Reg. Comp. 9 sept, et 13 déc
3. Reg. Comp. 18 oct. 1770; 8 mars, 10 mai 1771. Reg. Cons. 2 et 13 mars 177t.
En 1772, il publia une histoire critique de Jésus- Christ, pleine de mensonges et de fausses citations; puis, la Théologie portative, le Catéchisme de l'honnête homme, Dialogue entre un horloger et un homme de bien, Questions de Zaphta, la Tragédie de Saùl. Enfin, un an avant sa mort, le 1 1 juillet 1777 (Reg. Comp.), il mit le comble à ses invectives dans un pamphlet intitulé : la Sainte Bible enfin expliquée par quelques aumôniers du roi de Prusse. Voltaire, voulant faire un suprême effort, en remit six cents exemplaires à des colporteurs bien payés et chargés de les offrir à tous les étrangers en passage à Genève, et de les répandre dans tous les lieux publics. Le gouvernement les fit saisir; l'auditeur Claparède déploya un zèle infatigable dans cette tâche, et l'imprimeur Sandoz fut sévèrement puni.
L'année suivante, Voltaire, abandonnant Ferney, allait, une dernière fois, s'enivrer de triomphes dans la capitale de la France; le peuple de Paris, avec une involontaire naïveté, unissait les deux termes extrêmes de l'œuvre voltairienne en criant : Vive la Pucelle d'Orléans! Vivent les Calas!
Voltaire mourut brûlé, consumé par les excitations fébriles de ses émotions littéraires et par l'emploi exagéré de l'opium.
Les partisans de Voltaire, qui l'aiment au point de ne pas vouloir qu'on reconnaisse ses fautes et ses
indignités, disent qu'il mourut fidèle à cette déclaration suprême : « Je meurs tranquille, croyant en Dieu, aimant mes amis, ne haïssant pas mes ennemis, et détestant le fanatisme. »
La vérité nous paraît contenue dans ces mots de d'Alembert à Tronchin : « Mon cher et illustre confrère, vous avez fait ce que la prudence et l'humanité exigent; maintenant tranquillisez-le, si possible, sur sa position; je passai hier quelque temps avec lui; il me parut fort effrayé non-seulement de son état, mais des suites désagréables pour lui qu'il pourrait entraîner 1 . »
Une lettre de Tronchin à Charles Bonnet résume les impressions du docteur qui soignait Voltaire depuis trente années : « Si mes principes avaient besoin que j'en resserrasse le nœud, l'homme que j'ai vu dépérir, agoniser et mourir sous mes yeux, en aurait fait un nœud gordien ; et en comparant la mort de l'homme de bien, qui n'est que le soir d'un beau jour, à celle de Voltaire, j'ai vu bien sensiblement la différence qu il y a entre un beau jour et une tempête. Ces derniers temps, exaspéré par des contrariétés littéraires, il a pris tant de drogues et fait tant de folies, qu'il s'est jeté dans l'état de désespoir et de
1. L'original du billet de d'Alembert existe dans la collection de M, le colonel Tronchin, et la Bibliothèque publique de Genève conserve avec un soin particulier la lettre du célèbre docteur à notre grand philosophe chrétien Charles Bonnet.
démence le plus affreux. Je ne me le rappelle pas sans horreur. Dès qu'il vit que tout ce qu'il avait tenté pour augmenter ses forces avait produit un effet contraire, la mort fut toujours devant ses yeux; dès ce moment la rage s'est emparée de son âme. Rappelez-vous les fureurs d'Oreste; ainsi est mort Voltaire : furiis agitatas obiit. »
Les théologiens genevois réfutèrent avec un zèle infatigable les pamphlets irréligieux de Voltaire. Ceux qui se distinguèrent dans cette noble lutte furent de Roches, Vernet, Laget, Claparède, Roustan et Vernes. Leurs sermons, leurs catéchismes, leurs brochures, leurs livres, furent exclusivement employés à prouver la divine autorité du christianisme et à conserver les principes de la morale évangélique.
Les bornes de ce livre nous permettent à peine de présenter une rapide esquisse de cette grande croisade; mais en voici les principaux traits1:
La Compagnie des Pasteurs engagea ses membres à réfuter les attaques de Voltaire contre l'Evangile et la Réforme, en observant les règles les plus exactes de la modération et de la vérité. « Car, » disaient ces dignes serviteurs du Christ, « plus nos adversaires » s'abaissent aux injures, plus nous devons nouséle- » ver dans notre langage, afin qu'on voie en nous
1. Voir, pour plus de détails, Voltaire, Rousseau et les Genevois, par J. Gaberel.
» l'esprit de notre Maître. » On arrêta que, dans les sermons proprement dits, on insisterait sur la certitude d'une autre vie et sur les devoirs de la morale; que, dans les catéchismes, on ramènerait sans cesse l'instruction sur la personne du Sauveur et sur les sentiments qui lui sont dus, afin de combattre les tendances railleuses qui flétrissent chez les jeunes gens la vénération et le cuite dus à Jésus-Christ. Les ecclésiastiques habiles à manier la plume devaient, dans des ouvrages et des traités aussi brefs que possible, défendre la divinité des Écritures et les miracles qui en sont la preuve pour les hommes.
Voici comment un contemporain impartial décrit cette polémique : « La majorité des citoyens flottent encore indécis entre la foi de leurs pères et l'incrédulité des philosophes. Ils ont peur de Voltaire et de ses satellites. Honneur donc à ceux qui se mettent audessus des polissonneries du vieux diable de Ferney ! Notre bon pasteur Roustan est de ce nombre: il ne craint pas de saisir le taureau par les cornes. SI vient de publier une série de lettres sur le christianisme, ouvrage rempli de traits lumineux et de réflexions victorieuses qui font honneur à la louche mâle et hardie de l'auteur. — Ces lettres ont fait éclore une lettre de Voltaire où il raille M. de Roustan d'une manière assez plate : M. Roustan, enlevons une lettre de votre nom, vous devenez Ruslan, ce qui peint votre carac-
tère. . . Votre style ressemble beaucoup, pour la grâce, aux vieux souliers que fabriquait votre père... Vous n'auriez pas dû sortir de son échoppe de savetier. — Roustan a répliqué par deux nouveaux traités, intitulés : Réponse aux difficultés dun théiste, et. V Impie démasqué. Dans la préface de ce dernier, il s'honore de devoir le jour à un honnête homme, et prie M. de Voltaire de laisser en paix les cendres de son père; il l'assure qu'il ne voit rien de si plaisant dans l'état de cordonnier; il lui affirme qu'il n'achètera pas le moindre petit domaine pour ajouter un nom de terre au nom paternel, et lui demande si, par hasard, il trouverait que lui, Roustan, ferait un bien beau trait d'esprit en lui ôtant son T; au lieu A" Arouet, le laissant Avoué de Voltaire. »
Ce qui vexa le plus Voltaire, ce fut cette apostrophe de Roustan : « Monsieur, vos paroles sont dignes de la société qui se rassemble autour de voire table. Quand nous aurons prouvé la vérité du christianisme, nous savons qu'il est impossible de demander à vos jolis messieurs et à vos élégantes dames d'interrompre la lecture de vos petites oeuvres et leurs petits soupers pour s'çccuper de leur Créateur, de leur âme, de leurs fautes, et de Celui qui peut seul les pardonner. En effet, il n'y a pas là le moindre mot pour rire, et c'est surtout pour rire que nous sommes en ce monde. Passe encore qu'on se désespère quand un acteur par-
fait, une actrice délicate, sont attaqués d'un rhume qui les empêche déjouer ! Mais dans ce siècle philosophe, tout honnête homme doit être ravi qu'on lui prouve qu'il est le frère aîné de la brute, et qu'il finira sa brillante existence entre quatre planches de sapin. Cela importe peu, pourvu qu'on puisse se plonger dans toutes sortes de débauches, enlever l'honneur à son meilleur ami , ou faire des épigrammes sur Jésus-Christ entre la poire et le fromage. C'est ainsi que dans les cours de Charles H et du régent de France on a su jouir de la vie, et vous, les descendants de ces Messieurs, vous êtes dignes de ces Maîtres. »
Les brochures et les sermons apologétiques étaient immédiatement imprimés et répandus à profusion dans le pays, et Ton se servait envers Voltaire des armes dont lui-même avait enseigné l'usage. Des colporteurs zélés et adroits répandaient ces écrits chrétiens dans les salons, les comptoirs, les boutiques, les cafés et les ateliers. Une des plus remarquables brochures fut celle-ci : Voltaire avait condensé ses railleries contre Moïse et Jésus-Christ dans un pamphlet intitulé : Lettre d'un proposant à M. tàe Roches, professeur. M. Vernes répondit à Voltaire une courte brochure où sont concentrés les principaux arguments relatifs à la divinité du christianisme. Voltaire exaltait les Chinois et les Égyptiens, et déclarait
que la morale de Bouddha et de Confueius présentait le type de la perfection dans les principes et les résultats. «Vous placez mal vos sympathies, lui écrit M. Vernes; car les Egyptiens, pères de la science, adoraient les serpents et les légumes. Athènes et Rome, mères de la philosophie et des arts, adoraient tous les vices et toutes les passions. — Vos Chinois, que vous aimez par dessus tout, immolent leurs enfants et abrègent lesjoursde leurs vieillards. — A notre tour, nous voulons vous poser quelques brèves queslions, vous priant d'y répondre aussi longuement qu'il vous plaira. — Comment douze bateliers et péagers juifs eurent-ils l'idée de changer la face du monde? — Comment, s'ils étaient d'ambitieux fourbes, eurent-ils la bêtise de consigner par écrit tous leurs torts envers Jésus-Christ?— Comment, sans être fous ou visionnaires, ont-ils pu se tromper sur les miracles de leur Maître? — Comment des insensés et des visionnaires inventèrent-ils la doctrine et la morale qu'ils enseignèrent à l'univers? — Comment des ouvriers et des idiots exécutèrent-ils ce que les Socrate et les Platon n'ont pas su faire, savoir, le renversement de l'idolâtrie et la destruction des faux dieux? — C'est une grande affaire, Monsieur, que la conversion de l'univers. Voyons, Monsieur de Voltaire, vous qui n'êtes pas comme les apôtres, batelier ou visiteur d'octroi, mais le plus grand esprit et le plus vaste génie de ce siècle, en-
(reprenez une mission, prêchez par tout le monde le cuite de ce qui est pur, de tout ce qui est honnête et digne de louange, sans offrir aux hommes d'autre motif que l'amour du beau et du bon, et dans trente ans, venez nous raconter vos conquêtes, les Églises que vous aurez fondées et les nations que vous aurez converties! »
Cette petite brochure, qui contenait à peine une page d'impression, mit Voltaire en fureur. Voici comment elle lui parvint : un domestique de son château fut gagné par les étudiants en théologie, et un jour que Voltaire avait quarante-cinq personnes à dîner, chaque convive trouva la Réponse de M. de Roches dans sa serviette. On la lut; mais la figure du maître exprimant une rage concentrée, et ses yeux lançant des éclairs, ses hôtes gardèrent un prudent silence.
Nous pourrions prolonger nos citations; mais les faits précédents suffisent pour donner une idée du caractère de cette lutte où la foi et le bon sens avaient pour adversaire le plus redoutable esprit du siècle. Seulement, pour être justes, nous devons ajouter que quelquefois Voltaire témoigna moins d'hostilité et d'emportement vis-à-vis des pasteurs genevois. Ainsi, un grand-vicaire de l'archevêque de Lyon, qu'il avait à demeure à Ferney, étant curieux d'assister à un sermon hérétique, se rendit un dimanche au Temple Neuf, et entendit M. Picot prêcher sur ces paroles de
saint Jean: « Travaillons pendant qu'il fait jour. » De retour à Ferney, enchanté de l'éloquence et de la force des paroles de l'orateur, le grand-vicaire le loua sans réserve devant Voltaire; M. Rieu, de Satigny, paroissien de M. Picot, était présent. « Mon cher Rieu, dit le philosophe, veuillez faire mes compliments à Yabbé Picot, et lui dire qu'il a, à peu près, converti M. le grand- vicaire. » — « Ces éloges me touchent peu , répondit M. Picot, le lendemain, quand M. Rieu s'acquitta de sa commission; mais dites à votre ami, si vous l'osez, que c'est sa conversion à lui que je voudrai essaver. »
Telle fut la conduite des pasteurs genevois vis-à-vis de l'incrédulité voltairienne. Depuis 1816, dans les luttes intérieures de l'Église de Genève, les calvinistes rigides ont souvent accusé leurs prédécesseurs d'avoir faibli devant les matérialistes du dix-huitième siècle, et trahi la cause de l'Évangile . Nous avons rapporté les pièces officielles de ce grand procès. Nous laissons à la conscience des lecteurs impartiaux le soin de prononcer un jugement équitable sur ces courageux et modestes serviteurs du Christ.