‹ Histoire de l'eglise de GeneveChapitre 34 sur 88 · Reg. Comp. 25 décembre · texte numérisé non relu

Reg. Comp. 25 décembre

pour la pureté de la vie, preuves suffisantes d'orthodoxie, et repoussement des nouveautés dangereuses en philosophie et théologie:

Robert Chouet, jeune Genevois, professeur àSaumur, est nommé avec acclamation. 11 arrive; il était partisan des nouveautés philosophiques, c'est-à-dire du système de Descartes; la Compagnie le savait; mais elle ferma les yeux. Comme professeur de philosophie, M. Chouet avait entrée dans le corps des pasteurs (Reg. Comp. 15 août 1669).

François Turretin, recteur, demandait qu'il signât le règlement. « Monsieur, répond Chouet, je vénère la Compagnie, mais dispensez-moi, car je suis venu sous des conditions qui ne contiennent rien de semblable. Je m'en tiens aux termes de ma vocation, et, pour les thèses^ je désire ne pas les signer. Je suis philosophe et n'ai pas à m'occuper de ces matières; je ne les ai point assez étudiées pour me décider sur l'une et l'autre opinion. Du reste, je puis protester en conscience que je n'embrasserai point les sentiments de la grâce universelle et la non imputation du péché d'Adam; non pas que je les rejette ou que j'aie des sentiments opposés, mais ne les ayant pas étudiés, je ne puis adhérer à l'une plutôt qu'à l'autre. Je prie la Compagnie d'observer le traité conclu à Saumur: il n'est pas raisonnable de m'avoir dégagé d'une académie et fait faire un voyage de cent cinquante lieues

pour ne pas se tenir aux conditions qu'on m'a écrites. »

La Compagnie décide qu'il sera dispensé de signer les thèses en détail; mais on lui présenta l'écrit suivant :

a Je soussigné déclare que je n'adhère point aux nouveaux sentiments rejetés par la Vénérable Compagnie, notamment à l'universalité de la grâce, à la non imputation du péché d'Adam, et je promets que j'enseignerai, lorsque les occasions s'en présenteront sur ces matières, suivant l'ancienne tradition de cette Eglise et conformément aux règlements du 1er juin 1649, et que je n'enseignerai rien de contraire, ni en public, ni en particulier. »

Chouet. « Messieurs, je signe par amour de la paix ; mais je proteste que je me relâche de mon droit. »

Le parti calviniste comprit le danger, et pensa que l'universalité de la grâce et la non imputation feraient des progrès sérieux, si ces doctrines n'étaient pas comprimées par l'Autorité suprême de la nation. Turrelin sollicita des magistrats de porter l'affaire devant le Conseil des Deux-Cents. Après plusieurs hésitations, les syndics y consentirent, et les Deux- Cents, ignorant absolument le texte des objets en litige, firent imprimer les thèses en français (Reg. Comp. 10 décembre 1669). Le 10 décembre la discussion s'ouvrit; MM. les pasteurs de Les Miiières et Calandrini prononcèrent un discours dans lequel ils sollicitèrent la sanction nationale pour le règlement de 1659. Ils insistèrent sur l'idée suivante : « Genève

a du son lustre à la conservation de la foi orthodoxe ; en l'abandonnant, elle se sépare de toutes les Églises de France et de Hollande; aussi nous prions vos Seigneuries par le devoir de bon chrétien, par l'amour de la religion et de la patrie, par le zèle pour la vérité et la paix, par le devoir de votre charge et serment, de vouloir ratifier par le sceau de votre autorité souveraine une résolution si sainte et si nécessaire pour être les objets de l'amour de Dieu, de la bienveillance et de l'estime des hommes. Ne permettez pas que Genève perde en un jour la gloire qu'elle a acquise jusqu'à présent d'être le sanctuaire de la vérité et le patron de l'orthodoxie. »

Le Conseil, touché de ce discours, confirme l'arrêté du 25 août 4 659, enjoignant à tous de le signer, et rétablissant la clause pénale, à peine d'être procédé contre les contrevenants d'une manière extraordinaire (Reg. Cons. 10 décembre 1669).

Spectacle étrange, et cependant conséquence logique de la Réformation! L'autorité de la Nation ayant remplacé l'autorité de Rome en matière de doctrine, le Conseil souverain était investi du droit de juger et devenait un concile! Mais l'autorité est impuissante contre la conscience; elle peut délibérer, imprimer à ses décisions le sceau solennel d'une volonté populaire; la conscience, un instant étouffée, se relève, proteste, et ne tarde pas à reprendre tous ses droits.

On s'aperçut bientôt que la transformation d'un Conseil national en un concile dogmatique est fort dangereuse. Les questions de personnes furent souvent préférées aux questions de principes, et Genève en fit la triste épreuve.

M. Mussard, homme d'un beau caractère et d'une rare éloquence, était, depuis dix-huit ans, pasteur à Lyon. En 1671, une ordonnance du roi bannit de France tous les pasteurs étrangers. Malgré les instances que firent l'archevêque de Lyon et le marquis de Ruvigny, gouverneur de la ville, en faveur de M. Mussard, il dut partir et revint à Genève1.

Le Petit Conseil demande à la Compagnie qu'il soit réintégré dans son sein; comme il est ancien pasteur, les magistrats le font appeler, et sans attendre la délibération des pasteurs, ils lui font prêter le serment voulu parles ordonnances ecclésiastiques, * et Ton avertit la Compagnie qu'elle doit le recevoir à nouveau. »

Le 22 août, la Compagnie proteste et ne veut accepter M. Mussard qu'après avoir examiné sa doctrine et lui avoir fait signer les articles de 1659. « Le Conseil se plaint de ces discours mal assaisonnés et peu respectueux. » Le 1er septembre il déclare « qu'il ne veut plus qu'on l'importune à ce su-

i. Reg. Cons. 15 août, 5 septembre, 1 1 décembre 1671; Reg Comp. 10 mars, 30 juin, 25 août, 8, 15, 17 septembre.

jet; i! a fait selon son pouvoir et son droit, et il laisse la Compagnie libre d'examiner M. Mussard sur la doctrine et les mœurs. »

Le 8 septembre, M. Mussard refuse de signer les articles, et donne les raisons suivantes : « Je ne signe pas ces articles, parce qu'ils contiennent des choses obscures, plusieurs expressions ne sont pas conformes aux termes de l'Écriture Sainte ; j'ai exercé le ministère durant dix huit ans, et je ne crois pas devoir faire de nouvelles promesses. Les synodes de France ont de la tolérance pour nos idées et entendent laisser la liberté, On devrait user de la même tolérance envers moi que Ton eut envers MM. de Bèze et Delà Faye qui ne pensaient pas comme Calvin sur quelques points. L'on sait que MM. Tronchin et Mestrezat ne sont pas dans les sentiments de leurs prédécesseurs; ils sont néanmoins de la Compagnie (Reg. Cous. S septembre). Du reste, sachant bien qu'en la doctrine dont il est question, il y a diverses méthodes, et que la matière est délicate, je promets de garder le silence. » La Compagnie décide qu'on demandera que l'affaire soit portée en Deux-Cents. — M. Mussard, craignant le scandale, préféra se retirer et cesser ses instances pour obtenir sa réintégration dans la Compagnie.

(Reg. Cons. 12 déc.) Après cette délibération, M. Mussard présente une requête au Conseil, déclarant

qu'il ne peut signer les articles Morus, mais qu'il signera la confession de foi, etc. M supplie qu'on le laisse demeurer en paix dans la ville, sans emploi, et accepter la vocation qu'il plaira à la Providence. « On lui accorde sa demande tout en lui refusant la chaire. » Mussard demeura six ans à Genève, et fut appelé par l'Eglise française de Londres.

Officiellement, les pasteurs elles membres du Consistoire ultra-calvinistes triomphaient; mais leur conscience était troublée, et une partie des citoyens exprimaient un blâme formel. Ces manifestations émurent les ecclésiastiques, et le lendemain de l'expulsion de Mussard, au lieu de se réjouir de leur victoire officielle, ils prennent une solennelle résolution. « Principalement et avant toute chose, il est requis de travailler incessamment à la réconciliation et réunion de tous les membres de ia Compagnie, afin que toute mésintelligence étant ôtée, au contraire la concorde étant bien établie, les décisions faites d'un commun accord puissent être plus fructueuses, et que nous soyons tous un exemple de bonne conduite, et que nos décrets aient plus de poids et soient plus efficaces. »

(29 déc. i 671 Reg. Comp.) Le Consistoire félicite les pasteurs « de ce qu'ils se sont témoigné réciproquement des mouvements d'amitié, et demande à Messieurs qu'on leur permette d'écrire aux Suisses

pour les informer de ces bons résultats. Messieurs disent qu'il vaut mieux ne pas écrire; il y a trop peu longtemps que cette union dure, et les Suisses seront plus contents des bons effets que des belles paroles. » Les conseillers avaient raison; car la paix était établie, à condition que l'un des partis fut réduit au silence.

Affaire Le Clerc. L'un des plus sérieux inconvénients des temps où règne l'exelusisme, c'est de priver un pays d'hommes distingués qui, par leurs lumières, pourraient lui rendre de grands services. Durant les révolutions politiques et religieuses, les hommes médiocres, les gens qui doivent leur position à leurs opinions exagérées, ne peuvent supporter les supériorités et profitent des divergences qui paraissent dangereuses à leur système, pour bannir des rivaux dont le mérite et les succès forment une condamnation vivante de leur injuste élévation.

Genève fit en 4 676 une triste expérience des passions qui gouvernent sous le masque des principes. Un homme s'élevait, et, jeune encore, promettait de se faire un nom européen par sa capacité, sa puissance de travail1. C'était J. Le Clerc; il avait beaucoup voyagé, et, revenu à Genève pour se faire con-

i. Reg. Comp. 11 octobre 1678. « C'était Jean Le Clerc, proposant, fils du conseiller Le Clerc, lequel voulant aller à Grenoble, on lui donne un témoignage où I on exprime de grandes espérances. »

sacrer au saint ministère, il signa les thèses. Ce fut sans doute un tort ; mais le blâme doit retomber sur l'école calviniste, dont les tenailles théologiques étreignaient et déchiraient tous ses adversaires. Le Clerc fit bientôt connaître ses opinions, et voici la scène caractéristique qui eut lieu à son sujet : (Reg. Comp. 17 août, 7 sept. 1685.) « On rapporte aux pasteurs qu'il y a grands bruits dans la ville touchant le socinianisme de M. Le Clerc, minisire. M. Butini, son parent, dit qu'il ne faut pas trop se fier à des bruits, mais prier M. Le Clerc de voir les pasteurs les plus compétents sur ces sujets, et de s'enlretenir avec eux en se justifiant. » Hélas! la justification produisit des thèses arminiennes. Alors M. Butini demanda « qu'on ne parlât pas davantage de l'affaire de M. Le Clerc, lequel va vivre ailleurs. La Compagnie suspend son jugement : en attendant elle avertit les frères de ne pas lui prêter la chaire. »

Le Clerc « alla vivre ailleurs; » les églises de France, d'Angleterre et de Hollande lui firent un excellent accueil, et profitèrent de son immense érudition. Le Clerc était frappé des inconvénients de la concentration des sciences dans l'intérieur des univer si lés; il désirait ardemment faire luire pour le public des lumières qui étaient alors le privilège exclusif des hommes d'étude. Dans ce but, il organisa des publications mensuelles, un journal volumineux qui

offrait à ses lecteurs l'analyse des ouvrages les plus récents et des mémoires abrégés traitant les questions contemporaines. Cette revue, intitulée Bibliothèque universelle, obtint un succès immédiat. Le Clerc la dirigea pendant sept années, puis d'autres journaux parurent sous des titres analogues; leur nombre se multiplia; ils formèrent pendant le dix-huitième siècle une puissance littéraire qui dirigeait le mouvement des idées et contribuait au progrès des sciences et combattait sérieusement la superstition et Terreur.

Ainsi, ce fut un théologien genevois qui donna une impulsion régulière et décisive au journalisme encore dans l'enfance au dix-septième siècle. Mais l'étroitesse et le fanatisme des calvinistes privèrent Genève des bénéfices de cette institution : les libraires hollandais en recueillirent les premiers la gloire et le profit.

Un auteur contemporain, un prélat distingué d'Angleterre, l évèque Burnet, déplorait éloquemment ces aberrations théologiques1. « 11 est douloureux, disaitil, de voir les Genevois se harceler pour des questions purement spécuiatoires et sans aucune liaison avec les points fondamentaux de la religion. A Zurich, à Berne, à Genève, on force tous ceux qui veulent enseigner ou qui embrassent l'état ecelésias-

1. Burnet, Voyage en ïtaïie el en Suisse, 1687, pages 118 et 119.

tique, à souscrire une formule qui rejette la façon de penser d'Amiraut et de Cappel. Ils usurpent ainsi le droit de Dieu sur les consciences, et toutes ces formules de foi qu'on veut introduire sont une invention fatale.

Le Consensus. Nous voici parvenus à la crise décisive occasionnée par les efforts suprêmes des partisans du despotisme religieux, de ces hommes qui croient pouvoir mettre leur autorité à la place de l'autorité divine. Trois professeurs en théologie, Henri Heidegger, de Zurich, Luc Gernlèr, de Bâle, et François Turretin, de Genève, effrayés des progrès que les idées d'Àrminius et de l'école de Sanmur faisaient chez les chrétiens réformés de la Suisse, voulurent « arrêter cette infection » au moyen d'un soulèvement général de l'autorité civile contre la liberté d'interpréter les Écritures1 . Sous leur influence, les magistrats de Zurich chargèrent M. Heidegger de réduire la confession de foi helvétique en un formulaire que signeraient tous les ministres, pasteurs et professeurs, qui feraient partie des Églises évangéliques suisses.

Ce Consensus fut approuvé par Zurich, Berne, Schaffhouse et Bàle, en 1675. Glaris, Appenzell, les Grisons, Bienne, Mulhouse, se joignirent à cette ad-

1. Mémoire sur les troubles de la Suisse à l'occasion du Consensus. m. 10

hésion . Neuchâtel , Tannée suivante, enregistra la nouvelle formule, la fit signer par le doyen des ministres, puis l'ensevelit paisiblement dans ses archives. Vivement pressés par Berne, les pasteurs neuchâtelois répondirent « qu'ils désiraient conserver l'union avec leurs frères réformés; que, dans ce but, ils s'abstiendraient de discuter sur les questions décidées par le Consensus; qu'ils garderaient le silence, et que s'ils n'étaient pas du même sentiment, ils se supporteraient les uns les autres. » Admirable conduite qui conserva la paix dans l'Église de Neuchâtel, pendant que les autres Églises, notamment Berne, en vinrent aux dernières violences contre ceux qui refusaient de signer le Consensus. En effet, on refusa aux étudiants la consécration; pour de simples doutes, on exila quelques ministres; on interdit à des pasteurs la direction religieuse de leurs enfants; on punit de l'amende et de la prison ceux qui voulurent ajouter à leur signature cette évangélique restriction : « en tant que tout est conforme à la vérité des Écritures. » Les Bernois allèrent plus loin encore; sachant que la majeure partie des Églises de France partageaient les doctrines d'Amiraut, ils firent brutalement signer le Consensus à tous les pasteurs proscrits, sans égard pour leur exil et leur martyre.

Celte inique oppression enflamma le cœur de Claude, et il écrivit à F. Turretin une lettre pleine

d'une chrétienne énergie. « Quoi! dit-il, vous exigez cette signature de pasteurs déjà reçus par leurs Églises! Leurs souffrances ne vous émeuvent point à compassion, ils ont vieilli dans les travaux du ministère, leur fidélité est publiquement reconnue, et, malgré tout, s'ils ne signent pas, vous les excluez de vos chaires! » Et Ton sait si Claude était orthodoxe.

Voici l'histoire du Consensus à Genève.

Le 50 avril 4 677, Messieurs de Zurich écrivent aux pasteurs genevois pour les prier d'adhérer au formulaire d'uniformité de la foi. La Compagnie laisse passer quatre mois avant de délibérer sur ce sujet, puis elle y consacre douze séances, dont voici le résultat :

1 er canon 1 . « Quelques-uns remarquent que les mots employés ne sont pas convenables pour désigner le Nouveau Testament, vu que saint Paul, 2 Tim. III, 15, se sert de ces termes pour l'Ancien Testament, et Jésus-Christ, en parlant du iota, n'entend pas cela à la lettre, et ne parle pas de nos voyelles et de nos consonnes, comme l'enseignent quelques docteurs parmi nous. »

Ces observations sont reconnues justes; mais la majorité opine d'adopter néanmoins l'article premier.

2e et 5e canons. « Quelques-uns estiment qu'on ne doit point discuter sur cette matière, ni prendre de décision publique, tant à cause de la difficulté du sujet dont chacun n'est pas capable de juger, et que plusieurs grands serviteurs de Dieu ont suspendu leur jugement sur ce point, que parce que les confessions de foi des Églises réformées n'ont jamais rien dit à cet

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