‹ Histoire de l'eglise de GeneveChapitre 38 sur 88 · Théologie chrétienne, louie IV, p. 50 à 58, édit. 17i · texte numérisé non relu

Théologie chrétienne, louie IV, p. 50 à 58, édit. 17i

offre à l'humanité. Nous croyons tous que ceux qui sont exclus du salut, le sont par leur propre faute. Leur ruine est leur ouvrage; Dieu n'en est point l'auteur. — Tous, nous pensons que rien n'arrive dans le temps qui n'ait été défini dans les conseils éternels de Dieu.

» D'autre part, Dieu n'agit pas par succession de temps, par des conseils variables, mais par un acte simple, unique. Tout est connu, constitué par la science et le pouvoir divin.

» Nous admettons que les éternels conseils de Dieu ne détruisent point notre liberté individuelle, que nous serons jugés, non sur les décrets divins, mais sur nos actions; que devant Dieu il n'y aura point d'acception de personnes. Si ces choses sont difficiles à comprendre, plaçons-nous près de saint Paul, qui déclare les jugements de Dieu incompréhensibles, et ses voies insondables.

» Enfin, le but de notre rédemption est de nous délivrer de la crainte de nos fautes passées, afin que nous servions Dieu en justice et en sainteté, tous les jours de notre vie. Christ a porté nos péchés en son corps sur le bois, ensorle qu'étant morts au mal, nous vivions à la justice.

» Voici les reproches qu'on adresse à cette doctrine : « Est-il juste qu'un innocent souffre pour des » coupables? Quelle nécessité d'avoir une expiation

» ou un sacrifice? Dieu ne pouvait-ii pas nous par- » donner gratuitement, et cela ne serait-il pas plus » digne de sa grandeur, que d'exiger une rançon? »

» La maxime de droit, qu'un innocent ne doit point périr pour un coupable, est fort mal appliquée ici; car il ne s'agit pas d'une personne innocente qui souffre contre sa volonté, ou qui n'ait pas le droit de disposer de son existence; il s'agit de quelqu'un qui est le maître de sa vie, qui la perd de son plein gré, pour le bien du genre humain, puis qui ressuscite et en reçoit une glorieuse récompense. Cet acte généreux n'est nullement injuste, dit Origène; « ce que des rois et de bons citoyens ont fait pour leur patrie, Jésus Ta fait pour tout le genre humain. »

» Etait-il nécessaire que Dieu employât ce moyen? N'en avait-il pas d'autre? Nous ne pouvons répondre à cette question; Dieu est le maître en nous faisant grâce de l'attacher à telle condition, et de nous la faire parvenir par tel canal qu'il lui plaît. Ce n'est pas à nous de décider ce qu'il peut faire ou ce qu'il ne doit pas faire en cette occasion. La mort de Jésus- Christ est le couronnement des actes de grâce accomplis dans l'ancienne alliance par les hommes aimés de Dieu. Moïse le désarme en jeûnant et en priant pour son peuple sur la montagne. Les Israélites furent bénis à cause d'Abraham, leur père. Plus d'un roi de Juda a été épargné pour l'amour de David,

dont i! descendait. Dieu, pour donner plus de prix à la piété, à la charité, daigne avoir égard aux vœux (|ue les justes font pour leurs frères, et la prière, la mort du Juste par excellence, répand sur nous son efficace universelle. L'héritage moral d'un juste, c'est la chose la plus précieuse dans une famille; de môme, Jésus étend son bénéfice immortel et parfait sur toutes les générations qui le regardent comme leur frère et leur ami. »

Cette théologie, fort orthodoxe au fond, très-libérale dans la forme, fît de grands progrès dans l'Église et dans P Académie de Genève. En moins de douze années, elle avait suffisamment modifié les idées des pasteurs pour qu'il fut possible d'abolir le Consensus.

Avec cette règle de fer, et par cette signature imposée à dé jeunes ecclésiastiques, le despotisme clérical rivait la pensée religieuse dans un cercle donl elle ne pouvait sortir. Tous les enseignements du pasteur devaient être conformes à l'engagement pris le jour de la consécration. Un seul point changé dans ses sentiments intimes, pouvait amener la déposition, l'exil, et briser une carrière honorée par de sérieux sacrifices. J.-A. Turretin voulut mettre fin à cette domination sur la conscience. Dès 1697, à son entrée dans l'enseignement théologique, il formula sa conviction touchant cette grave matière. En face du Consensus, il dit à ses étudiants (Pensées théologiques, 56 et 57) :

«User de contrainte en fait de religion, c'est violer la religion elle-même et la renverser absolument. »

» 11 n'y a rien de si libre que le christianisme; si le cœur et l'intention n'accompagnent pas le sacrifice, c'est un culte annulé qui perd tout son prix. »

» Si quelqu'un voulait prouver une vérité géométrique par des menaces, des promesses et des supplices, on regarderait cette entreprise comme de la dernière absurdité; il n'est pas moins absurde d'employer de semblables moyens en fait de religion. »

D'abord J.-A. Turretin professa paisiblement ses nouveaux principes; mais, en 1698\ un orage ecclésiastique s'éleva contre son enseignement. Les gens qui voient la vérité plutôt dans les formules humaines que dans l'esprit évangélique taxèrent indirectement ie chef de i'Académie de socinianisme. On racontait que MM. de Berne avaient défendu à leurs proposants de venir à Genève, « à cause des sentiments dangereux que professent quelques personnes de cette Académie sur le socinianisme. Dans ! auditoire de théologie on a des manières qui sentent l'arminianisme : on dédaigne les livres orthodoxes! »

Turretin demanda qu'on prit des informations

1. Re£. Comp. 18, 25 mars, 1er, 8 avril, 8 juillet, 23 septembre et 25 BOTembre 1C98.

précises auprès de MM. de Berne; ceux-ci répondirent : « Nous ignorons ce dont on veut parler, et rien de pareil n'est entré dans notre pensée. »

Un autre jour, l'affaire se reprit sous une autre forme: « M. Vautier revenant d'Onex, on lui a dit sur le chemin que la plupart des proposants sont gâtés sur les matières de la trinité et de la divinité de Jésus- Christ, et que le chef qu'on lui avait nommé se vantait d'en attirer plusieurs dans ses sentiments. » Turretin ne répondit rien, et la Compagnie délibéra comme suit : « Les professeurs appelleront les étudiants pour leur faire de graves remontrances touchant la saine doctrine. Lorsqu'ils seront près d'être reçus, on leur posera des thèses courtes, précises et non équivoques, touchant notre confession et sur les matières du socinianisme, pélagianisme et déisme. Tous ceux qui seront soupçonnés d'hétérodoxie ne seront point admis au saint ministère; ils ne pourront avoir un bon témoignage qu'après une longue épreuve et des preuves claires et certaines de leur orthodoxie. Chaque pasteur s'engagera en conscience à ne pas admettre au saint ministère un homme contre lequel il aurait un soupçon légitime d'hétérodoxie. »

il se présenta bientôt une occasion d'exécuter cette décision. Le 8 juillet 1698, on devait recevoir trois proposants, MM. Butini, Calandrini et Bessonnet. Comme quelques soupçons touchant la doctrine s'é-

taient manifestés à leur égard; le modérateur propose que ces candidats fassent une déclaration solennelle, « et en gens d'honneur, de leur orthodoxie ou de leurs sentiments nouveaux. »

MM. Butini et Calandrini, parents des jeunes gens, acquiescèrent.

M. Tronchinet les autres parents formant majorité refusèrent. Le modérateur dut retirer sa despotique proposition.

Le 25 novembre 1698, dans le discours de réception, M. Sarasin, modérateur, appuie plus que jamais sur la nécessité d'observer la doctrine de la confession de foi et celle de Dordrecht. On appelle le jugement de Dieu sur la tète des contrevenants.

La même scène se représente aux réceptions de 1699, 1702 et 1705.

J.-À. Turretin évite soigneusement la discussion publique; il continue avec ses élèves l'exposé de ses principes larges et tolérants, et bientôt arrive le moment de la crise suprême, l'heure où la majorité étant gagnée à la cause de la tolérance, il faut qu'un acte public brise enfin ces barrières du vieux despotisme calviniste.

Nous sommes en 1706. Un fait individuel va déterminer celte grande révolution. Un jeune ministre, Via! de Beaumont, d'origine française, gendre du pasteur Delà Rive, demande rentrée de la Compagnie,

faveur qui s'accordait alors aux jeunes ecclésiastiques distingués par leurs talents et par leurs services. (Reg. Comp. 23 avril 1706.)

La Compagnie le recevra avec plaisir, à condition qu'il signe les règlements. M. Vial déclare qu'il signera la confession, mais il ne veut point signer le Consensus avec le sic sentio, et prend seulement l'engagement écrit, Non contrarium docebo pacem ecclesiœ promovebo. « Je n'enseignerai rien de contraire et je conserverai la paix de l'Église. »

La Compagnie délibère et décide à la pluralité des voix de recevoir M. Vial, en signant comme il Ta fait, et cela pour éviter les dissensions et les grands maux qui pourraient arriver.

La minorité proteste et demande que sa protestation soit mentionnée au registre.

Telle est la première scène de cette grande révolution théologique.

(Reg. Comp. 50 avril 1706.) Le professeur Calendrini, chef de la minorité, ne peut accepter cette décision ; il rapporta le fait au premier syndic , lui déclarant que la Compagnie avait abrogé un arrêté sans aucun droit .

(Reg. Cons. 1er et 3 mai.) Le Conseil témoigne son déplaisir touchant cette discussion, déclare qu'il regarde comme non advenu ce qui s'est passé, demande aux pasteurs une délibération nouvelle, et

in. 11

défend, sous peine de son indignation, qu'on écrive sur cette matière en Suisse, en Allemagne, en Angleterre ou ailleurs. Enfin, il suspend l'introduction de M. Vial dans la Compagnie.

M. Domaine Butini « conjure ses collègues de n'instruire le Conseil ni pour ni contre. Il faut se tenir en repos dans sa maison et ne parler à personne des affaires présentes. »

(ftêfc. Comp. 7 mai.) Le 7 mai, la délibération est reprise. M. Fatio, partisan de J.-A. Turretin, propose que, pour garder la paix et l'uniformité de doctrine, on conserve le Consensus, mais qu'on enlève le sic sentio. Effectivement, on n'est pas maître de croire ou de ne pas croire, et d'ailleurs les articles dont il s'agit ne sont pas fondamentaux; ainsi, sous le bon plaisir du Conseil, le règlement sera signé : Sic docebo, quo ties hoc argumenîum suscipiam, contrarium non docebo nec orc , nec calamo, nec pfivtitiM, nec publiée. « Ainsi j'enseignerai, et dans mes arguments je n'enseignerai jamais le contraire, ni de bouche, ni en écrivant, ni en public, ni en particulier. »

(Reg. Cons. \\ et 19 mai.) M. Fatio va plus loin, et demande que désormais ceux qui sont reçus soient tenus de promettre verbalement de se soumettre au synode de Donlreeht et de les traiter comme les articles du Consensus.

Cette proposition paraissant tout concilier, on en

informe le Conseil, qui la transmet aux Deux-Cents, lequel adopte cet arrêté le 19 mai 1706 :

« Vu la délibération du 10 décembre 1669, sans approuver ou désapprouver l'avis de la Compagnie, on tolère, quant à présent, la nouvelle signature, on loue l'union et la bonne intelligence des pasteurs, on les exhorte à s'entendre plus particulièrement sur cette matière. Signé Mestrezat. »

M. Vial est reçu et l'affaire semble terminée.

Un mois plus tard 1 (Reg. Comp. 50 avril 1706), la Compagnie reprend la question ; « elle n'a été résolue que pour le cas particulier de M. Vial; il faut qu'elle reçoive une solution prompte et générale, vu que le public s'en occupe grandement. »

Le 25 juin a lieu une des plus solennelles séances du corps dirigeant l'Eglise genevoise.

La minorité, composée de 12 personnes sur 34, s'est absentée volontairement , afin de rendre cette délibération nulle, les deux tiers des membres étant requis pour que les délibérations soient valables. On passe outre, puisque l'art. 8 établit que les deux tiers sont nécessaires seulement dans une assemblée extra-

1. Reg. Comp. 18 et 25 juin 1706. — Pasteurs acceptants, 22 : J.-Alph. Turretin ; Domaine Butini ; De la Rive, Jean : Léger ; Sartoris ; Galatinî Fatio ; Fabri; Desprez; Calendrini ; Mussard ; Gautier; Jalabert; Perrot ; Janvier ; Violier ; Senebier : Butini fils ; Beauîacre ; Bessonnet; Vaulier; Vial. — Refusants, 12: Calendrini, profes ; B. Pictet, proies.; Gaudy; Turretin, Michel, profes,; Minutoli; Pinaut; Sarasin; !>acier ; Maurice ; Decarro; Bordier; Rocca.

ordinaire, et point pour les jours ordinaires; en sorte que l'assemblée actuelle est régulière.

J.-A. Turretin dirige la délibération et demande que la nouvelle signature ne soit pas conservée.

« Vous avez enlevé le sic sentio. Je crois celle doctraire. Vous ne pouvez conserver : Je l enseignerai ; car cela blesse et détruit toute franchise, puisque l'on s'engage à enseigner ce qu'on ne croit pas. Ces paroles : J'enseignerai conformément au Consensus, chaque fois que je traiterai ces matières, sont extrêmement équivoques : ou elles imposent la nécessité d'enseigner, et c'est imposer la nécessité de mentir, ou elles n'imposent point cette nécessité, et alors elles sont inutiles.

» L'engagement de n'enseigner ni par la parole, ni par la plume, ni en public, ni en particulier, établit une déplorable inquisition jusque sur les conversations et les pensées, et cela touchant des matières que tout le monde regarde comme indifférentes, et où l'on commence à se supporter de toutes parts.

» Il est incongru d'exiger une signature pour le Consensus, tandis qu'on se contente d'une parole verbale à l'égard de la parole de Dieu et de nos confessions.

Les matières du Consensus n'ont aucune influence sur les mœurs, le service divin et la prédication. » II est dur de penser que parmi les réformateurs

il y a des hommes qui ne seraient pas reçus dans celte Compagnie.

» Enfin, la plupart des Églises suisses, les princes réformés de Saxe, les prélats d'Angleterre, ce qui reste des Églises de France, l'Église de Neuchâtel, demandent qu'on s'adoucisse sur ces matières. »

De la Compagnie, la délibération passa au Petit Conseil. Les arguments précédents furent longuement développés par MM. Sartoris et Turretin. MM. Calendrin et Bénédict Pictet y répondirent comme suit 1 :

» Ces signatures sont indispensables pour conserver l'unité de doctrine; il est nécessaire d'avoir des règlements empêchant les pasteurs d'en venir à se réfuter mutuellement dans la chaire ou dans l'Auditoire, voire même dans les conversations privées. Si Ton ne fait pas signer l'engagement d'être fidèle à la Parole de Dieu, c'est qu'on sait que personne n'aurait la hardiesse de se présenter pour le saint ministère, s'il n'était pas dans cette idée. Nulle pensée d'inquisition n'entre dans notre esprit; nous demandons seulement qu on signe pour éviter les contestations publiques. Quant à l'opinion des États protestants, elle importe peu; nous devons aller droit selon notre conscience, vu qu'ils sont divisés, et qu'il n'est pas possible aujourd'hui d'être avec une Église sans con~

1. Quatre discours sur le Consensus. Archives, juin 1706. Nous en avons extrait toutes les idées principales.

Irarier sa voisine. Ainsi, nous sommes d'accord avec la Hollande en admettant le synode de Dordrecht, et contre les luthériens en le repoussant. Enfin, Messieurs, prenez garde: on vous ôte la formule ainsi je pense, puis on enlève ainsi j'enseigne. On dit qu'il faudra se contenter du je n'enseignerai rien de contraire. Sans doute à présent on ne veut plus rien au-delà. J'appréhende pour la suite; je vois que les exhortations seront inutiles; on attaquera le synode de Dordrecht, les confessions de foi. Je crains l'établissement de l'arminianisme, et je redoute même des choses plus graves ; les esprits du siècle sont extrêmement portés à la nouvauté. »

La cause étant suffisamment instruite, la Compagnie adopte dans cette séance du 25 juin la résolution suivante :

« Sans toucher à la doctrine contenue dans les règlements de 1649 et dans le Consensus, à l'avenir, ceux qui seront reçus au saint ministère ou dans le corps des pasteurs, ne seront obligés à aucune signature, mais ils seront exhortés par la bouche du modérateur à ne rien enseigner ici, dans l'Eglise et dans l'Académie, contre nos règlements, afin de conserver l'uniformité dans la manière d'enseigner. »

Le Consistoire et les Conseils (R. Cons. 50 août) désiraient ardemment que l'affaire fut terminée à l'amiable. MM. Chouet, Mestrezat, Buisson et de Lange,

s'interposèrent et usèrent de leur influence auprès des partisans du Consensus. Bénédict Pictet fut un des premiers à se ranger au parti de la conciliation , et le 27 août tous les pasteurs, à l'unanimité, votèrent le formulaire suivant, lequel doit être présenté à tous ceux qui veulent faire partie du corps ecclésiastique genevois :

« Vous protestez et jurez de croire et de faire profession de croire tout ce qui est contenu dans les Écritures de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui sont la véritable et Tunique règle de notre foi.

» Vous promettez encore de n'enseigner rien qui ne soit conforme à la confession et au catéchisme de cette Eglise, comme contenant le sommaire de ce qui nous est enseigné dans l'Écriture.

Vous êtes exhorté à n'enseigner rien dans l'Église et dans l'Académie contre les canons du synode de Dordrecht, contre les règlements de la Vénérable Compagnie et contre ceux des Églises de Suisse, et cela pour le bien de la paix et pour garder l'uniformité dans la manière d'enseigner. — N'est-ce pas ce que vous promettez? — Réponse: Je le promets. »

Le 6 septembre 4 706 (Reg. Cons.) cette résolution est portée aux Deux-Cents. Les avis sont partagés : les uns voient avec une extrême satisfaction que les pasteurs se soient entendus sur ce sujet, et votent pour l'adoption du formulaire. D'autres, tout en ne

trouvant pas ce formulaire parfait, ne laisseront pas que de le tolérer en interdisant aux pasteurs toute contestation sur ce sujet. Les derniers, sans approuver cet accord, le tolèrent, quant à présent, pensant qu'il vaut mieux renvoyer la délibération à une autre fois, vu celte diversité d'avis.

Le 10 septembre, « les magistrats faisant réflexion sur ce qui s'est passé dans le Conseil des Deux-Cents, pensent que, vu la diversité des opinions, une délibération postérieure est inutile, et déclarent qu'on laissera le formulaire tel qu'il est. »

Cette grande question étant résolue, et la nouvelle formule de consécration étant adoptée par le clergé, les chefs de l'Église de Genève, Bénédict Pictet et J.-A. Turretin, s'occupèrent activement d'un grand projet qui commençait à préoccuper vivement la chrétienté protestante, savoir, la réunion en un seul faisceau de toutes les Églises de la Réforme.

Ce n'était pas Fanéantissement des différences de la théologie, on sait que ce résultat est impossible; mais c'était l'acceptation de la paix, de la fraternité véritable entre tous les chrétiens; c'était les enfants de la Réforme oubliant les points qui les divisaient, et trouvant dans leurs croyances assez de choses fondamentales et identiques pour se rapprocher et s'unir; c'étaient les enfants de la Réforme se rassemblant autour de la table de la Sainte-Cène, se donnant

sans réserve le nom de frères et adorant le même Dieu, le même Sauveur.

Ce magnifique projet avait été conçu en 1650 par un théologien écossais nommé Dureus, qui consacra sa vie à cette idée, sans pouvoir la faire triompher. A cette époque, la Compagnie avait publié une admirable lettre encyclique,

A peine la question du formulaire fut-elle décidée, que Bénédict Pictet et J.-À. Turretin reprirent avec une ardeur chrétienne ce projet; ils écrivirent à toutes les Églises, à tous les souverains réformés. Afin de montrer la possibilité de cette union, ils dressèrent des espèces d'adresse universaliste, où, laissant de côté les questions irritantes, ils présentaient aux chrétiens réformés l'ensemble des points fondamentaux qui les rapprochent.

Je rapporte ici la circulaire de J.-À. Turretin et celle de Pictet. Si le lecteur y trouve une répétition, j'en tirerai une conséquence importante, c'est que ces grands théologiens qui, nous l'avons vu, différaient sur plusieurs points, étaient d'accord sur la doctrine; en sorte que les auteurs modernes qui ont traité J.-À. Turretin de socinien, et décerné un brevet d'orthodoxie à Pictet, ont parlé sans avoir étudié les pièces originales.

Voici la circulaire de B. Pictet :

Aux théologiens de la confession d'Augsbourg, aux Églises de Hollande et d'Angleterre.

« Nos dissensions seront-elles éternelles? Pourquoi sommes-nous divisés? Ne sommes-nous pas frères? Pourquoi détruisons-nous ce doux nom ? Nous avons le même Père, le Dieu de paix. Nous adorons en esprit le même Dieu. Nous reconnaissons pour règle unique de foi la même Sainte-Écriture; tous, nous admettons les mérites et la rédemption du Christ. Qui donc peut nous séparer? Je vous en conjure, chrétiens de toute dénomination, tous par les entrailles de la miséricorde divine et le précieux sang de son Fils unique, rendons la paix au monde protestant, guérissons la plaie et les blessures de l'Église évangélique; alors la vérité se propagera et triomphera. Nous enlèverons le scandale de notre sein; les hommes pieux se réjouiront ; les gens du dehors seront convertis, les noms de calvinistes et de luthériens seront abolis; nous n'élèverons plus autel contre autel. Nous vous offrons de vous recevoir dans notre communion, et nous vous demandons la même grâce. Quelle journée lorsque nos Églises se donneront la main, formant un seul corps ! Dieu nous bénissant, les anges applaudissant, les saints se réjouissant ! »

Touchant l'eucharistie, Pictet et Turretin écrivent les paroles suivantes :

« Dans la cène, le pain et le vin ne changent pas de nature. Nous admettons que Christ lui-même est présent dans la Sainte-Cène ; que par un mode dont nous n'avons pas connaissance, le corps de Christ est mangé par les fidèles, non point par une inclusion locale, localern inclusionem, non point d'une manière qui tombe sous les sens, mais par un mode sacramentel; nous excluons la croyance romaine; c'està-dire, le corps de Christ n'est point converti en pain, l'hostie ne doit point être adorée, la Cène n'est pas un sacrifice; il ne faut pas retrancher la coupe au peuple. La communion n'est salutaire qu'à ceux qui l'accomplissent avec foi. Nous sommes tous d'accord sur ce point; le reste n'est que vaine curiosité. » (Bénédict Pictet. De consensu ac dissensu inter (retires augustanos et reformatas .)

B. Pictet s'exprime ainsi touchant les grandes disputes du siècle passé :

« La dissension concernant la grâce universelle ne doit point être fondamentale entre nous et la confession d'Augsbourg. Nous convenons que la foi est nécessaire au chrétien pour être sauvé. La rédemption du christianisme est d'un prix infini, et suffît pour le salut de l'univers entier.

» Nous croyons que Christ a sauvé les hommes de toute tribut, de tout ordre de toute espèce. Dieu aime d'un amour général toutes ses créatures et les comble

de bienfaits. Dieu veut que tous ses enfants croient et se repentent pour être sauvés. Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie. Dieu ne demande pas aux hommes de pénétrer, de comprendre le décret de la prédestination , mais il veut les sauver par les moyens qu'il met à leur portée. Rien n'arrive dans le temps qui n'ait été décrété par l'Éternel, Les péchés de chacun sont la cause de leur condamnation. La foi est un don de l'Esprit de Dieu. »

J.-A. Turretin énonce des principes identiques sur ce sujet, et pour frapper un dernier coup, ces deux théologiens font le tableau de la vie intime du chrétien. J.-À. Turretin, à son tour, dans son discours De componendis protestantiam dissidies , prononce ces immortelles paroles :

« Placez devant vos yeux un homme qui, touchant les points contestés entre nous, les ignore ou suspend son jugement, ou soit incapable de les comprendre. Mais cet homme remplit les devoirs d'un disciple pieux et intègre; il se reconnaît pauvre et misérable pécheur devant Dieu, il déplore ses fautes et ressent une véritable repentance ; se trouvant sans moyen de retrouver la paix, il se réfugie sans réserve dans la miséricorde divine, il se livre tout entier à Jésus- Christ , il demande son pardon, il repose en lui toute sa confiance. Aidé par la grâce divine, il ne laisse rien en arrière en fait de réparation; il se lave de

ses péchés, il s'efforce d'être juste et charitable envers le prochain, d'exercer la patience, la tempérance, l'humilité dans sa vie privée; par le secours divin, il fait chaque jour de nouveaux progrès; dans la vie morale, il surmonte la crainte, l'espérance illégitime; il fait la guerre à ses péchés, et il atteint l'heure de la mort en s'en remettant complètement à la miséricorde divine. Qui osera retrancher cet homme de l'Église du Christ, lui refuser la communion, l'éloigner du blanc troupeau de Jésus-Christ? »

Le roi de Prusse Frédéric Ier répondit aux Genevois en 1707 :

« Votre Église, dont le nom est si vénérable, devant donner un exemple de charité, après avoir servi autrefois de lumière pour la doctrine, nous approuvons vos pensées à l'égard de la réunion; elles sont conformes à celles que nous avons suivies nous-mêmes; mais ce qui nous agrée le plus, c'est cette piété accompagnée de prudence, qui fait qu'en travaillant à la paix, à l'union des protestants, vous avez aussi employé, il n'y a pas longtemps, les moyens les plus propres pour y parvenir; en ôtant chez vous les obstacles qui pouvaient s'opposer à l'union des Églises évangéliques, et renversé la muraille de séparation qui était entre elles; nous suivons les mêmes principes dans notre Université de Brandebourg, et nous pouvons espérer qu'avec l'aide de Dieu la réunion

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ne saura manquer d'avoir un bon et heureux succès. »

Walker, archevêque de Cantorbéry, répondit dans le même sens, et déclare que son souverain était luthérien et faisait partie de l'Église anglaise : « A son exemple, je ne vois aucun obstacle à la réunion des prolestants avec l'Église anglicane, et je l'appelle de tous mes vœux. »

Les principaux théologiens de l'Europe réformée envoyèrent également des adresses de paix et d'uni aux deux chefs de l'Église de Genève. Toutefois, la réunion officielle ne put être consommée; mais l'esprit de paix et de concorde opéra un rapprochement rée! entre les communautés issues de la Réforme,

Ce travail extérieur pour obtenir la réunion des Églises réagit sérieusement sur le clergé de Genève, et lorsqu'on eut bien compris que les points fondamentaux étaient au fond les mêmes pour tous les chrétiens séparés de Rome, on voulut mettre la constitution ecclésiastique genevoise en accord avec les sentiments du troupeau et des pasteurs. Après de longues conversations officieuses, les ministres genevois résolurent d'admettre comme base unique de leur foi

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