voyons maintenant ce qui se passe le 4 juillet| au cloître de Saint-Pierre. La cloche du Chapitre s'est fait entendre comme d'habitude (more solito). Les chanoines présents sont le B. prévôt, François de Charansonay; le chantre, noble Jean de Lornay ; Guillaume de Gruière, Révérends de Bossillon, Amédée de Grozet, P. Monod, Aymon de Gingin M. Promet, seigneur de Veigy ; Amblard Goyet, Aymon de Lornay, Pierre de Lornay, François de Viry, M. du Crest. Après la messe du Saint- Esprit et les oraisons dites avec dévotion, le prévôt François de Charansonnay, en sa qualité de premier dignitaire après Tévêque, prend la parole en ces termes : c Vénérables seigneurs et frères très-chers en N. S. J.-C.» que la grâce du Saint-Esprit soit avec nous tous, afin qu'il nous assiste et nous accorde de pouvoir accomplir convenablement, ce pourquoi nous sommes réunis en ce moment. Seigneurs et frères, vous savez que nous nous sommes assemblés pour l'élection ou la postulation de notre futur évêque et pasteur. Je vous prie donc, par les entrailles de Jésus-Christ, de laisser de côté toute affection spéciale, d'élever vos cœurs vers le Seigneur et de choisir, sous l'inspiration du Saint-Esprit, ou de postuler celui qui, dans votre âme et conscience, vous parait le plus digne d'occuper la place d'évéque et de pasteur dans notre Eglise. >
Le chantre se lève et répond au vénérable prévôt : t C'est à vous, comme supérieur, qu'incombe le devoir de nous dire, en votre âme et conscience, celui que vous choisissez ou demandez comme pouvant être plus utile au gouvernement de notre Eglise. >
Prenant la parole, après avoir fait le signe de la croix, le prévôt répond : c Comme notre Église de Genève ne jouit pas seulement d'un domaine spirituel, mais encore d'un domaine temporel, s'étendant sur la ville et les
châteaux, qu'il faut pouvoir garder, protéger et défendre, vu leur situation et les circonstances, nous avons besoin d'un prince et d'un prélat puissant, qui, de son autorité séculière, puisse sauvegarder les droits de ses vassaux et sujets, les protéger et les défendre dans les lieux précités. 11 me semble donc qu'il convient de renoncer au mode habituel d'éleetiOB, pour adopter celui de la postulation. De plus, comme personne ne me paraît plus propre à remplir ces conditions, à raison de l'illustre origine de sa famille, que liévérendissime Seigneur Philippe, fils du prince duc de Savoie et de Bresse, Protonotaire apostolique, prévôt et commendataire de Montjoux, quoiqu'il n'ait pas l'âge canonique. Je le demande donc pour prince et prélat, me confiant en la bonté et la clémence de Notre Saint-Père le Pape. ■
Le chantre se relève et dit ; « Vénérable Seigneur prévôt, pour le bien, Tutllité et L'avantage de notre Église, et à cause des raisons mentionnées et d'autres qu'il serait trop long de rapporter, vous avez, dans votre âme et conscience, formulé une postulation. J'approuve, confirme et loue de toutes mes forces votre demande et je postule, en mon âme et conscience, comme vous l'avez fait vousmême, l'illustre Seigneur Philippe, prévôt de Montjoux, pour notre Pasteur et Prince, me confiant à la bienveillance du Souverain-Pontife (1). •
Les chanoines présents ayant été iuvités â donner leur avis, tous et à l'unanimité approuvèrent la postulation, en suppliant humblement et dévotement {humiîifcr ac devotè) Sa Sainteté le Pape régnant, par les entrailles et la miséricorde de N. S, J.C., de vouloir bien admettre
..) Bugislr* 4u Chapllrr, i juiltcl 1495, fol. m. ; I ImporMnl iiv puuvanl, & came Uv sa longu'.'ur, tlgun Knvnfotis nai Pii^rns juslllicitlivi'g,
leur demande. Ils ordonnèrent au secrétaire d'en dresser immédiatement un acte solennel, en présence de témoins; ce qui fut accompli (1).
La postulation du jeune Philippe avait eu lieu le 4 juillet 1495. Elle fut immédiatement expédiée à Rome, où elle resta assez longtemps en souffrance. Il fallait une dispense inusitée d'âge. C'était une dérogation aux statuts en usage. Alexandre VI voulut que la demande fût soumise à une commission. Une année s'était écoulée sans que l'approbation fût arrivée. Elle était attendue avec impatience, car le jour où le seigneur de Châteauvieux, gouverneur de Bresse, vint au nom du duc présenter Jean Oriol, comme le représentant de l'élu, le secrétaire du Chapitre commença son procès-verbal par ce mot : Tan^ dem (2).
Le Pape n'avait pas attendu jusque-là pour pourvoir aux besoins du siège de Genève. Le 1 6 mars, d'après le Régeste du Vatican^ il avait chargé G. de Pierre d'administrer cette Eglise.
Besson assure que le Pape Alexandre VI confirma la nomination de Philippe, en lui donnant pour administrateur R^ Aymon de Montfalcon, évéque de Lausanne, jusqu'à ce qu'il eût l'âge de dix-huit ans.
Nous ignorons sur quel document s'appuie Besson, mais il parait plus sûr d'affirmer que le cardinal de Saint- Clément fut le premier administrateur de TEglise de Genève, donné par Alexandre VI à Philippe. C'est lui qui députe Jean Orioli pour présenter ses bulles au Chapitre et prendre en son nom, comme procureur, possession de l'évêché. C'est Orioli qui prête le serment habi-
(1) Registre du Chapitre, 4 juillet i49o.
(2) Registre du Chapitre, 24 août 1496.
tuel, la main sur rEvan9;iIe, et on le conduit au siège épiscopal, au son des cloches, en chantant le Te Deum (1).
Dès ce moment, Orioli agit comme Vicaire général de l'évéque. C'est à lui que se portent les plaintes, et c'est lui qui retire les revenus de l'évêché, tandis qoe les affaires ecclésiastiques bg traitent par le pronotaire apostolique* Jean de Lornay, Vicaire général. C'est en 1407 seulement que parait Ajmon de Montfalcon, évêque de Lausanne, comme administrateur.
Tout nous porte à croire que Philippe séjourna peu de temps à Genève. Nous l'y voyons apparaître, le 2 mai U97, en la compagnie de son frère, et le 8 septembre de la même année, avec Aymon de Montfalcon. On examine alors quelle sorte d'honneur on lui rendra. Les syndics vont à sa rencontre et lui offrent, de la part de la ville, douze boites de dragées. Ou pourrait croire que ce cadeau avait été choisi comme étant en rapport avec l'âge de l'évfique, mais le même présent est offert à l'évéque de Lausanne (2). Il est un autre personnage du nom de Philippe qui s'agite beaucoup à cette époque; c'est Philippe, dit Sans-Terre, comte de Bresse. Dès qu'il fut nommé duc de Savoie, il regarda Genève comme une ville relevant de sa suzeraineté. Il l'appelait sa cité. Dans une de ses lettres, il alla jusqu'à traiter les syndics de bons sufijects, s'appelant lui-même souverain. Tout en for* mulant ces prétentions, il tenait à se montrer bon prince, et il protestait qu'il ne voulait en aucune manière em> piéter sur les droits de l'évoque, ni violer les franchises.
Il y avait donc chez Philippe, à l'endroit de Genève une
(I) Ho{{i$lrtt lia CiiafiUre, 3t noOl UlNi. Il) R^'psito iu Consnl, 37 uurs im.
certaine bienveillance mêlée du désir d'accaparer & son profit le pouvoir.
Ce fut lui qui s'adressa au cardinal de Saint-Clément pour obtenir du Pape la permission d'imposer une petite gabelle à Genève, afin de subvenir aux charges de la Tille (19 juillet U96).
Philibert, fils du comte de Bresse, devenu duc, aspira à jouer à Genève le même rôle que son père. Prétextant qae Philippe, son frère, était trop jeune pour gouverner, il lui donna pour conseiller et chambellan Araédée de Femex, seigneur de Pontverre. Il vint lui-même se fiier à Genève, et il obtint de l'administrateur de l'évëché une concession de territoire, pour y rendre la justice, tout en déclarant que 1 son intention n'était pas de violer en rien les droits de révêque •. 11 ne voulait pas non plus, disait-il, déroger à la juridiction épiscopale (1498, 10 mars).
L'administrateur de l'évêché était alors Aymon de MoDtfalcoD, évéque de Lausanne, qui, voulant faire des réparations à la cathédrale, obtint de Jules II une bulle pre^icrivant à tout bénéficier du diocèse de Genève, nouvellement pourvu, de payer, la première année de mise en possession, la moitié des fruits et revenus de son bénéfice, pour être remis entre les mains du caissier de la fabrique de la cathédrale (1). Ce fut sous Aymon de Montfalcon que fut modifiée l'entrée du magnifique monument de la cathédrale de Lausanne, qui fait encore aujourd'hui l'admiration des voyageurs par sa belle et harmonieuse structure.
Nous rencontrons encore Aymon de Montfalcon en 1510, à la tête de l'administration de l'évêché de Genève, confirmant pour six mois une imposition sur le vin et
(1) Pnrlcf. hisU, n" 803.
— ravies gabelles, afin de subvenir aus dépenses de l'admitiiBtration municipale (1), et l'exemption de toutes tailIcB accordée aux rois des archers et des arbalétriers (2).
Le 24 octobre 1505, il ratifie la décision, prise en Conseil général, de s'adresser aux Confréries pour leur demander le surplus de leurs dépenses en faveur de l'hospice des pestiférés. 11 fallut une nouvelle ordonnance du Vicaire général pour contraindre les Recteurs de ces Confréries à remettre leurs comptes et à s'exécuter. Le Pape Jules II dut lui-même intervenir en faveur de l'hospice et en recommander les besoins aux Corporations de la ville.
Le 10 juillet 1505, il approuva l'ordonnance des syndics sur l'art des charpentiers et des fuatiers, publiée par Amblard Goyet (3). En 1506, il rappella les règlements de l'évéque de Corueto pour les maladières de Chêne et de Caroube (4).
Il accorda, à la vérité, au duc Charles, l'autorisation de tenir les causes de son Conseil sous la halle de la Maison de ville, mais celui-ci reconnut que cette concession était une grâce spéciale, qui ne devait point préjudicier au:c droits de l'évéque.
Arrivé à l'âge de dix-huit ans, Philippe prit en mains la direction du diocèse, mais ce fut pour très-peu de temps. Nous n'avons aux archives qu'une pièce signée de sa main, celle par laquelle il invitait son procureur fiscal et les syndics à empêcher les réunions illicites et à réprimer les abus qui en résultent (5). Besaon affirme qu'il accom-
(I) Poriiif. hisi., n-814.
<D PorUt. hist., n' BI7.
(3) Porter. hUl., D- 810.
Il) Partir, hisi., d' ftU.
(à) Cm nHiniun* liUiiml nllns <if» Abbayes qui sn ruscmbUient de nuii, on SUD (l'uD coroet (aii sonum instrumenti Wmpore noctumo. L'âv^u^
pagna Louis XII en Italie, et qu'il prit part au combat d'Agnadel, en 1508; c'était une preuve que la vie d'évë. que n'était point dans ses goûts. Il le manifesta au duc, son frère, qui l'approuva, lui promettant, comme apanage, s'il donnait sa démission, les baronies de Faucigny et de Beaufort. Ce qui avait été arrêté entre eux s'accomplit en 1510. Philippe remit son évfiché à Charles de Seyssel et se retira à Turin, où il devint plus tard la tige de la famille de Nemours.
de Lausanne, Aymon de Montfalcon, avait accordé aux archers, aux arquebusiers certains privilèges. Le Conseil fut d*avis qu*on devait les leur retirer avec prudence et révoquer TAbbé. C*est dans ce sens que les syndics don nèrent des instructions à leurs députés auprès du duc. — Portef. hist., n* 855