VIE PASTORALE
Etat général de la prédication au dix-neuvième siècle. — Libertés de la chaire. — Labadie et le tombeau de Rohan. — Influence des réfugiés. — Les grands orateurs Pictet et Turretin, Mestrezat, Lullin, etc. — Vie pratique. — La tâche des pasteurs genevois. — Les visites d'église au dix-septième siècle. — Travaux du clergé. — Bénédict Pictet. — J.-A. Turretin. — Mort de divers pasteurs : Mestrezat, Troncbin, Vernet, de Roches, Vernes.
Après avoir exposé les perfectionnements que l'esprit religieux de nos ancêtres introduisit dans le culte, et après avoir reproduit leurs efforts pour conserver la vie morale et religieuse au sein de la population genevoise, nous devons offrir à nos lecteurs quelques traits de la vie et du caractère des pasteurs qui se dévouèrent à cette noble tâche.
Nous avons donné le tableau des heures du culte dans l'église genevoise, el nos lecteurs ont pu remarquer la variété et la fréquence de ces services divins. Cette assiduité dans les temples, cette ardeur pour s'occuper des idées religieuses, était naturelle au
seizième siècle. Car, nous dit Bénédict Pictet en 4 694, « à l'époque de notre bienheureuse Réformation, le peuple, jusqu'alors sevré de toute instruction évangélique, et nullement abreuvé de la parole de Dieu, avait besoin qu'on la lui expliquât tous les jours, et mille gens ne sachant pas lire trouvaient uniquement dans les temples l'aliment de leur piété. »
Cet état de choses dura jusqu'en 1688, et pendant cette période la prédication genevoise fut essentiellement explicative : les pasteurs devaient fournir des éclaircissements complets et détaillés sur chaque parole des saints Livres. L'idée religieuse dominant en souveraine, non-seulement les consciences, mais aussi les destinées et les intérêts sociaux du monde européen, chaque chrétien devait connaître à fond le code évangélique. Les controverses individuelles se renouvelant sans cesse entre les catholiques et les réformés, il fallait posséder l'arsenal complet des arguments employés par les docteurs des Églises rivales, et rendre raison «de l'espérance qu'on avait reçue. »
Ce caractère exclusivement analytique et polémique rend les sermons de la Réforme peu intéressants à lire. On se perd dans ces répétitions perpétuelles des divergences entre Rome et Genève.
La plupart de ces questions, amplement résolues par le progrès des sciences, n'offrent maintenant
aucune actualité; en lisant ces discours, il semble qu'on passe à côté de ces blockhaus nécessaires à la protection des premiers colons qui défrichent un pays, et qui sont abandonnés lorsque les progrès de la civilisation ont rendu inutiles les services militaires.
En dehors de la controverse, les prédicateurs du seizième et du dix-septième siècle possédaient des moyens énergiques pour fixer l'attention de leurs auditeurs. Ils parlaient de toutes les affaires contemporaines avec la plus grande liberté. La chaire était le foyer des nouvelles concernant les persécutions ou les victoires religieuses. Les grands événements européens, comme les incidents peu importants, servaient de texte aux sermons du jour. Les pasteurs allaient plus loin : ils remplissaient à l'égard des magistrats le rôle des journaux contemporains qui émeuvent les peuples; ils critiquaient les procédés, les actes des gouvernements, pour peu qu'ils parussent s'écarter des règles de la morale la plus rigoureuse. Les auditeurs, sachant qu'ils entendraient au temple des allocutions sur les affaires du jour, apportaient à la prédication la même fièvre qui règne parmi nous pour la lecture des feuilles publiques.
Voici un exemple de cette liberté de la chaire chrétienne. Le duc de Rohan, célèbre par son courage militaire et son abnégation chrétienne, avait
désiré être enseveli dans la cathédrale de Genève, et reposer auprès des Genevois qu'il avait comblés de marques d'affection. Sa statue était placée sur son tombeau. En 1659, un prédicateur éloquent, mais excentrique et fougueux, M. Labadie, jugea que toute image taillée devait être interdite dans l'intérieur d'un temple protestant. Il lança l'anathème sur le tombeau du héros chrétien, et prononça ces paroles : « Le bon roi Ezéchias a détruit le serpent d'airain pour cause d'idolâtrie. SI serait donc nécessaire d'enlever les images qui sont dans ce temple et qui serventà l'idolâtrie . » Quelques personnes partageaient l'opinion du prédicateur. On fut obligé de placer une paroi qui dérobât le monument aux yeux des fidèles. » (25 mars 1659.)
La prédication genevoise fut profondément modifiée vers la fin du dix-septième siècle. Les églises deFrance, décimées par la persécution et le martyre, envoyaient des flots incessants de réfugiés dans la valléedu Léman. Genève donnait asile à plus de trois mille de ces victimes de Louis XIV, et l'on peut comprendre le zèle et l'affection religieuse de ces nobles martyrs pour le culte évangélique. Il semblerait naturel, au milieu d'une persécution acharnée, que les pasteurs fissent retentir la chaire d'anathèmes contre les fanatiques auteurs de la Révocation. Il paraîtrait tout simple qu'on offrît des éloges aux personnes qui sacrifiaient
tout pour conserver leur foi. Rien de pareil ne se trouve dans les discours des contemporains.
Les réformés genevois, sachant que le mérite d'une œuvre revient tout entier à celui qui l'inspire, exhortent leurs frères de France à la soumission, à la persévérance dans leurs suprêmes sacrifices. Le pardon des offenses étant une vertu essentielle au chrétien dans toutes les positions de la vie, si les prédicateurs parlent en chaire de Louis XIV, c'est pour demander au Seigneur qu'il éclaire son esprit et adoucisse ses rigueurs, et si de temps à autre un orateur s'emporte en invectives, il est sévèrement réprimandé par ses collègues.
Mais en dehors de cette influence accidentelle de la Révocation, les Pictet, les Turretin, les Mestrezat, les Tronchin, hommes supérieurs et amis du progrès, introduisent une grande modification dans l'art de la chaire à Genève; ils abandonnent la méthode vieillie des perpétuelles explications; ils s'abstiennent des discussions de critique et d'archéologie ; ils entremêlent le dogme et la morale, et présentent le devoir pratique comme conséquence nécessaire de la foi.
Bénédict Pictet possède une clarté parfaite, un style simple et naturel ; on lui reproche souvent de la froideur; mais dès qu'un sentiment énergique l'anime, il entraîne son auditoire et lui présente les grandes idées sous des formes si vraies, que chacun retrouve
dans les paroles du prédicateur l'image de ses propres pensées.
François Turretin était un prédicateur incisif et profond ; il trouvait dans l'énergie de ses impressions religieuses des mots qui frappaient l'imagination et la conscience de ses auditeurs. Un jour, dans sa visite de paroisse, il reçut diverses plaintes sur la longueur de l'épreuve de la Révocation infligée aux Églises, et sur les mystères des jugements divins qui toléraient depuis tant d'années les iniquités du despote français. Le dimanche suivant, Fr. Turretin prêcha sur ce texte : // est patient, parce qu'il est Éternel, et ses auditeurs conservèrent le souvenir des paroles suivantes : «La justice divine marche avec des pieds de laine, mais lorsqu'elle atteint le coupable, elle le saisit avec une main de fer. »
Le fils de François Turretin , Jean-Alphonse, fut également un réformateur pour la prédication. Une clarté admirable, une simplicité chaleureuse, donnent un grand attrait à ses paroles; les auditeurs lettrés disaient de lui : « 11 semble prêcher pour les enfants, et au sortir du temple les hommes sérieux en ont pour longtemps avant de terminer l'analyse des idées qui se pressent dans son discours. » La tolérance pour les opinions , la charité dans les actes , étaient les sujets favoris de Jean- Alphonse.
Du reste , le succès extérieur accompagnait leurs
efforts et le mérite personnel des prédicateurs réagissait sérieusement, alors comme de nos jours, sur la fréquentation du culte. On en peut juger par cette délibération des Conseils. (Reg. Cons. 29 décembre 1699.) « Attendu que MM. Pictet, Calendrin, Turre. tin et Viollier, attirent tellement 1 attention que le peuple et surtout les réfugiés se jettent en foule dans leurs temples, tandis que d'autres ont moins d'auditeurs, les magistrats avertissent le peuple à son de trompe, que chacun aille dans sa paroisse, sous peine d'amende, et qu'on y tiendra la main. »
Les élèves et les amis de ces éloquents orateurs entretinrent également la ferveur chrétienne dans l'Église de Genève au commencement du dix-huitième siècle.
Ézéchiel Gallatin (1705 à 1755) possédait la faveur populaire. Dans ses instructions, il liait si intimement l'œuvre et la foi, le dogme et le devoir, que souvent l'auditeur pensait n'avoir entendu qu'une partie de ses sujets fondamentaux de la religion. Gailatin avait un grand courage. Dans une de ces émeutes qui bouleversèrent à diverses reprises notre ville, il prêcha sur le support et la charité; il adressa des reproches si justes et si sévères aux deux partis, que les plus animés disaient en sortant du temple : « Si ce n'était le respect et l'amour qu'on a pour M. le pasteur Gallatin. il paierait cher d'avoir prononcé à Té-
glise des paroles que nul n'a osé dire en Conseil général. »
Amédée Lullin (1724 à 1756) est représenté comme suit par un de ses amis, et son portrait, qui se voit dans la salle du Consistoire, peut confirmer ces observations :
« La physionomie de M. Lullin était si douce et si belle, son port si majestueux, sa voix si touchante, qu'humainement parlant, il aurait pu se passer de facultés intellectuelles distinguées. Il lui suffisait de paraître en chaire et d'ouvrir la bouche pour émouvoir l'assemblée; il faisait couler les larmes en lisant les liturgies et les prières. Une modestie profonde accompagnait ce bel extérieur; il travaillait ses compositions avec un zèle soutenu; ses sermons captivent par Sa beauté du style et l'intérêt des détails ; il change de genre, suivant le sujet; nous l'avons vu s'élever aux plus hautes considérations sur la foi, en parlant de saint Paul sur le chemin de Damas; et dans son homélie sur Ruth et Booz, il a concilié la dignité de l'éloquence avec les charmes de la poésie champêtre. »
Enfin, nous citerons Laget, l'orateur énergique, le théologien chrétien, assez puissant, assez courageux pour établir la nécessité de la religion dans un temps où les philosophes anglais et français s'unissaient pour attaquer la doctrine évangélique, et pour démontrer qu'elle avait fini son œuvre, et que Fin-
telligence émancipée pouvait diriger par des règles infaillibles la marche de l'humanité.
Cette lutte courageuse contre l'incrédulité, dont nous rendrons compte en détail dans les chapitres suivants, épuisa les forces du clergé genevois, et vers la fin du siècle ils eurent besoin d'une nouvelle mesure de foi et d'énergie chrétiennes pour faire face aux nouveaux devoirs que leur imposèrent les années de la révolution.
Vie pratique. Les fondateurs de l'Église de Genève ayant pour principe directeur un dévouement sans réserve à l'œuvre chrétienne, la tâche des pasteurs fut organisée en vue des exigences du saint ministère, et les considérations personnelles n'exercèrent aucune influence sur la répartition du travail dans le champ du Seigneur. Voici le sommaire de la vie pratique des pasteurs genevois au dix-septième et au dix-huitième siècle 1 :
Chaque paroisse de la ville contenait au moins deux mille âmes.
« Le pasteur fait chaque année avant Pâques une visite de tous les ménages de sa paroisse, en s'arrè^ tant longuement auprès de chaque famille. Il surveille attentivement les écoles de petits enfants et les catéchumènes. Il examine quatre fois par an ces derniers
i. Grand mémoire sur le culte , 1770, Reg. Comp.
pour savoir s'ils sont dignes d'être admis à la Sainte- Cène.
» Il doit recevoir les personnes qui veulent se marier, rédiger et signer les annonces matrimoniales.
» Chaque pasteur prononce soixante et quinze sermons par an, et monte en chaire cent cinquante fois.
» Les pasteurs n'ont aucune heure libre pour le travail du cabinet et la méditation nécessaire à leurs discours; ils sont eonstamuN appelés à visiter les malades; il faut tout quitter pour accomplir ce service, et en hiver cette fonction ne leur laisse presque aucun repos.
» Les pasteurs ont le soin des pauvres de leur paroisse ; ils doivent assister chaque semaine aux séances des bourses de charité, donner les renseignements les plus détaillés touchant les personnes dignes d'être secourues.
» Enfin, les pasteurs doivent présenter au Consistoire des rapports mensuels sur Pétat moral des administrés; ils apaisent les querelles, ramènent la paix dans les ménages désunis; ils s'adressent à la conscience des vicieux, et diminuent, autant que possible, le nombre des délits moraux sur lesquels le Consistoire doit exercer son autorité. »
L'émigration des protestants français, leur passage continuel, leur établissement, occupaient encore une grande partie du temps des ecclésiastiques genevois
et leur imposait des charges dont le document suivant présente une juste idée.
« A la Révocation, disait Jacob Vernet, notre Église eut la consolation de voir quantité de personnes plus respectables encore par leur piété que par leur naissance, fréquenter en foule nos temples, matin et soir. Mais cette génération étant passée, et la ferveur ayant diminué, nos services sont trop nombreux. Quatorze pasteurs doivent faire par an 1800 semions, dont 154 liturgiques, et 1072 discours écrits. Cela fait 75 sermons pour chaque prédicateur. Les pasteurs doivent monter en chaire 150 fois par an, et la fatigue de prêcher deux fois le dimanche dans les temples de la ville, épuise leurs forces; aussi les jeunes gens craignent-ils d'entrer dans le ministère. »
Ce dévouement absolu aux plus rudes fonctions ecclésiastiques, était secondé par cette surveillance consciencieuse que les pasteurs genevois ont toujours exercée réciproquement entre eux.
Une censure annuelle fut établie, et des visites solennelles eurent lieu fréquemment dans les paroisses. Les magistrats et les membres du Consistoire reçoivent les observations que les chefs de famille présentent en toute liberté sur l'administration religieuse et le culte. Voici le procès-verbal d'une de ces inspections pastorales; nous transcrivons ce document en entier, malgré son étendue, car il nous dépeint la vie
intime de notre Église en 1685, c'est-à-dire dans une période où les plus grands sacrifices politiques et religieux étaient imposés au peuple genevois.
« Les syndics ayant résolu que la visite des campagnes serait faite cette année, en voici les résultats :
«17 septembre 1685. Église de Satigny. Après le service divin, le conseiller Humbert fait un discours, afin d'exhorter les paroissiens à dire s'ils ont quelque sujet de se plaindre de leur pasteur et de leur maître d'école. M. le pasteur Chenaud s'étant retiré, les paroissiens répondent unanimement qu'ils sont fort satisfaits de lui, soit par rapport à ses prêches, à ses catéchismes, soit par rapport au soin qu'il prend d'étouffer les procès. M. Chenaud, interrogé à son tour sur la conduite de ses paroissiens, dénonce trois familles qui tiennent cabaret et débauchent les paysans. Quant au maître d'école, les paroissiens s'en plaignent unanimement et supplient la Compagnie d'en donner un autre, vu qu'il est très -paresseux et soutient des pratiques avec les curés du pays de Gex.
31. Tronchin et M. Gautier sont allés à Bossey (village entouré de catholiques et très-exposé au prosélytisme du clergé savoyard); on a demandé à M. Viollier s'il n'avait aucun défaut à reprocher à son Église. Il répond qu'il est assez satisfait, mais qu'il faut exhorter ses paroissiens à s'abstenir de l'ivrognerie et des jurements. — Après le prêche, M. le pasteur
s'étant retiré, il y eut un particulier qui fit uo grand discours en faveur de M. Viollier, et tout son troupeau le loua de sa prédication, du soin qu'il avait des malades et des autres fonctions de son ministère. Un autre paroissien se plaignit de ce que M. Viollier n'exhortait pas assez les enfants d'aller au catéchisme, et que ses fils allaient jouer aux cartes dans les villages voisins, ce dont les papistes se riaient . Là-dessus tous les pères de famille se sont levés, déclarant que le plaignant était une méchante langue, joueur effréné, débauché, qui avait battu sa mère, etc., — et qu'ils tenaient ces choses pour fausses, et M. Viollier pour un bon pasteur, qui visitait, autant que sa santé le lui permettait, les villages éloignés, Neydans, Cierne, et Landecy.
»Jussy. M. Butini est allé à Jussy avec M. Le Fort, ancien syndic. M. Flournois s'est plaint de ce que plusieurs fréquentent les cabarets et qu'il y a des haines implacables entre quelques particuliers. Du reste, il est satisfait du zèle pour le culte et de la charité envers les pauvres.
» Les gardes d'église ont déclaré après le sermon qu'ils étaient très-satisfaits de la prédication et des catéchismes de M. Flournois; il assoupit les procès, prévient les querelles, et ils n'ont aucun sujet de plainte contre lui.
» Russin. M. Perrot, pasteur. M. le premier
syndic lui dit qu'on porte de grandes plaintes contre lui. 11 fait de sa maison un cabaret; il ne visite pas son église; il est constamment dans ses champs; il néglige les malades et n'a pas soin des pauvres. Toute la paroisse souhaite que M. Perrot s'abstienne de prêcher dans ces temps fâcheux. Les excuses de M. Perrot n'étant pas valables, il est remplacé temporaire- .ment par M. Sartoris.
»Cartigny. Leb [eux pasteurs, MM. Vautier et de Carro, sont satisfaits de leur paroisse, sauf ceux de Laconnex, qui négligent d'envoyer leurs enfants au catéchisme, et eux-mêmes ne viennent pas au prêche. Les paroissiens sont grandement satisfaits de M. Vautier et assez contents du sieur de Carro. Un particulier de Laconnex ayant dit que M. de Carro ne visite pas les malades, il est interrompu par les gardes d'église et d'autres, affirmant, qu'il a de mauvais motifs personnels de dire ces choses contre le respectable de Carro.
» Chancy. M. de Normandie a interrogé M. Galatin, pasteur; il a répondu qu'il n'y a point de charité parmi eux, qu'ils ne veulent en rien contribuer pour un maître d'école, qu'ils sont chicaneurs et joueurs. Les paroissiens et les gardes d'église rendent un bon témoignage à M. Gaiatîn pour ses prêches, la visite des malades et l'assiduité à assoupir les procès.
« Vandœuvres et Cologny. M. Dassier, pasteur, se plaint de jurements, des cabarets et du peu d'assiduité au temple. Les paroissiens sont unanimement satisfaits du pasteur; ils ne voudraient jamais avoir d'autre ministre : ils demandent aux magistrats de contraindre les parents à envoyer les enfants à l'école.
» Le résultat de la visite de Célicpiy fut des plus touchants, M. Molans étant malade, on ne fit pas de cérémonie officielle, et M. Lesmilière fut chargé de témoigner au vieux pasteur la sympathie de ses collègues. M. Molans répondit : « Je suis très-obligé aux soins et à la charité de mes confrères; pour ce qui est de ma santé, elle est altérée par de grandes infirmités et la faiblesse de mon âge. » Sur quoi le député lui ayant doucement insinué qu'il devait donner sa décharge, M. Molans témoigna avec larmes un ardent désir de prêcher jusqu'à la fin, en suppliant qu'on ne lui ôtât pas cette consolation. M. de Lesmilière a pris l'opinion des paroissiens. Tous ont témoigné de l'affection pour leur pasteur et de l'édification de sa bonne vie, mais qu'à la vérité les faiblesses de son âge l'empêchaient, depuis quelques années, de faire sa charge avec la même exactitude et la même édification. Sur quoi la Compagnie ayant opiné, on trouve un expédient pour contenter M. Molans et empêcher que l'Église ne souffre de ses infirmités. On représentera au Conseil l'état de M. Molans, le grand désir
qu'il a de n'achever son ministère qu'avec sa vie, et qu'on prie Messieurs de trouver bon que la Compagnie mette quelqu'un qui puisse être un aide à M. Molans. Ce ministre ira demeurer à Céligny, sans déplacer M. Molans, ni rien diminuer de son salaire. Le Conseil accepte et donne volontiers ce témoignage d'estime à un si digne pasteur. »
Ces procédés consciencieux, ces examens sévères des fonctions pastorales, conservaient la dignité et le zèle chrétien parmi les ministres genevois, et des manifestations affectueuses les entouraient dans les crises les plus pénibles de la vie sociale et politique. Toutefois, il était difficile que des hommes occupés à réprimer les délits moraux, sans acception de personne, ne suscitassent pas des rancunes et de mauvais vouloirs. De fâcheux incidents occasionnèrent parfois des procédés pénibles contre le clergé de Genève. Mais ces inconvénients passagers furent largement compensés par le respect et la sympathie que la généralité des citoyens s'empressa toujours de témoigner à ses conducteurs spirituels.
Si la mission des pasteurs genevois, considérée dans ses traits généraux , offre un dévouement religieux à toute épreuve, ce caractère brille également dans le ministère de ces pieux serviteurs du Christ, dont nos archives ont conservé la mémoire. Nous en citerons quelques exemples.
Antoine Léger. Pendant plus de trente années, il s'est acquitté de toutes les fonctions de son ministère avec beaucoup de soins et à l'approbation de tout le monde; ses sermons édifiants ont été tellement appréciés par ses auditeurs qu'il se voyait écouté avec toute l'attention qu'il pouvait désirer; mais après un si long et si pénible travail, il a eu la douleur de tomber dans un grand anéantissement de forces , ce qui le mit hors d'état de prêcher et lui rendit toute application impossible.
Bénédict Pictet (1678 à 1724). A sa réception au saint-ministère, la Compagnie inscrit ce témoignage : « Lequel ayant fait paraître le profit qu'il a fait dans ses études et les beaux dons que la Providence divine lui a départis pour l'édification future de l'Église, il sera consacré le 29 juin 1678. »
Ces espérances se réalisèrent durant quarante années. Nous avons essayé de caractériser Bénédict Pictet comme prédicateur. Sous le rapport intellectuel , il fut un travailleur infatigable. En faisant le compte de ses ouvrages, il semblerait que sa vie entière fut consacrée aux méditations paisibles du cabinet. Or, au contraire, il était le modèle du vrai pasteur pratique, sans cesse préoccupé de ses pénibles obligations. Pictet sut mener de front cette double tâche, en consacrant les heures matinales aux travaux théologiques et le reste delà journée aux visites de paroisse.
Une lettre du professeur Bernouilli, de Bâle, dépeint à merveille l'existence de nos bénédictins protestants (1685): « J'arrivai chez M. le pasteur Pictet vers neuf heures du matin; la servante me dit qu'il visitait ses malades, mais que si je voulais lui parler, je pourrais revenir le lendemain matin entre quatre et cinq heures. Cette heure, vu la saison rigoureuse, me gênait fort; néanmoins j'arrivai ; on m'introduisit dans une grande pièce, qu'une seule brasière avait la prétention de chauffer. M. Pictet travaillait à l'extrémité la plus éloignée de cette espèce de foyer ; nous causâmes un moment, puis je lui demandai des nouvelles de mon fils. « Monsieur, me répondit-il, votre fils est un étudiant médiocre; je n'ai jamais pu obtenir de lui » plus de treize heures de travail par jour ; son exem- » pie est malheureusement suivi; les jeunes gens ne » veulent pas comprendre que pour devenir des sa- » vants utiles, il faut que leur lampe s'allume avant » celle de l'artisan. »
Ainsi, l'intelligence dominant F élément matériel, les nuits réduites à leur plus courte mesure, des travaux sérieux exécutés à l'heure où le sommeil enchaîne encore les classes ouvrières, un mépris profond pour les malaises et les indispositions; le théologien et l'étudiant tenant leur corps aussi durement assujetti que le laboureur, tel était le secret de ces hommes du dix-septième siècle genevois , aussi remarquables
par les nombreux ouvrages de théologie qu'ils ont laissés que par leur dévouement à la tâche pratique du ministère sacré.
Le caractère de Bénédict Piclet fut éminent dans ses fonctions pastorales. Plein d'une évangélique douceur et d'une ardente charité, il consacra la majeure partie de son temps et de sa peine aux pauvres et aux affligés. i\ul ne savait mieux parler selon leur cœur aux gens en deuil; ses consolations étaient si efficaces que sa présence seule paraissait un bienfait. Les témoins de ses prières auprès du lit des mourants et les malades rendus à la santé conservaient comme un précieux trésor le souvenir des exhortations de l'excellent pasteur.
Un incident de ce genre décida la vocation de l'apologiste chrétien Jacob Vernet. « Tout jeune encore, raconte-t il, je lisais dans un jardin près de la ville. Je vis entrer le célèbre professeur Bénédict Pictet, qui me demanda la demeure d'une femme âgée et mourante qui désirait sa visite. Je le conduisis dans ce logis, et par une curiosité d'enfant, je demeurai dans la chambre voisine pour entendre M. Pictet. Ses paroles et surtout sa prière bouleversèrent mon âme; la figure angoissée de la malade, qui reprenait peu à peu un calme et une expression célestes, me causa une émotion indescriptible, et je résolus de me vouer à ce ministère , dont les béné-
dictions sont si visibles auprès des êtres souffrants.»
Bénédict Pietet employa la plus grande partie de sa fortune à secourir les indigents genevois ; il connaissait tous les pauvres de la ville, et non-seulement il les aidait de ses secours, mais il savait diriger leur conduite et améliorer leur position en surveillant leurs travaux .
Les réfugiés français, qui affluaient journellement à Genève, trouvaient en lui le plus zélé protecteur. îl sacrifia également une grande partie de son avoir et montra une héroïque obstination dans ses sollicitations incessantes auprès de ses amis pour soulager les victimes de Louis XIV.
Pendant Tannée 1686, où les rigueurs intolérables de l'hiver et la disette portèrent au comble les souffrances des Genevois et de leurs frères de France , Bénédict Pictet multiplia tellement ses secours et ses visites qu'il fut atteint d'un rhumatisme et de douleurs aiguës qui lui interdirent pendant de longs intervalles tout service actif. Durant les dernières années de sa vie, sa fortune, déjà fort diminuée grâce à ses aumônes, fut anéantie par des revers indépendants de son administration. On eut connaissance de sa pauvreté par la diminution forcée des services qu'il aimait tant à rendre. Les magistrats, après de longues hésitations, voulurent témoigner leur sympathie à ce martyr du devoir chrétien, et pour
mettre à couvert l'austère délicatesse du vieux pasteur, ils lui envoyèrent l'extrait de registre suivant :
(Du 16 décembre 1719.) « Le Conseil ayant connaissance des grands frais dans lesquels Spectable Bénédict Pictet est constitué par grand nombre de lettres qu'il reçoit tant pour les affaires des particuliers, que pour celles de l'Église, et dont les ports vont à une somme très-forte par année, informé des soins qu'il prend et de son grand travail pour l'Eglise, estime que Messieurs doivent y avoir égard, surtout après les revers qu'il a essuyés dans ses biens, épreuve qu'il supporte avec tant de constance et de tranquillité. L'avis a été de faire présent au Spectable Pictet de cinquante écus d'or que le trésorier lui portera.»
« M. Pictet a accepté avec remerciements ce don honorable, et il se réjouit, dit un contemporain, de pouvoir faire encore quelques visites aux réfugiés et aux Genevois indigents de sa paroisse. »
Quatre ans plus tard , la Compagnie des Pasteurs inscrivait en ses archives les paroles suivantes :
(Du 10 juin 1724.) «Dieu a retiré à Lui notre frère M. Pictet; il est mort cette nuit d'une manière inopinée. On visitera sa veuve et sa famille, pour leur marquer la vive douleur de l'Église de la perte irréparable que la patrie vient de faire. »
L'Europe protestante s'associa tout entière au deuil
de cette ville; les lettres les plus touchantes furent écrites à la Compagnie. Nous citerons seulement les paroles de l'archevêque de Cantorbéry. «Je ne puis vous exprimer l'extrême douleur que je ressens de la mort de notre vénérable frère Bénédict Pictet. Quel serviteur érudit et fidèle ! quelle gloire il a répandue sur notre Église! des témoins pareils sont des remparts contre les ennemis de cette cité. Les plus éminentes vertus ont éclaté en lui, vous en avez joui pendant de longues années, Mais vous aurez toujours des sujets de consolation : Primo avulso non déficit alter. Heureuse Église, heureuse Académie ! Conservez toujours cet amour des lettres, cette culture de la science , cette paix fondée sur Téloignement des vaines controverses. Continuez à laisser à tous la liberté de parler et d'enseigner. En vous tenant attachés aux vérités fondamentales, continuez à supporter la discussion sur les vérités secondaires. Votre Église fleurira dans une haute paix; attachée à la vérité, ennemie de la licence, elle sera toujours au premier rang pour la défense de la liberté chrétienne. »
Douze ans plus tard, l'Église de Genève perdait l'illustre compagnon d'œuvre de Bénédict Pictet, Alphonse Turretin, et le 1er mai 1757, les pasteurs lui consacraient un fraternel souvenir. « Quelqu'étendues que fussent les connaissances qui lui donnent un rang et une réputation distinguée parmi les sa-
vants, on admirait encore plus en lui le jugement exquis, employé dans Tordre excellent qu'il savait donner à ses pensées, la netteté et la précision avec lesquelles il les exprimait. Il est un de ceux qui a le plus contribué à introduire dans la théologie et la prédication cette noble simplicité apostolique qui est en bénédiction dans nos églises. Plein de charité et de tolérance, il a prêché de vive voix et par écrit la paix et la concorde entre les enfants de la Réforme. Il a eu la consolation de voir que Dieu bénissait ses travaux. Il a été conservé, quoique faible et infirme, jusqu'à l'âge de soixante-six ans. Sa fin a été celle du véritable chrétien qui se sent appelé à l'immortalité. »
A côté de ces chefs, dont les noms sont demeurés dans le souvenir des églises de la réforme, nous désirons parler de quelques pasteurs genevois dont l'œuvre fut cachée en Dieu, mais qui obtinrent un témoignage honorable de leurs paroissiens et de leurs collègues.
M. Tronchin (1705. 11 septembre.) « Il est rapporté que M. Tronchin étant extrêmement malade, M. le modérateur fit assembler extraordinairement la Compagnie; on se transporta chez ce vénérable frère pour lui témoigner le regret que ses collègues avaient de perdre un doyen de son mérite, qui leur faisait tant d'honneur et leur était d'une si grande utilité. M. Tronchin, rassemblant ses forces, a répondu :
« Je suis fort obligé de l'honneur que vous me faites. Si j'ai offensé quelqu'un, je vous prie de me pardonner. Je vous exhorte tous à la concorde et à l'amitié mutuelle, et je meurs très-humble serviteur de cette Église. »
M. Mestrezat (7 janvier 1690). « M. Sartoris, modérateur, rapporte qu'ayant appris qu'il avait plu à Dieu de visiter M. Mestrezat, le plus ancien des pasteurs et des professeurs de cette église, d'une maladie qui le mettait hors d'espoir de guérison, et l'avertissait d'un prochain délogement, il avait rassemblé en conséquence plusieurs frères, dimanche après le sermon du soir, et ils sont allés par ordre, marchant deux à deux, dans la maison de M. Mestrezat : on les a introduits dans Sa chambre du malade. Le modérateur s'étant approché de lui, dit qu'il venait au nom de tout le corps lui témoigner le sensible déplaisir de voir dans cet état d'affliction et de maladie, celui de ses membres qui tenait le premier rang par son mérite et ses longs services, qu'il souhaitait de tout son cœur qu'il plut à Dieu de le rétablir, mais sachant que toute espérance du temps présent était vaine, il fallait se soumettre à la sage volonté du Maître qu'il avait servi fidèlement pendant de longues années. Sur quoi le malade, autant que sa faiblesse et le bégayement de ses lèvres purent le permettre, témoigna sa reconnaissance pour l'affection que ses frères lui montraient;
il donna des marques bien expresses de son détachement et de son entière résignation à la volonté de Dieu. M. le modérateur lui ayant demandé s'il souhaitait qu'on lui fît la prière, et le malade en ayant témoigné un ardent désir, il avait imploré le secours de Dieu par une prière à haute voix pendant laquelle le malade, non-seulement éleva les mains et les yeux au ciel, mais dès qu'elle fut achevée il fit effort sur sa grande faiblesse pour en présenter aussi une à Dieu; mais n'ayant pas assez de voix et de liberté pour cela, il écouta ce que lui dit encore M. le modérateur pour la consolation de son âme, après quoi les pasteurs lui tendirent la main, lui disant au revoir, et ce bon personnage leur souhaita la bénédiction du ciel sur leurs personnes et leur ministère.
« M. le pasteur Marc Micheli rapporte plus tard que, comme la maladie de M. Mestrezat dura encore quelques jours, il s'était heureusement rencontré le samedi matin, 2 février, chez ce pieux malade, pour lui rendre ses devoirs, et qu'il l'avait trouvé extrêmement faible et si oppressé qu'il ne pouvait plus parler intelligiblement. Toutefois, il donnait des témoignages fréquents de l'élévation de son âme et d une entière présence d'esprit, tendant la main et la posant sur la tête de ses jeunes parents qui lui demandaient sa bénédiction. Le voyant s'affaiblir, 31. Micheli lui offrit de lui faire la prière, et en ayant témoigné un ardent
désir, il la présenta à Dieu, pendant lequel temps le malade ôta par deux fois son bonnet, et élevait les yeux et les mains au ciel . Après que la prière fut finie, il témoigna ravoir bien entendue, et comme M. Michel i lui disait au revoir, M. Mestrezat remit paisiblement et sans la moindre angoisse son âme entre les mains de Dieu. »
Tels étaient les sentiments et îa foi de ces hommes du dix-septième siècle, qui, après avoir usé leur vie pour soutenir l'Église dans les mauvais jours de la persécution et des luttes théologiques, s'endormaient au Seigneur, suivis de leurs œuvres, et se confiant sans réserve en sa miséricorde.
Pareille fut la mort de leurs fils et de leurs élèves qui, durant cinquante années, travaillèrent à la défense de TÉvangile contre le matérialisme et l'incrédulité, et furent recueillis dans le repos de Dieu après une carrière semée des plus pénibles épreuves.
M. de Roches, mort le 20 octobre 1769. Voici le témoignage de la Compagnie :
« Son profond savoir, son àme élevée, sa noble et aimable éloquence nourrie du suc des Écritures, la solide énergie de ses écrits pour la défense du pur christianisme, l'ont rendu un des hommes les plus éminents et les plus utiles à la religion dans cette ville; on espère que son digne fils, qui est entré dans le ministère, marchera sur ses traces. »
Vers la fin du dix-huitième siècle, une sympathie profonde accompagna la démission de l'apologiste chrétien Jacob Vernet (1786) :
« On regrette la démission de M. Vernet; c'est un des pasteurs qui a le plus illustré notre Église et notre Académie 11 fut durant trente années professeur en théologie, et il a rendu les plus éminents services soit par ses leçons, soit par ses nombreux écrits, qui l'on fait connaître dans toute l'Europe de la manière la plus avantageuse. Ces beaux talents ont été couronnés par une douceur, une piété, une modestie singulière. Quoique rentré dans le repos de la vie privée, on sait que M. Vernet emploiera jusqu'à la fin sa parole et son influence au service de notre Église. »
31. Vernes (24 octobre \ 794 .) « La Compagnie apprend avec une vive douleur que Dieu a retiré à lui M. le pasteur Jacob Vernes. Il fut un homme de lettres distingué, un citoyen plein de zèle, grand prédicateur, pasteur éclairé et vigilant. II a fait beaucoup d'honneur à son pays et à son Église. Correspondant avec les savants les plus illustres de l'Europe, il s'est fait un nom dans les lettres. Dévoué à sa patrie, il a cherché à lui être utile en procurant la paix; il a souffert avec une patience pleine de dignité les épreuves de l'exil. II joignait à un extérieur intéressant une grande force de raisonnement et une noble simplicité. Ses ouvrages pour la défense de la religion respirent
un zèle ardent tempéré par une douceur inaltérable ; il attaque avec énergie Terreur de ses adversaires et respecte leurs personnes; cette franche cordialité et cette noble franchise lui ont valu l'affection et le respect universels.
C'est ainsi que, durant deux siècles, les pasteurs genevois ont conservé leur Église vivante et respectée au milieu des persécutions du fanatisme romain, des divisions dogmatiques et des attaques du matérialisme.