‹ Histoire de l'Église de GenèveChapitre 57 sur 84 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Les derniers évoques avant la Réforme

Cbarles de SejsMl. — Position des pirlis. — S< nomisalioD. — S) réceplioD, — Ordonnance sar les ahbijes. — Dépnlalion k Haiimiliea. — Porlificalion de Saînt-Genais. — Retas dn rétablissement des foires. — Diselle. — Dissolutioo du prieuré de Salign}. — l'DÎon de l'église de TborcDS k la cathédrale. — Émeute. — Hort de l'èvtqae. — Aimé de Gingins. — JeiD de Savoie. - Il prend possession. - Ses premiers actes. - Les partisans de l'Alliance. — Berthelier. — Son eiécDlion. — Pierre de la Banme, cuadjutenr. — Sa nomination. — DilHcultia avec le dac. — Ses lettres. — Son caractère. — .\lliance de tienéve avee Berne et Fribonrg.

CHAItLES DE SEYSSEL

Les difficultés sur\enues entre les bourgeois de Genève et les hommes du duc laissèrent un ferment de profonde division au sein de la cité. On y vit bientôt se former un parti qui jura de résister à outrance aux envahissements de la maison de Savoie et à toutes ses exigences. Sur ces entrefaites, le duc Charles 111, ayant eu à se défendre contre les Valaîsans, qui avaient fait irruption sur le Cba-

biais, demanda aux autorités de la ville une pièce d'artillerie qu'elle possédait. On tint conseil à ce sujet et la majorité se prononça contre cette mesure, vu que la ville ne pouvait être désarmée. Le duc, outré, attribua ce refus à quelques meneurs et résolut de les perdre. Trois, en particulier, passaient pour être les partisans les plus exaltés des Ligues suisses. C'étaient : Lévrier, Pécolat et Berthelier, qui, se sentant compromis, allèrent à Fribourg solliciter des lettres de bourgeoisie. Elles leur furent accordées. Ils espéraient par cette mesure échapper aux poursuites du duc ; celui-ci déclara ne tenir aucun compte d'une nationalité acquise aussi rapidement.

n alla même jusqu'à demander que Lévrier lui fût livré, prétendant que par sa naissance sur terre de Savoie, il était son sujet. Il n'en fallut pas davantage pour raviver les mésintelligences et susciter des rancunes qui finirent par des actes de violences odieuses et par des exécutions déplorables. En donnant sa démission d'évéque, Philippe de Savoie s'était concerté pour la succession au Siège épiscopal avec Charles de Seyssel, qui, dix ans auparavant, avait été proposé par le Chapitre pour Tévêché. Supplanté par Antoine Champion, il avait modestement gardé le titre et les fonctions de supérieur des Antonins, à Chambéry. Ayant été nommé par le Pape Jules II, en date du 5 novembre 1509, il fut présenté au peuple et au Chapitre comme évêque. En renvoyant à Genève, le Souverain-Pontife disait dans sa bulle • que tous trouveraient en lui un père rempli de bienveillance et un pasteur dévoué (1). » Charles de Seyssel était en effet d'une humeur douce et affable. En lui rendant ce témoignage, Spon ajoute « qu'il

(1) Voici ce quo l'on disait do lui à son enirt'O : Hune esse pJuvimwin pium, mitem et hcnignuyn^ sanguine chirvm serf virtute clariorern prœdîcant cuncti, — Uegisirc du (40US(.'il, i juin lolO.

' n'avait pas beaucoup d'étude (l). ■ Bonîvard affirme le contraire. ■ Ce fut, dit-il, un savant personnage que mes- Bire Charles de Seyssel, qui estoit natif de son pays et havoit longtemps leu à Tliurin en loex. Quant le Roi Charles VIII alla à Naples, à son retour, il le voulut luimême, pour en ouruer son Uoyaume (2). •

Sa nomination causa une joie universelle dans la ville. Avant d'y faire son entrée, il voulut savoir il quoi l'obligerait le serment qu'il devait pnHerà Saint-Pierre. On lui porta le Code des Franchises au château de Compesière, OÙ il s'était arrêté. Après en avoir pris lecture, il ne fit pas difficulté de jurer qu'il y serait fidèle. Le lendemain 2 juin, les syndics le reçurent au pont d'Ârve et lui remirent les clés de la ville, en même temps que les dons usités de joyeux avènement. Dédaignant les allures de, grand seigneur, il refusa les honneurs du dais, qui fut donné en cadeau à son écuyer.

L'entrée de Charles de Seyssel dans la cité fut triomphale (3). Le peuple le salua par des fêtes (4) comme le me&-

f Bager de la paix. L'évêque aurait voulu en effet la rétablir sur des hases solides, mais les circonstances ne lui permirent pas de réaliser ses projets, Dès les premiers mois de son épiscopat, il fut en lutte avec la partie la plus remuante delà population, celle qui composait les abbayes ou sociétés des divers métiers. C'était un usage admis dès les temps les plus anciens à Genève que les archers, arquebusiers et ballebardiers figuraient en costume dans les cortèges, aux fêtes. Ils avaient, par là même, droit à une certaine

(Il SroN, 1. 1.

(i) Bonîvard. Anciennes et nouoelles polii

(3) Cvnt maj/no Irittmpho et gentium i

$eeiitlarivm maximA eatereit civitalem

1 juin IfilO.

' (i) Ctti atitiam multiitvlo fer* inHnita e-x rin f eetehrant immenso, ab sui Princifiis adi>entum.

!i lie Genéct!.

eceUniaslicai-um guam ravit, — H#g. du Conseil,

aubaine, qui se dépensait en banquets. Ainsi la mule, que montait Tévéque à son entrée, appartenait de droit i l'abbé ou chef de Tabbaye, qui la cédait moyennant finance à celui qui s'en servait (1).

Plus d'une fois les repas des compagnons avaient donné lieu à des tapages nocturnes, dont s'étaient plaints les citoyens paisibles. Les syndics eux-mêmes désiraient l'abolition de cet usage. Us profitèrent de l'arrivée de l'évfique Charles de Seyssel pour obtenir une ordonnance sur les abbayes. Elle fut très-mal acceptée. C'était une mesure malheureuse, car il fut impossible à ceux qui étaient chargés de la police d'en obtenir l'exécution. Peu de temps après, deux bourgeois méritèrent par leurs mauvais procédés d'être mis en arrestation. Aussitôt l'évèque fut dénoncé à l'officialité de Vienne comme voulant se mettre au-dessus des lois , ce qui l'obligea à relâcher les coupables. D'un autre côté, sa position ne fut pas moins difficile vis-à-vis du duc, qui, tout en ayant l'air de le protéger, ne cessait d'empiéter sur ses droits.

Au moment de l'élection de Charles de Seyssel, Charles III avait écrit une lettre au Chapitre, en l'invi* tant à recevoir l'envoyé du Pape avec bienveillance, c vu qu'il était pourvu de bulles auxquelles il avait donné son placet •.

Cette phrase, elle seule, montre quelles étaient les prétentions du duc sur Genève. Il s'en regardait comme le vrai prince et, dans sa pensée, Tévcché n'était plus qu'un fief de sa couronne. Il avait défendu à ses officiers de molester les gens de Tévêché, mais ils ne se gênaient pas de les arrêter, sous le moindre prétexte d'opposition aux droits de leur seigneur. L'évèque, apprenant que l'empereur Maximilien était à Strasbourg, lui envoya une ambas-

(1) Charles de Soyssol la paya >ingl-qualro t'cus.

8ade. en le priant de confirmer, par^un nouvel acte, l'indépendance de Genève et ses droits.

Il entrait dans les plans du duc de fortifier Genève du côté du lac, pour mettre le faubourg de Saiut-Gervais à l'abri d'un coup de main de la part des Confédérés. Il en suggéra l'idée & Charles de Seyssel, en lui proposant de mettre à sa disposition les carrières de ses Ëtats et de faire venir de son pays des ouvriers actifs, dont le salaire serait à sa charge, > sans vouloir, ajouta-t-îl, par là déroger en rien aux droits de l'évéque >.

Les syndics de la ville ne pouvaient pas se désintéresaer en une question aussi grave. Consultés par Charles de Seyssel, ils acceptèrent ses propositions, et Philibert Berthelier, élu capitaine général en 1510, fut chargé de la direction des travaux. Comme une part des frais incombait à la ville, l'évéque autorisa un impôt d'un sou par âoria sur l'entrée des vins et de la malvoisie.

Pour étendre de plus en plus son influence à Genève, le duc Charles proposa au Conseil général le rétablissement des anciennes foires, qui avaient été jadis pour le commerce de Genève une source de prospérité. Le peuple vit dans cette offre une atteinte portée aux droits de l'évoque. Il préféra sacrifier ses intérêts plutôt que sa liberté, et la motion du duc fut rejetée au Conseil général. Ce refus montre le pris qu'attachait le peuple de Genève à ses franchises et le respect qu'il gardait pour les droits de son évéque. Cette détermination était d'autant plus significative qu'à ce moment la misère régnait partout, à cause de la disette des grains (1).

(1) La ecnp? de blé se veodaii jnsiju'n cinquacto son^; te qui éuil un prix très-ëlDvë, puisque, en lemps onliDalre, la coupe d« blt> ir ptyail Ue douze s qntnie «oas.

Pour niéna^er les vivrra, tes banqaols de ronf réries a vaii-nl éti intertlils, et on avait défeoitu 3a\ pAiissIcn ilVmplayor leur ferioe autrement (fif pimi Iv ^in ordinaire.

n se troava heareosement des âmes généreuses poar venir aa secours des malheureux. Bonivard cite entre autres François Mallet, archiprêtre de la chapelle des MacchabéeSy qui envoya, sous forme de prêt, toute sa vaisselle d'argent aux magistrats, pour qu'ils la convertissent en monnaie. Avec le produit on fit venir de la Bourgogne du blé, qui fut distribué aux pauvres. Pour reconnaître ce bienfait, la ville lui envoya des lettres de bourgeoisie. Les pauvres Sœurs de Sainte-Claire établies au Bourg-de-Four, eurent aussi part à la générosité publique. Le Conseil, en réclamant leurs prières pour la cité, leur envoya quatre coupes de blé. Il fallut ouvrir des asiles aux indigents atteints par le fléau de la peste. Afin de créer des ressources, un appel fut adressé aux Confréries qui avaient quelques fonds de réserve, et on alla jusqu'à provoquer une bulle du Pape pour obliger les Prieurs de se prêter de grand cœur à cette œuvre de miséricorde (1).

II n'était pas jusqu'aux chanoines de la cathédrale qui ne ressentissent les effets de la pénurie d'argent et de la cherté des vivres. Malgré leurs prébendes, ils ne pouvaient suffire aux dépenses nécessaires à l'entretien de l'édifice de Saint-Pierre et de ses nombreux employés. C'est à cette gêne qu'il faut attribuer l'union, qu'opéra en 1511 le pape Jules II, du bénéfice de Vandœuvres à la mense capitulaire, à la charge pour le Chapitre de pourvoir à la desserte de cette paroisse rapprochée de la ville (2).

Il en fut de même, l'année suivante, des revenus du Prieuré de Satigny. Les six chanoines de l'ordre de Saint- Augustin, qui composaient cette maison, n'étaient plus soumis à aucune discipline. Dès lors, maîtres d'eux-mêmes.

(i) Bullarium Magnum^ t. X, p. 7.

(2) Item.

ils menaient une vie presque errante, foulant aux pieds les prescriptions de leur règle sur la clôture et la célébration du saint office. Avertis par le doyen de la cathédrale, ils n'avaient tenu aucun compte de ses observations. Le métropolitain en référa au Pape qui, en vertu de l'autorité apostolique, supprima le prieuré et en transféra les revenus au Chapitre, avec l'obligation d'entretenir deux prêtres de plus au chœur de la cathédrale pour les offices, et un sacristain à Satîgny, avec un prêtre à demeure. Le but que se propose le Pape dans cette ordonnance, c'est non-seulement de parer au scandale que donnent ces conventuels dégénérés, mais de venir au secours de la cathédrale qui ne peut plus suffire à soutenir la décence du culte et la splendeur des offices, convenables à la Majesté du Dieu trois fois saint (1).

Un peu plus tard, ce fut le tour de la paroisse de Thorens, qui fut unie par Léon X à la uiense de la cathédrale, dans le but d'augmenter le traitement trop exigu d'un maître de chant et de six enfants adonnés à l'étude de la musique pour les offices du chœur.

Par cette mesure, la collature du bénéfice de Thorens fut dévolue au Chapitre, qui en nommait le curé ou deux vicaires ayant charge d'âmes (2).

 cette époque déjà, Charles de Seyssel était souffrant, et il vivait à Chambéry. Une circonstance malheureuse le ramena à Genève et ne contribua pas peu à aggraver son état maladif. Ce fut l'arrestation du vidomne, Aymé ConsilU; elle eut lieu à la suite d'une émeute provoquée par l'enlèvement du geôlier du château de l'Ile, qui avait été jeté en prison pour dettes. Estimant que la condamnation portée contre cet employé da doc était illégale, ConsilQ

(!) liullai^'uni Magnutn, t. X, p. tO.

(3) Bullarittm iiagnum, t. X, p, %i.

se rendit à réyèché et réclama Pélargissement da condamné. N'ayant pas pu l'obtenir, il ordonna à un de ses sergents de saisir le gardien de la prison épiscopale et remmena captif à la tonr de Tlle. Il n'en fallut pas davantage pour exciter une émeute.

Bientôt la cloche d'alarme sonne, et le cri : il Vaide! à Vaide ! on emprisonne les officiers de notre prince! retentit dans les rues. Les partisans de l'indépendance de la cité se groupent autour de Berthelier, et menacent d'enfoncer la porte du château de l'Ile, si le yidomne ne se constitue pas leur prisonnier.

Le bruit de cette compétition arriva bien vite aux oreilles du duc et de l'évêque, qui étaient à Chambéry. Ils reviennent en toute hâte pour prendre connaissance des faits. Des deux parts on s'était exagéré les droits. Un arrangement fut proposé et conclu. Néanmoins, le duc aurait voulu que les auteurs de la sédition fussent punis de mort. L'évêque s*y opposa formellement. On prétend que, dans un moment d'indignation, le duc se laissa entraîner à ces paroles menaçantes : c C'est moi qui vous ai fait évêque, je ferai de vous le prêtre le plus pauvre du diocèse (1). >

Il n'eut pas la peine d'exécuter sa menace, dit Spon, car, quelque temps après, l'évêque mourut à Meyran, au retour d'un pèlerinage â Notre-Dame du Puy (2). La mort de Charles de Seyssel eut lieu le 11 avril 1513. Ce ne fut pas un coup inopiné, car il existe aux archives une lettre du duc Charles au cardinal de Luxembourg, datée du 30 juin 1512, dans laquelle on lit ces mots : « En enten-

(1) Spon. Histoire de Genève, t. I, p. 114.

(2) C'était un des pdlcrinages les plus fréquentés au moyen-àgc. On y vénérait une statue miraculeuse apportée par saint Louis de fa Terro-Sainte. Aujourd'hui, Notre-Dame du Puy se nomme Notre-Dame de France, par suite de l'érection sur le Mont-Corneille de la statue colossale do Marie, inaugurée en 1860.

dant la maladie du moderne evesque de Genève, j'escripa au Saint-Père qu'il lui plaise, advenant ce trépas, en pourvoir celui pour qui nous écrivîmes à Sa Sainteté (I). >

Léon X ayant été préconisé Pape, ie duc Charles lui envoya, pour le féliciter de son élévation au trône pontifical, son parent, en s'excusant de ne pouvoir se rendre lui-même à Rome. C'était un moyen de le produire et d'attirer sur lui l'attention de la cour romaine. Il avait, d'ailleurs, reçu pour instruction, de la part du duc, de protester • qu'il était le fils soumis du Saint-Siège, et qu'il espérait que aes rapports avec le Pape seraient les mêmes que par le passé (2). •

Les syndics, en apprenant la mort de l'évoque, furent attristés, « car, dît Spon, il était fert porté pour les libertés de la communauté et de l'Eglise (3). • Aussitôt ils informèrent le Chapitre du bruit qui circulait sur la mort de leur prince, et ils prièrent les chanoines de choisir pour son successeur l'abbé de Beaumont, Aymé de Gingins. C'était le personnage qui leur avait été recom* mandé par les Ligues suisses, et il était soutenu par Bcrthelier et ses compagnons.

Aimé de Gingins appartenait à une famille très-ancienne du pays; c'était un chanoine de la cathédrale. Il avait la réputation d'un homme assez indifi'érent sur la domination temporelle. Il en eut volontiers fait cession s'il eût été le plus fort ; sa conduite passait pour être un peu légère. Ce n'est pas ce que l'apôtre Saint-Paut requiert pour un évoque. Comme il jouissait de la faveur populaire, il fut l'élu du Chapitre, qui s'apprêtait à soumettre son choix à lu sanction du Pape, lorsque celui-ci, usant de son droit de

(I) Poncf. hisi., n- H70.

(S) Porlcf. Iiisl., n" 8TJ.

CS) Spon, t. I, p. 115.

nomination, et se rend aui sollicitations des cardinaux et des envoyés de la cour, choisit Jean de Savoie pour évëque.

Lorsque la nouvelle en arriva à Genève, les partisans d'Aimé de Gingins pressèrent les syndics et le Conseil de s'opposer à la prisa de possession de l'évêché. Le Conseil, agissant avec plus de prudence, jugea que si l'on procédait de la sorte, bien loin d'arriver à une solution, on la retarderait. Il déclara s'en remettre au Chapitre, à qui appartenait l'administration pendant la vacance du siège (1). fierthelier n'en tenta pas moins l'occupatios avec ses partisans; mais ils n'étaient pas assez nombreux pour opérer nue sérieuse résistance. Le 17 ao&t, Philippe, comte de Genevois, et l'évëque de Lausanne vinrent s'Installer à l'évêché au nom du protonotaire d'Auch, annonçant Ba venue prochaine (2). Le 22 du même mois, Jean de Savoie faisait acte d'autorité, en nommant Philippe Bordoni receveur des fonds de l'évêché, • heureux, dit-il, d'obliger ceux qui lui sont dévoués >. C'est la première pièce, signée de la main de Jean de Savoie, qui se trouve aux archives de Genève.

JEAK DE SAVOIE

Parmi tous les évëqueH de la maison de Savoie, il n'en est point snr lequel se soit déversée plus largement Ut haine des historiens genevois. Galiffe, dans son ouvrage intitulé : Matériaux pour Vkistoire de Gaiève, le peint

1) Hegbire do Cuusoil, IS août 1CI13.

comme un monstre avide de sang. Rien, cependant, dans les nombreuses lettres adressées par cet évêque ans syndics, ne trahit cette dispositioo à la cruauté. Ce qui lui est spécialement reproché, c'est la décapitation de Philibert Berthelier au château de l'Ile. La triste fin de ce patriote est assurément très-regrettable; mais elle doit être attribuée plus au duc qu'à l'évêque, sur lequel on a tort de rejeter la responsabilité de cette condamnation.

Les temps oii vécut Jean de Savoie étaient remplis de troubles, et la juridiction de l'évêque avait reçu, depuïB plusieurs années, de fortes atteintes. Voici en quels termes en parlent les syndics, en rendant compte de la situation des partis (1) : ■ Comme la juridiction de notre illustre prince évéque est vivement combattue et compromise par les derniers événements et les agissements des commissaires ducaux, on enverra au-delà des monts le sienr Grossi, pour faire des observations au révérend évêque. »

Jean de Savoie avait sans doute eu connaissance des faits qui s'étaient passés sous son prédécesseur; mais ils lui avaient été présentés sous le point de vue le plus favorable au duc Charles, Lorsqu'il arriva à Genève, ce fut une ovation universelle, qui put lui faire croire à l'apaisement des partis. Les syndics, suivant l'usage antique, lut présentèrent au nom de la ville, en don de joyeux avènement, six gobelets d'argent du poids de vingt marcs, une coupe avec un bassin, du même métal, pesant douze marcs; des flambeaux, des dragées, de l'hypocrate et de la mal- TOieie. On avait donné l'ordre d'orner de tapisseries ou de

(1) Ouia juridicliû JH* Ree" Nostri GâbenensU Episcopi etPrindpi» in maximo vertitur turbine ob eausam escce^utmm et Noof* tutum factarum pey ducates commiaaarios in hde civitate, fUil cor^ Clusum, quod parte cieitatis Dominas Grossi iturvs esl uttramonliit,

Îaeturus demonstraàonet diclo lU. Et Rev" Episcopo Qeben. CUUi ictvrit, — E«gûire du CoDKil.

feuillages les rues où il passerait (1). Après les compli' meDts habituels, Jean de Savoie se fit un devoir de prêter serment de fidélité aux Franchises, sans manifester 1» moindre rancune contre ceux qui s'étaient montrés tes plus hostiles à son élection. Il reçut même les excuses de ceux qui avaient essayé de séquestrer les biens de l'évé' ché, et alla jusqu'à leur donner des charges et les dédommager des frais de l'élection de son rival, espérant les gagner à sa cause.

Il n'est pas jusqu'à Bertbelier, qui ne fut l'objet de sea faveurs. Il le nomma châtelain de Peney.

Quatre jours après son entrée à Genève, il recevait de Nice une lettre qui lui était adressée par un docteur en droit, nommé Antoine Vérard. Etait-ce un ami d'enfance ou un professeur qui lui avait donné des leçons? Nous ne savons, mais il l'appelle : < Carisstme antistes, • très-cher évêque. Ce personnage commence par féliciter Jean de Savoie d'avoir été promu à la dignité d'évêque, sur un siège aussi distingué que celui de Genève, ville dana laquelle il avait été nourri et élevé depuis son berceau. Il loue Dieu de ce que le Souverain Pontife ait fait un choix aussi heureux, d'un homme à qui rien ne manque : Cui ad deeus et gloriam niliil deest (2).

Est-ce un flatteur qui prodigue à l'évoque des élogea immérités P Nous ne pouvons le croire ; car bientôt après Tiennent des conseils qui, outre le caractère d'autorité sont marqués au coin de la sagesse et de l'expérience « Ce sera votre devoir de répondre sérieusement à U grandeur de la charge qui vous est dévolue. Vous serea an véritable évêque qui gouvernerez le troupeau confié j TOB soins. Que tous cenx qui sont confiés à votre solticî-

<1) Son entres ï Ueuévo eal lion U 30 da n {% Portef. hist., n' 879.

» d'aoûi 1S13,

tude trouvent en vous un défenseur de l'intégrité et de la justice. Protégez et défendez avec constance lee lois et châtiez les coupables ; par là vous vous rendrez cher & tous vos sujets (1), »

C'est 30U3 l'influence de ces bons conseils que Jean de Savoie commença son administration à Genève. Besson affirme que le 8 octobre suivant, il fut présnet à la publication, que fit à Annecy le duc Charles, des statuts par lesquels il confirmait la juridiction de l'évêque. Il fut arrêté qu'on en donnerait avis dans tout le diocèse par des délégués spéciaux qui remplirent cette mission.

Le 28 octobre, le Conseil ayant été informé que l'évêque célébrerait sa première messe solennelle à Saint- Pierre, le jour de Toussaint, arrêta qu'on lui offrirait, au nom de la ville, douze chapons et autant de perdrix (2). Jean de Savoie répondit à cette attention par des largesses au peuple et par divers pardons accordés aux prieonniers.

Ces débuts semblaient annoncer une ère de paix nouvelle pour Genève. L'évêque profita du calme qui régnait pendant le mois de novembre, pour s'occuper de l'administration ecclésiastique. Durant trois jours, il présida le synode ouvert le 8 novembre, où furent votées et publiées les Constitutions synodales.

L'année suivante, il fit commencer une visite pastorale par son Vicaire général, Pierre Farsin, évêque de Barato, qui fut accompagné par Amblard Goyet, abbé de Filly, et par deux autres chanoines. Elle se prolongea durant l'année suivante jusqu'au 17 décembre, et ïut reprise le 17 janvier 1516 (3).

(i) Porluf. hisl., n" 879.

(IJ Rv^istre du Conseil, tS oeiabre 1SI3.

(3) Vititcs pastorales, t. 11. Archives de GeMve.

Le duc Charles ne pouvant se rendre au mariage de la fille de Louis XII avec François de Valois, délégua à sa place révéque, qui se fit accompagner de douze bourgeois choisis par les syndics. Cette solennité eut lieu à Saint- Oermain en Laye, le 14 mai 1514. Pour subvenir & une partie des frais de représentation, la ville vota 2,000 florins d'or.

Au retour de l'évéque, les doyens du clergé, réunis à la cathédrale, lui présentèrent, à titre de joyeux avènement, deux tasses antiques, et s'engagèrent à faire prélever à son profit, pour une année, un pour cent des revenus de tous les bénéfices du diocèse. Noble Christophe de Sales fut chargé d'en être le collecteur (juin 1514).

Cette même année parut une ordonnance, signée par Jean de Savoie, pour faire la visite de quelques maisons délabrées, qui menaçaient ruine dans les faubourgs, commandant aux propriétaires de les réparer ou de les abattre. Le procureur fiscal s'adjoignit aux syndics pour cette opération (1).

Les lettres qui restent de Jean de Savoie, sont datées les unes de Ripailles, de Peney, Saint-Jeoire, les autres d'Annecy, de Chambéry, de Pignerole et de Turin. Elles montrent qu'il ne tenait pas à résider à Genève, mais il aimait à savoir ce qui s'y passait. Il veut que les messagers porteurs de ces lettres recueillent des détails de la bouche des syndics et « spécialement, de ce qu'il se fera à notre prochaine fête de la Chandeleur (2) >. c Je vous prie, dit-il, de vouloir toujours vivre en gens de bien, et je vous assure que ce me sera singulier plaisir d'entendre que vivez aimablement les uns avec les autres (3). >

(2) Archives. Portef. hist., n* 891.

(3) C'était Tépoque de l'élection des syndics. (1) il janvier. Portef. hist.

n ne ee ctissimute pas qu'il y ait des partis, engagés dans la lutte, qu'il voudrait voir disparaître. Ces partis, ce sont ceux dont les aspirations se tournent vers la Suisse, et y cherchent un appui pour s'affranchir de l'autorité du duc, qui s'affirme de plus en plus. D'un autre côté, c'est le groupe de ceux qui, habitués à la protection de la maison de Savoie, n'espèrent le salut que dans le maintien de son autorité. L'évéque, issu de cette illustre souche, se trouve hésitant. Il voit des dangers des deux parts pour les droits de l'Eglise de Genève. De là vient cette situation indécise qui sera plus tard, sous Pierre de la Baume, la source de si lamentables défections,

Les prétentions du parti qui penchait vers la Suisse s'accentuaient chaque jour davantage. D'un autre côté, les Confédérés eux-mêmes devenaient plus audacieux dans leurs démarches. Nous n'en voulons pour preuve que l'ambassade envoyée de Berne pour réclamer, de la part des Ligues suisses, l'arrestation du président de Dijon, ambassadeur du roi de France, qu'ils disent être » leur ennemi déclaré >. Il était venu à Genève sous la sauvegarde du droit des gens. Le livrer, paraissait au Conseil un acte de lâcheté et de haute trahison. Les magistrats s'y refusent, craignant d'ailleurs des représailles sévères, si l'ambassasadeur venait à être maltraité. Ni l'évÊque ni le Conseil ne veulent s'y exposer. Ils envoient des délégués à Berne pour calmer Leurs Excellences; mais ces démarches restent vaines. Le président est gardé à vue. Sous prétexte de lui rendre honneur, on lui donne des geôliers qui ne le quittent ni jour ni nuit. Telle est la volonté des seigneurs bernois, auxquels on dira un jour : * Vous êtes les plus forts; faites ce que vous voulez, mais faîtes vite. •

Voici à peu près le langage du syndic en charge en cette circonstance : < Cette demande, dit-il au sein du Conseil, n'est conforme, ni au droit, ni à la justice, ni à

— au —

l'iéquité; mais les députés de Berne savent où est le président de Dijon : qu'ils le prennent eux-mêmes, comme ils l'ont décrété. •

C'est ce qui fut accompli; on conduisit l'ambassadeur i Berne, oii on finit heureusement par le relicher.

Cette intervention des Confédérés à Genève, ne fit qu'accroître l'ardeur de leurs partisans. De son côté, 1s duc voulut obtenir une concession. Bonivard, Prieur de BaÎDt-Victor, avait laissé, en mourant, à l'église de ce nom, cinq canons, dont une partie du métal devait eervir à la confection d'une cloche.

Pour garder ces pièces intactes et les faire servir à ta défense de la ville, les sj'odics offrirent aux héritiers d'en payer la valeur; ce qui fut convenu. Quelque temps après, le duc demanda l'usage de trois de ces pièces, Les syndics n'osant rien décider, portèrent l'affaire au Conseil des Cinquante. Besançon Hugues y fit une opposition violente au nom de la communauté. Ce fut alors que le duc Charles III proposa à l'évêque la cession de son domaine temporel, contre des avantages pécuniaires qu'il lui offrit, en lui disant que c'était le seul moyen de sauvegarder ses droits d'cvêque, qui lui étaient arrachés pièce à pièce par les partisans de l'alliance avec la Suisse.

Une tractation de cette nature ne pouvait s'accomplir Bans une sanction de la Cour de Rome. Elle avait été pen- ^t un certain temps tenue secrète. Dès qu'elle perça, elle provoqua de violents murmures contre l'évêque et contre le Duc. Aussi dès lors, tous les événements portent une empreinte de plus en plus marquée d'irritation dans tous les esprits.

Nous en trouvons une preuve dans l'arrestation du procureur Claude Vandel, prévenu du crime de faux, et qui passait pourtant pour un homme de bien. La connaissance de son délit appartenait aux Syndics, comme juges des

causes crimiaelles. Aussi se portèrent-ils immédiatement ftu palais de l'évéque pour lui représenter que l'arrestation de Yandel était contraire aux franchisez, demandant qu'il fut relâché. Jean de Savoie voulut soumettre cette question à des juristes, et en attendant, il fit conduire Vandel dans un de ses chiteaus.

Les fils de Vandel s'adressèrent à Berthelier pour demander son appui et celui de ses partisans. 11 fut d'avis de ne reculer devant aucun moyen, même violent. Prévoyant qu'on lui reprocherait de se tourner contre l'autorité dont il était le représentant, comme châtelain de Peney, il déchira ses lettres de nomination, en déclarant que s'il avait été jusqu'à ce jour pensionnaire de l'évéque, il ne voulait plus rien de lui, C'était un acte de mépris qui compromettait Jean de Savoie. Aussi, dès ce jour, toute relation fut rompue entre ces deux personnages.

Vandel fut néanmoins rendu à la liberté. A sa place on prit Jean Bernard, qui avait cherché à enfoncer les portes du clocher de Saint-Pierre, pour sonner le tocsin. Son arrestation ne fut pas de longue durée; car, sur une démarche des dames de la ville, l'évéque consentit à son élargissement, à condition qu'il lui demanderait pardon et qu'il ferait amende honorable. Il s'y soumit sans aucune difficulté, comprenant qu'il s'était rendu coupable d'un acte de rébellion, 11 n'en fut pas de même de plusieurs amis de Berthelier qui se livrèrent à des actes de violence contre un juge, nommé Grossi, coupable à leurs yeux parce qu'il avait puni sévèrement un jeune débauché. Us ajoutèrent à cette voie de fait de sottes et bouffonnes railleries, qui, en temps ordinaire, eussent passées inaperçues. L'évéque même aurait fermé les yeux sur ces espiègleries, si les auteurs eussent consenti à reconnaître leurs torts devant l'archevêque de Turin, qui, sur ces entrefaites, passait à Genève. Mais d'un caractère allier et emporté,

Berthelier s'obstina et ne Youlut pas paraître. Bonivard affirme qu'il aurait désiré que tous ses compagnons imitassent son exemple, car ajoute-t-il, « malgré ses cinquante ans souvent-il soutenait les faultes des jeunes gens contre la justice, comme fut faict des cries faictes pour la mule de M. Grossi (1). •

Des événements plus sérieux suscitèrent des défiances 6t amenèrent des arrestations. En plaisantant dans un banquet, un des amis de Berthelier dit, en parlant de rëyêque : il ne verra pas les années de Pierre. Non videhit aimos Pétri. Quelques temps après un empoisonnement fit périr tous les serviteurs de Tévèque qui avaient touché & un mets présenté sur sa table, mais, dont il n'avait pas mangé. Il en résulta des soupçons qui amenèrent l'arrestation de Pécolat, de Navis et de Blancheti tous accusés d'avoir conspiré contre leur prince.

Pécolat, soumis à la torture, chargea Berthelier, qui sentant le danger dont il était menacé, partit pour Fribourg, oii il réclama la protection de ses combourgeois, faisant valoir son titre de citoyen, et affirmant qu'il n'était visé qu'à cause de son dévouement et de son afi'ection pour les Confédérés.

Navis était procureur patrimonial de Tévêché, Berthelier l'avait gagné à sa cause ; mais, interrogé, il n'hésita pas à déclarer qu'il avait entendu dire que l'on avait le projet de se débarrasser de Tévêque Jean de Savoie, pour mettre à sa place l'abbé de Bonmont, et qu'il avait été question d'aller un soir à l'évêché, sous prétexte d'y jouer au momon et de tuer Jean d'un coup de poignard (2).

Blanchet interrogé, avoua faire partie d'une association

(1) Chroniques de Genève^ liv. III, chap. XI.

(2) Gauffe, Matériaux,

où l'on s'était engagé à se défendre les uns les autres, contre tous, sans aucune exception, parce que les franchises étaient rompues et les compagnons maltraités.

A Genève, ces réponses auraient pu être pesées plus froidement qu'à Turin, où les deux inculpés s'étaient rendus imprudemment. Les juges se demandèrent s'ils n'y avaient point été envoyés, comme émissaires, pour saisir l'évéque et accomplir sur sa personne ce qui avait été arrêté par les partisans de l'indépendance.

Le duc les tenant dans ses prisons, ne consentit pas à leur extradition, réclamée par Jean de Savoie, qui aurait voulu qu'ils fussent confrontés avec Berthelier, plus coupable à ses yeux que tous ses compagnons. Ils les fit transférer à Pignerole où ils furent décapités; et, un jour on vit avec horreur leurs tûtes fixées à un poteau au pont d'Arve, avec ces mots : « Ce sont les traîtres de Genève. »

Cette exécution, au lieu d'en imposer aux factieux, ne fit qu'augmenter leur haine contre l'autorité. Ils crièrent à l'oppression et à l'injustice. Ils en profitèrent pour exciter l'indignation des habitants de la cité coutre les agents du duc et de l'évéque, dont ils confondaient la cause, quoique ce dernier n'eût nullement trempé dans le jugement prononcé à Turin.

Sous cette impression, ils travaillèrent à réaliser le projet de Berthelier, qui leur disait sans cesse : i Nous avons de bons amis dans la Suisse; unissons-nous à eux. •

Notre intention n'est pas de suivre dans tous ses détails le long drame de cette conjuration, ourdie par les partisans de l'alliance avec la Suisse, et qui se termina par l'exécution de Berthelier,

Cette histoire se trouve longuement racontée et avec impartialité par l'auteur de ï'Etahlisseinent de la Réforme

à Genève (1). Toutefois, pour relier lea évèoements qui se succédèrent de 1517 è. 1535, il importe de parler de l'alliance contractée par les partisans de la liberté avec Fribourg et Berne.

Ce ne fut pas Berthelier qui agit avec plus d'adresse auprès des Ligues suisses. II était parvenu à se faire reconnaître citoyen par l'Etat de Fribourg. 11 réussit, en se prévalant de ce titre, à se mettre en garde contre les poursuites dont il était menacé, comme agitateur, à Genève. Mais, de tous les citoyens, celui qui contribua le plus à assurer le succès de l'alliance entre Fribourg et Qenève, fut un riche commerçant, nommé Besançon

Doué d'une grande facilité d'élocution, sachant donner à sa parole des accents passionnés pour les libertés et franchises de la cité, et se présentant comme le défenseur des droits du prince évêque, il fut choisi par son parti pour être délégué auprès des magistrats de Fribourg, dont il était favorablement connu, et auxquels il présenta ses vœux, comme s'ils étaient partagés par toute la cité genevoise.

Fribourg était, depuis près d'un siècle, la fidèle alliée de la maison de Savoie. Ses magistrats, ne voulant rien faire qui pût indisposer le duc contre eux, décidèrent qu'avaut de conclure l'alliance demandée par Besançon Hugues, on enverrait un député à Genève pour y sonder l'opinion publique.

Le 22 décembre, la grande cloche du Conseil général était mise à la volée : elle appelait le peuple à une assemblée oîi la question de l'alliance devait être agitée. Déjà le Grand et le Petit Conseil s'étaient prononcés d'ane

manière négative ; le Conseil général en fit autant, et le projet d'alliance fut repoussé à une imposante majorité.

Les partisans des Ligues tirent entendre de violenta murmures. Ne voulant point reconnaître l'autorité du vote, ils proclamèrent hautement leur adhésion au projet de traité. En signe de ralliement, ils attachèrent une croix â leur boutonnière, et mirent nne plume à lenr chapeau.

Dès ce moment, il y eut à Genève deux camps bien tranchés : celui des Alliés et celui des partisans de l'ancienne constitution. Les premiers se nommaient JEidTjenossen, ou liés par serment. Pour être restés fidèles à l'autorité du prince évêque, les seconds furent appelés Mamelus; terme injurieux, par lequel on les comparait aux soldats mercenaires dont le bey d'Egypte composait sa garde.

Pendant ce temps, Berthelier muni d'un sauf-conduit de l'évéque, était rentré à Genève. Le nombre de ses adhérents s'était grossi d'une foule de mécontents; il avait des amis parmi les syndics et les conseillers. Fort de leur appui, il demanda que sa cause fut révisée en présence de tous les citovens qu'il choisit pour juges. Le Conseil général déclara s'en rapporter à la décision des syndics.

Le procès de Berthelier avait tena en éveil, pendant plus d'un an, l'attention publique.

Les syndics étaient, à la vérité, les juges naturels da Berthelier; mais un article du code des franchises accor* dait à l'évêque le droit d'évoqner en tout temps les causes tant civiles que criminelles à son tribunal.

Une nouvelle enquête allait commencer, lorsque les syndics, par une sentence solennelle, déchargèrent Ber* thelier de l'accusation de • s'être rendu coupable du crime

de lèBe-majesté, et de toute inculpation ou autres choses exposées. • Bertbelier eat soin de s'en faire délivrer des lettres testimoniales (24 janvier 1519).

Ce premier euccès releva le courage de Berthelier. Il revînt à son idée favorite, celle de l'Alliance. Il avait communiqué la chaleur de son patriotisme à ses adhérents, qui tous étaient décidés à secouer le joug de la maison de Savoie, et à s'unir par un traité avec les cantons suisses, Besançon Hugues repartît pour Fribourg et, présentant l'alliance comme une source d'avantages pour les deux pays, il parvint à décider les magistrats de cette Tille à signer un traité de combourgeoisie, renfermant les clauses suivantes :

1° Qu'il ne serait porté aucune atteinte aux droits du prince évoque et du duc de Savoie, non plus qu'aux franchises et libertés de Genève, que Fribourg s'engageait i maintenir de tout son pouvoir;

2° Qu'aucune des deux parties ne paierait de tribut à l'autre.

Mais, pour que ce traité eût de la valeur, il fallait qu'il fût ratifié par le Conseil général. 11 fut convoqué le 6 février 1519. Les Eidgenossen prirent si bien leurs mesures, que le vote de l'assemblée leur fut favorable. Ils avaient grossi leurs rangs de plusieurs jeunes gens qui, jusque-là, n'avaient pas eu droit de prendre part aux délibérations ; de plus, ils intimidèrent les délégués du duc et les fidèles sujets de l'évèque. Bref, la victoire leur resta, non toutefois sans opposition. Le Chapitre fit de près* eantes réclamations; elles ne furent pas écoutées. D'après les anciennes coutumes, c'était au prince seul à contracter les alliances; par son vote, le peuple s'arrogeait ce droit. De temps immémorial ; les ducs avaient été les seuls protecteurs de Genève; la cité en choisissait d'autres. Chiirles III s'en montra vivement blessé, et il porta

^H plainte ^r de eau:

plainte, d'abord à Fribourg, puis à Zurich, où il obtint gain de cause, car la Diète suisse prononça la dissolution de l'atliance, comme contraire aux droits du prince-évéque et de la maison de Savoie ; mais l'acte de combourgeoise de Genève avec Fribourg, revêtu de la signature des avoyers, était entre les mains de Besançon Hugues, Il refusa de s'en dés&isir.

Le duc pensa alors à recourir à la voie des armes pour se faire rendre justice. Il rassembla sept mille hommes de guerre et, entouré de l'élite de ses gentilshommes, il vint à son château de Gaillard, d'oii il iit sommer les Conseils de Genève de revenir sur le traité attentatoire à ses privilèges. Les Eidgenossen, comptant sur l'appui de Fribourg, n'hésitèrent pas un instant à mettre la ville en état de défense. Ils appelèrent les alliés à leur secours; mais ne recevant aucune réponse à leur message, ils unirent par faire leur soumission, et promirent de rompre l'Alliance, source de tant de difficultés. Le duc, vainqueur sans combat, fit pénétrer ses troupes dans la ville, et pour en humilier les habitants, il ordonna que la porte qui avait été armée serait abattue.

Cependant, Besançon Hugues était allé en toute hâte réclamer des troupes à Fribourg. En arrivant, il s'était présenté au Conseil, haletant de fatigue et couvert de poussière; il conjura les magistrats fribourgeois démettre leurs milices à sa disposition. La fibre patriotique était facile à émouvoir dans ces cœurs épris de l'indépendance. Plusieurs milliers d'hommes se levèrent à son appel, et partirent, en recrutant sur leur passage. Ils arrivèrent & Morges au nombre de 15,000, suivant le rapport du syndic Pierre Versonnex.

A leur approche, le duc voyant son territoire envahi, ea appela aux députés des cantons qui s'interposèrent et enjoignirent aux troupes fribourgeoises de retourner sur

leurs pas. Elles n'y consentirent qu'après avoir reçn lu promesse d'nn dédommagemeiit de 15,000 écua, poar leurs frais de déplacement. Le duc lui-même se rendit caU' tion pour la cité genevoise; il engagea la vaisselle de son frère, le comte du Genevois, et promit de ne point inquiéter ceux qui avaient occasionné cette invasion.

La présence du prînce-évéque dans la ville, semblait plus que jamais nécessaire au maintien de l'ordre et de la paix. Dans ce but, il y vint fixer son séjour, avec une escouade de soldats pour le protéger et empêcher toute nouvelle tentative de désordre. Berthelier, en rentrant Qenève, n'avait rieu perdu de sa fierté. II se promenait publiquement, l'épée au côté, lorsqu'un jour le vidomnele mit en arrestation et lui demanda la remise de ses armes, Aussitôt un prévôt de justice, muni de pleins-pouvoirs, fut chargé de réviser sa cause. Sommé de faire sa soumissioa & M. de Savoie, Bertheliar se renferma daus un silence absolu. Son indépendance était trop grande pour qu'il voulût plier devant une telle injonction. Elle lui valut une sentence de mort, qui fut esécotée au bout de vingt-quatre heures, sur la place du château de l'Ile. Dubois, son juge, lai lut la sentence suivante :

« PtM'sçfic, Philibert Serthelier, en cette occasion, comme en plusieurs autres, tu as été rebelle à non trisredouté prince et seigneur et le tien, fêtant rendu eoupcUtle du crime de lèse-majesté et de plusieurs autres qui tHéri' tent la mort, comme il est connu en ton procès, nous te con< dcannans à avoir la tète tranché, ton corps à être pendu gibel de Champel. •

Sa tête roula en effet sur le pavé. Cette sévère exécution est reprochée par Galiffe à Jean de Savoie, comme un acte de tyrannie. Cependant, Spon dit que te Duc considérant Berthelier comme an homme propre à reculer ses affaires,

résolut de s'en défaire de quelque manière que ce fût (1).

C'est donc sur le duc, plus que sur Jean de Savoie, que pèse la responsabilité de cette sanglante exécution, contre laquelle nous aurions voulu voir l'évêque protester, car il était dans de bons termes avec Berthelier lui-même, qui, tout en défendant le maintien des franchises, reconnaissait Jes droits du prince-évéque. Lorsqu'on le constitua prisonnier au château de l'Ile, les gardes lui conseillèrent de demander grâce à Monseigneur. — Quel seigneurV leur dit-il. Ils répondirent : Monseigneur de Savoie, votre prince et le nôtre. — Il n'est pas mon prince, repartit Berthelier. C'était assez dire que soc prince était l'évêque.

Dans la pensée de ses juges, sa mort devait servir d'esemple à ses partisans; elle ne fit que les rendre plus désireux de se venger. Aux élections qui suivirent la mort de leur chef, les Eidgenossen restèrent à l'écart; d'autres syndics furent nommés et les rangs du Conseil général s'éclaircircnt; ou ne laissa qu'aux seuls chefs de famille le droit d'y figurer.

L'évêque put croire un moment que la ville retrouverait son ancien calme et que les partis se rapprocheraient; mais le calme ne régnait qu'à la surface. Il est quelquefois le précurseur de la tempête.

Au milieu des commotions dont Genève avait été le théâtre, la santé de Jean de Savoie s'était gravement altérée. Ses forces usées lui annonçaient qu'il allait bientôt descendre dans la tombe. Soit fatigue, soit espoir de consolider la paix par la main d'un aide plus jeune et plus actif que lui, il résolut de se décharger du fardeau de l'épiscopat et de prendre un coadjuteur. Il jeta les yeux aur Pierre de La Baume, fils du comte de Montrevel, com-

(1) Si-on, page 167.

mandataire des abbayes de Soze et de Saint-Glaudei qui passait pour an homme conciliant et éclairé.

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