‹ Histoire de l'eglise de GeneveChapitre 45 sur 88 · mars · texte numérisé non relu

mars

vante : « J'ai lu Candide, et je vous déclare qu'il faut avoir perdu le sens pour m'attribuer une pareille polissonnerie, etc. » Voltaire avait eu autrefois des relations d'amitié avec Jacob Vernet. Plusieurs années auparavant, Vernet, lié avec les premiers écrivains de l'Europe, avait accepté la flatteuse tâche de diriger à Genève l'impression de V Esprit des Lois de Montesquieu. Ce travail attira l'attention du monde français sur le professeur genevois (4 747). Une correspondance amicale et suivie s'établit entre Voltaire et M, Vernet; c'était le temps ou Voltaire, occupé de travaux d'histoire et de ses grandes compositions dramatiques, n'avait encore publié aucune attaque contre le christianisme. Lorsque ces tendances fâcheuses commencèrent à se manifester, la correspondance avec le ministre genevois dut cesser; mais au bout de neuf ans (4 754), M. Vernet reçut de Voltaire une lettre « où il lui mande qu'on imprime à Genève, sous ses yeux, une édition de l'Abrégé de l'histoire universelle trèsdéfeeteuse. » M. Vernet répondit que « le fait de la publication était réel , et qu'il avait averti le libraire Philibert des fautes qui se trouvaient dans une édition antérieure, mais qu'il n'avait aucune part directe à l'entreprise; toutefois, si M. de Voltaire le désirait, il pouvait veiller amicalement sur cette édition. » L'affaire n'eut pas de suite1 ; mais deux ans plus

1, Mémoire historique snr Jacob Vernet, pages 40 à 60.

lard, en 4 758, Voltaire publia une nouvelle Histoire universelle. Tout était changé dans ce travail; le christianisme s'y trouvait ouvertement attaqué, et la Réforme de Genève y était aussi malmenée que possible. M. Vernet, pour lors, cassa ses relations épistolaires avec Voltaire, et réfuta vigoureusement ce livre. Voltaire attendit deux ans; puis, voulant écraser son adversaire, il publia une brochure intitulée : Dialogues chrétiens ou préservatifs contre V Encyclopédie1 , par M. V***. Ce pamphlet contenait contre M. Vernet les accusations suivantes : « Vernet, professeur de théologie, nous a écrit des lettres pour capter notre confiance et devenir l'éditeur de nos œuvres; il nous a offert d'y mettre une phrase pieuse, afin que les dévots n'en prissent point d'alarme. Il avait fait un accord pour tirer à son profit un louis d'or par feuille; mais frustré dans ses espérances et refusé par nous comme correcteur d'imprimerie, il s'est jeté dans la politique, et dit beaucoup de mal du livre et de l'auteur. »

M. Vernet répondit : « Je somme M. de Voltaire de produire mes lettres; je vais publier les siennes. J'ai été auprès de lui homme officieux, désintéressé, admirant ses talents; mais j'ai souhaité pour sa propre gloire et l'édification du public qu'il en fît un bon

i. Reg. Comp. 12 sept., 21 no*. 1760; Bef. Coaseil, 8, 12 sept., m oct., 17 uor. 1760.

usage. J'ai connu M. de Voltaire à Paris, et plus tard je l'ai perdu de vue; il m'écrivit en 1758, se plaignant d'une édition inexacte de l'Histoire universelle que Philibert imprimait. Je lui offris d'en corriger les bévues: i! accepta; c'était un fragment de PHistoire des Croisades, quatre petits volumes où il n'y a rien contre la religion. J'ai fait cela gratis, ainsi que pour l'Esprit des Lois, que j'ai imprimé ici.

» M. de Voltaire ment odieusement en me supposant capable d'accepter le rôle dont il me charge; j'ai déféndu la religion toute ma vie, et je n'ai jamais biaisé ni devant lui ni devant personne. »

Cette imputation pouvait, à la rigueur, être consr dérée comme une mauvaise plaisanterie. Mais le reste du libelle contenait une calomnie qui déshonore le caractère de Voltaire. « M. Vernet, dit Voltaire, a reçu d'un célèbre réfugié italien un manuscrit de la plus haute importance pour l'histoire du christianisme; il l'a vendu mille écus à la cour de Rome, et il a gravement compromis l'auteur de ce travail. »

Voici la réponse de M. Vernet:

« M. de Voltaire connaît en détail cette histoire.

» 11 y a vingt-trois ans que vint à Genève le célèbre écrivain napolitain Giannone. Il publia dans cette ville son Histoire de Naples, où, tout en respectant le dogme catholique, il sut dire la vérité touchant la réforme chrétiennejm seizième siècle. Ce livre sou-

leva les colères de la cour de Rome. Instruit de ces incidents, nous recommandâmes à Giannone la plus grande prudence, et particulièrement de ne point s'aventurer près des frontières genevoises. Un ami prétendu vint le voir en son logis, chez un maître tailleur, nommé Chenevière; il lui conseilla de raccompagner au village de Vesenaz, où il pourrait aisément faire ses pâques sans être reconnu. Giannone s'y rendit avec son fils, et des agents du roi deSardaigne le saisirent . On l'enferma au château de Miolens. La cour de Rome demanda son extradition; mais le roi refusa de le livrer, et donna ordre de le traiter avec tous les égards possibles. Lorsque nous apprîmes cette catastrophe , nous transportâmes en secret tous les papiers de Giannone chez M. Turretin, à la campagne. Le roi fit demander ces manuscrits; mais nul ne put donner à Genève aucun renseignement à ce sujet. Quelque temps après, le fils de Giannone fut relâché; il nous apprit la mort de son père, et nous pria de publier le plus important de ses ouvrages , // Regno lerreno céleste et papale. Nous envoyâmes vingt pistolesau jeune homme, et il nous pria de vendre le manuscrit à M. Barillet, libraire, pour dix louis de onze livres. Cette somme lui fut envoyée; Barillet s'engagea à l'imprimer et à ne jamais laisser le cahier sortir de ses mains. Quelque temps après, M. Vernet voulant examiner quelques

assertions historiques, demanda les cahiers de Giannone, et Barillet fui forcé d'avouer qu'il les avait donnés à Bentivoglio, qui les avait envoyés au cardinal Âlbani. Par cette odieuse trahison du libraire, cet ouvrage fut perdu. M. de Voltaire a connu tous ces détails, et Ton sait la couleur qu'il leur a donnée. »

Le Conseil, après avoir examiné les pièces originales fournies par M. Vernet, fit retirer les exemplaires des Dialogues, déclara l'ouvrage calomnieux et diffamatoire, le fit brûler par la main du bourreau, et dédaigna de répondre à M. de Voltaire, qui affirmait n'être pas l'auteur de ce pamphlet.

La croisade de Voltaire contre l'Église de Genève subit une interruption de 4 762 à 4764. Pendant ces deux années, tout occupé de la haute mission de défendre les Calas , il oublia les pamphlets irréligieux, et d ailleurs Genève, profondément remuée par les affaires de Rousseau, p/aurait prêté qu'une médiocre attention aux libelles venus de Ferney. Toutefois, ce silence ne pouvait durer, et, vers Tan 1764, Voltaire déploya de nouveau toute son énergie matérialiste pour anéantir le christianisme à Genève. Il se proposait deux buts: d'abord éteindre les principes religieux en répandant Pinjure et le sarcasme sur la doctrine et la personne de jésus-Christ; ensuite compromettre Genève aux yeux du monde européen, en da-

tant faussement de cette ville les brochures les plus licencieuses et les satires les plus viles contre le christianisme. Les pasteurs et ceux des magistrals qui demeuraient fidèles à la religion, déployaient la plus stricte vigilance pour combattre ce mal; on faisait constamment des saisies de mauvais livres. Voltaire, pour les déjouer, employa un procédé très-connu des contrebandiers, et consistante dénoncer un ballot de marchandises comme devant passer sur un point de la frontière; puis, lorsque l'attention des préposés est fixée sur cette saisie, on fait impunément traverser la ligne douanière au reste du convoi. Voltaire fit de même; il avait un digne acolyte dans le libraire Chirol, qui recevait clandestinement les brochures imprimées au dehors, se souciant fort peu des amendes et des confiscations , vu qu'elles étaient payées par les subsides venus de Ferney 1 .

Deux libelles, portant le scandale aux dernières limites, devaient, selon Voltaire, terminer l'existence de l'Église genevoise : c'était le Dictionnaire philosophique et l'Évangile de la raison. Les ballots étaient en route, et le grand écrivain joue une ignoble comédie ; il se pose en défenseur des mœurs et de la religion, et envoie les lignes suivantes aux syndics :

«Ferney, le 12 janvier 1765. — Messieurs, je vous informe que parmi les libelles séditieux dont

f. Reg. Conseil, 14janv. 1765.

cette ville est inondée depuis quelque temps, tous imprimés chez Rey d'Amsterdam, il arrivera le lundi 14, chez Chirol, libraire à Genève, un ballot contenant des Dictionnaires philosophiques, des Evangiles de la raison, et autres sottises qu'on a l'insolence de m'imputer. »

Le libraire, mandé devant le Conseil, avoua le fait, et déclara qu'il avait contremandé les ballots... Le Conseil le censura sévèrement, et quelques jours plus tard la ville était largement pourvue de l'un de ces pamphlets, VEvangile de la raison. Non content de ces ignobles plaisanteries, Voltaire employait un procédé que la plus vulgaire délicatesse aurait dû lui faire repousser. Il mettait de faux titres à ses écrits. Sachant que les magistrats, les pasteurs, les pères de famille pieux interdisaient absolument la lecture de ses brochures, il en affubla plusieurs de titres religieux. Ces libelles commençaient par quelques pages du meilleur aloi sur la tolérance ou les dogmes chrétiens; puis, on rencontrait des insinuations infâmes sur le caractère et les mœurs de Jésus-Christ 1 . Voltaire avait des sectateurs fanatiques chez les Genevois qui fréquentaient Ferney ; il payait des colporteurs, et l'on voyait

1. Alinanach philosophique; Pensées sérieuses sur Dieu; Sermon du Rév. Jaques Rossete; Homélie du pasteur Boum ; Lettres d'un proposant à M. de Roches, profes.; les Pasteurs de Genève à leurs collègues; Conseils aux pères de famille; Lettres sur la Terre Sainte établissant îa réalité des miracles de J.-C.

les amis el les mercenaires rivaliser d'ardeur pour inonder les boutiques, les comptoirs, les cafés, les promenades, les écoles et les temples de ces déplorables productions.

Nous trouvons une description de ces tristes manœuvres dans un mémoire adressé par la Compagnie des Pasteurs aux Conseils de Genève 1 .

« La plus grande liberté doit régner dans notre » ville; rien ne peut gêner les esprits, ni empêcher » qu'on ne propose une diversité de sentiments ou » des objections contre la religion, pourvu qu'on le » fasse avec modestie et décence. Il faut qu'on s'éclai- » re, la vérité n'y perdra rien. Ainsi procédaient les » grands incrédules au commencement de ce siècle. » Mais aujourd'hui la raillerie et la licence ont envahi » la théologie; on nie la création, la loi morale, la » conscience, le compte à rendre, la vie à venir; on » proclame l'indifférence touchant le bien et le mal; » le doute et la négation ont tout envahi.

» Voici les méthodes artificieuses qu'on emploie » pour propager ces idées.

» On garde l'anonyme : le masque fut toujours la «couverture de la licence... On compose des bro- » chures assorties par leur brièveté au goût d'un » monde léger, qui ne se donne pas la peine de rien » lire de suite. Ces livres se communiquent aux affi-

Page 1