AU DIX-SEPTIÈME ET AU DIX-HUITIÈME SIÈCLES
Description de la vie sociale et religieuse au dix-septième siècle. — Les trois classes des citoyens. — La vie intérieure et le ménage. — La chambre de réforme. — La prospérité et le luxe au dix-huitième siècle. — M. Vial et le luxe. — Réaction en 1746. — Nouvelles ordonnances somptuaires. — Mémoire de M. Maurice sur l'immoralité. — Voltaire à Genève. — Écrits licencieux. — Robert Covelle. — La comédie à Genève. — Le théâtre jugé par la Compagnie. — Voltaire et le théâtre — Ses succès et ses revers. — Vue générale sur le caractère moral du dix-huitième siècle.
La vie sociale des Genevois était empreinte d'un rigorisme qui rappelle les règles monastiques des couvents les mieux gouvernés; les ordonnances somptuaires étaient respectées par la généralité des citoyens. L'esprit des réformateurs inspirait les hommes du dix-septième siècle. La frugalité, l'amour du travail, Tordre et l'esprit d'économie, régnaient dans les familles protestantes, et les infractions à cette sévérité républicaine étaient des exceptions dont la rareté attestait la dignité morale d'une nation librement soumise à l'esprit évangélique. Les occupations de la journée commençaient en toute saison vers cinq heures du matin. La plupart des citoyens se rendaient au temple avant d'aller au travail.
L'intérieur des maisons n'offrait aucune trace de bien-être; les meubles, les sièges, étaient de bois sculpté, et une propreté minutieuse constituait tout le luxe des Genevois. Dans un climat aussi rigoureux que celui de la vallée du Léman, nos ancêtres paraissaient insensibles au froid. L'exposition favorable des appartements, la recherche de la lumière et du soleii n'entraient point en ligne de compte dans le choix d'une demeure. Les cheminées étaient des objets de luxe réservés pour les jours de cérémonie; on se chauffait à des brasières, et le seul feu allumé brillait dans la cuisine. Autour de ce foyer, la famille genevoise prenait ses repas sévèrement réglés parles ordonnances qui ne permettaient que deux plats au plus, viande et légumes pour les personnes riches ou aisées. La cuisine servait également de rendez-vous de conversation. Ce mode de vivre frappait d'étonnement les étrangers venus pour visiter quelque grand théologien genevois ou des magistrats portant un nom respecté dans les cours. Quel que fût son rang, le voyageur prenait place auprès du foyer où cuisaient les aliments de la journée; la dame du logis, assise près de la fenêtre , faisait ou raccommodait les habits de ses enfants, et le professeur ou le magistrat n'introduirait le nouveau venu dans son cabinet de travail que pour traiter des affaires concernant l'État ou l'Église.
Sans doute, ces mœurs pouvaient paraître mesquines aux habitants des grandes villes; «mais, disait un noble personnage, lorsqu'on connaît le courage persévérant de ces républicains pour garder leur indépendance, les sacrifices qu'ils supportent dans les temps de persécutions et de troubles religieux, on respecte cette simplicité , et Ton comprend que les choses devaient se passer ainsi dans l'Église primitive1. »
Les citoyens genevois se divisaient en trois classes reconnues par la loi : les nobles, comprenant les fa milles qui comptaient des magistrats (syndics ou conseillers) parmi leurs membres.
Dans la seconde classe se trouvaient les professeurs, les pasteurs, les avocats, les médecins et les marchands.
Enfin , la troisième classe renfermait les artisans, les ouvriers et les domestiques.
Un costume, exactement spécifié, distinguait les divers ordres sociaux. Un auteur français en a laissé la description suivante 2 :
« Les habits sont fort modestes : les Genevois, qui fabriquent de si beaux velours pour les étrangers, n'en portent point eux-mêmes; les nobles seigneurs qui gouvernent la République, les professeurs et les
1. Archives de Turin. Ambassade à Genève, 1670. % Davily, 1660, Description de l'Europe.
ministres, ont des vêtements de bonne serge et des manteaux ornés de fourrures; le drap est permis aux marchands de la seconde classe; les demoiselles de la noblesse portent un chaperon de velours serré à la tête, nommé frontal ; les femmes du tiers-état se servent de la même coiffure en taffetas, qu'elles appellent scoffron; enfin, les épouses des artisans se contentent d'une simple coiffe de toile, qu'elles portent sous un chapeau. »
Cette existence des classes, fâcheux héritage de la féodalité, suscitait fréquemment des querelles interminables entre les citoyens1. Les limites ne pouvaient pas être établies d'une manière rigoureuse; souvent la désunion entrait dans les familles lorsque déjeunes gens admis dans le tiers-état, à cause de leur profession lettrée, continuaient à vivre avec des parents revêtus du costume de la dernière classe. Mais tel était l'entêtement de ces vieux républicains, que personne n'aurait songé à demander l'abolition de ces distinctions de rangs considérées comme les récompenses naturelles du succès dans les carrières politiques, commerciales ou savantes. Ces carrières étaient ouvertes aux jeunes hommes de toutes les classes, et grâce au collège, ils pouvaient franchir les barrières sociales élevées entre leurs devanciers.
Cette simplicité dans la vie domestique se maintint