Reg. Comp. 20 mars 1668. Reg. Cons. 2 mars 1714, etc
chez la plupart des Genevois, au travers des crises sociales qui bouleversèrent la cité protestante pendant le dix-huitième siècle. L'esprit et les mœurs de la capitale française trouvaient des imitateurs chez quelques personnes riches; mais la plupart des familles attachées à leur antique simplicité, conservaient avec orgueil les coutumes nationales des temps anciens auxquels elles devaient leur liberté sociale et leur indépendance politique. Quelques livres de compte et de ménage nous initient aux détails de la vie intime de nos ancêtres dans la première moitié du dix-huitième siècle. Ce n'est pas sans émotion que nous lisons dans les pages de ces archives de famille, ces paroles appelant la bénédiction divine sur les premiers jours de l'année: « Mon Dieu, je te bénis de la continuation » des bienfaits que tu répands sur moi et sur ceux » qui m'appartiennent. Que ma plus grande joie soit » de faire ta volonté et de te témoigner, par mon » attachement à ton service, ma vive reconnaissance. » Seigneur, fais-moi la grâce de voir approcher ma » fin sans frayeur, et que je sois trouvé fidèle dans » mon administration. »
Les dépenses courantes des familles riches variaient de 12 à 18,000 florins par an. La sobriété et l'abondance régnaient dans leurs demeures. Les pauvres tiennent une large place dans les livres de compte. En moyenne, le douzième des revenus est
consacré à des charités régulières, et des pensions sont remises en grand secret à des personnes de la haute noblesse protestante, qui cachent dans Genève leur qualité et leur religion.
Tel était l'aspect général de la vie morale dans la vieille République réformée; mais ces mœurs rigides offraient, on le conçoit, de tristes exceptions, et souvent le Consistoire et les magistrats devaient s'opposer aux invasions du luxe, des récréations bruyantes, du jeu et de la débauche. En retraçant cette lutte de l'esprit du temps contre l'esprit moral de la Réforme, nous reproduisons les réserves que nous avons faites pour le seizième siècle. Le Consistoire eut fréquemment le tort grave de confondre les récréations innocentes avec les excès fâcheux , et ce défaut d'appréciation, cette ignorance absolue des circonstances atténuantes, causa de nombreuses révoltes, et produisit maintes fois des actes de soumission apparente et d'hypocrisie aussi blâmables devant le juge suprême que les violations ouvertes de la loi évangélique.
Le luxe dans les habits, les règlements rigoureux interdisant les frais excessifs dans les fêtes de famille, furent le sujet de luttes permanentes contre le Consistoire. On ne pouvait se soumettre à la loi qui établissait une constante uniformité dans les vêtements, et il devenait très-difficile de modérer les dépenses dans les jours où les cérémonies du mariage ou du
baptême remplissent de joie les parents, et où l'on aime à échanger des cadeaux et des marques de souvenir. Les nouveaux époux, les pères de famille trouvaient très-dur d'attendre (selon l'ordonnance) quinze jours ou trois semaines avant de pouvoir acheter des présents pour la jeune mère ou la nouvelle mariée. Les infractions à ces défenses devinrent si nombreuses, que le Consistoire sollicita rétablissement d'un corps spécial chargé de les réprimer, et une chambre de réforme fut constituée en 1645 4. Les magistrats, membres de cette espèce de tribunal, s'engagèrent par serment à révéler toutes les contraventions aux lois somptuaires qu'ils découvriraient chez leurs amis et dans leurs familles. Les peines infligées étaient des remontrances ou des amendes variant de dix à cinquante florins. Les châtiments pécuniaires rapportaient en moyenne 1500 florins par an, ce qui porte à soixante les contraventions annuelles aux lois touchant le luxe. Cet argent était distribué aux pauvres. On ne peut retenir un sourire en lisant ces cahiers de la chambre de réforme, où de graves magistrats discutent touchant la richesse des ornements ou la nature réelle des étoffes. Les dames montrent une extraordinaire habileté en plaidant la cause de leur
1. Reg. de la chambre de réforme, hôtel-de-ville, Genève. Elle fut composée d'un syndic, trois conseillers, un auditeur, le procureurgénéral, trois membres du Deux-Cents.
toilette, et les plus aigres discussions concernent les perruques, la poudre et la dimension des coiffures. Toutefois, l'instinct de la légalité était si profond chez les Genevois, que cette police touchant les vêtements obtenait les honneurs dus à une mission sérieuse.
Ces contraventions aux ordonnances somptuaires furent très-rares durant les funestes années de la Révocation. Les sacrifices journaliers que le peuple genevois dut s'imposer pendant quarante années, ne permirent guère de songer au luxe de la table et des vêtements. Mais, vers l'année 171 S, il s'introduisit à Genève de notables améliorations locales. D'impor: tantes opérations financières enrichirent nos ancêtres; des entreprises commerciales, exécutées dans les Indes, rapportèrent des gains immenses, et les folies de Law elles-mêmes furent une source de prospérité pour les spéculateurs genevois, qui réalisèrent leurs actions longtemps avant la débâcle. Ces familles, dont le patrimoine décimé par les sacrifices des temps antérieurs, recevait maintenant de larges subsides, consolidèrent ces gains inespérés, et construisirent ces élégantes et vastes demeures qui forment le quartier de la ville haute; des hôtels remplacèrent les granges et les masures étroites qui entouraient la maison de ville . On viola l'article S des ordonnances de 1 7 1 8 et 1746, qui défend « tout buste et statue à l'exté-
rieur des murailles, tout excès de sculpture et de cariatide, » et des décorations architecturales inusitées s'étalèrent aux façades des nouvelles demeures.
Un développement de prospérité matérielle ne pouvait manquer d'introduire une profonde modification dans les habitudes sociales : « Nous avons des portes » cochères, dit un pasteur; mais par ces portes co- » chères le luxe entre à deux battants. » En effet, un assez grand nombre de citoyens faisaient de longs séjours à Paris, et ils en revenaient, cela se comprend aisément, fort peu charmés de leur précédente manière de vivre. A des hommes qui venaient de briller sous des habits de velours et de soie, de voir de près les splendeurs de la cour et les magnificences du théâtre, de jouir du charme des conversations et de l'esprit de ces admirables causeurs du dix-septième siècle, il faut avouer que la puritaine Genève devait paraître bien sombre et bien froide. Il était dur de renfermer, de par la loi, les habits brodés, les dentelles, les bijoux, pour revêtir la bonne serge et le drap noir, seuls autorisés par les ordonnances. Ces privations excitaient d'amers regrets, et les fêtes, les comédies et les violons de la capitale retentissaient en bruyants souvenirs dans une vie monotone, compassée et plus sévèrement réglée que celle de bien des couvents. Sous cette impression, on lançait des épigrammes d'abord, puis on donnait des fêtes en dépit des amendes et des
peines consistoriales; on murmurait, on se révoltait fréquemment de fait contre les ordonnances somptuaires; l'antipathie qu'inspiraient ces prescriptions surannées ne se donnait pas la peine du raisonnement, et nul, parmi leurs adversaires, ne songeait à se demander si la République pourrait subsister en adoptant le luxe, les usages de la France, et surtout son élégante corruption.
Cet état de choses amena la Compagnie à manifester une sévérité inaccoutumée, M.Vial De la Rive fut chargé de porter la parole devant les Conseils (13 janvier 1725), et son mémoire nous montre les changements que la fréquentation de la société de la capitale française avait opérés dans Genève,
« Vous n'avez, dit l'orateur chétien, plus aucun souci de la vertu et de la simplicité de vos pères. Vos magnifiques maisons, dont on charge les faces de têtes et de sculptures, sont condamnées par les ordonnances; ces immeubles sont d'un prix si excessif, qu'il se trouve peu de pères qui puissent en faire le partage d'un seul entre leurs enfants. Vous violez les bis avec ces riches tapis, ces grands miroirs, ces meubles fastueux dont vous remplissez plusieurs chambres. Vous offensez la morale par ces étoffes éclatantes, ces dentelles de prix que vos femmes étalent chaque jour aux yeux du public, et par ces beaux carrosses sortant à toute heure. Et que dirais-
je de cette multitude de festins dans la ville, à la campagne pour les plus petites occasions? Une chose plaisante, si elle n'était pas profondément triste, c'est votre habileté pour éluder la prescription concernant les repas de noces. Vous avez trouvé le secret de régaler trente ou quarante personnes en paraissant obéir à l'ordonnance qui ne permet pas d'en inviter plus de vingt-quatre, et vous donnez à manger à cinq écus par tête, en faisant accroire que votre repas ne coûte que quatre livres dix sous selon les lois. Et que dirons-nous de la magnificence de ces repas où la volupté entre dans l'âme par tous les sens, de la profusion qui y règne, de la diversité des vins étrangers, de l'étalage pompeux qu'on fait de la vaisselle, soit d'argent, soit de porcelaine, que le maître du logis prodigue par orgueil, et que les convives louent par flatterie? — Les chefs de famille négligent leurs devoirs les plus essentiels, tout occupés de leur faste, de leurs plaisirs; ils oublient leur intérieur, laissent gâter leurs affaires, pourvoient fort mal à l'éducation de leurs enfants. Le sommeil et la toilette emploient toute la matinée; les visites inutiles, le jeu, la promenade consument le reste de la journée. A peine la nuit peut-elle les ramener dans leur maison qui se trouve abandonnée quatre ou cinq jours de la semaine à l'avidité et au pillage des domestiques.
» Le luxe amène les paysans dans la ville, où ils
trouvent à subsister comme domestiques, plus agréablement et avec moins de peine. Le luxe empêche les jeunes gens de se*marier, sachant qu'ils ne pourront entretenir honorablement femme et enfant; il excite ainsi au libertinage, le célibat n'étant qu'une apparence. Ce luxe perdra la République. Les esclaves du luxe ne peuvent faire des sacrifices dans les temps sérieux, Il faut être libre de son temps et de son argent pour servir l'État, et c'est dans les années où Genève était la plus pauvre, qu'elle fit les plus grands efforts en faveur de sa liberté. »
Si les modes françaises régnaient dans une partie notable de la société récemment enrichie, d'autre part, les Genevois de la vieille roche résistaient au torrent : un grand nombre de familles distinguées et l'élite de la bourgeoisie demandèrent une révision des ordonnances sompîuaires, et s'engagèrent, une fois cette révision opérée, à les observer scrupuleusement. Cette nouvelle rédaction était nécessaire, vu que les modes et les étoffes des siècles antérieurs se trouvaient hors d'usage; en sorte que les prescriptions touchant les habits du temps de la Réforme n'avaient plus de signification. Dans ces ordonnances de 1747, nos ancêtres montrent une sévérité pleine de goût; ils proscrivent les étoffes de couleur trop voyante, et organisent une croisade contre les paniers, les dentelles, le timballes, et généralement tout ce
qui tend à déformer l'apparence naturelle des personnes. Plus tard, les limites de l'ordonnance furent élargies; car en 1776 nous voyons le Conseil rendre une ordonnance qui permet aux dames des coiffures de trois pieds de hauteur.
Ces ordonnances fixèrent également les usages de famille, et conservèrent scrupuleusement les trois classes de la société.
Ainsi, les trousseaux de mariée ne devaient point dépasser mille livres pour les gens de distinction ; quatre cents livres pouvaient être dépensées par les marchands, et rétablissement des jeunes ménages, parmi les ouvriers, coûtait 80 livres. — Les dentelles portées par les dames de condition coûtent deux écus l'aune au maximum. La moitié de ce prix est permise aux femmes de seconde classe, et les épouses des ouvriers ne doivent pas dépenser plus de trois florins pour leur coiffure.
Les danses, qui étaient à juste titre appelées en \ 6SQ, « le faubourg du libertinage et l'apprentissage de la galanterie, » avaient subi de sérieuses modifications, grâce aux progrès de la civilisation et de l'élégance dans les manières et les paroles; aussi, quoique l'ordonnance de 1 747 sévisse encore contre les bals, ces divertissements sont permis dans toutes les fêtes de famille.
Sans doute, ces prescriptions dépassaient le pou-
voir naturel et légal qu'un gouvernement peut s'attribuer. Mais nous devons convenir que les républicains réformés qui se soumirent volontairement à cette simplicité sociale, furent des hommes dignes d'un grand respect, et maintenant que ces ordonnances somptuaires ont à jamais disparu , on se surprend parfois à les regretter en voyant l'imprévoyance et le luxe de ceux qui gagnent péniblement leur vie, et l'on applaudit encore à ces simples et chrétiennes paroles de 1747 : « Que chacun vive honnêtement et simplement selon son état et sa qualité, et que tous, tant petits que grands, montrent bon exemple de modestie et vivent comme cela convient dans une république où règne la loi de Dieu. »
Pendant le 4 8e siècle la vigilance ecclésiastique fut sévère touchant les bonnes mœurs. Le Consistoire, loin de fléchir devant l'invasion des coutumes de la régence, exerça ses pouvoirs légaux, sans acception de personne ; et voici un rapport duprofesseur Maurice au Conseil, le 20 décembre 1724, qui nous révèle pleinement l'état moral d'une partie de la population genevoise.
« Nous devons nous plaindre amèrement de l'augmentation de l'immoralité ; en voici les conséquences : Les parents étrangers craignent d'envoyer leurs enfants à Genève ; les artisans quittent leur travail pour courir à leurs lieux de débauche; ils ont bientôt con-
sumé les gains antérieurs et ne travaillent plus avec assez d'activité; ils tombent bientôt dans une affreuse misère. Des jeunes gens de famille se livrent aux plus honteux désordres ; ils perdent tout goût pour l'étude ; ils vivent dans une continuelle dissipation ; ils empruntent pour être en état de fournir aux dépenses de leurs parties de jeu ou de plaisir; ils consument ainsi par avance une partie considérable de ce qu'ils espèrent recevoir de la succession de leurs parents. Parfois même des pères et des mères de famille se laissent entraîner à cette funeste passion ; bientôt ils voient l'indifférence, la jalousie et la haine, troubler la paix du ménage. Les mouvements qu'ils se donnent pour cultiver leurs intrigues criminelles leurs font abandonner le soin de leurs affaires domestiques; ils négligent l'éducation de leurs enfants, et ils consument, pour satisfaire leur sensualité, ce qu'ils devraient épargner pour servir à l'éducation de leur famille. »
Une enquête sévère est ordonnée par le Conseil ; elle est exécutée par les hommes les plus sérieux, et l'on trouve que le mal n'est pas si considérable que le faisaient prévoir les reproches généraux du Consistoire. Il existait à Genève vingt-huit femmes de mauvaise vie.
La position morale de Genève fut gravement détériorée parla littérature licencieuse du dix-huitième
siècle. Tous les pays où l'on parlait français acceptèrent ces mauvais livres, et Voltaire, ravalant son génie jusqu'aux plus immondes pamphlets, dénatura profondément le sens moral de son époque. Il pensait faire une excellente plaisanterie, en datant de Genève ces odieux romans; il trouvait dans les pasteurs et ceux des magistrats qui refusaient de fréquenter Ferney, des adversaires aussi constants qu'intrépides, et le Conseil faisait brûler par la main du bourreau les productions immorales introduites furtivement dans Genève.
Nous ne citerons qu'un incident de cette déplorable lutte. En 1756, le registre du Conseil porte les paroles suivantes : « Messieurs ont reçu la visite de » Spect. Lullin, modérateur de la Vénérable Com. » pagnie, au sujet d'un écrit fort licencieux qui court » la ville : c'est 1 i vers extraits d'un poëme sur la » vie de Jeanne d'Arc. Ce poëme est un des écrits les » plus détestables contre la religion et les mœurs : on » l'attribue au sieur de Voltaire. » Le Conseil ordonne là-dessus « une visite des anciens et des dizainiers, qui » ramasseront toutes les copies de ces vers qu'on » pourra trouver dans la ville. » M. Vernes, qui était alors en correspondance avec Voltaire, lui écrivit à ce sujet : « On m'a communiqué un exemplaire de cette » détestable poésie; je crains beaucoup qu'elle ne » soit de vous ; tous ceux qui vous connaissent sont
» navrés que vous ayez rabaissé votre génie jusqu'à » mettre au jour une aussi scandaleuse produc- » lion. » — « Moi ! lui répondit Fauteur, il faut que » je sois tombé bien bas dans votre estime, puisque » vous me croyez capable d'une pareille saleté! » Et dans vingt lettres écrites à cette époque, Voltaire désavoue cette production qui fait aujourd'hui parler de ses œuvres officielles,
Le Consistoire, desoncôté, redoublait de rigueur, infligeait des amendes, et condamnait à la prison les hommes notoirement connus pour développer l'immoralité par leurs exemples et leurs conseils. Une coutume adoptée par la discipline de l'Eglise primitive, la génuflexion, fut l'occasion de troubles assez graves dans la république. Les personnes citées devant le Consistoire devaient recevoir à genoux les reproches et la sentence prononcée sur leur conduite. En 1 761 , un citoyen nommé Robert Covelle, homme violent et menant une conduite fort relâchée, fut appelé devant le Consistoire pour être censuré d'une faute grave ; après qu'il eut avoué ses torts, le président du Consistoire lui dit de s'agpnouiller, suivant l'usage, pour entendre la réprimande qui devait lui être adressée et demander pardon à Dieu. Covelle déclara qu'il lui fallait une semaine de réflexion pour décider s'il pouvait se soumettre à cette formalité. Au bout de quinze jours il revint, refusa absolument
de s'humilier et présenta un mémoire dans lequel il prouvait que nulle part, dans les ordonnances ecclésiastiques, la génuflexion n'était exigée. Le mémoire était remarquablement bien écrit, et comme il était notoire que Covelle ne possédait nullement les facultés intellectuelles nécessaires pour la composition d'un semblable travail, on le pressa de questions sur sa véritable origine; il finit par convenir qu'il avait été conduit à Ferney, et que Voltaire l'avait fort engagé à braver le Consistoire ; deux ou trois citoyens genevois présents à cette visite l'avaient eux-mêmes encouragé à la résistance, et avaient remis à Voltaire les matériaux nécessaires pour la rédaction du mémoire qui venait d'être présenté au Consistoire. » Maintenant, ajoutait Covelle, je suis parfaitement » décidé ; non-seulement je ne me soumettrai pas à » ces Messieurs, mais encore je vais faire imprimer » ce travail contre la génuflexion. »
Le Consistoire vit bientôt que cette affaire prenait les proportions d'une question générale. En effet, le mémoire de Covelle- Voltaire reçut la plus grande publicité ; on y répondit en montrant qu'un usage qui avait deux cents ans d'existence, et auquel tant d'hommes distingués s'étaient soumis, valait bien un paragraphe d'ordonnance ; bref, les citoyens se divisèrent en deux camps. Les adversaires de la génuflexion déclarèrent que « lors même que cette humi-
» lianteformalité aurait été inscrite dans les ordonnan- » ces, les temps étaient changés, et qu'un Genevois ne » devait point être soumis à cette pénible coutume. » Le repentir, ajoutaient-ils, est une affaire entre la » conscience humaine et le juge souverain : l'homme » qui pense avoir violé la loi divine doit s'humilier, » s'agenouiller devant son Dieu; mais, d'après les » paroles mêmes de Jésus-Christ, cet acte s'accomplit » dans le plus profond secret, sans témoins, nul ne » pouvant intervenir entre la créature qui se repent » et le Créateur qui pardonne. »
La raison était certainement du côté des citoyens, mais le Consistoire ne voulut pas céder : les brochures se multiplièrent ; leur réunion forme trois gros volumes qui sont de la plus indigeste lecture. Voltaire, en particulier, défendit vivement Covelle à l'aide de cette raillerie acérée qu'il possédait si bien ; puis, saisissant le moment où il jugea que, grâce à sa tactique, le ridicule commençait à s'attacher aux prétentions du Consistoire, il crut porter le dernier coup en lâchant sur les fanatiques son poëme intitulé : Guerre de Genève, libelle aussi scandaleux dans son genre que la Jeanne d'Arc dans le sien. Voltaire y critique les mœurs des Genevois avec une malice, chose singulière, un peu lourde; il assaille les pasteurs de plaisanteries, dont quelques-unes sont fort spirituelles ; mais bientôt il abandonne la satire per-
mise pour s'abaisser aux plus odieuses calomnies ; les pages les plus infâmes s'adressent à Rousseau. Le dégoût le mieux motivé vous saisit à la lecture de ce pamphlet, et les contemporains éprouvèrent la même impression.
Quoi qu'il en soit, peu après l'apparition de cette odieuse pièce, la querelle s'apaisa. Le sieur Covelle écrivit au Consistoire la lettre suivante pour rentrer dans l'église : « Je n'ai point osé m'approcher de la Sainte Table à Pâques, mon âme étant pénétrée de la faute que j'ai commise ; je sens que je scandaliserai l'Eglise si je persiste dans cette séparation ; je viens vous prier de m'admettre de nouveau. »
On lui répondit que le Consistoire acceptait volontiers tout repentir véritable, mais que, pour en prouver la sincérité, il devait désavouer publiquement les douze lettres écrites sous son nom par Voltaire, et surtout renoncer à la subvention annuelle de 500 livres que lui faisait le seigneur de Ferney pour avoir le privilège d'imprimer sous son couvert des choses impies et scandaleuses. Covelle nia la réalité delà subvention; on lui fournit des preuves matérielles de son indignité et Ton décida de ne plus s'occuper de cette affaire. (Reg. Consist. et Cons. de 1764 à 1766.)
Toutefois, l'impression générale produite par ces tristes débats engagea le Conseil à renoncer à ces
vieux usages; on abolit la génuflexion, sauf pour les cas d'apostasie, et l'excommunication n'emportant plus depuis longtemps des effets civils, on la supprima entièrement. (Reg. Comp. 17 et 24 octobre. 1766.)
Voltaire ne trouva pas que les brochures licencieuses fussent suffisantes pour démoraliser Genève; il voulut introduire le théâtre dans cette ville et produire en public des pièces détestables dans leurs tendances.
Théâtre, Le théâtre avait été sévèrement interdit par les réformateurs; frappés de l'immoralité qui régnait dans les comédies du seizième siècle, ils ne mirent aucune exception à la règle et ne tinrent point compte du goût naturel de l'homme pour les fictions dramatiques. Mais les Genevois bravèrent souvent les rigueurs du Consistoire et ne croyaient point violer les lois divines, « en récitant avec habits et décorations devant leurs amis des comédies telles que le CM. (m les Horaces. » (Reg. Comp. 18 mars 1681.) Le clergé fermait souvent les yeux lorsqu'il s'agissait de pièces décentes. En d'autres circonstances la rigueur fut absurde, et des familles riches ne voulurent point accepter la censure. « pour avoir joué la scène de l'Escalade, le soir de la fête, sans travestissements ni violons. » (4725).
Au milieu des troubles politiques du commence»
ment du siècle, le Consistoire dut souvent interdire « les comédies tant publiques que particulières. »
Enfin, le 20 avril 1758, le théâtre dut être publiquement autorisé dans Genève. Les troubles politiques avaient amené l'intervention étrangère. Les diplomates, s'ennuyant fort dans notre ville, obligèrent le Conseil à permettre l'introduction de la comédie. Le comte de Lautrec et M. Escher de Zurich firent arriver un sieur Gherardi et ses comédiens. Le Conseil céda fort à regret, et nomma MM. Michel i et Chouet pour surveiller rétablissement du théâtre. On construisit des loges et une scène au Jeu de Paume à Saint-Gervais.
Les représentations commencèrent et la foule s'y porta avec un extrême empressement. (Reg. Consist. et Cons. 20 avril, 17 mai, 4 8 juin)1, et voici un mandement de la Compagnie et du Consistoire qui dépeint à merveille l'esprit du temps :
« Il est triste de penser que les comédiens finis- » sent leur campagne en déclarant qu ils n'ont trouvé » à vivre qu'ici et que cette ville est le Pérou. Ils » ont raison, car, tous frais payés, l'hôpital subven- » tionné, ils emportent 15,000 francs, et malheu- » reusement ce sont les personnes gagnant leur vie
1. La représentation avait lieu à trois heures de l'après-midi. 11 fut interdit de s'y rendre en carosse. Les premières places, 26 sous; 15 sous les secondes; 10 sous le parterre. L'hôpital avait le quart de la recette.
» qui ont fourni la majeure partie de cette somme. » De plus, ce qui doit faire penser que la comédie » convient ici moins qu'ailleurs, c'est le goût extra- » ordinaire qu'on a fait paraître pour les plaisirs et » le spectacle : ce goût est si prononcé qu'il a eu la » force de suspendre l'impression des malheurs pu- » blics les plus effrayants. Quand on pense que des « visages sur lesquels on voyait la crainte et la dou- » leur empreintes à la suite de nos désastres politiques, » ont paru dès le lendemain de la première comédie » tout brillants de joie et désireux de se divertir, on » ne peut s'empêcher de croire qu'il y a dans cette » ville un goût prodigieux pour le plaisir, auquel il » est bien important de ne pas fournir de nouveaux » aliments. »
L'année suivante la Compagnie obtint que le privilège du théâtre ne se renouvellerait pas, et le professeur Maurice présenta au nom de ses confrères les observations suivantes (14 décembre 1759) :
« Nous nous apposons à l'introduction de la comédie, parce qu'il est difficile de trouver de bonnes pièces: le théâtre est trop peu épuré. Ce divertissement nous sort de nous-mêmes et nous étourdit sur le sentiment de nos fautes. La comédie, dit-on, corrige le ridicule, et c'est beaucoup que d'apprendre à le craindre. Tout bien considéré, quel est le ridicule dont elle corrige? La belle utilité, vraiment ! Le grand
mal lorsqu'il y aurait dans le monde quelques femmes savantes, quelques précieuses, quelques malades imaginaires de plus! La société ne serait pas démolie ! »
« Le théâtre est dangereux, parce que les vices y sont très-rarement combattus; les choses les plus sacrées , l'autorité paternelle , la sagesse des parents , sont sacrifiées aux passions de la jeunesse. »
« Le théâtre est une école de luxe. Notre ville ne peut se soutenir que parle travail et l'économie. Nos familles ne prospèrent que lorsque les mères et les épouses se dévouent à leur tâche ; les hommes occupés au dehors, presque toute la journée, par des emplois peu lucratifs, voient infailliblement leur maison se détruire, si les femmes ne veillent pas avec attention dans Tintérieur. Mais quel tort font à cet égard les spectacles ! On en a assez vu pendant le peu de temps que la comédie était parmi nous, pour nous dispenser de nous étendre là-dessus. »
«Ces illustres dames qui, dans les temps précédents, ont soutenu plusieurs des meilleures familles de l'État et des frères persécutés, malgré la médiocrité de leur fortune, ne passaient pas le matin à se parer et trois ou quatre heures de l'après-midi à la comédie. J'aime à entendre raconter encore aujourd'hui à des personnes très-distinguées les obligations qu'elles ont à la frugalité et à l'habileté de leurs mères. »
« Le peuple a, en général, dans cette ville, beaucoup de penchant à la raillerie et à des quolibets qui, lorsqu'ils attaquent les personnes qui gouvernent, affaiblissent beaucoup le respect qu'on doit avoir pour elles, et par-là l'autorité du gouvernement. Nous n'avons pas besoin de nouveaux maîtres dans cet art pernicieux de piquer et d'insulter par des plaisanteries. Enfin, il n'est aucune ville qui doive faire plus d'attention à la délicatesse qu'exigent la religion et la vertu; nos ancêtres nous ont acquis, par la grâce de Dieu, une belle réputation; c'est par-là qu'ils ont illustré ce petit État. Si nous perdons cette gloire, nous perdons tout, et nous ne pouvons plus compter sur l'estime et l'affection des étrangers. »
Le séjour de Voltaire près de Genève donna un nouvel essor au goût du peuple pour les représentations dramatiques. Le malin poëte était enchanté de taquiner ainsi les protestants sérieux; et voici en quelques mots l'histoire de ses succès et de ses revers à Genève :
Le 51 juillet 1755, « M. le pasteur de Roches » a dit que le sieur Voltaire se dispose à jouer des » tragédies chez lui, à Saint-Jean, et qu'une partie » des acteurs qui suivent ces répétitions sont des » particuliers de cette ville: dans ce but, il a fait » bâtir un théâtre et préparer des décorations. .. Le » Conseil déclare qu'il maintiendra la défense, qui
» est la même pour ions, et il invite Messieurs les » pasteurs de la ville à visiter les personnes à qui » M. de Voltaire distribue des rôles, pour les engager i à s'abstenir. »
M. le professeur Tronchin rapporte que, dans une visite qu'il fit quelques jours plus tard à Voltaire, celui-ci lui témoigna « être fort tâché d'avoir donné » lieu à quelques plaintes au sujet d'une tragédie » qu'on devait représenter chez lui, mais que c'était » moins sa faute que celle de ses visiteurs, lesquels » ne l'avaient pas averti; qu'à présent qu'il est bien » informé, il se donnera garde d'y contrevenir, son » intention ayant toujours été d'observer avec respect » les sages lois du gouvernement. »
En effet, durant trois années, Voltaire passant les hivers à Montrion, s'abstint d'organiser aux Délices des représentations théâtrales « avec costumes et décorations. » Mais ne pouvant se passer de ce plaisir, et la majorité du Conseil demeurant inflexible, il fit construire une salle à Tournay (Pregny), sur la frontière genevoise. Dès-lors il avait pleine liberté, et, pour mieux attirer les amateurs, il fit jouer plusieurs artistes de la Comédie Française, que le fameux Lekain avait conduits aux Délices, et auxquels voulurent bien se joindre plusieurs dames genevoises pour compléter la troupe de Tournay. Pour le coup, le scandale parut trop grand ; on allait répétant dans les cer-
cles : « A quoi servent les lois si, pendant qu'on nous » défend de jouer la comédie dans nos maisons, les » dames peuvent la jouer chez M. de Voltaire? » — Et la Compagnie des Pasteurs reproduisit, sous une autre forme, les remontrances précédentes. Le Conseil défendit la comédie; mais la venue de l'acteur tragique Lekain entraîna tout le monde au théâtre de Voltaire. « J'ai fait venir Lekain, écrit-il à d'Argental ; » il déclamera des vers aux enfants de Calvin : leurs » mœurs sont fort adoucies ; ils ne brûleraient plus » Servet. A propos de Calvin, je vais leur jouer un » tour dont ils me sauront mauvais gré : je me suis » procuré un vieux fauteuil qui servait de chaise ou » de chaire à leur réformateur; je l'emploierai dans «l'entretien d'Auguste et de Cinna; le beau bruit » quand les prédicants le sauront î » — Et, quelques jours plus tard, il peut ajouter : « Eh bien î j'ai » réussi, j'ai fait pleurer tout le Conseil de Genève; » Lekain a été sublime, et je corromps la jeunesse » de cette pédante ville. »
Le théâtre de Châtelaine resta ouvert jusqu'en 1766; cette année-là, des troubles survenus à Genève nécessitèrent une nouvelle intervention diplomatique de la France, de Berne et de Zurich. L'envoyé français, M. de Hauteville, fortement sollicité par Voltaire, demanda que les acteurs de Châtelaine vinssent jouer à Genève. Le Conseil, soutenu par un
grand nombre de chefs de famille, refusa d'abord; mais il n'était pas en position de faire cette fois une résistance sérieuse; bientôt il dut céder à l'action de la diplomatie française, et le théâtre s'établit à Genève (avril 1766). On put voir alors combien l'influence de Rousseau était grande sur ses concitoyens: notre grand philosophe désapprouvait hautement l'introduction de la comédie au sein d'une république dont la vraie sauvegarde était, à son avis, « la dignité personnelle et la sévérité des mœurs. » Les amis de Jean-Jacques écoutèrent ses conseils, et les mêmes hommes qui avaient été à Châtelaine, prirent sur eux de ne pas mettre les pieds au théâtre de la place Neuve. Tout au contraire, les commensaux de Ferney et un certain nombre d'artisans profitèrent largement des récréations dramatiques. Voltaire en prit occasion pour couvrir Rousseau d'injures et proclamer un triomphe fort contestable. « Le théâtre est dans Ge- » nève, s'écrie-t-il . En vain Jean-Jacques a-t-il joué » dans cette affaire le rôle d'une cervelle mal timbrée, » les plénipotentiaires lui ont donné le fouet d'une » manière publique. Quant aux prédicants, ils n'osent » lever la tête : lorsqu'on donne le Tartufe, le peu- » pie saisit avec transport les allusions qui les con- » cernent. »
I Cette joie de Voltaire dura peu. Si ses partisans étaient assez nombreux pour garnir les loges et le in. 6
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parterre de la nouvelle salle de spectacle, la grande majorité du peuple désapprouvait encore cette institution, et le seigneur de Ferney put s'en convaincre par une désagréable expérience. Le 5 février 1768, vers six heures du soir, une lueur épouvantable rougissait le ciel du côté de la place Neuve : chacun d'accourir, portant, selon l'usage, sa seille ou son seillot plein d'eau. Près de 1 ' Hôtel -de- Ville , un certain nombre de personnes stimulaient le zèle des arrivants. Mais lorsque, du haut delà Treille, les hommes et les femmes découvraient le foyer de l'incendie, ils versaient brusquement leurs seaux le long de la rampe, en disant : « Ah î c'est le théâtre qui brûle î » Eh bien î mes beaux messieurs, que ceux qui l'ont » voulu réteignent ! » Ces paroles excitèrent l'indignation de Voltaire, qui s'écria: «Ah! celte Ge- » nèveî quand on croit la tenir, tout vous échappe ! » Perruques et tignasses, c'est tout un î »
Voulant parer aux inconvénients qui, selon son opinion, résultaient pour la ville de la destruction de son théâtre, il fit rouvrir celui de Châtelaine, et, en outre, favorisa de tout son pouvoir les représentations à domicile chez les Genevois. Son principal coadjuteur fut un sieur Papillon, très-souvent mis à l'amende pour délit de comédie. Voltaire payait pour lui, et, voulant pousser à bout le Consistoire, il imagina la plaisanterie d'écolier que voici : un matin on trouva
affiché sur les portes des temples un placard portant ces mots : « Par permission de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, le sieur Papillon et sa compagnie à lui joueront le Barbier de Séville. » Le sieur Papillon fut incarcéré pendant quelques jours; puis, traduit devant le Consistoire, il voulut lire pour sa défense une apologie du théâtre composée par Voltaire : on lui en refusa la permission, et il répondit avec une insolence sans égale. Le Conseil le punit de nouveau; mais sans parvenir à empêcher les représentations théâtrales, qui recommençaient presque chaque semaine. Cet état de choses dura jusqu'en 1782. En cette année, de lamentables troubles politiques amenèrent l'intervention française à Genève. Le marquis de Gaucourt demanda impérieusement la construction d'un théâtre; le gouvernement dut céder, et dès-lors des représentations dramatiques ont eu lieu régulièrement dans notre ville, sauf durant les années de calamités publiques et de guerre civile.
Tels sont les principaux traits de la vie religieuse et sociale de nos ancêtres. Après vingt années durant lesquelles le génie du mal avait répandu les principes corrupteurs sous la forme la plus séduisante, il était impossible que la moyenne morale de la nation genevoise ne fût pas abaissée, et que la vieille famille protestante n'eût pas perdu plusieurs de ses membres effectifs. Les témoins oculaires nous ont rapporté de
tristes détails sur le luxe et la licence qui régnaient à Genève vers la fin du siècle. Le mal était grand, sans doute; mais le vieux sang réformé était loin d'être corrompu, et les paroles de Jacob Vernet, prononcées au Consistoire en 1786, nous paraissent résumer la situation.
« Nous avons la douleur de voir des gens en grand » nombre subir l'influence de la fausse philosophie, » et vivre sans Dieu et sans espérance dans ce monde; » mais nous bénissons Dieu de compter dans tous les » rangs de la société des maisons où la piété est héré- » ditaire, où l'instruction domestique répond à Tins- » traction publique. Dans ces demeures, l'union règne, » chacun se sent dans l'ordre, chacun emploie utile- » ment la journée; on la commence en priant Dieu; le » jour du dimanche s'emploie en partie en actes de » dévotion et de charité , en partie en délassements » honnêtes. Nous sommes heureux de rencontrer sou- » vent, dans ce jour du Seigneur, la jeune mère de » famille, accompagnée d'un enfant, qui porte le se- » cours et la joie dans une pauvre demeure, et fait » aimer à son fils et à sa fille les premiers devoirs du » chrétien. Le lendemain on se remet gaiement au tra- » \ ail , et Ton est plus content dans la médiocrité que » d'autres ne le sont dans l'abondance. L'aliment spi- » rituel qu'on prend chaque jour entretient la santé » des âmes chrétiennes. Survient-il quelque revers,
» quelque maladie, on s'entr'aide, on se console, on » se fortifie mutuellement, on prie Dieu. Les paroles » du mourant restent gravées dans le souvenir de ceux » qui l'entourent; on pleure un tel homme, on le » suit dans la demeure céleste où la foi, manifestée » par ses œuvres, lui assure la bonne place... »
La richesse, la renommée, l'esprit et le génie, sont de grands moyens pour diriger le monde, et, ce qui n'est pas à l'honneur de notre pauvre humanité, jamais leur action n'est plus puissante que lorsqu'ils prennent comme point d'appui quelqu'une des mauvaises passions dont fourmille cette terre. Mais si l'expérience nous révèle ce triste fait, elle nous donne aussi la preuve consolante qu'il est un autre pouvoir, plus lent peut-être dans son action, et plus difficile à mettre en œuvre , mais en revanche plus fécond encore en effets durables. C'est la foi ferme et patiente des hommes résolus à faire prévaloir, avec Taide de la protection divine, les principes éternellement vrais de la justice, de la sagesse et de la moralité.