‹ Histoire de l'eglise de GeneveChapitre 44 sur 88 · Reg. Comp. 16 sept · texte numérisé non relu

Reg. Comp. 16 sept

« Les traités de Voltaire attaquant les Livres Saints, la Compagnie verra avec plaisir que quelques personnes entreprennent la réfutation des attaques de cet auteur, pourvu qu'on le fasse en observant toutes les règles de la modération et de la charité chré tienne. »

Voltaire, indigné de cette prétention, résolut de compromettre le clergé genevois auprès des chrétiens de l'Europe entière.

L'accusation la plus odieuse qui pût peser sur des pasteurs était le socinianisme. Catholiques, calvinistes et luthériens, étaient d'accord pour repousser cette doctrine. Voltaire profita d'un séjour que d'Alembert fît aux Délices, en juin 1757, pour composer avec lui l'article Genève, destiné à paraître dans l'Encyclopédie. Ce travail, très-flatteur en général, touchant la simplicité du culte protestant, contenait une indigne perfidie à l'égard de la doctrine de l'Église de Genève. La voici :

« La religion y est presque réduite à l'adoration d'un seul Dieu, du moins chez tout ce qui n'est pas peuple; le respect pour Jésus-Christ et pour l'Écriture est peut-être la seule chose qui distingue du pur déisme le christianisme de Genève.

» Plusieurs ministres ne croient pas à la divinité de Jésus-Christ; ils prétendent qu'il ne faut jamais prendre à la lettre ce qui, dans les Saints Livres, pour-

rail blesser l'humanité et la raison. Leur religion est un socinianisme parfait, rejetant tout ce qu'on appelle mystère révélé. Ils s'imaginent que le principe d'une religion véritable est de ne rien proposer à croire qui heurte l'intelligence. »

Le 23 décembre 1757, M. le pasteur De la Rive parle avec une profonde douleur de cet article qui a paru dans le tome VIIe de l'Encyclopédie. « H est impossible, dit-il, de garder le silence devant une insinuation aussi calomnieuse. » La Compagnie est de cet avis; elle nomme une commission qui doit composer une déclaration de principes ferme, claire et complète, en réponse à l'école philosophique française 1 .

La commission emploie six semaines à ce travail; il fallut le condenser dans les plus brèves limites, et peser mûrement chaque parole.

Dans cet intervalle, une violente discussion s'engage sur les assertions de l'Encyclopédie. Rousseau, le premier, prend la défense des pasteurs, et somme d'Alembert de citer les témoignages positifs sur lesquels il se fonde pour affirmer le socinianisme du clergé genevois. D'Alembert hésite, prétend ne pouvoir nommer personne , afin de ne pas compromettre les ministres qui lui ont fait des confidences.

1. Reg. Comp. 23 décembre 1757. Commission : MM. Sarasin, De la Rive, Vernet, Trembley, Maurice, Le Cointe. Tronchin, Eynard.

Mais ces tergiversations furent rendues inutiles par la fermeté du ministre Vernet. « Monsieur, écrivit-il à d'Alembert, feu M. Lullin, M. De la Rive et moi, nous sommes les seuls ecclésiastiques que vous avez vus à Genève. Rien, dans nos paroles, n'a pu vous autoriser à cette publication , car nous avons fait devant vous une profession franche et complète de notre foi à la divinité des Saintes Écritures. » D'Alembert se récusa en disant qu'il ne se rappelait pas exactement les discours tenus devant lui , mais que, selon Rossuet, dès qu'on n'admet pas l'autorité et la tradition romaine, on est socinien, et que lui-même n'avait pas voulu dire autre chose 1 .

On avait ainsi convaincu de mauvaise foi Voltaire et son collègue; mais leur but n'en était pas moins atteint. « Ils ne pouvaient pas empêcher que ce qui était écrit fût écrit. » Cette naïveté jésuitique de d'Alembert indigna les Genevois, et l'on attendait avec grande impatience la publication de la Compagnie. Cet écrit parut le 10 février 47S8, et voici les affirmations anti-sociniennes qui s'y trouvent:

« Quoique le point capital de notre religion soit d'adorer un seul Dieu, on ne doit pas dire qu'elle se réduise à cela chez presque tout ce qui n'est pas peuple. Les personnes les mieux instruites sont aussi

1. Jacob Vernet. Lettres d'un voyageur anglais, volume II , pages 260 à 290.

celles qui savent le mieux quel est le prix de l'alliance de grâce; gi\ nous protestons que notre grand principe, notre foi constante, est de tenir la doctrine des saints prophètes et des apôtres, contenue dans les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, pour une doctrine divinement inspirée, seule règle infaillible de notre foi et de nos mœurs. Pour nous, la vie éternelle est de connaître le seul vrai Dieu et celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ, son Fils, en qui a habité eorporellement toute la plénitude de la divinité, et qui nous a été donné pour Sauveur, pour Médiateur et pour Juge, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Par cette "raison, le terme de respect pour les Écritures nous paraissant trop faible ou trop équivoque pour « exprimer la nature de nos sentiments à son égard, nous disons que c'est avec une foi complète, une vénération religieuse, une soumisdon entière d> esprit et de cœur, qu'il faut écouler ce divin Maître et le Saint-Esprit parlant par les Ecritures. C'est ainsi qu'au Heu de nous appuyer sur la sagesse humaine, si faible et si bornée, nous sommes fondés et enracinés sur la Parole de Dieu, seule capable de nous rendre véritablement sages à salut par la foi en Jésus-Christ, »

Cette déclaration fut publiée dans tous les journaux de l'Europe. L'effet qu'elle produisit ne fut pas le même partout; il varia beaucoup suivant las lieux

et les convictions des diverses Églises. Rousseau nous apprend que la déclaration fut reçue avec applaudissement dans le public parisien. Les Églises de France remercièrent Genève; les Hollandais arminiens s'en réjouirent dans leurs publications. Les luthériens* partisans de la fusion avec les réformés, manifestèrent leur sympathie. Mais les anciens signataires du Coti* sensus se montrèrent mécontents. Ils publièrent à Lausanne et en Hollande une brochure aigre et taquine \ dans laquelle il est dit que la déclaration est imparfaite, qu'il aurait fallu s'en tenir au texte de la confession de foi helvétique, affirmant que Jésus est Dieur eonsubstantiel, égal à son Père, ne faisant avec lui qu'un seul et même Dieu; enfin que, par rapport aux peines à venir, on aurait du, au lieu de conserver les termes de paradis et d'enfer, déclarer si ces peines sont éternelles en ce sens qu'elles n'auront jamais de fin. On répondit en deux mots à ces attaques : « L'autorité infaillible des Écritures et les termes dont Jésus et les prophètes se sont servis ont pour nous une valeur suprême et nous dispensent d'employer les expressions humaines et variables des confessions de foi. »

Il n'y avait ni tact ni dignité dans ces attaques, et les ministres des États bernois, paisiblement occupés

1. Jugement des Encyclopédistes, etc. Amsterdam, 1159. Lettre de D Aiembert avec remarques.

à diriger des paroisses rurales isolées de la grande crise qui ébranlait l'Église chrétienne en Europe, auraient mieux fait d'applaudir au courage de ceux qui, debout sur la brèche, étaient en butte à tant d'injures, de railleries et de calomnies.

Voltaire fut profondément blessé du succès général de la déclaration, et, battu sur ce terrain, il continua avec une infatigable énergie la guerre contre l'Église de Genève.

C'était l'époque où le philosophe de Ferney publiait ces œuvres où il étale l'immoralité la plus éhontée et le mépris de tous les sentiments respectés par les hommes délicats. Pour suivre son détestable plan de compromettre les Genevois aux yeux du monde chrétien, il faisait inscrire le nom de Genève à la première page de ces odieuses productions.

Les protestations contre ces menées furent aussi énergiques que possibles. Un jour, le 28 septembre 1759, la Compagnie apporte au Conseil un arrêtdu Parlement de Paris, condamnant au feu un pamphlet intitulé : Précis de l 'Ecclésiaste et du Cantique des Cantiques, par M. de Voltaire, imprimé à Genève chez les frères Cramer. Les Cramer, accusés de ce délit contre la religion et les lois , affirment et prouvent qu'ils sont innocents, et bientôt ils produisent une attestation du président Molé, qui les justifie de toute participation à cette publication de Voltaire.

Un scandale analogue a lieu lors de l'apparition de Candide. Ce roman, l'un des plus spirituels de Voltaire, étale la plus complète aberration du sens moral; c'est l'histoire de gens qui, candidement et sans penser à mal, commettent tous les délits imaginables. Débauches, vols, meurtres de divers genres, sonl le mode de vivre habituel des héros de ce livre. Puis, lorsque les châtiments, conséquences naturelles de leurs crimes, les atteignent, ils s'en prennent à l'Être suprême, qui aurait dû arranger les choses de manière à ce qu'on pût déshonorer la maison de son bienfaiteur, vivre constamment dans la débauche, et même tuer son prochain, sans s'attirer aucun désagrément dans ce monde. Il est peu de livres mieux combinés pour anéantir les scrupules d'une conscience mal affermie. Le Conseil et la Compagnie des Pasleurs, sur le rapport de M. Sarasin l'aîné, font retirer et détruire tous les exemplaires qui se trouvent chez les libraires et les loueurs de livres1, et déclarent que Ton veillera plus que jamais pour préserver les mœurs et la religion de ces déplorables atteintes.

Un ministre qui se distingua constamment par le plus brillant courage dans cette grande lutte, Jacob Vernet, soupçonnant avec raison que Voltaire était l'auteur de cet odieux livre, lui adressa de sérieuses représentations à ce sujet. Il en reçut la réponse sui-

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